‹ Les gentilshommes chasseurs (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · COMTE THÉODULE DE VILLERSLAFAYS · texte numérisé non relu

COMTE THÉODULE DE VILLERSLAFAYS

A. vous, mon vieux compagnon de chasse ; k vous ce livre qui raconte les exploits des veneurs d'un temps pendant lequel vous auriez dû vivre, parce qu'il était celui des bons et nobles sentiments.

Acceptez, sans plus de phrases (l'amitié sinclre n'en fait pas), <;ette dédicace, comme un témoignage de plus de ma profonde estime et de mon inaltérable attachement.

Marquis de Foudras.

Paris, novembre 1848.

LES

Un déplacement de ébatte en Morvan.

— Promettons-nous, Messieurs, de nous réunir de nouveau dans huit jours et de passer au moins une semaine ensemble.

Une acclamation qui équivalait à un consentement unanime accueillit cette proposition.

— Maintenant que la réunion est décidée, ajouta l'orateur qui venait de la proposer, tâchons de nous entendre sur le lieu où nous nous rassemblerons.

— Nous pourrions aller en Champagne, dit le comte de Baussancourt, dont les terres sont situées entre Bar-sur- Aube et Troyes.

— Pourquoi ne resterions-nous pas en Bourgogne?

reprit le marquis de F., qui possédait alors un château* aux environs de Châlons-sur-Saône.

— Tout cela ne vaut pas le Morvan, s'écrièrent à la fois MM. de Vitry, de Pracontal, de La Ferlé et d'autres encore, tous habitants de la petite province que nous venons de nommer.

— Nous ressemblons terriblement à la chsunbre des députés, Messieurs, car chacun de nous parle pour soi. Eh bien I pour que la ressemblance soit complète , mettons la question aux voix.

L'auteur de celte proposition, M. Jules Perret, avait envie d'aller dans le Morvan, et il savait que la majorité serait de cet avis ; ainsi il arriverait à son but en . ayant Tair désintéressé.

Le Morvan l'emporta, et il fut convenu que le 10 novembre tout le monde serait réiini à Fours, petit village situé sur "la route de poste de Luzy à Nevers, en plein Morvan.

Cette décision une fois prise, la satisfaction parut générale, et on porta un toast au succès de la future réunion.

Ceci se passait en 1834, le lendemain de la Toussaint, au château de Montjeu, chez le comte de Talleyrand, où noiis venions de célébrer, le matin même, la Saint-Hubert, en prenant deux ou trois daims. En ce moment on dînait, en devisantjoyeusement sur les événements de la journée qui ne laissait rien à désirer, puisqu'il y avait eu même une épaule démise.

C'est un fort beau lied que Montjeu. Il a appartenu à la maison de Guise, puis au président Jeannin, ce ligueur honnête homme, qui fut un des plus fidèles

SDJets d*Henri IV, après avoir été uu de ses adversaires les plus intelligents ; puis à M. de Castille, celui que Tallemant des Réauix appelle le bonhomme Castille ; puis encore, mais je ne sais pas comment, à Mademoiselle de Guise, celle qui épousa le duc, depuis maréchal de Richelieu, et pour laquelle Voltaire fit ces vers si connus qui commencent ainsi :

Un prêtre, un oui, trois mots latins, Etc., etc., etc.

Ce fut à Montjeu que se retira, pendant la révolution, la belle et noble fille de Lepelletier de Saint- Fargeau. Nous vous donnerons peut-être quelque jour une description plus étendue de ce lieu vraiment beau et pittoresque. Je reprends le fil, ou, pour me servir d*une expression plus conforme à mou sujet, la voie de ma narration.

Ce ne sera pas la quitter que de vous dire quelques mots du Morvan, où je vais vous conduire tout à l'heure.

Le Morvan est une petite province dépendante autrefois du. Nivernais, et maintenant partagée entre les départements de la Nièvre, de l'Yonne, de la Côted'Or et de Saône-et-Loire, qui en ont chacun un morceau. C'est un pays montagneux et accidenté, avec de vastes et sombres forêts, des torrents rapides, des étangs mélancoliques, entourés de hautes collines couvertes de bruyères, des vallées silencieuses, des usines bruyantes et de vieux châteaux abandonnés, semblables à des aires dont les aigles se seraient envolés. On y trouve du marbre, du granit, des gé-

Disses légères et laborieuses, des cheyanx sonples comme le fer brûlant, et dars comme Tacier poli, et des paysans astucieux et naïfs comme des sauvages. Les Anglais qui ont traversé ce pays prétendent qu*il ressemble à TËcosse. J*ai vu en 1833 des proscrits vendéens le regarder mélancoliquement en disant : € C'est comme notre pauvre et cbère Bretagne. • Mais enfin qu'on puisse ou non le comparer à quelque chose, il est charmant pour les chasseurs et les poètes ; c'est à dire pour ceux qui pensent trop et pour ceux qui ne pensent pas assez.

Un empêchement dont j'ai oublié la cause, nous obligea, le comte de Baussancourt, le baron de Saint- Pierre et moi, qui devions aller ensemble au rendezvous, à retarder notre départ de vingt -quatre heures, de sorte que nous ne pûmes assister à la première chasse. Ce fut pour nous un regret d'autant plus vif, que, pendant que nous changions de chevaux de poste avant Fours, nous entendîmes un conmiis-voyageur faire un récit fabuleux de cette première chasse.

A l'en croire, on avait forcé un sanglier pesant 500 livres, lequel avait tué quarante chiens avant de se rendre, ce à quoi il ne s'était décidé qu'après avoir reçu un furieux coup de couteau de chasse administré par le prince de Talleyrand.

— Comment, ce vieux diplomate chasse encore? dit un des assistants.

— Certainement, reprit le commis-voyageur avec un imperturbiable aplomb, et personne n'est capable de lui damer le pion. J'ai vu tous ces Messieurs au moment où je quittais Fours, il n'y en avait pas un

qui se tint aussi droit que lui sur son cheval. Il est étoniiamment conservé pour son âge.

Nous nous regardâmes en riant, Baussancourt, Saint-Pierre et moi. Le commis voyageur avait entendu dire qu'un Talleyrand se trouvait parmi les nobles chasseurs réunis à Fours, et il avait arrangé sa petite histoire avec la facilité merveilleuse qui n'appartient qu'à cette institution.

Nous n'eûmes garde de rectifier les faits, et nos chevaux étant prêts, nous nous remîmes en route avec force recommandations de célérité à notre postillon.

Quoiqu'on fût au mois de novembre, la soirée était magnifique. Une épaisse rosée qui se gelait en s'attachant aux prairies éclairées par la lune, les faisait étinceler comme si elles eussent été couvertes d'un réseau de perles fines. Les montagnes, entre lesquelles serpentait le chemin, se détachaient, sombres, sur l'azur lumineux du ciel, et nous inspiraient quelques pensées mélancoliques qui interrompaient de temps en temps l'insouciance joyeuse de nos propos. Tantôt notre voiture roulait avec bruit sur des quartiers de roc, mis. à découvert par les dernières pluies; tantôt v elle glissait silencieusement sur une couche épaisse de feuilles humides et flétries, premières victimes du souffle destructeur des bises d'automne. Quelquefois nous marchions pendant une demi-heure sans rencontrer une créature vivante, puis nous traversions des villages animés par ces champêtres rumeurs du soir dont le charme est si plein de calme et de tristesse. C'étaient des sons de clochettes au fond d'une étable ; des chansons de jeunes filles autour d'un foyer ; le

cri rauque d*un char dans uç chemin creux; les hennissements d'une cavale dans un enclos; le pas lourd d'un fermier dans un senliôr caillouteux ; et, pour le regard, des fumées mêlées d'étincelles qui montaient droites vers le ciel ; des feux de bruyères sèches qui brillaient au milieu des champs ou sur le revers des collines ; et, dans les bois que nous traversions, de vastes clairières zébrées de rayons et d'ombres qui fixaient notre attention, et nous faisaient dire : « Peutêtre la chasse lîous amènera-t-elle là demain. »

Nous venions de monter une côte assez longue, qui avait à peine ralenti la rapide allure de nos deux petits chevaux de poste morvandeaux, quand les sons joyeux d'une fanfare arrivèrent à nos oreilles. Nous y répondîmes par un cri de ralliement ; notre postillon fit chorus avec son fouet, et nous entrâmes à Fours au bruit des acclamations de nos compagnons, réunis depuis la veille et encore dans l'ivresse d'un premier triomphe, car il était bien vrai qu'on avait pris un sanglier, seulement il pesait deux cents livres de moins que le commis-voyageur ne l'avait dit, et il n'avait tué que trois chiens au lieu de quarante, ce qui était fort joli pour un début.

A peine eûmes-nous mis, pied à terre, que nous fûmes entourés; pressés, embrassés, questionnés, grondés, etc. — Pourquoi n'êtes-vous pas arrivés hier? — Vous avez manqué une belle journée. — Demain il pleuvra peut-être !— Il y a plus de sangliers que jamais. — Ce pauvre Galaor a été tué. — Vous avez du reste un des meilleurs logements de l'endroit.

Sur ce dernier chapitre, j'étais parfaitement rassuré

d'avafice, car c'était notre ami Jules Perret qui s'était chargé de nous caser, et peu de rainutes auparavant, eu traversant le village, j'avais montré la plus belle maison à mes deux camarades, et je leur avais dit : « Je parie que ce diable de Perret nous aura logés-là. »

C'était vrai, et dans cette maison, oiiil s'était établi lui-même, nous avions trois excellentes chambres, avec des lits moelleux, des rideaux épais et des cheminées qui ne fumaient pas trop quand le vent était au nord.

Ce fut là que nous nous installâmes, et que Perret nous fit le récit de la première journée. En échange, nous lui contâmes l'histoire du commis-voyageur ; puis chacun de nous se retira dans son appartement, fort impatient d'un sommeil qui devait abréger la nuit.

Le lendemain matin, la large et unique rue de Fours présentait le spectacle le plus animé. Les chasseurs uniformément vêtus de redingotes en panne noire, laissant voir un gilet de drap couleur écarlate, se reudaient, de leurs différents logements, à la grande auberge du village où le déjeûner était préparé ; des palefreniers promenaient des chevaux élégants ou vigoureux et* quelquefois l'un et l'autre; des valets de chiens contenaient sous l'autorité salutaire du fouet, les meutes agitées mais muettes ; et les DUkinées du lieu, leurs gros bras rouges croisés, attendaient si^* leurs portes le passage de la bande joyeuse.

A neuf heures précises, nous nous Aimes en

marche. Quarante minutes après, nous aiTiflons à un

carrefour nommé, si ma mémoire est fidèle, îa Croix-

RougTî; e'olait là que nous devions attendit le:> r.-îp-

CÊ,Nt. CûAS. 2

ports des valets de limiers partis dès le point du jour.

On fit un grand feu de genêts et de bruyères, les cigares furent allumés, et les regards impatients plongèrent dans les allées droites ou tortueuses qui conduisaient des profondeurs de la forêt au carrefour de la Croix-Rouge.

Enfin, à l'extrémité de Tune d'elles, on aperçut un point blanc, et derrière le point blanc un objet de couleur sombre. Tous les yeux prirent la môme direction, et les poitrines se dilatèrent lorsqu'une voix dit : » C'est Racot ! •

Racot, c'est un piqueur du marquis deMac-Mahon, dont je vous parlerai sans doute plus d'une fois. Homme extraordinaire, s'il en fut jamais , ayant à la fois l'impétueuse ardeur de la jeunesse, la prudence réfléchie de l'âge mûr et l'expérience infaillible du déclin de la vie. Racot, qui eût laissé un nom comme le fameux Drécart immortalisé par Molière, s'il eût vécu à une époque moins insoucieuse que la nôtre, et à qui il n'a manqué peut-être qu'une épée et une révolution pour recommencer l'homme de Saint-Hélène.

Racot s'avança donc. Imbu des grands principes du célèbre du Fouilloux, son maintien était grave et modeste, sa physionomie impénétrable et calme. Il jeta le cordeau de son limier à un de ses valets de chiens, reçut en échange un pain blanc et un morceau de viande froide, et se mit à déjeûner, sans pitié pour nos regards anxieusement interrogateurs.

— Je crains qu'il n'ait rien de bon à nous apprenilro, — dis-je au comte Alexandre de Vitry, excellent et

loyal gentilbomme, dont la rudesse cache un excellent cœur.

— Soyez — tranquille me répondit-il — je connais l'homme, et je vous garantis qu'il est sûr de son fait. Vous pouvez vous préparer à une rude journée.

Quand Racot eut fini de déjeuner, il remplaça ses souliers par des boites à Técuyère et fte dit que ees mots : « — Messieurs, à cheval ! »

Je suis sûr que le grand Condé n'avait pas plus bel air quand il jetait son bâton de commandement dans les retranchements de Rocroy ou de Sénef : je ne sais pas au juste lequel des deux, faute d'avoir sous la main mon président Hénault ; peut-être même n'est-ce ni l'un ni l'autre : dans ce cas, je prie messieurs les écrivains du jour, de vouloir bien me pardonner celle petite erreur historique.

Enfin, nous voilà partis I

Chemin faisant je trouvai le moyen de m' approcher de Racot qui marchait à notre lête, toujours enveloppé de son impénétrable mystère, et comme il avait quelques bontés pour moi, je me hasardai à l'interroger.

— Je croîs, — me dit-il, — que j'ai détourné un ragot qui pourrait bien nous donner de la besogne ; mais silence, car nous approchons de ma brisée, et l'animal, était encore sur pied au point du jour.

Dix minutes après le sanglier était lancé; je le vis traverser un petit pré, franchir deux échaliers et une rivière, et je jugeai, comme Racot, que nous n'en viendrions pas facilement à bout.

Chacun tira de son côté suivant ses Inspirations «

Moi je m'allachai au pas d'Alexandre de Yitry qui, outre ses talents comme veneur, avait une parfaite connaissance du pays, et nous serrâmes les chiens de près.

La cbasse était commencée et elle débutait merveilleusement.

Je n'en raconterai toutes les phases que très-rapidement, de peur de fatiguer ceux de mes lecteurs qui n'auraient pas le feu sacré comme je l'avais alors * D'abord l'animal se fit battre et chercha à différentes reprises à rebuter les chiens ; mais ce n'était pas chose facile que de faire reculer quarante-cinq gaillards anglo-français qui unissaient la ténacité britannique à l'impétuosité gauloise. Il y eut aussi deux changes qui firent un instant hésiter la meute, bientôt rappelée à l'ordre par la voix puissante de Racot; enfin, après trois heures de refuites et de retours dans le même canton, l'animal prit son parti et débucha.

Alors ce fut un magnifique et émouvant spectacle que de voir les chasseurs, jusqu'alors suivant par petites troupes les différentes routes de la forêt, se réunir à la lisière des bois et s'élanr^er à la poursuite du sanglier déjà fatigué, mais cependant toujours in trépide. Les hurlements incessants de la meute, les ci'is des veneurs, les fanfares répétées par les échos, le retentissement du galop des chevaux sur les cailloux de la plaine ou sur les roches des montagnes, formaient le plus délicieux concert, en même temps que l'œil ne pouvait se lasser d'admirer la vigueur dos coursiers, l'adresse et l'iatrépidité des cavaliers et la vitesse toujours croissante de l'équipage. A chaque

instant la scfcnech£ftigeait avec le site, et de nouveaux incidents variaient nos émotions, c'est-à-dire nos plaisirs. Je ne saurais compter toutes les haies, tous les ravins qui furent franchis, toutes les rivières qui furent traversées, tous les villages au milieu desquels on passa au grand ébahissement de la population. Le sanglier, méprisant tout ou ne voyant rien, entrait dans les cours des fermes, se souillait dans les abreuvoirs aux portes des maisons, bousculait les femmes qui n- avaient pas le temps de se retirer de son chemin, et perçait toujours en avant sans perdre ni gagner un pouce de terrain. La lutte était encore indécise et le fi'ont de Racot paraissait soucieux.

J'étais toujours à côté d'Alexandre de Vitry, et nous traversions au galop une prairie basse et humide, un peu à l'écart des autres chasseurs, quand mon compagnon me cria : « — Prenez garde, voilà une morte! » Je jelai les yeux à quelques pas devant moi, et, au milieu de plusieurs flaques d'eau, j'aperçus une petite place où le gazon était plus tin et plus vert ique partout' ailleurs ; je ne crus pas que c'était ce qu'il fallait éviter et je lançai mon cheval dans cette direction.

A peine Rob-Roy eut-il atteint la petite place ouverte, que je le sentis fondre sous moi, et que je me trouvai à pied et debout sur un terrain dans lequel j'enfonçais à chaque effort que je faisais pour en sortir.

C'était la mortey nouvelle connaissance dont j'aurais parfaitement remis l'honneur à une autre fois.

J'entendis des éclats de rire, puis bientôt je n'entendis plus que les cris de la meute qui s*éloignait.

Quant à me' secourir, personne n'y songea, et moî-^ même j'aurais trouvé fort extraordinaire qu'on vînt à mon aide : je savais par ma propre expérience qu'après l'amour rien ne rend plus égoïste que la chasse.

Rob-Roy se tira d'affaire le premier et il eut la bonté de m'attendre : j'enfonçais toujours.

L'idée me vint que si je m'étendais tout démon long, je ne ferais plus l'effet d'un clou entrant dans cette vase. J'essayai ; cela me réussit; une fois couché je me mis à ramper; cinq minutes après, j'étais à cheval.

Pendant que j'écoutais pour m'assurer de la direction que la chasse avait prise, je regardais la morte traîtresse, m'atlendant à y trouver les traces de ma mésaventure : point; tout s'était refermé comme par enchantement, et le petit gazon vert avait repris la mine trompeuse qui venait de me séduire. Toutefois je ne pus me faire illusion sur ce qui s'était passé : Rob-Roy et moi nous étions de la même couleur et j'avais perdu la chasse.

Je cherchais à la rejoindre encourant au hasard de tous les côtés, ce qui, soit dit en passant, est le pire de tous les moyens, quand j'entendis derrière moi le trottinement d'un cheval. Je crus d^abord que c'était quelque bon curé qui regagnait son presbytère, lorsqu'en me retournant j'aperçus mon ami Jules Perret.

Il s'avançait, comme à son ordinaire, sans se presser, en grignottant un morceau de chocolat. Sa monture n'avait pas un poil mouillé, lui n'avait pas une mouche de crotte à ses bottes.

— Vous êtes entré dans une irwrte ? — me dit-il.

— Oui, mais le pire de Taffaire, c'est que j'ai perdu la chasse.

— Vous m'avez retrouvé, ce qui est absolument la même chose ; car je sais où elle est.

— Alors au galop!

— Comme vous y allez, mon cher, on dirait que vous êtes sur un cheval d'ami. Le mien m'appartient, je veux le ménager. Suivez-moi et ne vous inquiétez de rien.

Force fut de me résigner : le vent ne m'apportait aucun son, et je ne connaissais pas le pays. Me voilà donc à trottiner aussi comme mon ami.

Au bout d'une heure de marche, je crus entendre la voix des chiens, je le dis à Perret.

— J'en étais sûr — me répondit-il sans étonnement et sans suffisance — marchons toujours.

Les voix devinrent plus distinctes ; seulement il me semblait qu'il n'y avait plus que sept ou huit chiens au lieu de quarante-cinq, je le dis encore à Perret.

— C'est bien cela. L'animal aura pris de l'avance sur le gros de la meute; maintenan^t, il faut nous hâter.

En ce moment nous venions d'atteindre le sommet d'une colline, au bas .de laquelle nous aperçûmes, dans un champ de genêts, le sanglier ne pouvant plus courir, mais faisant face résolument à une dizaine de chiens qui le tenaient aux abois.

Puis, sur le revers opposé, et beaucoup plus éloignée que nous du théâtre du dénoûment, nous vîmes Je gros

— ÎO —

de la troupe des cliasseurs qui se précipitait de toute la vitesse de ses chevaux vers l'animal forcé.

Nous arrivâmes les premiers, puis Racol nous rejoignit; et quand tout le monde fut rassemblé, on invita le marquis de Vitry, notre président, à achever le sanglier d'un coup de carabine, et dix trompes, soutenues par vingt échos, sonnèrent la joyeuse fanfare de rhallali.

— Ce diable de Perret n'en fait jamais d'autres— dit le marquis de Mac-Mahon, maître de la meute — nul ne le voit pendant la chasse, et il est toujours le premier à la mort.

Perret se mit à sourire : il triomphait modestement comme tous les habiles.

Notre retour fut magnifique. Au moment où nous remontions la colline que nous avions descendue peu d'instants auparavant, le soleil se couchait dans un nuage de pourpre et d'or, et ses derniers rayons illuminaient les sommets des montagnes, tandis que les ombres du crépuscule s'étendaient sur les vallées ; l'air était piquant, mais vivifiant et pur; les forêts uaguères bruyantes étaient redevenues silencieuses, et ^ nous, calmes, comme il convient à des vainqueurs de bon goût, nous laissions flotter les rênes sur le cou de nos coursiers fatigués, et nous songions déjà à la victoire du lendemain.

Nous entrâmes à Fours tous ensemble, puis chacun gagna son logement pour s'habiller avant le dîner. Grâce à la mortey j'en avais plus besoin qu'aucun de mes compagnons.

A six heures, nous étions de nouveau tous réunis dans la grande salle de Tauberge de la poste, tenue par le père Saclier.

Je ne dirai pas que le dîner fut bon, mais j'affirmerai qu'il fut gai. Si les poulets étaient mauvais, les appétits étaient excellents, et la quantité du vin de Champagne fit promptement oublier sa qualité.

Au dessert on chanta. J'improvisai une chanson qui eut quelque succès, grâce sans doute aux mêmes causes qui avaient fait trouver le vin supportable. Ce fut mon début dans la carrière poétique : je regrette toujours que les nécessités de mon existence ne m'aient pas permis de m'en tenir à cet essai : ma gloire et mon bonheur y eussent beaucoup gagné.

Le soir on joua au wisth et on chanta encore. Puis à minuit chacun alla se coucher. Il n'y en eut pas un parmi nous qui oubliât de regarder le ciel avant de se mettre au lit.

Le lendemain il plut à verse toute la journée ; mais comme nous étions aussi bons philosophes que bons chasseurs, nous acceptâmes cette épreuve sans nous plaindre. Seulement les côtelettes du père Saclier parurent plus dures, et son vin de Champagne un peu moins authentique.

Le surlendemain nous forçâmes un chevreuil, puis les jours suivants deux sangliers encore ; enfin la semaine se passa d'une manière charmante, et quand on se quitta, on convint d'une autre réunion pour l'automne de 1835.

Au milieu de toute cette joie, les pauvres de Fours n'avaient pas été t)ubliés. Je ne sais pas comment cela

se flt, mais tout le monde y pensa k la fois. Je suis retourné à Fours en 1836 , nous y étions déjà moins nombreux ; on y va.encore tous les ans , mais beaucoup de ceux qui y allaient alors n'y vont plus aujourd'hui. Je souhaite pour eux qu'ils le regrettent moius vivement que moi.

Le marqnlf «de Bologne.

Parmi une foule de privilèges, les faiseurs de Mémoires ont celui de remonter le cours du passé bien au-delà du commencement de leur existence.

J'userai donc aussi de ce droit ; mais pour ne pas en abuser, je ne parlerai aujourd'hui que d'un de mes grands-oncles, dont j'ai entendu conter à mon père des choses assez curieuses pour être rapportées ici.

Le marquis de Bologne était resté veuf de fort bonne heure de mademoiselle de Choiseul-Béteipré, charmante femme qu'il aimait beaucoup plus que la mode de son temps ne l'aurait voulu. Peu d'années après sa mort, il perdit aussi sou fils unique, beau jeune homme de vingt-cinq ans, déjà officier supérieur dans la gendarmerie de Lunéville. Frappé dans son bonheur conjugal et dans son orgueil paternelle, il plaça dans un chapitre de Lorraine deux filles qui lui restaient, et il se retira dans une de ses terres en Champagne^ avec la ferme résolution d'y vivre désormais dans la solitude \h plus absolue.

La retraite qu'il avait choisie ëlait merveilleusement propre à raccouiplissement de ce projet. C'était un château situé au bord d'un magnifique étang d'eau vive, et entouré de hautes montagnes couvertes de forêts qui s'étendaient dans toutes les directions à plusieurs lieues à la ronde. Des forges, quelques chaumières habitées par des charbonniers, bordaient les rives de l'étang, et formaient un petit village aussi agreste que le site au milieu dubuel il était placé. Un climat âpre, des voies de communication impraticables huit mois de l'année, excepté pour les cavaliers et les piélons, ofifraient peu d'attraits aux oisifs et aux importuns. Quant aux propriétaires des châteaux voisins, ou ils étaient aussi sauvages que mon grand-oncle, ou ils passaient leur vie à la cour et à l'armée, de sorte que leurs visites étaient rares et courtes. D'ailleurs, il est toujours facile de se défendre du contact des humains quand on n'a qu'un visage triste à leur montrer.

Le marquis de Bologne avait toujours aimé la chasse avec passion. A l'âge de vingt ans, il se trouvait en Bohôrte dans l'armée du maréchal de Belle-Isle ; à la paix il obtint un congé, et, tandis que ses camarades regagnaient la France en chaise de poste, il revint, avec son valet de chambre, à pied et toujours chassant. Pendant ce voyage, qui dura trois semaines, il ne fif , jecrois, que deux séjours pour donner du repos à ses chiens (1). Chemin faisant, quand un pauvre lui deman-

(4) Quand j'écrivais ceci, je n'avais pas encore découvert les manuscrits du marquis de Cologne, d'où j'ai tiré un Capitaine de Beauvolsis^ qui raconte cette chasse de S50 lieues.

dait Tauinôiie, il tirait un écu de sa poche, un iièvi*e de sa carnassière, et il continuait sa route en disant que s'il aimait beaucoup tuer du gibier, il aimait encore mieux porter des bénédictions.

Le bonheur qu'il avait trouvé dans son mariage, sans détruire entièrement son goût pour la chasse, en avait tempéré l'ardeur, et il ne s'y livrait plus qu'avec une modération qui avait permis au gibier de ses forêts de se multiplier d'une manière vraiment déplorable pour ses fermiers. Au printemps, les seigles verts étaient tondus jusqu'à la racine par des bardes de cerfs ; en automne, les cfiamps de blé noir étaient labourés par des bandes de sangliers; les chevreuils venaient en plein midi se désaltérer effrontément dans l'étang jasque sous les fenêtres du château; les lièvres rongeaient les choux du potager, à quatre pas du jardinier ébahi. Le vieux La Jeunesse, piqueur de mon grandoncle, disait quelquefois avec humeur : « — Si monsieur le marquis laisse faire ces gaillards-là, ils le mettront un de ces jours en civet. »

Madame de Bologne morte, les choses changhrent de face. Six mois après, La Jeunesse fut envoyé dans les Ârdeunes pour y choisir une meute à la fois légère et infatigable, et quelques-uns de ces chevaux habitués aux montagnes, qui avaient alors une réputation méritée. Les grands appartements du château furent abandonnés sans retour, mais le chenil fut reconstruit à neuf, et les écuries reçurent d'importantes améliorations. Toutefois, M. de Bologne ne chassait pas encore, et La Jeunesse avait beau lui répéter vingt fois pur jour que les chevaux étaient en haleine e4 la meute

parfaitement dressée, mon pauvre grand-oncle le regardait tristement et se contentait de lai répondre : € — Prends patience, mon vieux, nous verrons cela plus tard. »

Le jour même où Ton fit le service du bout de Tan de madame de Bologne, le marquis, au retour de réglise, fit appeler La Jeunesse dans sa chambre à coucher, et ils eurent la conversation suivante :

— Combien avons-nous de chiens en chasse? — demanda mon grand-oncle.

— Soixante et dix, monsieur le marquis — répondit le vieux piqueur dont le cœur s'ouvrit à l'espérance.

— Combien de fois peuvent-ils chasser par semaine sans se fatiguer?

— Deux fois au moins.

— Eh bien! tu vas diviser la meute en trois, de manière à ce que nous puissions chasser tous les jours. Nous aurons vingt chiens pour chasser le cerf, vingt pour chasser le sanglier, vingt pour chasser le chrevreuil ; il nous en restera encore dix pour houspiller un Hèvre, le dimanche après la m^esse. Qaant à nous, nous nous reposerons tous les ans une fois... le jour de Pâques. Je veux commencer dès demain. Va donc faire tous tes arrangements, en te conformant aux ordres que je viens de te donner, et demain matin à sept heures nous découplerons dans les bois de la Crête. A tout seigneur tout honneur : je veux débuter par attaquer un cerf.

La Jeunesse ne se le fit pas dire deux fois : quelques heures après les quatre meutes étaient organisées, et le vieux piqueur, attablé au cabaret en compagnie de ses

valets de chiens, se grisaient en l'honneur de ses triomphes futurs.

Il va sans dire que la chasse du lendemain fut magnifique. La Jeunesse, qui attachait une grande importance à ne pas rebuter son maître, n'avait rien négligé pour obtenir un succès éclatant, et quand il vint, le chapeau à la main, présenter au marquis le pied droit d'un vigoureux dix-cors jeunement, forcé en moinsdequatre heures, il eut la satisfaction de rencontrer un regard dans lequel il lui fut facile de lire Tirrévocabilité de la détermination prise la veille.

Au retour, M. de Bologne, qui cheminait au petit pas à la tête de son équipage, se retourna, appuya la main sur la croupe de son cheval, et ne dit que ces mots :

— La Jeunesse, nous chasserons demain le sangler ; le rendez-vous sera à sept heures aux Trois-Fonlaines ; tu préviendras tous les charbonniers qui ont des fusils, parce que je compte permettre de tirer sur L'S animaux qui se déroberont.

Ce qui avait été dit fut fait : ce second jour on prit un sanglier à son tiei'S-an, et les charbonniers tuèrent une laie et trois bétes rousses. La meute fit des prodiges qui surpassèrent non-seulement les espérances de La Jeunesse, mais encore ses promesses.

— Demain nous chasserons le chevreuil — dit le marquis pendant la retraite qui se faisait par une pluie battante — le rendez-vous sera à la Gombe-aux- Larrons.

— Mais s'il pleut? — se hasarda de dire La Jculâcsse, qui voulait sans doute éprouver l'ardeur de son maître à laquelle il n'osait se fier encore.

— S*il pleut, répondit celui-ci, tu mettras des culottes de velours au lieu de remettre tes culottes de peau ; car lorsque ces dernières sont mouillées, c'est le diable pour les Ater.

La Jeunesse a depuis avoué à mon père, qu'en ce moment une pensée borrible traversa son cerveau. Il se dit que madame de Bologne avait bien fait de mourir, car ce devait être elle qui empêcbait son mari de chasser.

Le jour suivant, la chasse ne fut pas heureuse. La pluie tombait toujours à torrents; Tair était chargé d'électricité; on eut affaire à un vieux brocard qui gagna une lande dans laquelle broutaient quatre ou cinq mille moutons, et, pour comble de malheur, le cheval du marquis s'abattit, et le cavalier se foula le poignet.

— Voilà une mauvaise journée — dit La Jeunesse, comme s'il se parlait à lui-même, mais en élevant cependant la voix assez haut pour être entendu de son maître.

— Celle de demain sera meilleure — reprit froidement mon grand-oncle. — Le rendez- vous sera à l'heure ordinaire, au carrefour de rHonnne-Mort.

L'heure ordinaire! La Jeunesse comprit tout ce qu'il y avait d'avenir dans cette expression, cl à dater de ce moment il n'eut plus d'inquiétudes. Pour achever de le rassurer, M. de Bologne chassa le lendemain a,vec le bras en écharpe.

Ceci se passait vers 1770, et mon grand-oncle n'est mort qu'en 1793, presque octogénaire. Eh bien ! pendant cette période de vingt-trois années, on ne fut pas une seule fois infidèle, inêrne en pensée^ au pjo- ^•aiurae arrôUj le jour du service du bout do Tan de

madame de Bologne. Ni les chaleurs accablantes des étés, ni les intempéries engourdissantes des hivers n'apportèrent le moindre obstacle à Texéculion d'un règlement auquel le noble- marquis semblait avoir attaché son honneur de gentilhomme. La vieillesse arriva, et avec elle les infirmités : M. de Bologne dut renoncer à monter à cheval : « — Il faudra bien qu'il s'arrête, » — disaient ses voisins, depuis longtemps cloués dans leurs fauteuils par la goutte. Il ne s'arrêta pas; seulement les Ardennais furfBtt vendus après avoir été remplacés par une meute de bassets au pied lent, mais à la voix retentissante et à l'odorat infaillible. Si ou ne forçait plus comme autrefois, on s'en consolait en tirant au fusil et en étudiant les ruses du gibier, plus maître de son intelligence devant dès chiens moins rapides. Mon père me contait en ces termes une de ces chasses, à laquelle il assista peu de temps avant son émigration.

a C'était dans l'hiver de 1791. J'arrivai fort tard i Ecot par un temps effroyable. Une neige mêlée de pluie qui se gelait en tombant, rendait les chemins impraticables, et les chevaux de poste du relais de Ghaumont, qui m'avaient amené, s'étaient abattus plus de cinquante fois pendant un trajet de cinq lieues. Je trouvai le marquis de Bologne assis dans sa cuisine devant un grand feu de fagots, auquel on aurait pu facilement rôtir un bœuf. Ses deux pieds, dressés devant Tâtre et débarrassés de leur chaussure, fumaient comme s'ils eussent été placés au-dessus d'une chaudière remplie d'eau bouillante. Entre ses jambes, et couché en rond sur une couverture de laine,

6BNT. GUA8.

un basset noir marqué de feu fumait aussi, ce qui i\:: reropêchait pas de grelotter. A droite et à gauche dj la cheminée se tenait debout le successeur de La Jeunesse, et son valet de chiens, jeune drôle bien découplé, qui brisait sur sou genou un pain d*orge, large cl épais comme une meule de moulin.

» — Prenez garde, monsieur le comte — me dit i* domestique qui était venu me recevoir à l'entrée d ■ vestibule et qui m'introduisait dans la cuisine.

» En prononçaa(it ces mots, il baissa la chandelli» dont il s'était servi pour m'éclairer, et je vis sur lc> dalles deux, masses noires dans lesquelles je me scrai> jeté sans l'avcrlissemenl que je venais de recevoir. C'étaient deux énormes sangliers qui avaient, ce join • là, payé le tribut à la passion toujours jeune du mûr quis de Bologne.

» — Ah! te voilà, mon ami — me dit-il en me ter. danl la main — sois le bien venu; mais il faut que te aies le diable au corps pour courir la poste par u: temps pareil.

» -- Il paraît — lui répondis-je en Tembrassam -— qu'il ne vous a pas empêché d'aller à la chasse.

» — Oh! c'est différent, pour chasser il est ma gnifique : tu en jugeras toi-même demain. MarcassK

— continua-t-il en se tournant du côté de son piquiu:

— puisque mon neveu est arrivé, il faudra tâcher dvdétourner un cerf : ce sera facile, puisque le hvre des ânes est ouvert.

» Le livre des^ mies est ouvert, cela voulait diic que la terre étant couverte de neige, ou n'avait pa ;

besoin d'une grande intelligence pour reconnaître le gibier.

» Le lendemain matin, à la pointe du jour, je descendis dans la salle ^à manger : mon oncle y arrivait en même temps que moi, et mon exactitude parut le charmer.

» — Nous aurons une magnifique journée— me ditil en s'approchant d'une fenêtre, — lu verras comme mes petits bassets vont bien.

» J'appuyai mon visage contre ^në des vitres pour savoir ce que mon oncle appelait une magnifique journée, et si je l'avais moins connu, j'aurais pu facilement croire qu'il se moquait de moi. Le ciel était couleur de plomb, et paraissait si bas qu'on aurait cru pouvoir le toucher avec la main. La vue, bornée par les montagnes boisées qui entouraient le château, nereofcontrait que des sentiers transformés en torrents à moitié glacés, des arbres qui pliaient sous la neige dont leurs rameaux étaient chargés, et des taillis qui semblaient sortir du sol fangeux d'un marais. Une pluie fine, mais serrée, tombait avec un aplomb qui promettait de la durée, et qui faisait naître la réflexion qu'en s'y exposant seulement pendant une heure, on serait mouillé comme si on était tombé dans la rivière.

• — Il y a un peu de brouillard — me dit mon oncle qui devina sans doute ma pensée — mais j'en suis enchanté, parce que cela me donne la certitude qu'il n'y aura pas de vedt.

» Gomme on ne pouvait rien opposer à celte manière énergique d'envisager les choses, cr qu'il eût d'ailleurs été honteux à un homçio de quarante ans de

paraître redouter ce qui n'effrayait pas un vieillard, je pris mou parti de bonne grâce et j'eus l'air d'être de l'avis de mon oncle. Puis nous nous approchâmes d'une table autour de laquelle 11 n'y avait pas de chaises, et après avoir mangé quelques tranches d'un excellent jambon de Westphalie, que nous arrosâmes avec une bouteille de Sauterne qui devait avoir l'âge du châtelain, nous nous rendîmes dans la cour.

* Nous y trouvâmes le valet de chiens que j'avais vu la veille au soir dans la cuisine. Il contenait à grand'peine une douzaine dé bassets bardés ensemble, et tous si pareils que s'ils eussent été immobiles on les aurait cru coulés en bronze dans le même moule. Aus-* sitôt qu'ils aperçurent mon oncle ils vinrent à lui, entraînant à leur suite le valet de chiens qui ne cherchait plus à s'opposer à leurs efforts. A quelques pas en arrière se tenaient deux autres personnages dont je ne compris pas immédiatement les fonctions. L'un portait une hotte recouverte d'une épaisse serge verte; Tau Ire était placé à la tête d'un mulet, sur le dos duquel je distinguai assez confusément une espèce d'appareil qui ressemblait à la boutique d'un chaudronnier ambulant.

» — Comment va Ramoneau ce matin? — demanda mon oncle à l'homme qui portait la hotte.

» — Ses douleurs l'ont fait crier toute la nuit, monsieur le marquis; mais sur Zejour jei'ai frotté d'eau-de-vie camphrée, et il a bien mangé sa sou[)c.

» — Eh bien ! partons — reprit mon oncle — je suis sûr que Marcassin est déjà au rendez-vous.

» Nous voilà donc en chemin, et quoiqu'il n'y eût

qu*un quart de lieue pour aller à ce rendez-vous, il nous fallut près d'une heure pour le faire. Cependant ce n'était pas mon oncle qui nous retardait, car il ne quittait pas la tête de la petite colonne, sans qu'il y eût de la part d'aucun de nous la moindre flatterie. Son pas était celui d'un homme de trente ans vigoureux.

V Tout en cheminant tant .bien que mal, glissant sans cesse, trébuchant souvent, tombant quelquefois, mon oncle me faisait des récits de chasse sur lesquels je n'avais pas le moindre doute, tant je savais de quoi le personnage était capable, mais que je n'oserais pas transmettre à ceux qui ne l'ont pas connu. Le total du registre sur lequel il inscrivait ses triomphes suffirait à lui seul pour faire crever d'envie tous vos chasseurs d'aujourd'hui (j'observe que c'est toujours mon père qui parle). Le chapitre des sangliers pour l'année 1789 portait au bas de la dernière page le chiffre 144. Le surplus était à l'avenant.

» Le nom du vieux La Jeunesse revenait souvent dans les narrations de mon oncle, et il était toujours accompagné d'un mot d'éloge ou d'une expression de regret. « — Quel homme ! — me disait-il — il n'y avait un chêne dans les trente ou quarante mille arpens de bois qui m'entourent, au pied duquel il n'eût... rendu un petit hommage à sa gourde. Le soir même de sa mort il n'était tourmenté que de l'idée que son enterrement empêcherait la chasse du surlendemain ; mais je le rassurai en lui disant que j'avais déjà parlé au curé, et qu'il était convenu que la cérémonie se ferait dès le matin. Cette promesse fut sa dérnièpe joie dans ce monde. »

» Comme nous traversions une petite vallée pressée entre deux hautes montagnes, transformées ce jour-là en blocs de glace, mon oncle s'arrêta (je crois qu'il avait besoin de reprendre haleine) et il me dit :

» — Cet endroit me rappelle unecirconslance'assez bizarre de ma vie. C'est ici que j*ai commandé à une bande de brigands.

» — Comment celu? lui dis-je.

» — C'était en 1754, pendant un de mes semestres. Je revenais un soir de la chasse avec La Jeunesse, lorsqu'en descendant ce chemin que nous allons monter, nous aperçûmes, à la place même où nous gommes, une troupe de trois à quatre cents hommes, à figures terribles, armés jusqu'aux dents et vêtus de mille façons toutes plus bizarres les unes que les autres. Ils étaient rangés en ligne de bataille, et exécutaient avec des fusils de tous les calibres des mouvements d'exercice qui leur étaient ordonnés par un homme à cheval qui paraissait leur chef.

a> Nous nous arrêtâmes, La Jeunesse et moi, ce qui du reste nous fit grand plaisir, car nous apportions sur nos épaules depuis la forêt de Clefmont, un ragot de 190 livres. Un de nos chiens étonné de voir cette foule dans un lieu ordinairement désert, se mit à hurler; à ce bruits l'individu qui paraissait le chef tourna la tête, mit son cheval au galop et vint droit à nous^

» — Ne seriez-vous pas le marquis de Bologne — me dit-il d'un ton parfaitement poli, en ôtant son chapeau avec" toute la bonne grâce d'un gentilhomme accompli?

» — Je répondis affirmativement.

» — Je sais — continua-t-il — que vous êtes un des nfieiileurs officiers des armées du roi, et vous m'obligeriez si vous vouliez bien faire manœuvrer mes gens pendant quelques minutes. J'ai un peu oublié tout cela, et les drôles ne veulent pas m'écouter.

» — A qui ai-je l'honneur de parler? — demandai-je au cavalier, qui était un beau garçon, ma foi.

» — Je suis la terreur de la gabelle, l'effroi des douaniers : mon nom est Mandrin.

» — Gomment donc, M. Mandrin! Mais je suis enchanté de vous voir et je serai trop heureux de vous être agr?able — et laissant mon sanglier sous la garde de La Jeunesse, je me présentai hardiment sur le front de cette bande de coquins, que je fis manœuvrer pendant une bonne demi-heure ; puis nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Le lendemain on trouva sur la table de la cuisine, sans savoir qui les avait apportés là, deux paquets, l'un très-gros et très-lourd à mon adresse, l'autre petit et léger à l'adresse de ma pauvre femme. Le premier contenait douze livres d'excellent tabac de contrebande, le second une pièce de magnifique dentelle d'Angleterre : c'étaient deux témoignages de la reconnaissance de Mandrin. Ma foi I — ajoutait mon oncle qui n'aimait pas la révolution— les brigands de ce temps-là valaient mieux que les honnêtes gens d'aujourd'hui.

]> Ce dernier récit finissait à peine, que nous arrivions au rendez-vous : Marcassin y était déjà.

» — Eh bieni — lui dit mon oncle.

1» — J*aî remis un cerf et une biche dans les taillis

du Boucard : il faudra placer monsieur le comte à la queue de Tétang de Ragny.

» On se remit en marche. L'homme portant la hotte et rhomme conduisant le mulet suivaient toujours.

» Dans le trajet, je m'étais approché plusieurs fois du premier et j'avais cru entendre des grgonements sourds sortir du fond de la hotte. Il m'avait semblé aussi qu'une vapeur appélitive s'échappait de l'appareil mystérieux que portait le mulet.

» Marcassin, qui marchait le premier, s'arrêta : il venait de rencontrer l'endroit où rentraient ses animaux.

» Mon oncle vérifia la brisée ; puis il donna quelques ordres à Marcassin qui devait découpler les bassets, et nous partîmes, lui, l'homme portant la hotte et moi, pour nous porter sur le passage présumé de la chasse. Au bout de vingt minutes, nous entendîmes sonner la quête, ensuite quelques cris de chiens se firent entendre, et bientôt une explosion do voix annonça le lancer. Presqu'au même moment, nous vîmes un cerf et une biche franchir le chemin à quarante pas de nous ; mon oncle courut à cet endroit où il arriva avant la meute. li tira un petit fouet de ses longues guêtres de peaUt 6t quand les douze bassets se présentèrent pour passer, il les arrêta par un seul claquement du petit fouet.

» — Qu'allez-vous faire? — lui demandai-je.

» — Faire goûter la voie à mon vieux Ramoneau : nous pourrons avoir besoin de lui pour relever un défaut ou pour débrouiller un change.

» L'homme à la hotte s'avança, mon oncle leva la couverture de serge verte, et j'aperçus au fond de l'osier une masse noire qu'on aurait crue inerte sans le chatoiement de deux yeux qui brillaient comme des escarboucles.

j» Mon oncle saisit la masse noire, la tira de la hotte, et je reconnus le vieux basset que j'avais vu la veille se chauffer dans la cuisine entre les jambes du marquis de Bologne, C'était Ramoneau!

» On le mit à terre, non sans peine, car le pauvre animal, abîmé de rhumatismes, poussait d'affreux gémissements aussitôt qu'on le pressait un peu fort; mais il n'eut pas plutôt touché le sol et senti les émanations du couple qui venait de passer, qu*il se mit à* ramper avec une ardeur inouïe sur ses quatre jambes paralysées, en faisant entendre des aboiements qui ressemblaient parfaitement à la toux d'un asthmatique.

» — En voilà assez — dit mon oncle — il en sait maintenant plus que nous ; et, faisant un geste de la niain, les douze bassets, qui attendaient non sans impatience la fin de cette cérémonie, repartirent en criant comme des démons. Mon oncle, moi, et Ramoneau réintégré dans sa hotte, nous nous dirigeâmes du côté de la queue de l'étang de Ragny.

D Comme nous en approchions, mon oncle, qui s'était arrêté un instant pour écouter, me dit brusquement :

» — Cours vite droit devant toi pendant quatre cents pas environ, et quand tu verras à ta gauche un gros poirier tout habillé de lierre, tu t'arrêteras. Ton

fusil ne tardera pas alors à nous donner de tes nouvelles.

» Je suivis ce conseil, et je n'étais pas depuis cinq minutes blotti derrière mon poirier, que j'entendis venir le cerf et la biche, qui ne s'étaient pas séparés encore : quand ils furent à portée, je lirai sous le couvert, et la biche tomba percée d'une balle dans le flanc.

» — Maladroit! — me dit mon oncle qui vit bondir le cerf. — Du reste, tant mieux — ajouta-t-il — c'est un bon prétexte pour continuer la chasse.

» La biche fut recommandée à un charbonnier qui se trouvait là, et nous suivîmes les bassets avec une ar- 'deur nouvelle.

» Le cerf, débarrassé de sa compagne, fit une pointe de deux lieues, au bout de laquelle il se mêla à une harde de ses semblables. Les bassets, auxquels la terre inondée et gelée ôtait une partie de leurs moyens olfactifs, prirent le change sur une troisième tête. Mon oncle qui s'en aperçut le premier, tira une seconde fois le petit instrument de correction de sa guêtre et Ramoneau de sa hotte, et après une heure de recherche, l'animal de meute fut remis sur pied. Il est inutile de dire que ce fut Ramoneau qui le retrouva.

» Le cerf revint à l'étang de Ragny ; mon oncle qui s'en était douté l'y attendait, et à quatre-vingt-dix pas, il lui logea une balle au-dessus de l'œil gauche.

» Il pouvait être trois heures de l'après-midi, et il y en avait sept que nous marchions sans nous arrêter ; de plus, il nous en fallait au moins deux pour revenir au château.

» — Marcassin, fais servir le dîner — dit mon oncle.

» Marcassin sonna deux ou trois appels qui firent venir le mulet et son conducteur.

» Celui-ci découvrit deux grands paniers qui étaient attachés aux flancs de sa bête ; puis il en tira successivement une vaisselle d'argent complète, des verres, du pain, des bouteilles de vin et le reste du jambon qui avait été servi à notre déjeuner. Quand tout cela fut placé sur une nappe de peau de cerf, il demanda à mon oncle s'il fallait tremper la soupe.

» Mon oncle fit un geste affirmatif ; l'homme retourna à son mulet, qu'il acheva de débarrasser en enlevant de dessus son dos un appareil dans lequel cuisait à petits bouillons, depuis le matin, une excellentissime soupe aux choux.

» Nous eûmes un dîner qui me parut le meilleur que j'eusse fait dêma-vie : toutefois il n'empêcha pas mon oncle de souper copieusement le soir.

» — Cela se répétait trois cent soixante-quatreibis par an — ajouta mon père en terminant le récit que je viens de transcrire.

» Quand le samedi saint arrivait, mon oncle ne manquait jamais de dire :

» — Comme Pâques est venu vite cette année I »

Trois ans après cette visite de mon père, mon pauvre grand oncle, malgré ses quatre-vingts hivers et sa vie inoffensive, fut arrêté au moment où il partait pour la chasse; on le fit monter en charrette et on le conduisit à Paris. Le Moniteur du temps vous dira le reste.

Dae chasse an dieTreall. — Une retraite aa flamkeaiu.

Le cbàteau de Sully, qu'habitait le marquis de Mac- Mahon, n'est séparé de celui que je possédais alors que par une distance de cinq à six lieues, et cependant mes relations de voisinage avec le propriétaire se bornaient à récflinge de quelques phrases de politesse, quand nous nous rencontrions dans le monde à Paris. Nos pères s'étaient beaucoup connus autrefois; umis rage, les circonstances, une disproportion assez notable dans les fortunes les avaient séparés, sans toutefois les rendre étrangers l'un à l'autre, car ils se retrouvaient toujours avec plaisir; il y avait donc pour leurs enfants des causes de rapprochement qui n'attendaient qu'une boune occasion. Voici comment elle se présenta :

Chaque année, à l'époque de la Saint-Jean, la ville de Châlons-sur Saône est le théâtre d'une foire célèbre dans le pays, qui attire, soit de la province, soit des provinces msines, une prodigieuse affluence de eu-

rieux. Les personnes qui ont des chevaux à acheter; celles (et c*est le plus grand nombre) qui espèrent en vendre; les campagnards fanatiques de spectacle; les oisifs, toujours prêts à saisir une occasion de changer de place, arrivent de tous les c6tés, s'entassent comme ils peuvent dans trois ou quatre auberges assez bonnes, et passent un temps qui varie entre un jour et une semaine, à flâner, k maquignonner, à applaudir des danseuses de corde, et i prendre des glaces dont la température moyenne flotte entre cinq ou six degrés... au-dessus de zéro. Les gens qui n'ont pas Toccasion de se voir ailleurs se rencontrent là; ceux qui ne se salueraient nulle part s'y serrent la main ; tout le monde y paraît gai, loyal et prévenant; c'est, en un mot, une sorte d'âge d'or, pendant lequel, à cela. près qu'on enrosse sans le moindre scrupule son meilleur ami, toutes choses se passent le plus agréablement du monde.

Ces circonstances réunies et invariables avaient un attrait particulier pour moi, et j'aurais regardé comme un malheur tout événement, quelque heureux qu'il fût d'ailleurs, qui m'aurait empêché de me montrer au joyéUx rendez-vous. Quand les raisons me manquaient, j'imaginais des prétextes ; je renvoyais à un autre moment les affaires pressantes de cette époque; bref, pour être toujours en mesure, chaque année régulièrement, du 1*' au 15 juin, je me disais que mes chevaux ne valaient plus rien et qu'il était temps de les changer.

Nous avions, le marquis de Mac-Mahon et moi, un ami commun qui allait chez lui, qui venait chez moi.

et auquel il n'était pas commode que nous n'allassions pas l'un chez l'autre. Il eut la très-excellente idée de profiter de la foire de Châlons pour nous mettre eu rapports. Il s'y prit bien, nous étions parfaitement disposés, et la chose s'arrangea sans difûcuUé, comme tout ce qui n'est pas prévu d'avance.

Après quarante-huit heures passées dans la même auberge, j'engagefift le marquis et son frère à s'arrêter chez moi en retournant 'chez eux. Il fallait pour cela qu*ils fissent un détour de quelques lieues ; mais que ne fait-on pas pour une nouvelle connaissance? Ils vinrent donc; je leur donnai un médiocre déjeuner, offert de bon cœur, et nous ne nous séparâmes qu'après que le marquis m'eut promis qu'il reviendrait le 20 septembre avec son équipage de chasse, et qu*il me donnerait une semaine.

J'avais entendu faire des récits qui me semblaient alors fabulefft sur la manière de chasser du marquis de Mac-Mahon : ce n'étaient que sangliers forcés en deux heures, chevreuils étouffés en quarante minutes, chiens rapides comme des lévriers et criants comme des bassets à jambes torses ; c'était aussi un certain piqueur, nommé Racot, qui surpassait en adressé, en intelligence, en^âétermination, toutes les célébrités de son espèce. Coilfflne il est dans la nature humaine d'admettre difficilement la supériorité en quelque genre que ce soit, je n'étais qu'à demi convaincu de toutes ces merveilles, et j'attendais avec impatience le moment où je pourrais dire : a — Je savais bien qu'il y avait de l'exagération.

Le 19 septembre de Tan de grâce 1834, sur les

cinq heures de Taprès-midi et par un temps magnifique, un phaëton attelé de deux chevaux de poste montait rapidement l'avenue de mon château. Il amenait le marquis Charles do Mac-Mahon, le comte Joseph, son frère, et, ce qui était de toute justice, Taïui qui nous avait mis en bons rapports. Derrière le phaëton galopaient deux domestiques conduisant qualie chevaux, et la meute, composée dé quarante bâiards anglais, prenait en môme temps ses quartiers dans un cabaret du village, sous la garde du grand Racot. dont la renommée m'était presque aussi importune que celle du juste Aristide l'était pour les Athéniens.

J'avais réuni chez moi quelques amis, bons compagnons et chasseurs déterminés : c'était le comte de Baussancourt, le comte de Pracomtal, le baron de Saint-Pierre, Gustave de Larifaudière et quelques autres dont les noms ne me reviennent pas en ce moment. La soirée fut gaie; on causa de tout, excepté de chasse : les vrais chasseurs comme les vrais amoureux ne parlent jamais de l'objet de leur passion , ils se contentent de l'adorer dans le silence de leur cœur.

Le rendez- vous du lendemain était à un endroit nommé le Ghêne-Ègraffmé, et nous y étions tous léunis à neuf heures du matin, ^ms y trouvâmes MM. Ciiarles et Arthur de Vaublanc, voisins de cauipagne que j'avais fait avertir la veille; et M. Gustave de Beuverand, vieil ami que je chérissais et que je chéris encore comme un frère. Les deux premiers étaient montés sur des carrossiers danois, qui auraieut été enchantés que mes doutes sur la vitesse des bâiards anglais devinssent des réalités.

La meute était 1h, tout à la fois impatiente et docile, et j'avoue que le premier coup -d'œil ne lui fut pas favorable. U y avait des chiens gigantesques comme des lévriers de Sibérie, et d'autres trapus comme des roquets de dévotes; les uns avaient le nez court et les oreilles pendantes, les autres, le museau pointu et les oreilles écourtées ; ceux-ci étaient blancs et orangés ; ceux-là, blancs et noirs; deux ou trois étaient tigrés comme des épagneuls vulgaires : tous paraissaient ardents et vigoureux.

Racot, qui avait été faire le bois, revint accompagné de mon fidèle Henri, excellent garde-chasse dont il sera souvent question dans mes Mémoires, si jamais je les écris. Ils avaient remis un brocard, et leur brisée n'était pas à dix minutes de marche de l'endroit où nous nous trouvions : ce fut une Éonne nouvelle pour tout le monde, et en particulier pour les danois de MM. de Vaublanc.

Je me fis présenter à Racot, qui m'accueillit avec une sorte de dignité familière dont je fus charmé, et" je remarquai tout de suite en lui tous les signes caractéristiques auxquels on reconnaît les génies supérieurs. Je le trouvai calme, réservé, sobre de paroles, attentif à tout sans être absorbé par rien, et surtout prodigieusement clair et positif dans les ordres qu'il donnait à son valet de chiens. Celui-ci, qu'on nommait La Jeunesse, gardait devant son chef l'attitude jespectueuse d'un adorateur du grand Lama en présence de son idole. C'était d'ailleurs, envers tout le monde, l'homme le plus poli que j'eusse encore rencontré : à quelque distance et à quelque allure qu'on

r.EVT. CHAS' i

passftt devant lui, il ôtait son chapeau. Je me souviens de ravoir vu saluer des veneurs qui franchissaient une route à six cents mëtres de sa coiftire. S*il se montrait à Paris avec ces façons-là, on le prendrait certainement pour Tombre d'un courtisan du xvii* siècle, déguisé en piqueur du xix*.

Je reviens à mon récit. Le temps était admirable pour les amoureux, pour les poètes, pour la promenade, pour la pêche à la ligne, pour tout, enfin, excepté pour la chasse à courre. Le ciel était caniculaire; le sol brûlé par une sécheresse de quarante jours, pouvait lutter d'aridité avec les rives peu fleuries du Niger; une brise du sud-ouest, énervante comme le Siroco, agitait les bronches supérieures des grands arbres, et soulevait la poussière des chemins; et, pour dernier inconvénient, des myriades de champignons en putréfaction couvraient la terre, et répandaient une odeur pénétrante et nauséabonde qui devait affecter désagréablement les odorats subtils de la meute qu'on allait découpler.

En dépit de ces difficultés à vaincre, l'attaque fut i magnifique. Racot, auquel je m'étais hasardé de de- 1 mander s'il ne voulait pas faire un relais, m'avait répondu par un de ces sourires qui n'illuminent jamais que les fronts des vainqueurs, de «orte que les quarante chiens furent découplés à la fois. Pendant quelques minutes ils parcoururent^ le taillis en silence, puis une petite voix, aiguë comme la plus haute note d'un fifre, se fit entendre, quelques sons de trompe l'appuyèrent, d'autres voix lui répondirent, et bientôt la fanfare du chevreuil, qui suivit immédiatement celle

du tancer, annonça que Tanimal détourné était sur pied'.

Je tir|| ma montre , elle marquait dix heures cinq minutes : cela fait, je mis mon cheval au galop pour gagner une large avenue que la chasse devait nécessairement traverser. Je vis eu effet le chevreuil bondir ; la meute était, à dix pas derrière lui.

— Us n'iront pas longtemps comme cela — me dit mon garde Henri qui se trouva sur mon chemin. — Le soleil est ardent, la terre est mauvaise : avant une demi-heure il y aura un défaut qu'on ne pourra jamais relever.

Je passai, car déjà les voix des chiens moins distinctes, les bien-aller plus faibles m'annonçaient que je ne devais pas perdre un instant si je ne voulais pas ne plus revoir la chasse. Tous mes amis avaient pris des partis différents suivant leurs inspirations ; ma parfaite connaissance du pays me mit à même d'en diriger quelques-uns que je rencontrai courant à droite et à gauche, et qui n'eurent pas à se repentir d'avoir suivi mes pastît mes conseils.

Le chevreuil fit une pointe d'une lieue avec une rapidité fantastique. Je crus qu'il allait débucher dans les vastes plaines que traverse la Saône, mais, serré de près par la meule, il n'osa pas prendre ce parti qui exigeait une vigueur qu'il ne se sentait plus. Il revint donc sur ses pas plus vite encore qu'il n'était allé, franchit l'enceinte dans laquelle nous l'avions lancé, et traversa à la nage un petit étang qui longeait un des côtés de celte enceinte. Les chiens auraient pu le lécher, il eut été facile à Racot de caresser ses chiens,

car le drame se jouait dans un espace de quarante pieds carrés.

— C'est singulier — me dit Henri que je trouvai sur la chaussée de l'étang— cet animal se fait battre comme un lièvre.

— Comment! il se fait battre I tu ne sais pas ce que tu dis : nous arrivons du fond des bois de Gergy.

Henri me regarda avec des yeux effarés. Il m*a avoué le lendemain qu'il s'était imaginé que l'ardeur du soleil m'avait rendu fou.

— Vos chevaux ont bien supporté cette course — dis-je à MM. de Yaublanc, que je rejoignis en ce moment — cela leur fait honneur.

— De quelle course parlez- vous, me répondirent-ils — nous n'avons pas bougé d'ici et nous avons parfaitement vu toute l'attaque. Maintenant nous allons suivre : ces chiens ne vont pas aussi vite qu'on le dit : tenez, les voilà déjà en défaut.

Sur ce dernier point ils ne se trompaient pas. A sa sortie de l'eau la meute avait perdu la trace du chevreuil, et il s'agissait de la retrouver ; Racot s'en occupait avec un calme que je prénais pour du découragement.

Une courte description des lieux fera mieux comprendre ce qui me reste à dire. Les chiens avaient mis bas dans une jeune taille d'une quarantaine d'arpens qui aboutissait d'un côté sur l'étang dont j'ai parlé, et de l'autre sur une petite plaine de cinq ou six cents pas de large, au bout de laquelle la forêt recommençait. Evidemment le chevreuil était entré dans cette taille en quittant l'eau, puisque Racot l'avait accom-

pagné jusque sous le couvert; s'y était-il rasé, ou Tavait-il traversée ? Telle était la question. Le sol interrogé attentivement, n'offrait aucune trace du passage de l'animal ; les chiens quêtaient mollement et revenaient à chaque instant se désaltérer dans l'étang ; Racot et la Jeunesse avaient mis pied à terre et fouillaient les buissons; moi j'avais la conviction que la chasse était manquée, mais je m'en consolais en songeant que mon incrédulité aurait raison : c'est une si bonne espèce que l'espèce humaine I

— Que fait donc ce chien? — dis-je à Racot — il a l'air en arrêt.

Racot regarda dans la cépée que je lui désignais du bout de mon fouet ; puis je le vis jeter sa casquette et sa trompe, se baisser, saisir quelque chose, le tirer à lui, et j'aperçus alors un superbe brocard, parfaitement vivant et debout sur ses quatre jambes un peu raides.

— La Jeunesse? — cria-t-il — sonne l'hallali sur pied et amène les chiens.

J'étais stupéfait, mais je me gardai bien de le laisser voir : mon étonnement eût trahi l'admiration que je voulais cacher, parce que je trouvais plus poli de faire croire que je m'attendais à ce qui arrivait.

La petite plaine était à vingt-cinq pas. On y conduisit le chevreuil; tous les chasseurs s'y réunirent; la meute rassemblée fut tenue sous le fouet de La Jeunesse : il avait été décidé que la chasse n'était pas finie.

Racot lâcha le chevreuil qui s'élança suivi de tous les chiens. Le pauvre animal courut pendant une centaine de toises, puis il tomba pour ne plus se relever.

Les trompes sonnèrent rhallali par terre.

Je tirai ma montre, il était onze heures : en y cornprenant le défaut qui avait duré un quart-d'heure, cela faisait en tout cinquante-cinq minutes.

— Ce chevreuil était nouvellement marié — grommela mon garde, sans égard pour l'histoire naturelle.

— Quelle charmante manière de chasser ! — dirent MM. de Yaublanc en caressant la puissante encolure de leurs danois, aussi calmes que la monture du bon roi qui décore le Pont-Neuf. — En vérité, c'est une grande duperie que d*avoir des chevaux de selle.

A notre retour au château je trouvai le comte d' Archiac qui venait m'engager à passer quelques jours chez lui avec toutes les personnes qui étaient chez moi . Il avait à nous offrir, outre l'attrait de son élégante et gracieuse hospitalité, une chasse au sanglier dans la magnifique forêt de Cîtaux, voisine de sa terre. Son invitation fut acceptée avec joie et reconnaissance, et il fut décidé que nous arriverions chez lui le lendemain pour diner.

Il est inutile de dire que nos fûmes exacts comme des chasseurs. A l'heure convenue nous mettions pie^ à terre dans la cour du château d'Argilly : le châtelain nous attendait sur le perron.

Sa réception cordiale est un de mes plus doux souvenirs. Politesse exquise et cependant facile ; empressement naturel ; bonne grâce et bonhomie ; recherche et simplicité, nous trouvâmes tout réuni dans une habitation où le confort de notre époque s'alliait aux habitudes larges de l'hospitalité du bon vieux temps.

Le programme du lendemain avait été réglé par

notre hôte, c'est-à-dire qu*il n'y manquait rien. On devait chasser le malin le sanglier promis, et, après la cbasse, aller déjeuner vers les deux heures chez^ monsieur de Boullogne, propriétaire delà royale habi* talion de Ctteaux.

Tout cela faisait beaucoup de choses pour un seul jour; mais la chasse iiiiracuieuse de la i^Ue avait monté toutes les têtes, et nous nous disions j]ue, quoiqu'il pût arriver, le sanglier serait forcé au plus tard à midi, et qu'alors nous serions rendus à Cîteaux à l'heure fixée : nous tenions d'autant plus à être exacts, que M. de BouUogne avait engagé des femmes à déjeuner avec nous, et tout chasseurs que nous étions il ne nous semblait pas convenable de les faire attendre. Le lendemain, à six heures de l'après-midi, au moment où le soleil se couchait, nous arrivions à Ctteaux, après une des plus laborieuses chasses qu*on puisse imaginer. On avait déjeuné depuis longtemps, et il ne fallut rien moins que le récit poétique et animé de toutes nos avenlures de la journée, pour nous faire pardonner un retard qui accusait à bon droit notre galanterie. Le maintien de M. de BouUogne était solennel. On voyait qu'il nous en voulait de n'avoir pas partagé avec lui la douce tâche de faire les honneurs de sa maison à cinq ou six femmes charmantes, qui paraissaient cependant s'être fort peu préoccupées de notre absence, indulgence qui n'était peut-être qu'une manière ingénieuse et toute féminine de nous punir de notre manque de courtoisie. Encore si nous avions eu à alléguer l'excuse d'un triomphe I Mais non 1 nous étions tombés sur la famille de sangliers la plus

unie, la plus patriarcale qu'on eût jamais vue, de mémoire de chasseurs. Quand l'un de ses membres, fatigué, harcelé, était au moment de se rendre, un autre prenait sa place, et les chiens, trompés par l'uniformité des parfums qui s'exhalaient des voies, passaient sans scrupule de l'animal sur ses fins à celui qui se dévouait pour le sauver. Ce manège, répété une douzaine de fois, avait mis sur les dents la meute et les chevaux, le tout sans résultat.

Malgré cet échec, et peut-être à cause de lui, notre hôte finit par reprendre toute sa bonne humeur. Le déjeuner, qui n'avait eu affaire qu'à des appétits féminins, était resté presque intact, et flous y fîmes ^ honneur avec un empressement qui acheva de nous rendre les boimes grâces du maître de la maison. Tout ce qui était froid et qui aurait dû être chaud, fut proclamé par nous bouillant ; le vin de Champagne , naguère à la glace, était devenu tiède : nous déclarâmes qu'on ne le frappait pas aussi bien au café de Paris. Après le déjeuner, nous admirâmes , avec une sincérité de meilleur aloi, les beaux arbres du parc, poétiquement éclairés par les dernières lueurs du crépuscule ; nous visitâmes un théâtre sur lequel mademoiselle Duchesnois avait jadis joué la tragédie et même la comédie ; nous eûmes le bon goût de demander à examiner une fabrique de sucre indigène, et nous fimes des raisonnements à perte de vue pour prouver la supériorité de la betterave sur la canne à sucre : j'ai souvent regretté depuis, que la chambre des députés n'ait pas eu là un de ses sténographes pour recueillir nos lumineuses improvisations.

Eufin, il fallut songer à la retraite, car la nuit était venue depuis longtemps, et, piour retourner à Argilly, où nous étions attendus pour dîner, nous avions encore deux grandes lieues à faire, toujours dans les bois, par des diemins affreux et sur des chevaux exténués. L-S pauvres bêtes furent amenées à la porte du vestibule; nous les enfourcliâmes avec l'agilité affectée et incertaine de gens qui ont été bien abreuvés, et après avoir salué notre hôte par une triple salve d'acclamations, noiis nous plongeâmes résolument dans la plus sombre des plus longues avenues de la forêt de Cîteaux.

Nous chemifiions en silence et lentement, à chaque instant frappés au visage par les branches qui formaient une voûte sur nos fronts, lorsque le cri de : Halte! retentit à la tête de notre petite colonne. Nous obéîmes machinalement, et quand nous fûmes au repos, le jeune vicomte Olivier d'Archiac nous avoua que, tandis que nous admirions la sucrerie de M. de Boullogne, il avait songé à la sécurité et au pittoresque de notre retour. Accompagné de Rostaing de Pracomtal, il avait parcouru les différentes pièces du château, faisant main-basse sur toutes les bougies, sur toutes les chandelles qu'il avait pu trouver. Ses poches, ses bottes en étaient remplies ; sa poitrine en était farcie ; enfin, nous pouvions en avoir chacun une, et même la renouveler lorsqu'elle serait finie, et cependant nous étions douze.

Cette confidence fut reçue avec de grands applaudissements, comme on peut l'imaginer. Aussitôt on battit le briquet, les fumeurs avaient des allumettes

chimiques, et en moins de cinq minutes les chênes séculaires de la forêt de Ctteaux purent croire à une dis • traction de l'aurore.

La clarté ramena la joie, et celle-ci chassa la fatigue. Nos chevaux égayés dressèrent les oreilles et marchèrent plus légèrement ; nous de silencieux que nous étions, nous devînmes bavards ; on me demanda une chanson : je la choisis bonne, et tout le monde fit chorus avec moi.

Cette retraite aux flambeaux à travers les bois, avait quelque chose de vraiment féerique. Quand nous marchions à ciel découvert, la lumière , perdue dans un plus grand espace, devenait faible et tremblotante, et alors nous apercevions les étoiles qui brillaient audessus de nos têtes; quand nous suivions une allée ombreuse, la clarté plus concentrée était plus vive, et le feuillage étincelait comme s'il eût été frappé par les rayons du soleil. Nos chants eux-mêmes, rendus plus éclatants par le silence de la nuit, avaient quelque chose de grandiose, qui contrastait de la manière la plus originale avec les paroles burlesques qu'ils redisaient. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'aucun des acteurs de cette scène ne pourra jamais l'oublier.

Notre entrée à Argilly fit le plus grand eflfet. Un excellent souper nous y attendait.

Pendant que nous lui faisions fête, comme si nous n'avions pas déjeuné si tard, M. de Boullogne allait se coucher sans lumière, car Rostaing de Pracomtal n'avait^ pas niême respecté l'humble bougeoir du noble châtelain de Cîteaux.

Dentt;

Eli novembre 1770, mon père avait été invité par le digne abbé des Bernardins de La Ferté, à venir faire la Saint-Hubert dans les magnifiques forêts dépendantes de la communauté. Lui, ses gens, ses chevaux et ses chiens devaient être royalement hébergés à l'abbaye pendant quatre ou cinq jours, et il y avait certitude que les chasses seraient belles, car les bois étaient peuplés de cerfs, de chevreuils et de sangliers, et les bons religieux ne donnaient qu*à leurs meilleurs amis le droit de découpler dans les limites de leurs vastes domaines. Je pourrais peut-être intéresser quelques-uns de mes lecteurs en leur décrivant la réception qui fut faite à mon père ; mais il faudrait pour cela parler d'un moine aussi bon cuisinier que feu Carême, de glorieuse mémoire ; confier à notre siècle railleur et désenchanté., que les Bernardins de La Ferté avaient des viviers où l'on péchait à volonté

— Sodés carpes de trente livres et des brochets de quinze, lesquels étaient mis en roatelotte ou au bleu dans du vin de Chambertin presque centenaire; il faudrait enfin avouer que les joies honnêtes de ce monde n'étaient pas inconnues à des hommes qui aspiraient aux béatitudes de Tautre, et Ton m'accuserait peutêtre de vouloir jeter du ridicule sur des choses que je regrette trop vivement pour ne pas les respecter beaucoup. Mes lecteurs auront donc la bonté de se contenter de l'assurance que je leur dbnnerai, que mon père, en revenant de La Ferté, gronda régulièrement deux fois par jour son cuisinier, pendant une semaine, et qu'il chargea son budget de l'année 4771 d'une dépense extraordinaire de cinquante louis au profit de sa cave.

Le premier jour de chasse on attaqua un vieux cerf dix-cors qui fit une magnifique et longue défense. Mon père, qui avait confié l'ardeur de ses dix-huit ans à une jument limousine de première vitesse, ne fut pas peu sui^pris de voir qu'un jeune gaillard, moins âgé que lui de deux ou trois ans, s'était attaché à ses pas et ne le perdait presque jamais de vue, malgré la rapidité de la course et les difficultés nombreuses du terrain. Le petit drôle avait allégé ses pieds en faisant passer ses sabots dans ses mains ,' et, bravant les cailloux des sentiers et les ronces des taillis, il gambadait derrière mon père avec une vigueur et une agilité qui tenaient du prodige. Il y eut plusieurs débuchers qui doublèrent l'allure de la meute; on eut à franchir, sans ponts, plusieurs cours d'eau assez profonds , l'intrépide piéton ne recula devant aucun ob*

stacle, et il se trouva présent quand le vieux piqueur La Broussailie sonna i*hallali sur pied : la chasse durait depuis cinq heures.

Le pied droit de Tanimal offert à Tabbé qui était là, la trompe sur Tépaule, la curée faite et les chiens couplés pour revenir à La Ferlé, on songea alors au vigoureux garçon qui avait pris sa part du plaisir de tous. Mon père Tavisa contre un tronc d'arbre, qui grlgnottait sans sourciller des pommes sauvages qu'il allait pêcher au fond d'une espèce de bissac, formée par le devant de sa chemise relevée sur la ceinture de son pantalon. Il ne paraissait pas fatigué, et tout en rongeant ses pommes, il contemplait avec une admiration naïve le spectacle, nouveau pour lui, qu'il avait sous les yeux.

— Qui es-tu, toi qui as de si bonnes jambes? — lui demanda mon père.

— Je me nomme Denis pour vous servir, monsieur le-€onite ; et je suis un enfant de charbonnier.

— Tu aimes donc bien la chasse*^

— Je Taime tant que je voudrais ne plus faire autre chose que chasser.

— Veux-tu me suivre? je te ferai valet de chiens, et plus tard tu pourras devenir piqueur.

— Je suis tout prêt, monsieur le comte, — répondit Tenfant en bondissant de joie.

— Mais que dira ton père ?

— Mon père? il croira que les loups m'ont mangé ou que les recruteurs de Beauvoisis qui courent la contrée m'ont emmené avec eux : d'ailleurs il lui reste encore plus d'enfants qu'il n'en pourra nourrir.

•— Eh bien! va faire ton paquet, et demain tu viendras nous joindre à La Ferté.

— Mon paquet*? — dit Tenfant— je n*ai que cette paire de sabots, cette chemise et ce mauvais pantalon de toile.

— Mais nous avons quatre lieues à faire pour retourner à La Ferté — dit le vieux La Broussaille, qui devinait peut-être un successeur dans cet ardent néophyte.

— Quatre lieues — reprit celui-ci en souriant dédaigneusement — si votre cheval les fait, je puis bien les faire.

Il n'y avait guère moyen de résister à une vocation aussi décidée, et Denis reçut, séance tenante, la permission d'accompagner l'équipage dans sa retraite vers La Ferté, où Ton arriva à la nuit close.

Le lendemafAvUiatin, Denis, auquel on laissa son nom, fut installé dans ses nouvelles fonctions, et pour le mettre sur-le-champ à l'épreuve, on lui confia un relais de douze chiens en lui expliquant brièvement ce qu'il avait à faire. Il le comprit si parfaitement, que la prise d'un sanglier fut due à l'à-propos avec «lequel il donna son relais, dans une circonstance délicate qui aurait fait hésiter un piqueur. A dater de ce moment, l'étoile de La Bcoussaille commença à pâlir : quatre ans après elle s'éclipsa tout-à-fait, et celle de Denis brilla d'un éclat qui devait avoir une longue durée.

Ce nestor des piqueurs de France a vécu jusqu'en 1833, de sorte que, dans notre province de Bourgogne, tous les veneurs qui ont quelque réputation ont fait leurs premières armes sous Denis : moi, je l'ai particulièrement connu, car il est resté presque jusqu'à

sa mort attaché au service de mon père en qualité de brigadier-garde de ses bois.

C'était un polit homme sec, noir, alerte, parfaitement poli et infatigable causeur. Sa grande renommée comme piqueur l'avait mis autrefois dans des rapports presque familiers avec les derniers grands seigneurs de France, et il lui était resté de leur fréquentation des souvenirs qui le rendaient fort intéressant à entendre. Il avait chassé dans toute la France et avec les plus hauts personnages. En Lorraine, avec MM. les officiers supérieurs de la gendarmerie de Lunéville, dont il dirigeait, sous les ordres de mon père, l'équipage du Vautrait; à Chantilly, avec M. le duc de Bourbon, qui ne dédaignait pas de le consulter dans les cas difficiles ; dans le Maine, avec le comte de Menou, l'un des plus intrépides pretieurs de cerfs de son temps. Plus tard, lorsque la gendarmerie de Lunéville fut licenciée, en 1784 ou 1785, n>on père eut un genre de vie plus calme, et ses déplacements de chasse se bornèrent à la Champagne, où l'appelait le marquis de Bologne, et à la Bresse, où l'attirait le comte de Montrevel, dont je vous parlerai quelque jour.

Ce fut le beau temps de Denis, et s'il ne dura que cinq années, car l'émigration vint en 1790, du moins il fut bien rempli. Mon père avait une excellente meute, des chevaux parfaits, de vastes forêts giboyeuses comme les plaisirs du roi ; Denis jouissait de l'estime et de la confiance de son maître, et pouvait se vanter des plus illustres amitiés. Quand la révolulion arriva, îe célèbre piqueur n'en fut pas immédiatement victime, car mon père, en quittant la France,

OÙ il croyait rentrer dans quelques. mois, avait laissé à Denis ses chevaux et ses chiens, avec Tordre ou la permission de les tenir en haleine. Ses recommandalions furent si bien suivies, qu'en 1796 il n'y avait plus que deux équipages de chasse dans toute l'étendue de la république : celui de Denis et celui du directeur Barras. Il est inutile, j'espère, d'ajouter que la supériorité du premier sur le second était incontestable : Barras chassait par luxe, Denis chassait par passion.

Au retour de l'ordre, mon père, que la révolution avait aux trois quarts ruiné, fut obligé d'avouer à Denis que sa fortune ne lui permettait plus d'avoir une meute, et qu'il chasserait désormais avec quelques bassets qu'il le pria de lui chercher. Denis se résigna avec la fermeté des grands caractères ; mais quand les bassets furent achetés et organisés, il fit entendre à mon père qu'un homme qui avait eu quatre vingt-dix chiens sous son fouet, ne pouvait pas décemment en diriger une demi-douzaine, et qu'il attendrait des temps plus heureux. Toutefois, il ajouta qu'il serait bien reconnaissant si mon père voulait lui permettre d'aller quelquefois entendre crier ses bassets : mon père y consentit de la meilleure grâce du monde, ses revenus d'alors lui rendant plus facile d'avoir Denis pour compagnon que pour piqueur.

La carrière active de celui-ci pouvait être considérée comme terminée, mais une nouvelle existence et d'autres succès commençaient pour lui. La réputation qu'il s'était faite n'avait pas eu à souffrir du malheur des temps, et lorsque les émigrés commencèrent à reprendre dans leurs manoirs leurs existences d'autre-

fois, ce fut à qui aurait Denis, celui-ci pour organiser sa meute, celui-là pour lui apprendre à faire le bois, cet autre pour le perfectionner dans la science, un peu perdue à cette époque, de sonner élégamment de la trompe. Denis se prêtait à tout, était aimé de tous, et menait une vie qu'il aurait pu considérer comme le brillant reflet de son existence. passée. Il n'y avait pas une chasse à laquelle il ne fut instamment prié d'assister si on faisait une battue aux loups, c'est lui qui la dirigeait ; si quelque contestation s'élevait entre deux veneurs, Denis était pris pour arbitre, et sa décision faisait loi. Personne ne rougissait d'être condamné par lui, car on pouvait être fort habile et ne pas savoir tout ce qu'il savait : il y a des supériorités qui sont si hautes qu'elles échappent à l'envie, vice bas qui n'atteint jamais que ce qui est à sa portée.

On aurait pu faire des Mémoires charmants avec la conversation de Denis. Ce qu'il savait d'anecdotes était prodigieux, ce qu'il avait connu de gens était innombrable; mais, toujours ingénieux, délicat, habile, il ne citait jamais que les morts. « C'est comme défunt M. le duc ou M. le comte un tel, » disait-il avant de commencer un récit. Cette réserve était un hommage rendu à cette maxime des biographes : On doit des égards aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité; elle avait aussi l'avantage de ne pas blesser les susceptibilités contemporaines, si Thistoire rappelait une de ces merveilleuses aventures comme les chasseurs en racontent si souvent et en ont si peu. Denis ne sourcillait jamais, même en faisant ses relations en

apparence les moins authentiques, parce qu'il savait, comme Mahomet, Cromwell et Napoléon, que celui qui veut persuader ne doit jamais rire. Sur ses vieux jours, il était devenu plus indifférent ou plus sceptique ; aussi trouvait-il alors quelques incrédules, et je me souviens d^avoir .entendu dire à des gens qui n'avaient pas la réputation jd' être malveillants : « — Il pourrait bien se faire que ce diable de Denis eût passé sa vie à mentir. »

Denis ne refusait jamais un avis quand il lui était demandé avec un véritable désir de s'instruire, mais il était sans pitié pour l'ignorance présomptueuse ou pour la fatuité indiscrète. Il ne tolérait pas surtout qu'on lui fit de ces demandes niaises qui équivalent à : deux et deux font-ils quatre? A ce propos, je me rappelle qu'un jour à mie Saint-Hubert, chez ce pauvre défunt Monsieur de Changey (je parle en ce moment comme mon héros), un jeune fat adressa cette question niaise à Denis :

— Père Denis, qu'est-ce qu'un daguet?

— Un daguet? — répondit le vieux piqueur — mais ques très-certainement un daguet... c'est un daguet.

— Ce pauvre Denis baisse beaucoup — me dit le tionneur en se penchant à mon oreille.

-* Vous croyez? — repris-je en réprimant à grand'peine une envie de rire — moi je ne trouve pas, — et chose la en resta là.

Les deux hommes que Denis citait le plus souvent après le marquis de Bologne, dont je vous ai donné la biographie dans une des précédentes nouvelles de ce recueil, étaient le comte de Fussey, neveu de mon

-espère, mort dans rémigration, et feu M. le curé de Chapaize. Le premier a laissé quelques fragments d'un grand ouvrage sur la chasse à courre, qui font regretter que l'ouvrage n'ait pas été terminé ou retrouvé en entier, car il a peut-être été fini. Le second n'a rien écrit à ma connaissance, mais Denis m'a parlé de lui si souvent, que je puis vous promettre pour l'un des chapitres prochains, un article ayant pour titre : Pauvre défunt Monsieur le curé de Chapaize. Ce sera un chapitre des Mémoires non écrits de Denis; quant à l'authenticité, je la laisse à la charge de la mémoire du véritable auteur : hélas ! c'est aussi un défunt !

Denis est mort en 1833, chargé d'ans et de gloire, et, malgré ses 81 ans, chassant toujours sur un petit cheval nommé Bijou, et dans les grandes occasions faisant encore le bois, c'est-à-dire ayant l'air de le faire. Peu de jours avant la maladie qui Ta emporté, il a suivi ou pour mieux dire guidé ma femme, pendant une longue et pénible chasse de sanglier, et il a su lui faire voir l'animal une douzaine de fois dans le courant de la journée.

Parmi les veneurs de notre temps qui ont connu Denis, je citerai le marquis de Mac-Mahon, le comte de Vilry, le comte de Wall et M. Marey-Gassendi, l'un des nsieiileurs chasseurs de lièvre de France. M. le prince de Gondé, qui avait oublié en 1814 que M. de Talleyrand n'était plus évêque d'Aulun, se souvenait parfaitement du vieux piqueur qu'il avait vu chasser à Chantilly en 1788, et il dit à mon père, la première fois qu'il le revit au palais Bourbon, après la restau-

ration : « J'espère que Denis se porte bien : M. de Fondras, vous lui direz que je vous ai parlé de lui. o

J'ai dit que les décisions de Denis en matière de chasse, faisaient loi, même pour ceux qu'elles condamnaient, et j'en donnerai pour preuve une anecdote dans laquelle j'ai été appelé à jouer un rôle actif. Cette fois, je ne citerai que des personnages vivants, à l'exception d'un nom que je désignerai par une initiale quelconque. Cette réserve ne cache pas un mensonge : je ne chasse plus.

Mais avant de jeter cette dernière fleur sur la tombe du vieux Denis, je veux appFendre à mes lecteurs que cet illustre personnage a laissé un fils, restaurateur à Paris, cour des Fontaines. Ce fils s'appelle Coppenet, et il est connu d'un grand nombre de Bourguignons qui vont chez lui*pour parler de son père. Voici maintenant mon histoire :

Avant d'éprouver les grandes émotions de la chasse à courre, j'ai connu des plaisirs plus modestes qui avaient bien leur charme, et qui m'ont laissé des regrets aussi vifs, mais moins amers, peut-^être. C'étaient de longues et rudes chasses à pied, avec une douzaine d'excellents chiens, peu vîtes, point brillants, mais sûrs, tenaces, intrépides. Avec cet équipage dont personne ne parlait, qui n'excitait l'envie d'aucun de mes voisins, j'ai causé la mort de bien des animaux, depuis le lièvre jusqu'au loup et au sanglier. Cette dernière espèce surtout avait en moi un ennemi infatigable, et si je donnais le détail de toutes les victoires que j'ai remportées sur elle, on suspecterait ma véracité, ce qui pourrait me faire rayef de la liste des collabora*

leurs du Journal des Chasseur Sy malheur que je veux éviter à tout prix, car je tiens plus que je ne peux le dire, à ce dernier moyen de rester en communication d'idées avec une multitude de personnes dont les circonstances m'ont séparé, mais auxquelles je demeure attaché dans le silence de mon cœur.

L'année 1827 est mise dans mes souvenirs au premier rang de celles qui m'ont donné les plus beaux résultats et les plus vives jouissances. Les sangliers s'étaient tellement multipliés dans mes environs, que j'avais dû renoncer à chasser autre chose, car dès qu'on découplait, même dans les boqueteaux au bord de la plaine, il y avait dix à parier contre un, que ce serait un sanglier qu'on mettrait sur pied et qu'on suspendrait le soir au croc du garde-manger. Pour comble de bonheur, jamais ma petite meute n'avait chassé avec plus d'ensemble, et jamais non plus l'automne n'avait offert une série plus constante de ces jours humides, calmes et doux, qui font naître de pieux'épanouissements dans l'âme des vrais chasseurs. Un ancien camarade de régiment était venu passer une partie de son semestne avec moi, et quoiqu'il n'eût presque jamais chassé de sa vie, j'avais trouvé en lui des dispositions telles, qu'après deux ou trois chasses il avait obtenu l'estime du vieux Denis qui ne la prodiguait pas .

Explique qui voudra ce phénomène : ce camarade de régiment, qui n'avait tué jusqu'alors que des cailles sous le nez d'un chien d'arrêt, logeait à quatrevingts pas une balle dans l'oreille d'un sanglier qui roulait sous une futaie, ou dans l'épaule d'un chevreuil

qui franchissait un sentier. Il avait en outre une faculté si extraordinaire pour s'orienter dans les bois qu'il ne connaissait pas, que mes gardes le regardaient comme un être surnaturel. Son ouïe était d'une extrême finesse, et il possédait l'instinct de deviner les bons postes à un degré si supérieur, que c'était toujours lui qui tirait. Du 4" octobre au 5 novembre, il a tiré sept sangliers, et sur les sept, six sont entrés chez moi suspendus au milieu d'une perche.

Un matin, pendant les vendanges, nous étions sortis dans l'espoir que le bruit qu'on faisait dans les vignes inquiéterait les sangliers et les obligerait à gagner le fond de la forêt. Mes chiens avaient chassé, la veille, un chevreuil pendant six heures, et nos prétentions se bornaient à leur faire lancer quelques lièvres que nous tuerions au départ ou après une courte randonnée. Dans ce but modeste, j'avais fait découpler dans un buisson de quatre ou cinq arpcns , environna de champs et éloigné de la forêt d'une centaine de pas.

Après quelques minutes de quête, mes chiens se mirent à hinier comme s'ils tenaient un animal aux abois. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un chat sauvage qui s'était réfugié sur un chêne, et comme j'allais faire part de cette opinion à mon ami, je l'aperçus qui faisait glisser une balle sur la charge de plomb de son coup gauche. Au même instant mon piqueur Rémondey nous cria : « Gardez du côté de la forêt, c'est un sanglier. »

-Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un sanglier noir, velu et haut comme un ours, se présenta effron-

tément sur la lisière du buisson, après avoir évenlré deux de mes meilleurs chiens. Il hésita un moment sur ce qu'il devait faire, puis il prit son parti et il se dirigea au petit galop vers la forêt : les dix chiens restants lui mordaient les jarrets.

Je n'avais dans mon fusil qu'une charge de lièvre ; Boityère, mon compagnon, n'avait pas eu le temps de retirer la baguette de son coup gauche. Il fit celte opération lestement, mais sans précipitation, et au moment où le sanglier posait les pieds de devant dans le grand bois, Boityère lui envoya sa balle. L'animal fit un bond énorme et il disparut. Nous reconnûmes bientôt, à la voix des chiens, qu'il avait pris de l'avance.

— Il faut vérifier votre catp^ mcmsieur — dit Rémondey qui nous rejoignait.

— Vérifier mon coup.— reprit Boityère — c'est inutile ; je viens de compter à quelle distance j'ai tiré, et j'ai trouvé cent treize pas.

— Vos balles vont bien loin et bien droit — répliqua le pîqueur — cherchons toujours.

Nous fîmes quelques pas dans le fourré, et nous ne tardâmes pas à reconnaître que le sanglier devait être gravement blessé,.car les branches étaient arrosées de sang à une hauteur qui indiquait que la balle avait donné dans le corps. Toutefois l'allurô de l'animal était assurée, et les voix des chiens qui s'éloignaient rapidement nous annonçaient que la chasse allait grand train.

— Maintenant— dit mon piqueur— il faut suivre de près, car si cette diable de bête se retourne, elle met-

tra notre meute en déroute, et nous serons obligés de faire notre Saint-Hubert en tuant des alouettes au mij:oir.

Nous rejoignîmes la chasse, mais malheureusement elle avait gagné un canton de bois mal percés, dans lesquels il nous fut impossible de nous poster pour tirer une seconde fois. De plus, le vent s'élant élevé, les cris de la meute devinrent moins distincts, et nous fûmes contraints de suivre un peu au hasard. Boityère s*était séparé de nous comme à son ordinaire, et mon piqueur et moi nous commencions à considérer la chasse comme manquée : mon valet de chiens était • resté auprès de Mirador et de Bruno, grièvement blessés au moment de l'attaque.

Tout-à-coup Iff bruit'4*;Une arme à feu résonna dans les profondeurs de la forêt, et presqu'au même instant nous cessâmes tout à f^it d'entendre les chiens.

— Sou affaire est faite — me dit Réraondey. — Cependant je n'ai pas reconnu le coup de fusil de M. Boilyère, ce sera quelque charbonnier peut-être. Allons nous en assurer et voir surtout si nos chiens ji'ont pas besoin de nous.

Comme il n'y avait pas de chemin pour arriver dans l'endroit où nous supposions que le dénouement du drame avait eu lieu, nous eûmes assez de peine à nous en approcher. Cependant, après vingt minutes de marche, nous aperçûmes dans le fourré nos chiens d'abord, groupés pittoresquement autour d'une masse noire qui était le sanglier, puis deux ou trois individus appuyés sur leurs fusils; enfin un homme h cheval, en costume de piqueur , qui soulevait sa

trompe pour se disposer à sonner : mon arrivée l'en empêcha.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel j'examinai le sanglier. Il était couché sur le flanc droit et monlrait deux blessures, l'une entre les yeux, au beau milieu du crâne, l'autre au défaut de l'épaule gauche. Cette dernière était entourée d'une auréole de sang coagulé, ce qui annonçait qu'elle était moins récente que celle de la tête.

Tous mes chiens étaient là; il y en avait en outre parmi eux deux inconnus, marqué de la lettre L.

— A qui dois-je le service qu'on vient de me rendre? — demandai-je à celui des personnages à pied qui me parut le plus important.

— Je ne sais de quel service vous voulez parler, monsieur — me répondit-il. —Votre chasse a croisé la mienne, vos chiens se sont ralliés aux miens, et j'ai tué le sanglier qui faisait tête aux deux meutes réunies. L'animal m'appartient.

— A qui ai-je l'honneur de parler?

— Je suis monsieur A. de L.

— Eh bien ! monsieur Â. de L. , il ne m'est pas du tout prouvé que ce sanglier soit le vôtre, et tout annonce, au contraire, que c'est le mien. D'abord, tous mes chiens sont présents, et je n'en vois que deux des vôtres; ensuite, notre animal a été tiré à l'attaque, et celui-ci porte au flanc gauche une blessure plus ancienne que celle que vous venez de lui faire.

— Mais j'avais deux> balles dans mon fusil.

— J'en suis si convaincu, que je pourrais vous montrer la seconde : la voici dans ce baliveau, ce qui

est beaucoup plus naturel que si Tune avait frappé l'animal en face et l'autre par côté.

M. de L. se pinça les lèvres, mais il tenait à son sanglier.

— Écoutez— me dit-il— nous avons encore un buisson à peu de dislance d'ici ; foulons-le avec nos équipages réunis ; tuons une seconde bête, et tout le monie sera content.

Cette proposition était conciliante, je l'acceptai. Par malheur, le buisson se trouva vide, et après avoir quêté à labillebaude pendant quelque temps, il fallut songer à la retraite.

— Je réclame mon sanglier — dit mon ami Boityére à M. de L.

— Mon Dieu— répondit-il avec embarras — mon piqueup vient de m' apprendre qu'il l'avait fait conduire à la ferme des Gouttières, où nous sommes établis. Il persiste à dire que c'est bien notre animal de meule.

— Je serai plus réservé que lui, Monsieur, car je n'affirmerai rien— repris-je à mon tour — mais je ferai examiner l'affaire par un homme compétent, et, s'il déclare que ce sanglier est le mien, j'irai le chercher jusque dans les casseroles de votre cuisine, s'il le faut.

Cela dit d'un ton qu'on peut se figurer, nous fîmes notre retraite en passant sur tout le terrain que la chasse avait parcouru, et en marquant par des brisées les endroits où le revoir était le plus beau. Chemin faisant, nous rencontrâmes une douzaine de chiens à M. de L. ; ils menaient mollement un animal qui paraissait for longé. Nous reconnûmes au pas que

c'était un racot de 160 à 180 livres. Nos chasses s'étaient bien croisées en effet; mais le vent avait empêché M. de L.de suivre la sienne, et deux de ses chiens s'étaient ralliés aux miens : de là l'erreur.

Rentré chez moi, je fis prier Denis de monter au château, et je lui contai l'affaire.

— Vous avez agi prudemment, monsieur le marquis — me dit-il d'un air grave — et vous méritez d'avoir raison. Toutefois, je ne me prononcerai que demain matin, après avoir examiné les choses sur les lieux mêmes. Pauvre défunt monsieur le comte de Menou a eu une fois une discussion pareille avec feu M. le marquis de Coislin, son meilleur ami, et peu s'en fallut que les épées ne fussent tirées. Bonsoir, Messieurs : vous aurez mon rapport demain à neuf heures précises.

le ne vous donnerai pas le plaisir de lire ce rapport qui me fut remis à l'heure convenue, et je me borne^ rai à vous dire qu'il concluait en ma faveur, après des considérants fort remarquables.

Munis de cette pièce, nous montâmes à cheval, Boityére et moi, pour nous rendre à la ferme des Gouttières, où M. de L. avait établi son quartier-général.

Nous le trouvâmes à déjeuner, célébrant le verre à la main son triomphe de la veille, en compagie d'une quinzaine de chasseurs, presque tous de ma connaissance.

— Monsieur — dis-je à M. de L., — si je n'ai pas in sislé hier pour avoir mon sanglier, c'est que je n'étais pas parfaitement sûr qu*il fût à moi. Aujourd'hui je u*ai plus de doute et je viens le réclamer.

Alors j'expliquai ce que j'avais fait, je produisis le

rapport de Denis, et j'attendis le résultat de ma déclaration.

M. de L. hésitait, lorsque tousses convives prirent la parole à la fois pour le condamner. — Denis avpit parlé, — Denis était infaillible, — Denis était incapable de mentir à sa conscience, en fait de chasse, — le sanglier devait m*être rendu sur Theure, ou M. de L. finirait son déplacement sans autres compagnie que celle de son piqueur. Telles furent les diverses exclamations qui retentirent k ses oreilles.

On nous proposa de déjeuner, ce que nous refusâmes par égard pour H. de L. .auquel lîotre présence ne devait pas être fort agréable, et nous revînmes chez moi, escortant notre sanglier couché sur une charrette. Denis avait exprimé une opinion, et il n'était venu à l'esprit de personne qu'il eut pu se tromper.

Pauvre défont M. le curé de Cliapatze.

Pauvre défunt M. le curé de Ghapâize! Cette phrase, qui ne ressemble pas trop mal à une épitaphê, était le début obligé des meilleurs récits de chasse de ce vieux Denis , dont je viens de vous raconter l'histoire.

Nous faisions le dernier quart de lieue d'une longue retraite, pendant laquelle Denis cherchait à nous faire oublier par sa conversation émaillée d'anecdotes de chasse les désagréments d'une froide pluie de novembre, et les humiliations d'un change survenu après un hallali sur pied sonné prématurément, lorsque le vieux comte de M..., qui était des nôtres, se pencha à mon oreille, et me dit :

— Connaissez-vous, c'est-à-dire, avez-vous connu, car il paraît qu'il est mort, ce curé de Ghapâize, dont ce diable de Denis nous raconte des histoires si invraisemblables?

— Ma foi non — répondis-je— je ne Taipas connu et je ne voudrais pas répondre qu'il ait jamais existé ; mais ces contes m*amusent, et, pourm'y intéresser, je veux croire à la réalité du personnage. Cest ma façon de procéder en toutes choses : je déteste le doute, et. pour m*en garantir, je ne questionne jamais.

— J'ai un système tout différent, mon cher— me dit le vieux comfe— et si vous le trouvez bon, je demanderai ce soir à votre père ce que c'est que ce curé de Chapaize. S'il a réellement existé, votre père doit l'avoir connu.

— C'est probable; faites donc ce que vous voudrez. En ce moment nous mettions pied à terre dans la

cour du château : on nous attendait depuis une demiheure pour dîner.

Au dessert, les femmes se retirèrent, non qu'elles redoutassent la joyeuseté de nos propos, toujours assez voilés pour qu'ils fussent à la fois égrillards et acceptables ; mais on avait parlé de faire du punch, et l'on sait que les visages féminins préfèrent le galant éclat des bougies à la lueur sinistre de la tlamme du rhum.

On m'érigea en vestale de ce feu sacré, et tandis que je l'entretenais à l'aide d une longue cuillère d'argent à manche d'ébène. M*** dit à mon père :

— Avez-vous connu, mon cher comte, feu M. le curé de Chapaize?

— Si je l'ai connu I — s'écria mon père —j'ai passé une partie de ma jeunesse avec lui chez moi et chez le marquis de Montrevel. Mais pourquoi cette question?

— Parce que Denis nous a débité des contes à dor-

mir debout sur ce personnage, et cela me fait un peu douter de son existence.

— Denis a tort d'exagérer dans ce cas-ci; la vérité suffit quand elle est intéressante.

— Vous seriez bien aimable de rectifier les faits, reprit M***.

— Très- volontiers — dit mon père. — Ce n'est pas à mon âge qu'on se fait tirer l'oreille pour revenir sur le passé. Il s'agit d'un radotage, cela me regarde de droit.

Je soufflai sur la flamme du punch, afin de n*étre plus distrait par les soins qu'elle réclamait, puis je remplis les verres, et mon père commença en ces termes :

« Dans les derniers jours d'octobre 1779, je me rendais d'ici en Bresse chez le marquis de Montrevel, mon parent, qui réunissait chaque année, dans sa royale habitation de Châles, tous les gentilshommes de la province, à l'occasion de la Saint-Hubert. Je voyageais à cheval, accompagné de mon piqueur Denis, d'un valet de chambre et d'un palefrenier, lorsque je rencontrai à peu de distance de la petite ville de Tournus, où je comptais déjeuner, un voyageur qui suivait la même direction que moi, et qui, comme moi, faisait route à cheval. C'était un homme de quarante-cinq à eiiiquanle ans, grand, sec, vigoureux de corps, avec un visage plein, haut en couleur et jovial, qui donnait ridée d'un bon compagnon. Il portait un costume de ciiasse qui me frappa par sa bizarrerie, car il ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu jusqu'alors. La couleur verte, adoptée à cette époque comme aujour-

d*hiii, en était bannie avec la plus rigoureuse exactitude. Ses bottes à chaudron laissaient apercevoir des bas de filoselle noire ; sa culotte courte était en velours gris de fer, et son habit d'une ampleur magistrale était en drap de la même couleur que ses bas, et recouvrait une veste pareille. Du reste, pas un seul bouton brillant ni le moindre bout du galon d'argent ou d'or pour relever la sévérité de cet accoutrement, qui était complété par un chapeau déforme basse et à larges bords. Le voyageur avait la trompe sur l'épaule, le couteau de chasse au côté, et il montait un petit Mm^vandeau bai-brun aux naseaux marqués de feu, qui avait toute l'apparence do pouvoir tenir tête à mes chevaux anglais. » Ce fut l'étranger qui me rejoignit, et lorsqu'il passa près de moi il m'ôta poliment son chapeau et il ralentit le pas relevé de sa monture.

— Vous avez là un vaillant cheval. Monsieur — lui dis-je, pour répondre à sa politesse en engageant la conversation.

— Malheureusement, il y a longtemps qu'il est bon, —me répondit-il; — et quand il sera fini j'aurai de la peine à le remplacer. J'espère cependant qu'il fournira encore une bonne carrière, et surtout qu'il ne me laissera pas dans l'embarras (Jurant la campagne que nous allons entreprendre.

— Vous rendez -vous bien loin d'ici?

— Je vais jusqu'à Châles, chez M. le marquis de Montrevel, qui m'a fait l'honneui^de m'inviter à sa Saint-Hubert.

— Pardieu, j'en suis charmé, car j'y vais aussi. Nous ferons route ensemble, — dis-je à mon tour.

— C*est beaucoup d'honneur pour nwi, monsieur le corate , et j'accepte avec reconnaissance , si toutefois Tolre grande et bille jument veut avoir égard aux jambes courtes de mon pauvre Ragotin.

— D'où diable me connaissez-vous? — demandai-je à l'étranger avec celte familiarité qui est habituelle aux chasseurs, aux buveurs et aux militaires.

— J'ai suivi plusieurs de vos chasses dans les bois des moines de La Ferlé, mais je me suis toujours tenu à l'écart, parce que j'étais en brouille avec l'abbé qui m'a soufflé un limier pour lequel j'étais en marché, et qui m'avait précédemment débauché mon marguillier.

— Et qu'en voulait-il faire? je parle du marguillier.

— Ce que j'en faisais moi-même, un piqueur.

— Vous êtes donc...

— Curé de la paroisse de Chapaize... Quand M. le comte voudra chasser quinze jours de suite sans faire buisson creux une seule fois, il n'aura qu'à me faire l'honneur de venir s'établir dans mon presbytère.

— Ce sera à notre retour de Châles, si vous le

trouvez bon, mon cher Monsieur Puis-je faire

venir mes chiens?

— Certainement, afin que nous puissions chasser tous les jours. J'en ai aussi une trentaine qui ne sont pas mauvais.

9 La connaissanee était bien commencée, comme vous voyez; elle s'acheva à Thôtel du Sauvage à Tournus, où nous déjeunâmes avant de nous remettre en route pour aller coucher à Mâcon.

9 Chemin foisant, il ne fut guère question que de aiNT. cjut. 6

chasse, et mon compagnon en parlait avec une science et une passion que je ne me serais j«nmais attendu à trouver dans un homme de son état. Il )i*y avait pas Tombre ôevantarderie dans son fait (cette expression de mon père ne se trouve pas dans le dictionnaire), et il racontait les prouesses les plus merveilleuses avec une simplicité qui ne permettait pas d*en douter, en même temps qu'il était facile de voir que le narrateur n*était inspiré que par Tamour du plus noble et du pdus moral des délassements: c'est ainsi qu'il appelait lâchasse. « Je sais — me disait-il — que mes confrères me blâment ; que mes voisins me dénoncent à monseigneur révoque; que les dévoles prétendent que mes messes basses sont trop courtes, et que je ne chôme pas tous les saints; mais je les laisse dire, car, après tout, il n'y a pas un seul pauvre dans ma paroisse, et J'ai donné des dots à mes nièces au lieu de l»'ur donner l'hospilalité. Si je ne chassais pas, les cerfs dévoreraient les blés verts, les sangliers laboureraient les maïs et les sarrasins, et les loups lèveraient de terribles dîmes sur les troupeaux de moutons. Les canons me condamnent, mais rhumanilé m'absout; et quand je dis mon, bréviaire en allant à cheval au rendez-vous, j'ai peut-être moins de distractions que lorsque je le dis au coin du feu les jours de pluie. La grande affaire,, pour nous autres prôlres, c'est que nous ne soyons jamais dans l'oisiveté : le reste va tout seul. »

» Tout cela me parut fort raisonnable, et je ne fus inquiet que de la manière dont cet homme de mœurs si simples s'arrangerait de la vie qu'oa mentait à

Châles pendant la réunion de la Saint-Hubert. Pavais à cet égard des renseignements et des souvenirs qui m'inquiêlaienl un peu pour lui, et je crus qu'il était de mon devoir de le pressentir sur Téléganlc dissipation dont il serait forcément témoin.

» — Je vais à Châles pourchasser — me répondif-il — le reste ne me regarde pas.Yous me dites qu'on dansera, qu'on jouera la comédie, eh bien 1 le soir je me • retirerai dans ma chambi-e et je préparerai mes sermons de l'Avent et du Carême. A table, si la conversation est un peu plus gaie qu'il ne convient pour un homme de mon caractère, je penserai à mes grands bois si peuplés du (Iharolais, et je n'entendrai pas un mol de ce qui se dira autour dp. moi. Et puis, tenez, je suis sijr qu'on respectera le bon curé, quand on saura ^ que son goût pour la chasse ne le détourne lias des devoirs de son état. J'en ai fait souvent l'expérience, et je n'ai pas encore eif l'occasion de m'en repentir. Vous verrez. Monsieur le comte.

» Le lendemain, nous arrivâmes à Châles pour *'* l'heure du dîner. La réunion était brillante et nombreuse : elle se composait d'abord du noble châtelain et de ses nièces qu'il n'avait pas encore dotées, suivant le principe de l'honnête curé de Chapaize ; puis il y avait un bon nombre de gentilshommes des environs avec leurs femmes, pour la plupart reniarquablenient jolies et passablement coquettes ; des chevaliers de Malle qui portaient joyeusement leur vœu de célibat; des chanoinesses du chapitre noble de Neuville-les-Dames qui attachaient leur croix Irèsrbas, parce que leurs robes ne montaient pas très-haut; des

officiers des garnisons voisines, rieurs, étourdis, prompts de la langue, ardents du regard, véritables héros des ronoans de Crébillon fils ; enfin, pour compléter cette société suffisamment gaie, le marquis de Monlrevel avait fait venir de Paris madame Saint- Huberti, première chanteuse de TOpéra, celle-là môme qui fut assassinée à Londres avec le chevalier d'Entraigucs pendant l'émigration. Madame Saint- Huberti devait donner plusieurs représentations de ses meilleurs rôles, conjointement avec les hôtes du château.

» J'examinai avec soin la physionomie du bon curé, lorsqu'il fit son entrée dans le salon, au milieu de la belle compagnie dont je vous ai donné le menu, et j'avoue que j'en fus parfaitement satisfait. D'abord, il avait remplacé son costume de chasse et de voyage par une soutane parfaitement propre, quoiqu'elle ne fût pas neuve. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, ce qui donnait à sa figure un peu commune une certaine distinction que je n'avais pas remarquée. Il se présenta sans timidité et sans assurance, et ce fut aussi sans affectation qu'il alla se perdre dans le groupe le plus grave de l'assemblée. Peu de moments après, on annonça que le dîner était servi.

» Le marquis de Montrevel, avec sa facile aisance de grand seigneur, indiqua à chacun sa place, en commençant, naturellement, par les personnes les plus qualifiées. Il résulta de cet arrangeaient que les deux convives qui restèrent pour la fin furent le bon curé de Chapaize et madame Saint-Huberti : ils durent donc forcément se placer l'un à côté de l'autre.

% Les chuchotements de mes voisines m'avertirent de cette circonstance, et grand fut mon étonnement lorsque je vis que le curé, loin d'être embarrassé de son voisinage, paraissait s'en arranger à merveille. Il causait gaîmentavec la chanteuse, et, tout en causant, il lui rendait avec une aisance parfaite tous ces petits services qu'on, rend à table aux gens près desquels on se trouve.

» — Connaissez-vous ce curé? — me demanda le comtede Clermont-Mont-Saint-Jean, jeune et charmant capitaine de grenadiers dans Vermandois.

» — J'ai fait route hier et ce matin avec lui pour venir ici ; c'est un chasseur déterminé.

» — Il me parait qu*il est encore autre chose, si j'en juge par la manière dont il soutient la conversalion avec la petite Salnt-Huberti — reprit Clermont : elle lui fera voir du pays.

» — On ne fait pas voir du pays aux gens qui ne veulent pas voyager, et le curé qui vous occupe me semble dans ce cas. J'ai beaucoup causé avec lui : il n'a pas d'autre passion que la chasse.

» — Avec ce regard si vif et ce teint vermeil? cela n'est pas possible. D'ailleurs, voyez comme la conversation est animée. La Saint-Huberli a l'air ému.

» — Nous lui demanderons, après le dîner, ce qui la trouble ainsi — dis-jeun peu piqué de Tidée que j'avais été dupe de la fausse bonhomie du brave curé.

» Lorsqu'on se leva de table, j'offris mon bras à Madame Saint-Huberti pour retourner dans les salons. Clermont me suivait à peu de distance, et nous proû-

— gîtâmes de ce rapprochement pour demander à la belle et célèbre actrice quel parti elle avait tiré de son voisin?

B — Un excellent. J'ai. promis de lui accorder tout ce qu*il m*a demandé.

» — Vous voulez donc que nous le prenions en horreur? — dit Clermont avec un emportement plein de galanterie.

> — Au contraire, vous m'aiderez à combler ses vœux.

» — Ceci devient trop fort — dis-je à mon tour. — Charmante Nina, expliquez-vous?

» — Rien ne sera plus facile : M. le curé de... de... ma foi, j'ai oublié le nom du village, m'a demandé de donner une représentation à Mâcon, au bénéfice de ses pauvres, avant de retourner à Paris, et j'espère bien que monsieur le marquis de Montrevcl me prêtera la salle qu'il vient de faire construire, et que vous y viendrez tous, Messsieurs.

» — Je rcllens une place et je la paie deux louis — dis-je aussitôt.

» — Et moi —reprit Clermont — j'en donnerai cinq, quoique je sois obligé probablement de retourner à mon régiment avant le jour de votre ropréscntalion. Mais, dites-nous — ajoula-l-il — vous a-t-il parlé un peu de galanterie, pour obtenir si promptomcut de vous une aussi grande faveur?

» — Il ne m'a parlé que de charité.

» — Le flatteur l — s'écria Clermont — il en sait dix fois plus long que nous.

> Madame Saint-Huberti paya cet aimable propos du plus charmant de ses* sourires, puis les choses en reslèrent là pour le momeiit.

» Je cherchai ensuite le curé dans les salons, maïs je ne Ty trouvai pas; et, ayant par hasard regardé par une fenêtre, je l'aperçus qui disait sou bi'éviaire sous une charmille, à quelque distance du château. Le soir, il ne parut pas au souper, de sorte que je fus obligé, pour le voir, d'aller lui faire une visite dans son appartement.

» Je le trouvai occupé à écrire. Quand il me vit, il ramassa tous ses papiers, les serra dans un grand portefeuille noir qui était béant sur sa table, puis nous nous mîmes à causer.

» — Comment trouvez-vous celte réunion— lui demandai-je.

» — Fort belle; toutes ces dames sont très-aimables, à ce qu'il me semble, et, pour ma part, je n'a\ pas à me plaindre, car le hasard m'a donné ce matin une cliarmaute voisins à dhicr.

» — Vous avez bien pris la chose; moi, j'en ai été contrarié pour vous.

r — Pourquoi-cela? Cette dame est très-gracieuse cl très-charilublc. Je lui ai deuLV.iilé de jouer pour mes pauvres, elle y a couscnli sans hésiter. J'ai fait une bonne journée,

» — Celle de deniainnescra pas moins bonne — re- • pris-jeen indiquant du doigt la direction du chei;il d'où venaient des hurlements d'un trës-favoiable augure.

» — Celle musique est effectivement délicieuse -—

- «4 — aille curé avec exaltation. — Si elle devait durer toute la nuit, je ne songerais guère à dormir, et j'espère bien qu'on aura soin de la faire taire demain matin pendant que je dirai la messe. Vous savez que c'est pour sept heures précises? le rendez-vous est loin d'ici.

» — A demain donc, mon cher curé. Je serai présent à votre premier Kyrie eleison. »

Mon père s'arrêta un moment pour reprendre haleine ; puis il me fit signe de remplir les verres une troisième fois (ils l'avaient été une seconde pendant sa narration), et il continua ainsi :

« Je vous intéresserais probablement si je vous racontais en détail la vie que nous menions à Châles; mais il faudrait pour cela sortir de mon sujet, et cette excursion me prendrait un temps que je veux consacrer au curé de Cliapaize. Si je vous ai mis en goût pour mes radotages, je pourrai, un de ces jours, vous en faire un second que j'appellerai : Q^arante'huit heures che% le marquis de MontreveL »

Nous prîmes acte de l'engagement, et mon père poursuivit :

< Le lendemain, à sept heures précises, une cloche au timbre harmonieux et gai comme la voix d'une jeune fille, nous appela à la chapelle du château. A ce signal, les longs corridors de la demeure seigneuriale retentirent du bruit des pas et du murmure des colloques. Les plus diligents allaient éveiller les. plus paresseux; ceux-ci criaient à s'égosiller pour avoir leurs . valets de chambres, trop fidèles à l'adage bien connu : tel mcAtre^ etc., vous savez le reste. Quelques-uns ne

paraissaient pas encore, quoiqu'ils fussent déjà sortis de leur appartement, mais on savait qu*ils n'alten-. ddient pour se montrer que Theure où, tout le monde étant à la messe, les corridors deviendraient un peu plus solitaires. Dans cette circonstance, il y avait toujours là un ami intime pour dire : t Je sais où il est, mais il ne serait pas délicat d'aller le chercher. »

» En dépit de toutes les lenteurs et de tous les déplacements de domicile, la cloche n'avait pas sonné depuis un quart-d'heure, que tout le monde était réuni lans la chapelle. Le curé de Cbapaize, Vlntroibo sur les lèvres, attendait debout, au pied du maltre-autel, l'arrivée du châtelain, lequel, par courtoisie, n'entrait jamais que le dernier, afin de se charger des torts de tout le monde. Il parut dans sa tribune, accompagné de quelques dames qui devaient suivre la chasse, et la messe commença immédiatement.

» Je tirai ma montre, elle marquait sept heures dix-huit minutes ; elle en marquait quinze de plus lorsque Vite Mis$a est vint calmer les plus impatientes ardeurs.

» C'était donc un quart-d'heure pour une messe ; je conviens que c'est peu. Toutefois il y avait tant d*onclion dans le débit du digne curé, chaque mot qu'il prononçait arrivait si distinctement à Toreille, qu'on n'était nullement choqué de sa façon expédilive d'opérer. Il était prompt, il n'était pas distrait, et quelle que fût sa passion pour la chasse, il n'aurait jamais rien fait de semblable à l'oubli d'un certain abbé B..., que j'ai beaucoup connu, lequel, ayant

passé la nuit à jouer au quinze, substitua au premier 'Dominus vobiscum qu'il devait dire, ce terribir lapsus linguœ : « Je fais mon argent. »

» Je vous fais grâce des détails du déjeuner, de la réunion dans la cour principale du cbâleau, du départ au bruit des fanfares, de la marche, animée d^abord par la conversation et toujours plus silencieuse à mesure qu'on approchait du rendez-vous, et j'arrive brusquement au rapport des valets de limier.

> Il était fort satisfaisant, car il annonçait un vieux sanglier solitaire qui avait plus d'une fuis aiguisé ses défenses sur les côtes de l'équipage du marquis de Montrevel. Denis, mon piqueur, l'avait remis k peu de distance, et répondait de sa brisée avec la prudente réserve qui était dans ses habitudes La Bi.oussaille, chef d'équipage du marquis, avait, de son côté, détourné un cerf à sa quatrième tôte, qui promettait, par toutes les allées et venues de sa nuit, un animal vigoureux.

9 — Eh bien ! Mesdames, que ferons-nous? — dit le marquis de Montrevel —nous sommes dans l'embarras des l'ichesses. ^

» — Ne nous consultez pas — reprirent les belles amazones — car si les choses tournaient mal, on dirait que c'est de notre faute.

» — La chasse du cerf est la plus brillante.

» — Oui, mais celle du sanglier est bien plus dramatique.

» — Le sanglier se fera battre comme un levraut, et il tuera une vingtaine de chiens.

> — Le cerf ira prendre Teau dans les étangs de Meillonaz, où Ton ne peul entrer sans péril.

» — Nous sommes pour le cerf — disaient les uns.

» — Nous sommes pour le sanglier — reprenaient les autres.

» — Il faut pourtant faire un choix — ajoutait le marquis de Montrevel d'une voix conciliante.

» — Je crois que cela n'est pas nécessaire, Monsieur le marquis — interrompit à son tour le curé de Chapaize. — Il n'est que huit heures et demie, par conséquent nous avons au moins neuf heures de jour. Qui empêcherait dès-lors d'attaquer d'abord le sanglier? Il est tout près d'ici; il est probable qu'il se fera bal Ire, comme l'observait fort judicieusement M. le comte de Monspey. Eh bien ! on lui tirera une halio dans l'oreille la première fois qu'il fera tête aux chiens, et on ira ensuite frapper aux brisées du cerf : par ce moyen, nous aurons deux plaisirs pour un.

» Cet avis passablement énergique rallia toutes les opinions, et le satiglier fut allaqué : quatre-vingts chiens et vingt trompes l'obligèrent à quitter sa bauge et à modifier l'imperlinente lenteur de son allure habituelle.

» Au moment du lancer, j'observais le curé de Chapaize. Sa figure éiait rayonnante, et sa main vigoureuse contenait à grand' peine l'ardeur de Ragolin. Quand l'animal eut bondi , l'intrépide Morvandeau s'élança avec la rapidité de la foudre, et il fut, en quelques secondes, au beau milieu des chiens qui

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traversaient un champ de genêts, à la poursuite du sanglier.

» Je crus que je ne pouvais rien faire de mieux que de suivre mon ami le curé» de sorte que je lâchai la bride à une excellente jument anglaise que je montais, et qui me transporta bientôt k côté de l'abbé Duverger : c'était le nom de mon nouveau compagnon, que j'ai oublié de vous dire jusqu'à ce moment.

» Si vous n'avez jamais chassé eu Bresse, vous ne pouvez que bien dinicilement vous figurer ce que c'est que ce pays ; et quand je vous aurai dit qu'il est traversé par des routes fangeuses, que les bois sont de véritables marais, que chaque pré, chaque petit champ est clos par un large fossé bordé de pieux des deux côtés, vous aurez encore une très-imparfaite idée des obstacles qui éprouvent l'intrépidité et l'adresse du chasseur, surtout dans les forêts des environs de Bourg.

» Ce jour-là, grâce à mon guide, je me tirai de toutes les difficultés, et j'eus le bonheur d'arriver un des premiers à l'entrée d'un pont d'une seule arche, sous laquelle le sanglier, fatigué, s'était réfugié. Ce pont n'était pas jeté sur une rivière, mais sur une espèce de cloaque, qui devenait torrent les jours d'orage ou lors de la fonte des neiges. Dans cette position inexpugnable, le sanglier ne pouvait être atteint par une balle, et les chiens, n'ayant pour se mouvoir qu'un espace fort resserré, étaient obligés de l'attaquer de front. Les plus braves d'entre eux avaient déjà payé de leur sang l'honneur de se dévouer les

premiers, lorsque l'abbé Duverger, qui avait mis pied à terre pour reconnaître les lieux, revint à moi et me dit :

» — Je suis désespéré d'avoir conseillé cette chasse. Toute la meute va y passer.

9 Effectivement, une douzaine de chiens revinrent en ce moment dans un. état déplorable ; d*ai}tres allèrent prendre leur place et ne tardèrent pas à reparaître ; ils étaient encore plus maltraités que leurs de« vanciers.

» — Je n'y tiens plus ! — s'écria le curé. — Ces nobles bêles ne périront pas sans défense, autrement je me le reprocherais toute ma vie.

» Et avant que j'eusse le temps de deviner l'intention de M. Duverger, il s'engagea résolument dans le cloaque et il disparut sous l'arche du pont : il tenait son couteau de chasse d'une main et sa trompe de l'autre.

» — Il est perd» I —fut le cri de toutes les personnes qui assistaient à cette action vraiment folle ; ce cri fut couvert par les sons d'une éclatante fanfare qui résonnait sous la voûte que nous regardions comme le tombeau de l'intrépide curé.

» Cette fanfare était un moyen d'attirer l'attention du sanglier, et de l'obliger à ne plus s'occuper de la meute d'une manière aussi déplorablement spéciale. Le calcul, en ce sens, était bon, car à peine l'animal aux abois s'était-il vu ainsi provoqué, qu'il avait fait tète au chasseur, ce qui avait permis aux chiens de l'attaquer par-derrière.

» Il y eut un instant d'incertitude vraiment terrible : le son du cor avait subitement cessé, et l'on n'entendait plus que les cris furieux de la meute et. les grognements sourds du sanglier.

» Tout à coup, le cor retentit de nouveau, et celte fois il sonnait la joyeuse fanfare de Vhallali,

» Au môme moment, l'abbé Duverger se montra à la sortie de la voûte. Ses belles à chaudron , son pantalon de velours gris, son habit et sa veste de drap noir tout cela, était, en y comprenant encore son visage et ses mains, du plus beau vert bouteille qui se puisse imaginer : c'était la couleur du ruisseau dans lequel il venait de prendre un bain. Un seul objet avait échappé à la teinte générale, c'était la lame du couteau de chasse : elle était, depuis la pointe jusqu'à la garde, du plus admirable vermillon possible.

» — N*ûtes-vous pas blessé, mou cher abbé?

— m'écriai-je en courant à lui.

» — Oh! rien, une égratignure... Je ne sais pas bien où ; nous verrons cela ce soir ou demain.

» — Mais quelle impi'^udencel

» — Pas le moins du monde. C'est le cinquième que je prends de celle manière.

» Comprenez-vous ce qu'il avait fallu chasser de sangliers, pour en prendre cinq sous des ponls?

1 Quand tout le monde fut réuni, et que les derniers venus eurent entendu le récit de ce qui s'était passé, il n'y eut qu'un cri d'admiration sur la conduite courageuse de l'abbé. Il était devenu le héros de la joui'uée, et malgré son caractère sacré et la couche

épaisse de vase dont il était recouvert, plus d'une œillade fc^minine chercha le côlé faihle de sa vertu : j'ose affirmer qu'aucune ne le rencontra.

» Il n'y avait qu'une vingtaine de chiens hors de combat; les soixante qui étaient intacts muniraient une vigeur qui détermina le marquis de Montrcvel à suivre la seconde partie de l'avis du curé; c'est vous dire qu'on alla attaquer la quatrième léte.

» Avant de partir, nous avions tous changé de chevaux, et le marquis de Montrcvel avait dit :

» — Monsieur le curé, j'ai un refais à votre dispoposition; vous me ferez plaisir d'en user sans le moindre scrupule.

» M. Duverger avait refusé en disant que cette première chasse ne complaît pas. Effectivement, Ragoiin frappait du pied comme s'il fût sorti de l'écurie à l'instant niôme;

» On eut quelque peine à lancer le cerf, parce que \q bruit l'avait mis sur pied ; mais lorsque la meute l'eut rejoint, la chasse fut vraiment magnifique. L'animal, fier et présomptueux comme la jeunesse, dédaigna la timide ressource des ruses, cl après avoir traversé deux immenses cantons de bois, il passa l'Ain à la nage et débucha résolument dans les plaines du pays de Donibes. Ragotin, c'est-à-dire le curé de Cbapaizc, tenait la tête des veneurs qui volaient sur les traces de la uicutc.

1 — Il a fait un pacte avec le diable — disaient les uns.

y -. C'est Lucifer en personne — reprenaient les

autres en crevant leurs chevaux, pour voir si Ragotin ne finirait pas par crever lui-même.

» — En supposant qu'il résiste à la journée d'aujourd'hui — pensaient les hommes sérieux — il sera sur la litière demain.

» Mais l'infatigable Morvandeau redoublait de vitesse, comme s'il eut entendu tous- les propos dont il était le sujet. Les haies les plus hautes et les plus épaisses, les fossés les plus larges, les chemins encaissés les plus boueux, n'avaient pas le pouvoir de l'arrêter ni même de le relentir. On eût dit qu'il avait des ailes.

» Nous étions quatre en avant du gros des chasseurs : le curé de Chapaize, le piqucur La Broussaflle, Denis et moi. Le cerf n'était pas à plus de cinquante pas des chiens, que nous serrions de près.

» Cette course, auprès de laquelle vos chasses au clocher sont bien peu de chose, durait depuis cinq quarts d'heure environ, lorsque nous aperçûmes une grande étendue d'eau jaunâtre, vers laquelle le cerf se dirigeait.

t — Voilà les étangs de Meillonaz — me dit Denis à l'oreille — mauvaise affaire.

» — Pourquoi cela?

» — Parce qu'il y a là trois pieds d'eau partout et dix-huit pieds de boue en certains endroits. Quand on y entre on n'en sort pas toujours.

*^ Je regardai La Broussaille : il était toujours résolu , mais il me sembla plus p&Ie qu'il n'aurait

dû rétre après une course aussi longue et aussi animée.

B Cinq minutes après cette remarque, le cerf entrait dans les étangs de Meillonaz, et après avoir fait choix d*uu petit îlot couvert ^ joncs, il se mit à tenir tète aux chiens. Nous robservions du rivage.

» Les veneurs arrivaient en foule, les trompes sonnaient le bat-Feau, tous le monde était sous l'inûuence de cet enivrement qu'on éprouve toujours en pareille circonstance quand on a le feu sacré. La Broussaille, excité par la présence d'un public aussi connaisseur, porta son cheval en avant p©ur le faire entrer dans rétang; la bête résista d'abord avec opiniâtreté, mais enfui elle céda, et le brave piqueur se dirigea vers l'îlot.

» Il allait l'atteindre, lorsque tout à coup nous les vîmes disparaître, lui et son cheval. Lui parvînt à se dégager un moment, mais ce fut pour s'en forcer une seconde fois. Il était déjà dans la vase jusqu'aux aisselles, et quoiqu'il eût étendu ses bras en croix, il entrait toujours et il appelait à son aide avec désespoir.

» Nous essayâmes presque tous d'aller à son secours, pas un cheval ne voulut se hasarder dans cet abîme.

» Pendant ces tentatives infructueuses, M. Duverger s'était prestement débarrassé de ses bottes à chaudron, de sa trompe et de son habit, puis il était reiiionlé sur Ra|ptin, qui s'élança dans l'étang. à la première requête de son vaillant maître. .

» Tous deux arrivèrent sans accident jusqu'à une

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