A JACQUES LEFÈVRE
Ce soir-là, il y avait réception, intime chez le directeur du Globe pittoresque. ,
Les convives étaient M. et madame de Bayentz, le docteur Blum, Dutrait-Desmaz, la comtesse Balpieri, cantatrice mariée, et qui posait pour la vertu, le comte de Rouzoff, Durand de Fréval,' entrepreneur des bateaux à vapeur de la Loire, un chargé d'affaires de je ne sais plus quel petit pays, Robert du Taillis, qui avait quitté Angouléme deux ou trois jours auparavant, quelques comparses appartenant plus ou moins aux belles-lettres, et à côté de madame de Bayentz, le personnag;e qu'il s'agissait de séduire, le célèbre polémiste Eugène de Mérain.
Eugène de Mérain était un enfant de Tamour, ambitieux, entreprenant, hardi comme tous ceux qui
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sont nés d'une passion ou d'un caprice et non d'uiv sacrement et d'un acte notarié.
11 avait alors quarante-deux ans et n'en paraissait que trente. Ses yeux noirs, brillants, semblaient darder sur ses interlocuteurs des regards de chat^ pointus comme une lancette. Vif, emporté, n'aimant de la contradiction que ce qu'il lui en fallait pour reprendre haleine, Eugène de Mérain faisait payer cher à ceux qui avaient besoin de lui, de ses journaux ou de son Influence, les humiliations qu'il avait" subies avant d'arriver à une fortune fragile.
Bien des légendes avaient couru le monde inter- , lope du bas journalisme et de la presse salariée, sur ce petit homme remuant, qui ne doutait de rien parce qu'il ne croyait à rien.
Il n'avait pas plus d'opinion morale que d'opinion politique.
Il soutenait et bafouait la même idée à huit jours de distance.
Un. banquier lançait-il une affaire, Eugène de Mérain la déclarait détestable, impossible, déshonnôte, jusqu'à ce qu'on lui eût fait sa part ; ce jour-là,
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Tatraire devenait splcndide, — le banquier, un homme de génie, — mieux que cela, un philanthrope.
Eugène de Mérain était fort partisan de la philanthrophie, à la condition que Y anthropos fût lui.
Il faut dire cependant que jamais lutteur n'avait eu de si rudes assauts à soutenir. Jeté dans la vie avec une misérable somme de 20,000 francs pour toute fortune, sans appui, sans relations, doué d'une faible santé, il avait su se créer lui-môme.
Eugène de Mérain était arrivé par des efforts inouïs àladéputation; on profita de Tirrégularité de sa naissance pour lui contester un état-civil et pour lui dénier une patrie ; on prétendit qu'il n'était pas Français.
« H y aurait, a dit M. de Girardin, un caractère très-intéressant à développer : ce serait celui d'un jeune homme, né comme moi sans famille, sans fortune, et suffisant à tout ce qui lui manquepait par sa seule énergie ; d'un jeune homme qui, loin de se laisser abattre par les difficultés, ne penserait qu'à
les vaincre, et, esclave seulement de ses devoirs et de sa délicatesse, aurait su parvenir, en conservant son indépendance, à un poste assez élevé pour attirer sur lui les regards de la foule et se venger de son ancien abandon. »
Aigri par des avanies sans nombre, Eugène de Mérain suivit, pour arriver au but, un sentier différent de celui qu'indique l'auteur 6l Emile.
Au lieu de demander à la société la noble mais lente réparation qu'elle n'a jamais refusée au travail et au courage civil, il se posa en ennemi et tâcha de conquérir sur des ruines ce que le préjugé lui avait enlevé.
11 y eut autour de lui une véritable conspiration ; le mensonge et la calomnie s'attachèrent à sa prospérité ; et, comme on l'a dit justement, il se fraya un chemin à coups de cravache.
Il fonda et fit réussir quinze journaux ou revues ; il en fit pour toutes les classes de la société, enseignant le labourage aux paysans, donnant des romans à bon marché aux petites bourgeoises, distribuant des médailles, comme un prince de Monaco,
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à ceux de ses correspondants qui réunissaient une copieuse liste d'abonnés.
Eugène de Mérain avait longuement médité cet autre passage de M. de Girardin :
« La gloire n'est plus qu'un mot creux; il ne sonne pas l'argent. La République et Napoléon ont usé l'enthousiasme ; la fortune est la religion du jour, l'égoïsme l'esprit du siècle. Pour surgir de l'obscurité, il n'est plus qu'un moyen: grattez la. terre avec vos ongles, si vous n'avez pas d'outils, mais grattez- la jusqu'à ce que vous ayez arraché une mine de ses entrailles. Quand vous l'aurez trouvée, on viendra vous la disputer peut-être, vous l'enlever; mais, si vous êtes le plus fort, on viendra vous flatter, et, quand vous n'aurez plus besoin de personne, on viendra vous secourir. A votre tour, vous serez avare, égoïste; vous achèterez des tréteaux, vous aurez un habit galonné. Vous refuserez les secours qu'on vous demandera, parce que ce n'est pas en soulageant les besoins de quelques individus qu'on acquiert la popularité, mais en excitant les passions des masses, et, pour vous élever au-
dessus de la foule, vous lui sourirez avec dédain, vous lui parlerez d'égalité avec le mépris de l'orgueil. »
Comme Girardin, dont il fut le digne émule, Eugène de Mérain a fait plus de bien que de mal. " Il a remué les hommes et les choses, il a établi des courants d'argent qui. n'auraient pas existé sans. lui.
Une attaque violente avait été publiée dans un journal imporlaht...
« A celte époque de hasard, de jeu, d'agiotage et de traflc, dit cette feuille, où la société est un comptoir faisant l'escompte de toutes les passions mauvaises, il s'est formé une agglomération inouïe de jeunes hommes pour l'exploitation des tendances matérielles du siècle. Ils ont trente ans à peine, et leurs contemporains ne savent rien de bien précis sur leur naissance et sur leur première jeunesse : deux problèmes ! Ils ont surgi tout à coup, mais comment? Autre problème 1 car ils n'avaient rien de ce qui attire la .considération ou la foi de la foule; il en était même qui n'avaient ni nom, ni famille, ni
talent, et la fortune, en passant devant leur porte, y avait à peine laissé une besace. Ils ont fait de l'industrie, de Tart, de la littérature, en mettant au jeu les talents et les capitaux des autres, qu'ils groupaient, à force d'audace, autour d'une idée, dont, à son de trompe, ils prônaient partout les incalculables prodiges. Quand, avec cette idée, ils avaient bien joué à la faillite, et qu'ils en avaient retiré pour eux, à titre de directeurs, la vie élégante et commode de quelques mois, de quelques années, ils lançaient une autre idée à laquelle venaient se cramponner d'autres talen.ls et d'autres capitaux. »
Eugène de Mérain voulut avoir son mort; il provoqua l'auteur de l'article et lui logea une balle dans le cœur. Ce fut Son Armand Carrel.
En somme, riche sans satisfactions, célèbre sans gloire, influent sans considération, Eugène de- Mérain était aussi nerveux, aussi inquiet qu'au premier jour de sa carrière ; et cela, pour avoir oublié que a si le talent commence les réputations, c'est la moralité seule qui les consolide. »
Après le dîner, le salon fut livré aux convives; on fumait dans le cabinet de travail.
— Quelle appétissante personne cpie madame de Bayenlz ! dit M. de Mérain au docteur Blum.
— Certes! répondit celui-ci qui, pendant le repas, n'avait cessé de dévorer de l'œil les épaules effrontées de la belle Allemande.
— D'où vient donc l'intimité qui semble exister entre elle et le saltimbanque chez lequel nous nous trouvons?
— Comment, vous ne savez pas? C'est tout une histoire !
— Racontez, dit Mérain en allumant une cigarette.
— Eh bien! c'était à Florence, en 1839. Au théâtre avaient lieu, ce soir-là, les débuts d'un certain Luciano, fort premier ténor, un joli garçon, jeune, bien fait, l'œil grand et plein de flamme, auquel il ne
manquait que deux choses, la voix et Fart. Luciano fut sifflé à outrance, hué impitoyablement. 11 quitta la scène les larmes aux yeux et en montrant le poing au public.
— Le maladroit ! s'écria involontairement Mérain.
— Vous avez raison, dit le docteur; il ne faut jamais montrer le poing au public; et cependant, ce geste fut le seul qui réussit à notre ténor. Dans une des loges d'avant-scène se trouvait madame de Bayentz à côté de son flegmatique banquier. La jeune blonde fut frappée de celte révolte d'un artiste de bonne mine. Elle rêva de Luciano; elle pensa qu'il serait doux de sécher ses larmes. Bref, le ténor reçut un billet sur lequel une mouche semblait avoir oublié ses pattes.
Dans ce billet, on lui assignait un rendez-vous; il n'eut garde d'y manquer, et, quinze jours après, il accompagnait à Francfort M. et madame de Bayentz, en qualité de secrétaire intime...
•— Très-intime! ajouta Mérain.
— Depuis, soit que le caprice ait pris une consistance, soit que l'habile aventurier ait su conquérir
une correspondance compromettante, la liaison a continué.
— Mais cependant, on a dit que le compositeur Weyser?...
— Oui, sans doute!
— Et le prince de Zeil?
— Certainement; mais qui vous dit que ce rapprochement, flatteur pour Luciano, ait déplu à notre hôte?
M. de Mérain eut une moue qa'il affecta de rendre dédaigneuse.
— Bah! vous croyez?
— Ah çàî s'écria le docteur, vous ne connaissez donc pas Lefèvre?
Eugène de Mérain se redressa fièrement:
— Mon cher, dit-il, je ne connais jamais les gens chez qui je dîne.
— Et vous avez bien raison : pourvu que Tassiette soit propre...
— Et les voisins suffisants...
— Le reste appartient à Dieul