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UN BEAU MARIAGE

Dans un coin du salon, Lefèvre échangeait quelques mots avec DutraitrDesmaz.

— Quand donc es-tu revenu des Pyrénées?

— Hier matin.

— Et qu'as- tu fait lâ-bas?

— Rien de bon pour le moment.

— Qu'est devenu ton jeune homme, l'héritier des trois millions?

— Il est mort.

— Naturellement?

— On Pa trouvé noyé dans une citerne.

— Qui est-ce qui l'avait poussé ?

— C'est ce qui reste à savoir.

— N'y a-t-il plus d'héritier ?

-Si. .

— Qui cela?

— Une jeune flUe de seize ans.

— Comment Tappelles-tu?

— Suzanne.

L'ancien pion fit un haut-le-corps, et reprit en baissant la voix :

— Une petite bjonde ? délicate et timide? qui a été élevée à Paris?

— Ou qui y est venue, du moins.

— Mais je la connais 1 s'écria Lefèvre, elle avait été placée chez-la Pérusson.

— Bah?

— Est-elle restée au pays ?

— Tout me le fait croire.

— Eh bien ! mon cher, la partie n'est peut-être pas perdue!

Lefèvre s'approcha de Robert du Taillis, qui s'empressait auprès de madame de Bayentz.

Robert céda la place au docteur Blum, qui avait quitté le cabinet, et crut devoir féliciter Lefèvre de' l'ordonnance de son dîner et de l'arrangement de ses appartements.

— Vous êtes un charmant garçon j lui répondit familièrement Jacques Lefèvre, vous avez un talent

remarquable, du stylo, beaucoup d'esprit; les quelques articles que vous avez bien voulu donner au Globe pittoresque ont eu le plus vif succès.

— Assez ! fit Robert en riant.

— De plus, continua Lefèvre, vous avez publié, à propos de mon dernier ouvrage, un feuilleton dans la correspondance étrangère, et ce feuilleton m'a fait le plus grand bien.

— Enchanté de vous avoir été agréable!

— Eh bien ! c'est mon tour maintenant...

— Merci I

— ,Vous avez peu ou pas de fortune?

— Peu ou pas, c'est bien cela.

— Votre âge?

— Trente ans.

— Le bel âge!

— Pourquoi faire? *

— Pour vous marier.

— Avec qui?

— Avec trois millions.

— Oh! s'écria Robert, je vois d'ici colle qui les porte, un grand nez pointu, le col maigre... et qui

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sait, ajoula-t-il en riant, elle est peut-être née sans

bras?

— Pas le moins du monde, c'est une délicieuse

personne.

— Son âge, alors?

— Seize ans.

— Elle a donc un enfaut caché à l'étranger?

— Elle est pure comme au berceau.

— Je n'hésite plus, fit gaîment Robert, je demande sa main.

— Oh 1 il y a un voyage à faire I

— On le fera.

— Eh bien! venez me voir demain, à une heure, et nous causerons de cela.

— A demain 1

On voit que Lefèvre avait fait beaucoup de chemin en peu de temps ; mais aussi quels soins ! quelle prudence! quel machiavélisme! Quand il

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croyait qu'il pouvait faire des avances à quelqu'un, il né se risquait qu'avec la plus grande circonspection, plaçant un regard approbalif, un sourire flatteur, quelquefois un mot dans la conversation.

Il parlait modestement, les yeux baissés, de ce que soufl*re l'homme qui a quelque chose à se faire pardonner; il affichait une si louchante reconnaissance pour ceux qui avaient bien voulu l'accueillir !

— On ne sait pas, disait-il, ce que peut valoir l'aumône d'une poignée de main!

Un jour, dans un restaurant, Gaston du Thil lui avait tourné le dos. Lefèvre devint pâle, ses mains tremblaient. 11 jeta un regard haineux sur le jeune poète et murmura :

— Mon bonhomme, nous nous tutoierons dans un an!

Et il tint parole. A partir de ce jour, il n'eut pas assez d'encens pour l'auteur des Demi-Lunes; chaque fois que du Thil publiait un ouvrage oii même un simple article, Lefèvre en faisait un éloge pompeux dans le Globe pittoresque»

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La première fois, Gaston du Thil lui envoya sa carte.

La seconde fois, il ajouta « avec mille remercia ments. »

Lefèvre le rencontra sur le boulevard et lui tira un grand coup de chapeau; Gaston rendit le salut.

Lefèvre^alors joua le grand jeu; le Globe pittoresque publia tout à coup une étude dithyrambique sur la grande cantatrice Martha Ferrani, celle-là même qui lui avait intenté ce procès en diffamation à la suite duquel il dut disparaître pendant deux ans de la scène parisienne.

La Ferrani fut enchantée : « Mes ennemis même, s'écria la lorette, sont forcés de rendre justice à mon talent M »

Comme la plupart des filles de théâtre, la Ferrani désarmait devant une flatterie. Lefèvre l'eut à dîner; Gaston, qui était jaloux, fit une scène. Lefèvre lui écrivit pour s'excuser, et, « désirant réparer ses torts^ » il pria Gaston de vouloir bien accompagner

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