‹ Les gentilshommes chasseurs (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · GENT. CHAS · texte numérisé non relu

GENT. CHAS

Ivngnear d6 trait du malheureux La Broussaille, et parvenus là ils commencèrent à enfoncer comme lui. Le vigoureux Morvandeau fit des efforts inouïs, mais rinstinct delà conservation remportant, il gagna l'îlot, au grand désespoir du bon cocé qui voulait à tout pi'ix sauver le pauvre piqueur.

» — Il est perdu I il est perdu ! — criait M. de Mon trevel — mon cher curé, je vous en supplie, restez où vous êtes 1 ce sera déjà trop s'il y a une victiode I

• Mais M. Duverger, sans tenir aucun compte de cette prière, abandonna son cheval, cette fois indocile, et il rentra à pied dans l'étang.

» Nous eûmes alors un horrible spectacle. LaBrous • saille était dans la vase jusqu'au menton, et il faisait de vains efforts pour renverser sa tête en arrière et reculer ainsi rinstant terrible et inévitable qu'il Yoytiit arriver; Tintrépide curé se rapprochait de lui, mais à chaque pas qu'il faisait, nous nous apercevions qu*ii entrait aussi dans ce gouffre implacable, et nous frémissions d'épouvante. Déjà il tendait la main à l'infortuné piqueur, lorsque celui-ci, vaincu par la frayeur et la fatigue, et persuadé peut-être que rien ne pourrait le sauver, s'affaissa sur lui-même et disparut bientôt tout-à-fait. Au moment où il fermait les yeux, nous vîmes distinctement le curé couvrir de sa bénédictioa cette tête qui ne devait plus s*offrir à nos regards qu*enveloppée des ombres de la mort, car le corps fut retrouvé le lend^^atn et rapporté au ch4|eau.

» Ce fut un bien triste retour de chassé que celuilà. Le surlei»'^^'Qain, presque tout le monde quitta

Châles, après avoir assisté aux funérailles du malheureux La Broussaille. Madame Saint-Huberti, fidèle à sa promesse, se rendit à Mâcon, où elle donna la représentation promise aux pauvres de M. le curé de Chapaize. Quelques jours après, en me rendant chez l'abbé pour y passer une semaine, la célèbre cantatrice me remit à Chalon-sur-Saône une somme de 1,200 fr., qui était le produit de la représentation à laquelle j*avais assisté.

» Maintenant, — continua mon père — je vais vous donner une idée de ce qu'était le curé de Chapaize dans son intérieur. Verse-moi un^uatrième verre de punch.

» J'avais annoncé à l'abbé Duverger que j'arriverais chez lui pouf l'heure du souper, c'est-à-dire vers le milieu de la soirée ; mais le cheval que je montais s'étaut déferré, je fus obligé de faire une halte sur laquelle je ne comptais pas, de sorte que je me trouvai à la nuit close dans des chemins de traverse qui m'étaient inconims. Si j'avais eu Denis avec moi, son merveilleux instinct m'eut tiré d'affaire; malheureusement, je l'avais envoyé en avant avec mon équipage, ainsi j'étais livré à mes propres inspirations , ce qui équivalait à zéro en fait de science pour m'orienter. Les paysans que je rencontrais me saluaient poliment lorsque je m'arrêtais pour leur parler, mais quand je leur demandais mon chemin, ils me répondaient invariablement : < Un chasseur qui ne commît pas la route de GhapMze! c'est comme si un mendîa}}t ne connaissait pas ^ell« d(^ la cure. Allez, allez, mon^beau monsieur; vous vous gaussez du pauvre monde, c^ n^e^ pas bien» »

» Par bonheur, le temps était magnifique, et sans la crainte de me faire attendre j'aurais été enchanté de parcourir ces belles collines du Gharolais, de traverser les villages égayés par les flammes des foyers, et embaumés par l'odeur si provoquante de Tomelette au lard, base solide des festins rustiques. Il y a en efiPe^ peu de jouissances plus douces que de se sentir balancé par l'allure d'un cheval vigoureux et docile, que d'entendre les aboiements lointains qui attestent la présence des hommes, et le tintement des clocher qui donne de la gravité aux pensées. Tout alors fait réfléchir : les vallées en>5eloppées de brume, la lumière isolée qui scintille dans la nuit, le chant joyeux du voyageur attardé, le roulement des chars dans les chemins caillouteux, le murmure des sources, les plaintes du vent, et parfois les tendres et mystérieux colloques derrière la haie d'églantiers. Mes meilleurs souvenirs sont remplis de ces détails.

» Ne pouvant rien voir d'une manièin distincte, je marchais en écoutant, quand tout-à-coup je crus entendre les sons éloignés d'un cor. J'arrêtai mon cheval pour prêter l'oreille avec une attention plus soutenue, et je ne tardai pas à reconnaître que je ne m'étais pas trompé : il y avait même deux trompes au lieu d'une ; je pus aussi distinguer le ton lent de Denis qfti appartenait à l'école normande, et la manière alerte de mon excellent ami l« curé de Chapaize, zélé partisan du système oppoî^.

» C'était moi qu'on appelait. Je mis mon cheva! au grand trot, après avoir rallié mon domestique que j'avais envoyé à la découverte, et oeu de moments

après, j'atteignis le haut d'une colline, au bas de laquelle j'aperçus à la clarté de la lune les toits pressés (l*uu village et la^ïèche pointue d'une église. Les sons du cor, plus rapprochés, m'indiquèrent que j'allais arriver à Chapaize, et me conduisirent jusqu'à la porte du presbytère, grille hospitalière dont les gonds soudés par la rouille n'avaient pas fonctionné depuis le jour où l'abbé Duverger, en prenant possession du logis, avait dit : a Ma maison sera ouverte jour et nuit. »

» Je fus reçus avec une cordialité respectueuse qui tenait à la fois de la bonhomie du chasseur et de la réserve du prêtre. Mes chevaux furent placés dans une excellente écurie, voisine du chenil où étaient déjà mes chiens ; le curé me conduisit ensuite dans une petite chambre très-convenablement meublée, et quand je me fus débarrassé de mon couteau de chasse, de ma trompe et de moti surtout, nous passâmes dans la salle à manger où le souper venait d'être servi.

» Je n'ai fait de ma vie un meilleur repas, quoiqu'il n*y eût que trois plats sur la table ; mais ces trois plats étaient un gigot de mouton fondant à force d'être tendre, un chapon de Bresse rôti à point et mollement couché sur un lit de cresson, et enfin un salmis de bécasse qui bouillotait coquettement sur un réchaud d'argent. Il n'y avait aussi qu'une espèce de vin, mais c'était du Vongeot de troisième cuvée, envoyé par le père cellerier de Gîteaux, qui avait accompagné son présent de ce billet plus laconique quç, monastique, que l'abbé Duverger me montra. « Il est vieux, il est franc ; faites comme moi, c'est-à-dire buvez-en beaucoup. Vale. »

» Je pris ma part du conseil. Après le souper, qui fut égayé par la conversation spirituelle et allachante du curé, nous passâmes dans lacuisige du presbytère, où nous trouvâmes mon valet de chambre Lamalic et mon piqueur Denis, attablés avec le maître Jacques de l'abbé Duverger.

j» — Rameau — lui dit celui-ci — demain matin tu sonneras la messe en même temps que FAngelus, puis tu prendras Roméo et tu iras faire le bois dans le triage de Gueugnon. Le rendez-vous sera à neuf heures moins un quart à la feuillée des Ribauds. C'est l'équipage de M. le comte qui chassera.

» — Ces messieurs oût-ils décidé ce qu'ils veulent chasser?

» — Mais ce qu'il y aura •— répondis-je.

» — C'est que nous avons toujours le choix ici — reprit avec un certain orgueil le' marguillier-piqueur.

» — Eh bien I servez-nous un loup, mon ami; mes chiens le chassent parfaitement.

» — M. le comte en aura un, aussi vrai que je m'appelle Rameau.

» — Voilà une jolie promesse I — s'écria le curé en riant aux éclats. — Use nomme Gélestin Piolard ! Rameau est son nom de chasse.

» — Vous auriez pu en choisir un plus significatif — repris-je pendant que nous retournions à la salle à manger.

» — C'est ce que j'avais fait en l'appelant Labranche; mais sur l'observation de mon curé de canton,

que ce n'était pa^un nom convenable pour un sacristain, je Tai baptisé Rameau.

» — Voilà ce qui s'appelle tourner habilement une difficulté— -dis-je en riant à mou tour. — Maintenant, mon cher curé, si vous le trouvez bon, j'irai me coucher, car j'ai une grande impatience d'être à demain.

» Le lendemain, avant huit heures, le curé avait dit sa messe, visité trois malades , distribué vingt livres de pain à deux familles indigentes, déjetmé en compagnie de votre serviteur, enfourché Ragolîn, «t nous trottinions vers le lieu du rendez-vous.

» — Eh bien. Rameau, quelle nouvelle?

B — J'ai remis un grand loup dans le bois brûlé. Le drôle ne doit pas avoir faim, car il a pris une bre* bis hier soir au père Marnay.

» — Tant mieux, dit le curé, il en aura plus de fond et moins de train... Rameau, ti]>4K)rteras ce soir deux écus de six livres au père Marnay, et tu lui feras mes amitiés.

» Un quart-d'heure aprës le loup était sur pied ; mes quarante Ardennais le buvaient^ pour me servir de l'expression pittoresque de l'abbé Duverger.

» La chasse dura huit heures, sans un seul défaut et avec des incidents variés qui la rendirent vraiment brillante. A quatre heures de Taprës-midi, le jour commençait à baisser, et le loup, qui avait eu le temps de digérer la brebis du père Marnay, était plus fraii^ que le matin.

9 — Nous avons tous l'air de rentrer bredouill — dis-je au curé.

» J'avais manque? le loup deux fols.

« — Nous finirons quand vous vomi ivz.

» — Ce serait pourtant dommage de l'omprc des cbiens qui chasseîU si bien.

» — Qui parle de les rompre? Il ne s'agit pas de cela, mais de tuer l'animal.

> — Cela est plus facile à dire qu'à faire.

9 — C'est ce que nous allons voir : suivez-moi.

» Et Ragotin prit le galop.

» Nous courûmes une bonne demi-heure sans échanger une parole. Je croyais que nous avions perdu la chasse, car je n'entendais plus les chiens.

» — Arrêtons-nous ici — dit le curé en mettant pied à terre — attachons nos chevaux, vérifions nos amorces et attendons.

> Nous étions dans une petite lande de trois cents pas de largeur, entoufée de bois de tous les côtés. Le soleil avait déjà disparu derrière les arbres, et le jour baissait rapidement.

» Je voulus parler, le curé fit un signe qui m'indiqua que je devais me taire : alors je me mis à écouter, et j'entendis bientôt la chasse qui se dirigeait de notre côté. Dix minutes après ce renseignement irréfragable, le loup parut à la lisière du bois ; il hésita un moment, pnis il prit son parti, et il s'embarqua au galop dans la petite lande, en la partageant par le milieu. Comme nous étions postés sur le bord, l'animal était à peu près à quatre-vingts pas de nous.

» Lorsqu'il fut à notre hauteur, je lui envoyai mes deux coups de fusil. Au premier il bondit de côté, au

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second il se retourna et nous ne vîmes plus que son dos, cY\sl-à-diriî sa queue.

j» L\ibl)é Duverger mil en joue et lâcha son coup.

» Le loup fit la culbute comme un jeune chien qui folâtre, mais il ne se releva pas.

»• — Je vous avais bien dit que cela finirait quand vous voudriez, monsieur le comte.

» Et le bon curé, dégageant sa trompe, sonnarhallall.

» Rameau et Denis arrivèrent à la suite des chiens. Ils me trouvèrent examinant le loup, dans le. . . dos duquel je ne trouvai pas une seule blessure.

» — Oiidiable la balle aura- t-elle passé? — demandai-je,

» — Elle sera sortie par la gueule — me dit Rameau d'un ton goguenard — et à moins qu'elle n'ait cassé une dent, ce ne sera pas facile à savoir.

» — Mais par où est-elle entrée? — continuai-je.

* — Il faut si peu de place à une balle — répliqua le curé en baissant lesyeux — Denis, recouplez vos chiens et partons. Nous avons deux bonnes lieues à faire pour regagner la cure.

» Le souper fut, comme la veille, solide et délicat tout à la fois; l'ordre du jour fut aussi le même quant aux heures ; seulement on décida qu'on chasserait un cerf. C'était le tour de la meute du curé.

» Le cerf fut pris en quatre heures. L'abbé Duverger montait encore Ragotin. Comme nous revenions au presbytère, il me demanda la permission de me quitter pour aller visiter un malade à cinq quarts de lieue de Chapaize. Je lui offris un de mes chevaux de

relais dont je n'avais pas fait usage : il me répotidit en s*éloignant au petit galop.

» Le soir, au moment où Tabbé me souhaitait mie bonne nuit, il me dit :

» — Monsieur le comte, si vous le trouvez bon, nous nous bornerons demain à chasser un lièvre. J'ai un mariage à célébrer et mon catéchisme à faire : tout cela me conduira jusqu'à près de midi.

» J'assistai au mariage et j'en revins édifié : le discours du curé avait été excellent. Dans l'après-midi, nous prîmes deux lièvres, et Ragotin fut encore de la partie. Les quatre chevaux que j'avais amenés pour Denis et moi étaient sur les dents : cette considération me détermina à demauder que le jour suivant fût un jour de repos.

» — Voulez-vous — me dit le curé —que nous fassions une battue à la bécasse ? j'ai des enfants de chœur qui rabattent comme des anges.

» J'acceptai, comme bien vous pensez, et nous fîmes vraiment une chasse délicieuse. Le piqueur-sa* cristain plaçait les enfants de chœur en ligne, puis, lorsque nous étions pc^stés sur l'autre lisière du bois qu'ils devaient fouiller, l'abbé donnait un signal, et les petits drôles frappant de la main chaque cépée, et du pied chaque touffe de genêt ou de fougère, faisaient passer des bécasses au-dessus de nos tètes et des lièvres dans nos jambes. Je tirai trente coups de fusil pour tuer onze pièces ; l'abbé Duverger n'en tira que vingt, mais ils tirent dix-neuf victimes.

» Ceci se passait le mercredi; le jeudi nous primes un ragot avec nos deux meutes réunies; le vendredi,

repos pour les chevaux et les chiens, mais pour' nous chasse aux alouettes' au miroir. J'en tuai quarante, le curé cent cinquante-six, et cependant c'était lui qui tirait la ficelle.

^ Je devais partir le dimanche, par conséquent il ne me restait plus qu'un jour à utiliser, après quoi je pourrais me vanter d'avoir passé une semaine comme peu de chasseurs doivent en avoir de semblables dans leurs souvenirs.

» — Que ferons -nous demain? — dis -je à l'abbé avant de me retirer.

» — On conduira les deux meutes au rendez-vous ; le bon Dieu fera le reste.

» Savez-vous ce que fut ce ij^ste? en neuf heures et demie de chasse nous forçâmes une deuxième tête, une biche bréhaigne, haute comme une vache et maigre comme un lévrier, enfin un brocard qui s'amusa entr'autres ruses à suivre pendant un quart de lieue le lit d'un ruisseau, après quoi il se mit à battre les chemins, jusqu'à ce qu'il fut pris au-dessus d'une pile de fagots.

» Ce que l'abbé Duverger déploya de ténacité, de patience et d'esprit dans cette dernière journée, etparticulièrement dans la chasse qui la termina, ne se peut • exphquer, et serait encore moins aisément compris aujourd'hui que le romantisme a aussi envahi la science du veneur. J'ai connu les plus intrépides et les plus savants chasseurs de France ; j'ai suivi leurs meutes vraiment royales ; j'ai assisté aux débuchers les plus enivrants, aux hallalis les plus dramatiques ; mais je n'ai vu qu'une fois dans ma vie forcer le même

jour un cerf, une bitlic, un chevreuil, et c'est che2 le cui'é de Chapaizo que je l'ai vu. Convenez maintenant, mes chers amis, que Denis à le droit de raconter, d'imaginer même tout ce qu'il voudra de ce personnage extraordinaire : il peut se faire qu'il ne mente pas autant qu'il le croit. »

Tel fui le récit de mon père. Je l'écrivis le'lendemain même du jour où il nous fut fait, en tâchant de conserver à cette petite biographie le caractère de simple causerie qu'elle avait eu pendant la narration ; et quand je montrai à mon père le résultat de mon travail qu'il voulut bien approuver, je le priai de me diic s'il savait ce que le bon curé était devenu.

i Certainement, m#n ami; et je vais satisfaire ta curiosité à cet égard. D'abord, à dater de Tépoque dont je t'ai parlé, nous ne passâmes pas une année, le curé et moi, sans nous réunir, soit dans son presbytère, soit dans mon châfeau. Cela dura jusqu'aux mauvais jours de la révolution, environ onze ans. Au mois de novembre 1790, j'allai encore faire la Saint- Hubert à Chapaize ; raaiâ le temps fut affreux pendant les huit jours que je passai chez l'abbé Duverger, que j'avais d'ailleurs trouvé profondément et justement attristé par les malheurs du pays. « — C'est la ruine de tout ! — me disait-il. — Ruine de la religion, ruine du trône, ruine de la noblesse, et ruine aussi de la chasse, car lorsqu'il n'y aura plus de gentilshommes, il n'y aura plus d'équipages. Tout le monde s'en mêlera, on détruira tout le gibier... Malheureuse France! »

» J'émigrai peu de mois après cette dernière réunion, et avant de partir j'écrivis à l'abbé Duverger

pour lui faire mes adieux, et lui annoncer l'arrivée de six de mes meilleurs chiens que je lui envoyais. Je reçus sa réponse à Lausanne. Sa lettre était toute mélancolique, car rassemblée nationale venait de rendre son ridicule décret sur la chasse. « Je vous Tavais bien dit ! » s*écriait le bon curé en terminant son élégie épistolaire.

» Trois ans plus tard, vers 1794, je traversais, par une belle matinée d'automne, un des districts les plus sauvages de la Pologne prussienne, lorsque j'entendis deux chiens courans qui chassaient merveilleusement bien dans une petite vallée au-dessous de moi. Je m'avançai sur le bord d'une roche qui surplombait l'endroit où j'entendais leschien#, et j'aperçus distiactement un homme embusqué sur la lisière d'un bois. Une petite pr.airie, à laquelle il faisait face, le séparait d'un autre bois dans lequel l'animal chassé se faisait IwLttre. Comme rien n'est plus rare dans le nord que d'entendre deux chiens courans, je me figurai que ceux qui- avaient éveillé mon attention appartenaient à quelque pauvre diable d'émigré comoie moi. Cette pensée et aussi la curiosité me firent rester sur mon rocher jusqu'au moment où je vis un cerf et une biche déboucher du bois, et se diriger, à travers la petite prairie, du côté du chasseur en embuscade. Ils en étaient loin encore, lorsqu'une fumée blanche s'tleva dans les airs, et me fît prévoir la double détonation qui ne tarda pas à retentir avec éclat et ensuite à gronder sourdement. Le cerf et la biche étaient étendus l'un à côté de l'autre sur l'herbe encore scintillante de^la rosée du matin ; les chiens arrivaient d'un côté, le

chasseur s'avançait de l'ftitre : le tableau était ravissant.

» Le eheroin que je devais suivre descendait vers la vallée. Je continuai donc ma route, çt j'arrivai bientôt près de l'endroit où s'était passé le petit drame dont je vieos de parler. Le chasseur faisait tranquillensient la curée de ses deux victimes, tandis que ses chiens se tenaient à l'écart avec une soumission qui faisait le plus grand honneur à l'éducation qu'ils avaient reçue. Au bruit du pas de mon cheval, le chasseur se retourna, et je reconnus mon excellent et vieil ami le curé de Chapaize.

• — Comment, c'est vous, monsieur le comte? — Gomment, c'est vous, mon cher abbé?— nous écriâmesnous en même temps. — Par quel hasard ?

» — Je me suis remarié en Silésie à une. journée d'ici. — J'ai une petite cure en Pologne, derrière ces grands sapins que vous voyez là-bas. Allons-y déjeuner.

» J'acceptai, et je passai là une dernière matinée charmante. Le» bon curé avait encore deux autres chiens courans et un chien d'arrêt. Il était toujours actif, charitable, tolérant; on l'adorait dans le pays.

» — Au total,comment vous trouvez-vousici?— lui demandai-je en entamant un excellent jambon de sanglier fumé au genièvre.

» — Pas mal, je vous assure — me répondit-il avec une gaîtéun peu mélancolique. — Le peuple de ce pays est religieux, nos forôls fourmillent de gibier de 'toutes U^éspèees : je prie et le chasse. .. Que peut souhaitci' de niieux ua gattvre exilé?

» Nous nous séparâmes^ nous promettant de nous revoir : Hélas I la mort ne l'a pas voulu ! le bon curé périt victime de son dévouement, dans un de ces inincendies si fréquents en Pologne. Quand je revins pour le voir, je ne trouvai plus qu'une pierre sans inscription, qu'on me dit être son tombeau. Tu jeux croire que je rentrai cbez moi bien triste. Il n'y a plus d'hommes comme cela, ajouta mon père. Vous autres, vous n'êtes que des chasseurs de la vierge Marie, et Deiûs a raison quand il dit : Pauvre défunt monsieur le curé de Chapaize! »

Stmplc bUtoIre.

Nous sommes en plein carême» mes chers lecteurs : si vous ne le savez pas, je vous l'apprends ; et d'ailleurs, pour peu que vous ayez de perspicacité, et vous en avez beaucoup, vous le verrez à la maigreur du récit que je vais vous faire, pour ma pénitence et la vôtre. Oubliez donc pour un moment la royale hospitalité du marquis deMontrevel, les chasses fabuleuses du marquis de Bologne; bannissez de vos imaginations, si vous pouvez, les meutes de 150 chiens, les piqueurs galonnés, les grands seigneurs aussi brillants de paillettes que le ciel l'était hier d'étoiles; laissez dormir au fond de vos mémoires les marquises, les chanoinesses et même les abbesses de l'ancien régime, sauf à évoquer leurs ombres le jour de Pâques à l'alleluia, et résignez-vous de bonne grâce à faire une excursion des plus paisibles dans les souvenirs quelque peu innocents d'un écolier.

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