Les gentilshommes chasseurs
— Promettons-nous, Messieurs, de nous réunir de nouveau dans huit jours et de passer au moins une semaine ensemble.
Une acclamation qui équivalait à un consentement unanime accueillit cette proposition.
— Maintenant que la réunion est décidée — ajouta Yorateur qui venait de la proposer - tâchons de nous entendre sur le lieu où nous nous rassemblerons.
— Nous pourrions aller en Champagne — dit le comte de Baussancourt - dont les terres sont situées entre Bar-sur-Aube et Troyes.
— Pourquoi ne resterions-nous pas en Bourgogne ? ~ reprit le marquis de F., qui possédait alors Un château aux environs de Châlons-sur-Saône.
— Tout cela ne vaut pas le Morvan ! ~ s'écrièrent a
la fois MM. de Vitry, de PraconLal, de La Ferté et d'autres encore, tous habitans de la petite province que nous venons de nommer.
— Nous ressemblons terriblement a la Chambre des députés, Messieurs, car chacun de nous parle pour soi. Eh bien ! pour que la ressemblance soit complète, mettons la question aux voix.
L'auteur de cette proposition, M. Jules Perret, avait envie d'aller dans le Morvan, et il savait que la majorité serait de cet avis, ainsi il arriverait a son but en ayant l'air désintéressé.
Le Morvan l'emporta, et il fut convenu que le 10 novembre tout le monde serait réuni a Fours, petit village situé sur la route de poste de Luzy à Nevers, en plein Morvan.
Cette décision une fois prise, la satisfaction parut générale, et on porta un toast au succès de la future réunion.
Ceci se passait en 1834, le lendemain de la Toussaint, au château deMontjeu, chez le comte de Talleyrand, où nous venions de célébrer, le matin même, la Saint-Hubert en prenant deux ou trois daims. En ce moment on dînait, en devisant joyeusement sur les événements de la journée qui ne laissait rien à désirer, puisqu'il y avait eu même une épaule démise.
C'est un fort beau lieu que Montjeu. Il a appartenu a la maison de Guise, puis au président Jeannin, ce ligueur honnête homme qui fut un des plus fidèles sujets d'Henri IV, après avoir été un de ses adversaires les plus intelligents ; puis à M. de Castille, celui que Tallemant des Réaulx appelle le bonhomme Castille ; puis encore, mais je ne sais pas comment, a Mademoiselle
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de Guise, celle qui épousa le duc, depuis maréchal de Richelieu, et pour laquelle Voltaire fit ces vers si connus qui commencent ainsi :
Un prêtre, un oui, trois mots latins,
Etc., etc., etc.
Ce fut k Montjeu que se retira, pendant la révolution, la belle et noble fille de Lepelletier de Saint-Fargeau. Nous vous donnerons peut-être quelque jour une description plus étendue de ce lieu vraiment beau et pittoresque. Je reprends le fil, ou, pour me servir d'une expression plus conforme à mon sujet, la voie de ma narration.
Ce ne sera pas la quitier que de vous dire quelques mots du Morvan, où je vais vous conduire tout k l'heure.
Le Morvan est une petite province dépendante autrefois du Nivernais, et maintenant partagée entre les départements de la Nièvre, de l'Yonne, de la Côte- d'Or et de Saône-et-Loire, qui en ont chacun un morceau. C'est un pays montagneux et accidenté, avec de vastes et sombres forêts, des torrents rapides, des étangs mélancoliques, entourés de hautes collines couvertes de bruyères , des vallées silencieuses , des usines bruyantes et de vieux châteaux abandonnés, semblables k des aires dont les aigles se seraient envolés. On y trouve du marbre, du granit, des génisses légères et laborieuses, des chevaux souples comme le ter brûlant, et durs comme l'acier poli, et des paysans astucieux et naïfs comme des sauvages. Les Anglais qui ont traversé ce pays prétendent qu'il ressemble k l'Ecosse, et
j'ai vu en 1833 des proscrits vendéens le regarder mélancoliquement en disant : « C'est comme notre pauvre et chère Bretagne. » Mais enfin, qu'on puisse ou non le comparer a quelque chose, il est charmant pour les poètes et les chasseurs, c'est-à-dire pour ceux qui pensent trop et pour ceux qui ne pensent pas assez.
Un empêchement dont j'ai oublié la cause , nous obligea, le comte de Baussancourt, le baron de Saint- Pierre et moi, qui devions aller ensemble au rendezvous, a retarder notre départ de vingt-quatre heures, de sorte que nous ne pûmes assister à la première chasse. Ce fut pour nous un regret d'autant plus vif, que, pendant que nous changions de chevaux a la poste avant Fours, nous entendîmes un commis-voyageur faire un récit fabuleux de cette première chasse.
A l'en croire, on avait forcé un sanglier pesant 500 livres, lequel avait tué quarante chiens avant de se rendre, ce a quoi il ne s'était décidé qu'après avoir reçu un furieux coup de couteau de chasse administré par le prince de Talleyrand.
— Comment, ce vieux diplomate chasse encore? — dit un des assistants.
— Certainement — reprit le commis-voyageur avec un impertubable aplomb — et personne n'est capable de lui damer le pion. J'ai vu tous ces Messieurs au moment où je quittais Fours, il n'y en avait pas un qui se tint aussi droit que lui sur son cheval. Il est étonnamment conservé pour son âge.
Nous nous regardâmes en riant, Baussancourt, Saint-Pierre et moi. Le commis-voyageur avait entendu dire qu'un Talleyrand se trouvait parmi les nobles chasseurs réunis à Fours, el il avait arrangé sa petite
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histoire avec la facilité merveilleuse qui n'appartient qu'à cette institution.
Nous n'eûmes garde de rectifier les faits, et nos chevaux étant prêts, nous nous remîmes en route avec force recommandation de célérité a notre postillon.
Quoiqu'on lût au mois de novembre, la soirée était magnifique. Une épaisse rosée qui se gelait en s'attachant aux prairies éclairées par la lune , les faisait étinceler comme si elles eussent été couvertes d'un réseau de perles fines Les montagnes, entre lesquelles serpentait le chemin, se détachaient, sombres, sur l'azur lumineux du ciel, et nous inspiraient quelques pensées mélancoliques qui interrompaient de temps en temps l'insouciance joyeuse de nos propos. Tantôt notre voiture roulait avec bruit sur des quartiers de roc, mis à découvert par les dernières pluies ; tantôt elle glissait silencieusement sur une couche épaisse de feuilles humides et flétries , premières victimes du souffle destructeur des bises d'automne. Quelquefois nous marchions pendant une demi-heure sans rencontrer une créature vivante, puis nous traversions des villages animés par ces champêtres rumeurs du soir dont le charme est si plein de calme et de tristesse. C'étaient des sons de clochettes au fond d'une étable, des chansons de jeunes filles autour d'un foyer, le cri rauque d'un char dans un chemin creux, les hennissements d'une cavale dans un enclos, le pas lourd d'un fermier dans un sentier caillouteux ; et, pour le regard, des fumées mêlées d'étincelles qui montaient droites vers le ciel, des feux de bruyères sèches qui brillaient au milieu des champs ou sur le revers des collines, et, dans les bois <jue nous traversions^ de
vastes clairières zébrées de rayons et d'ombres qui fixaient notre attention, et nous faisaient dire : « Peut être !a chasse nous amènera-t-elle la demain.
Nous venions de monter une côte assez longue, qui avait a. peine ralenti la rapide allure de nos deux petit* chevaux de poste morvandeaux, quand les sons joyeux d'une fanfare arrivèrent a nos oreilles. Nous y répondîmes par un cri de ralliement ; notre postillon fit chorus avec son fouet, et nous entrâmes a Fours au bruit des acclamations de nos compagnons, réunis depuis la veille et encore dans l'ivresse d'un premier triomphe, car il était bien vrai qu'on avait pris un sanglier; seulement il pesait deux cents livres de moins que le commis-voyageur ne l'avait dit, et il n'avait tué que trois chiens au lieu de quarante, ce qui était fort joli pour un début.
A peine eûmes-nous mis pied à terre, que nous fûmes entourés, pressés, embrassés, questionnés, grondés, etc. — Pourquoi n'êtes-vous pas arrivés hier ? — Vous avez manqué une belle journée. — Demain il pleuvra peut-être ! — 11 y a plus de sangliers que jamais. — Ce pauvre Galaor a été tué. — Vous avez du reste un des meilleurs logements de l'endroit.
Sur ce dernier chapitre, j'étais parfaitement rassuré d'avance, car c'était notre ami Jules Perret qui s'était chargé de nous caser, et peu de minutes auparavant, en traversant le village, j'avais montré la plus belle maison a mes deux camarades, et je leur avais dit : « Je parie que ce diable de Perret nous aura logés là. »
C'était vrai, et dans cette maison où il s'était établi lui-même , nous avions trois excellentes chambres , avec des lits moelleux, des rideaux épais et des chemi-
nées qui ne fumaient pas trop quand le vent était au nord.
Ce fut la que nous nous installâmes, et que Perret nous fit le récit de la première journée. En échange, nous lui contâmes l'histoire du commis-voyageur ; puis chacun de nous se retira dans son appartement, fort impatient d'un sommeil qui devait abréger la nuit.
Le lendemain matin, la large et unique rue de Fours présentait le spectacle le plus animé. Les chasseurs uniformément vêtus de redingotes en panne noire , laissant voir un gilet de drap de couleur écarlate, se rendaient, de leurs différents logements, a la grande auberge du village où le déjeuner était préparé; des palefreniers promenaient des chevaux élégants ou vigoureux et quelquefois l'un et l'autre; des valets de chiens contenaient sous l'autorité salutaire du fouet les meules agitée?, mais muettes, et les Dulcinées du lieu, leurs gros bras rouges croisés, attendaient sur leurs portes le passage de la bande joyeuse.
A neuf heures précises, nous nous mîmes en marche. Quarante minutes après, nous arrivions à un carrefour nommé, si ma mémoire est fidèle, la Croix-Rouge ; c'était la que nous devions attendre les rapports des valets de limiers partis dès le point du jour.
On fit un grand feu de genêts et de bruyères, les cigares furent allumés, et les regards impatients plongèrent dans les allées droites ou tortueuses qui conduisaient des profondeurs de la forêt au carrefour de la Croix-Rouge.
Enfin, a l'extrémité de l'une d'elles, on aperçut un point blanc, et derrière ce point blanc un objet de couleur sombre. Tous les yeux prirent la. même direction,
et les poitrines se dilatèrent lorsqu'une voix dit: « C'est Racot! »
Racot, c'est un piqueur du marquis de Mac-Mahon, dont je vous parlerai sans doute plus d'uuefois. Homme extraordinaire, s'il en fut jamais; ayant à la fois l'impétueuse ardeur de la jeunesse, la prudence réfléchie de l'âge mûr et l'expérience infaillible du déclin de la vie. Racot, qui eût laissé un nom comme le fameux Drécart immortalisé par Molière, s'il eut vécu a une époque moins insoucieuse que la nôtre, et a qui il n'a manqué peut-être qu'une épée et une révolution pour recommencer l'homme de Sainte-Hélène.
Racot s'avança donc. Imbu des grands principes du célèbre Du Fouilloux, son maintien était grave et modeste, sa physionomie impénétrable et calme. 11 jeta le cordeau de son limier a un de ses valets de chiens, reçut en échange un pain blanc et un morceau de viande froide, et se mit a déjeuner, sans pitié pour nos regards anxieusement interrogateurs.
— Je crains qu'il n'ait rien de bon a nous apprendre — dis-je au comte Alexandre de Vitry, excellent et loyal gentilhomme, dont la rudesse cache un des meilleurs cœurs que j'aie jamais connus.
— Soyez tranquille — me répondit-il — je connais l'homme , et je vous garantis qu'il est sûr de son fait. Vous pouvez vous préparer a une rude journée.
Quand Racot eut fini de déjeuner , il remplaça ses souliers par des bottes a l'écuyère et ne dit que ces mots : « Messieurs, à cheval ! »
Je suis sûr que le grand Condé n'avait pas plus bel air quand il jetait son bâton de commandement dans les retranchements de Rocroy ou de Sénef : je ne sais
pas au juste lequel des deux, faute d'avoir sous la main mon président Hénault ; peut-être même n'est-ce ni l'un ni l'autre : dans ce cas, je prie messieurs les historiens du jour, et notamment l'auteur des Girondins, de me pardonner cette peiite erreur historique.
Enfin, nous voila partis!
Chemin faisant, je trouvai le moyen de m'approcher de Racot, qui marchait a notre tête, toujours enveloppé de son impénétrable mystère , et comme il avait quelques bontés pour moi , je me hasardai a l'interroger.
— Je crois — me répondit-il — que j'ai détourné un ragot qui pourrait bien nous donner de la besogne ; mais, silence, car nous approchons de ma brisée, et l'animal était encore sur pied au point du jour.
Dix minutes après, le sanglier était lancé. Je le vis traverser un petit pré, franchir deux échaliers et une rivière, et je jugeai, comme Racot, que nous n'en viendrions pas facilement a bout.
Chacun tira de son côté suivant ses inspirations; moi, je m'attachai aux pas d'Alexandre de Yitry, qui, outre ses talents comme veneur, avait une parfaite connaissance du pays, et nous serrâmes les chiens de près.
La chasse était commencée et elle débutait merveilleusement.
Je n'en raconterai pas toutes les phases, de peur de fatiguer ceux de mes lecteurs qui n'auraient pas le feu sacré comme je l'avais alors. D'abord l'animal se fit battre et chercha a différentes reprises k -rebuter les chiens; mais ce n'était pas chose facile que de faire reculer quarante-cinq gaillards anglo-français qui unissaient la ténacité britannique a l'impétuosité gauloise.
ïl y eut aussi deux changes qui firent un instant hésiter la meute , bientôt rappelée à l'ordre par la voix paissante de Racot ; enfin, après trois heures de retîntes et de retours dans le même canton, l'animal prit son parti et débucha.
Alors ce fut un magnifique et émouvant spectacle que de voir les chasseurs, jusqu'alors suivant par petites troupes les différentes routes de la forêt, se réunir a la lisière des bois et s'élancer à la poursuite du sanglier déjà fatigué , mais cependant toujours intrépide. Les hurlements incessants de la meute, les cris des veneurs, les fanfares répétées par les échos, le retentissement du galop des chevaux sur les cailloux de la plaine ou sur les roches des montagnes , formaient le plus délicieux concert , en même temps que l'œil ne pouvait se lasser d'admirer la vigueur des coursiers, l'adresse et l'intrépidité des cavaliers et la vitesse toujours croissante de l'équipage. A chaque instant la scène changeait avec le site, et de nouveaux incidents variaient nos émotions, e'est-a-dire nos plaisirs. Je ne saurais compter toutes les haies , tous les ravins qui furent franchis, toutes les rivières qui furent traversées, tous les villages au milieu desquels on passa au grand ébahissement de la population. Le sanglier, méprisant tout ou ne voyant rien, entrait dans les cours des fermes, se souillait dans les abreuvoirs aux portes des maisons , bousculait les femmes qui n'avaient pas le temps de se retirer de son chemin, et perçait toujours en avant, sans perdre ni gagner un pouce de terrain. La lutte était encore indécise, et le front de Racot paraissait soucieux.
J'étais toujours a. côté d'Alexandre de Vitry, et nous
traversions a» galop une prairie basse et humide , un peu a l'écart des autres chasseurs, quand mon compagnon me cria : « Prenez garde, voilà une morte! » Je jetai les yeux k quelques pas devant moi, et, au milieu de plusieurs flaques d'eau , j'aperçus une petite place où le gazon était plus fin et plus vert que partout ailleurs ; je ne crus pas que c'était ce qu'il fallait éviter et je lançai mon cheval dans cette direction.
A peine Rob-Roy eut-il atteint la petite place verte, que je le sentis fondre sous moi , et que je me trouvai à pied et debout sur un terrain dans lequel j'enfonçais k chaque effort que je faisais pour en sortir.
C'était la morte , nouvelle connaissance dont j'aurais parfaitement remis l'honneur a une autre fois.
J'entendis des éclats de rire, puis bientôt je n'entendis plus que les cris de la meute qui s'éloignait. Quant a me secourir , personne n'y songeait , et moi-même j'aurais trouvé fort extraordinaire qu'on vînt à mon aide; je savais par ma propre expérience qu'après l'amour rien ne rend plus égoïste que la chasse.
Rob-Roy se tira d'affaire le premier et il eut la bonté de m' attendre : j'enfonçais toujours.
L'idée me vint que si je m'étendais tout de mon long, je ne ferais plus l'effet d'un clou entrant dans cette vase. J'essayai, cela me réussit; une fois couché, je me mis à ramper; cinq minutes après, j'étais à cheval.
Pendant que j'écoutais, pour m'assurer de la direction que la chasse avait prise , je regardai la morte traîtresse, m'atlendant a y trouver les traces de ma mésaventure : point; tout s'était refermé comme par enchantement, et le petit g^azon vert avait repris la mine trompeuse qui venait de me séduire ; toutefois, je
ne pus me faire illusion sur ce qui s'était passé, Rob- Roy et moi nous étions de la même couleur, et j'avais perdu la chasse.
Je cherchais à la rejoindre en courant au hasard de tous les côtés, ce qui, soit dit en passant, est le pire de tous les moyens, quand j'entendis derrière moi le trottinement d'un cheval. Je crus d'abord que c'était quelque bon curé qui regagnait son presbytère, lorsqu'en me retournant j'aperçus mon ami Jules Perret.
II s'avançait, comme a son ordinaire, sans se presser, en grignotant un morceau de chocolat. Sa monture n'avait pas un poil mouillé, lui n'avait pas une mouche de crotte a ses bottes.
— Vous êtes entré dans une morte? — me dit-il.
— Oui, mais le pire de l'affaire, c'est que j'ai perdu la chasse.
— Vous m'avez retrouvé, ce qui est absolument la même chose, car je sais où elle est.
— Alors au galop I
— Comme vous y allez, mon cher ! on dirait que vous êtes sur un cheval d'ami. Le mien m'appartient, je veux le ménager. Suivez-moi et ne vous inquiétez de rien.
Force fut de me résigner; le vent ne m'apportait aucun son, et je ne connaissais pas le pays. Me voila donc à trottiner aussi comme mon ami.
Au bout d'une heure de marche, je crus entendre la voix des chiens ; je le dis a Perret.
— J'en étais sûr — me répondit-il sans étonnement et sans suffisance — marchons toujours.
Les voix devinrent plus distinctes ; seulement il me semblait qu'il n'y avait plus que sept ou huit chiens au
lieu de quarante-cinq ; je le dis encore a Perret
— C'est bien cela. L'animal aura pris de l'avance sur le gros de la meute; maintenant, il faut nous hâter.
En ce moment nous arrivions au sommet d'une colline, au bas de laquelle nous aperçûmes, dans un champ de genêts, le sanglier ne pouvant plus courir, mais taisant face résolument a une dizaine de chiens qui le tenaient aux abois.
Puis, sur le revers opposé et beaucoup plus éloignée que nous du théâtre du dénoûment, nous vîmes le gros de la troupe des chasseurs qui se précipitait de toute la vitesse de ses chevaux vers l'animal forcé.
Nous arrivâmes les premiers, puis Racol nous rejoignit; et quand tout le monde fut rassemblé, on invita le marquis de Vitry, notre président, a achever le sanglier d'un coup de carabine, et dix trompes, soutenues par vingt échos, sonnèrent la joyeuse fanfare de l'hallali.
— Ce diable de Perret n'en fait jamais d'autres — dit le marquis de Mac-Mahon, maître de la meute — nul ne le voit pendant la chasse, et il est toujours le premier à la mort.
Perret se mit a sourire : il triomphait modestement comme tous les habiles.
Notre retour fut magnifique Au moment où nous remontions la colline que nous avions descendue peu d'instants auparavant, le soleil se couchait dans un nuage de pourpre et d'or, et ses derniers rayons illuminaient les sommets des montagnes, tandis que les ombres du crépuscule s'étendaient sur les vallées; l'air était piquant, mais vivifiant et pur; les forêts naguères bruyantes êjaip.nl redevenues silencieuses, cl nous.
calmes comme il convient a des vainqueurs de bon goût, nous laissions flotter les rênes sur le cou de nos coursiers fatigués, et nons songions déjà à la victoire du lendemain.
Nous entrâmes a Fours tous ensemble, puis chacuD gagna son logement pour s'habiller avant le diner. Grâce a la morte, j'en avais plus besoin qu'aucun de mes compagnons.
A six heures, nous étions de nouveau tous réunis dans la grande salle de l'auberge de la poste, tenue par le père Saclier.
Je ne dirai pas que le diner fut bon, mais j'affirmerai qu'il fut gai. Si les poulets étaient mauvais, les appétits étaient excellents, et la quantité du vin de Champagne fit promptement oublier sa qualité.
Au dessert on chanta. J'improvisai une chanson qui eut quelque succès, grâce sans doute aux mêmes causes qui avaient fait trouver le vin supportable. Ce fut mon début dans la carrière poétique : je regrette toujours que les nécessités de mon existence ne m'aient pas permis de m'en tenir à cet essai; ma gloire et mon bonheur y eussent beaucoup gagné.
Le soir on joua au wisth et on chanta encore. Puis a minuit chacun alla se coucher. Il n'y en eut pas un parmi nous qui oubliât de regarder le ciel avant de se mettre au lit.
Le lendemain il plut à verse toute la journée, mais comme nous étions au moins aussi bons philosophes que bons chasseurs^nous acceptâmes cette épreuve sans nous plaindre. Seulement les côtelettes du père Saclier parurent plus dures et son vin de Champagne un peu moins authentique.
Le surlendemain nous forçâmes un chevreuil, puis les jours suivants un sanglier encore; enfin la semaine se passa d'une manière charmante, et quand on se quitta, on convint d'une autre réunion pour l'automne de 4S35.
Au milieu de toute cette joie, les pauvres de Fours n'avaient pas été oubliés. Je ne sais comment cela se fit, mais tout le monde y pensa k la fois Je suis retourné a Fours en 4836 ; nous y étions déjà moins nombreux. On y va encore tous les ans; mais beaucoup de ceux qui y allaient alors n'y vont plus aujourd'hui. Je souhaite pour eux qu'ils le regrettent moins vivement que moi.
Le Marquis de Bologne.
Parmi une foule de privilèges, les faiseurs de mémoires ont celui de remonter le cours du passé bien au delà du commencement de leur existence.
J'userai donc aussi de ce droit; mais pour ne pas en abuser, je ne parlerai aujourd'hui que d'un de mes grands-oncles, dont j'ai entendu conter a mon père des choses assez curieuses pour être rapportées ici.
Le marquis de Bologne était resté veuf de fort bonne heure de mademoiselle de Choiseul-Beaupré, charmante femme qu'il aimait beaucoup plus que la mode de son temps ne l'aurait voulu. Peu d'années après sa mort, il perdit aussi son fils unique, beau jeune homme de vingt-cinq ans, déjà officier supérieur dans la gendarmerie deLunéville. Frappé dans son bonheur conjugal et dans son orgueil paternel, il plaça dans un chapitre de Lorraine deux lilies qui lui restaient, et il se retira
dans une de ses terres en Champagne, avec la ferme résolution d'y vivre désormais dans la solitude la plus absolue.
La retraite qu'il avait choisie était merveilleusement propre a l'accomplissement de ce projet. C'était un château situé au bord d'un magnifique étang d'eau vive, et entouré de hautes montagnes couvertes de forêts qui s'étendaient dans toutes les directions a plusieurs lieues a la ronde. Des forges, quelques chaumières habitées par des charbonniers, bordaient les rives de l'étang et formaient un petit village aussi agreste que le site au milieu duquel il était placé. Un climat âpre, des voies de communication impraticables huit mois de l'année, excepté pour les cavaliers et les piétons, offraient peu d'attraits aux oisifs et aux importuns. Quant aux propriétaires des châteaux voisins, ou ils étaient aussi sauvages que mon grand-oncle, ou ils passaient leur vie k la cour et à l'armée, de sorte que leurs visites étaient rares et courtes D'ailleurs, il est toujours facile de se défendre du contact des humains quand on n'a qu'un visage triste a leur montrer.
Le marquis de Bologne avait toujours aimé la chasse avec passion. A l'âge de vingt ans, il se trouvait en Bohême dans l'armée du maréchal de Belle-Isle; a la paix il obtint un congé, et, tandis que ses camarades regagnaient la France en chaise de poste, il revint, avec son valet de chambre, a pied et toujours chassant. Pendant ce voyage, qui dura trois semaines, il ne fil que deux séjours pour douner du repos a ses chiens. Chemin faisant, quand un pauvre lui demandait l'aumône, il tirait un écu de sa poche, un lièvre de sa carnassière, et il continuait sa route en disant qus s'il
aimait beaucoup tuer du gibier, il aimait encore mieux porter des bénédictions.
Le bonlieur qu'il avait trouvé dans son mariage, sans détruire entièrement son goût pour la chasse, en avait tempéré l'ardeur, et il ne s'y livrait plus qu'avec une modération qui avait permis au gibier de ses forêts de se multiplier d'une manière vraiment déplorable pour ses fermiers. Au printemps, les seigles verts étaient tondus jusqu'à la racine par des hardes de cerfs; en automne, les champs de blé noir étaient labourés par des bandes de sangliers; les chevreuils venaient en plein midi se désaltérer effrontément dans l'étang jusque sous les fenêtres du château ; les lièvres rongeaient les choux du potager, a quatre pas du jardinier ébahi. Le vieux La Jeunesse, piqueur de mon grand-oncle, disait quelquefois avec humeur : « Si monsieur le marquis laisse faire ces gaillards-la, ils le mettront un de ces jours en civet. »
Madame de Bologne morte, les choses changèrent de face. Six mois après, La Jeunesse fut envoyé dans les Àrdennes pour y choisir une meute à la fois légère et infatigable, et quelques-uns de ces chevaux habitués aux montagnes, qui avaient alors une réputation méritée. Les grands appartements du château furent abandonnés sans retour, mais le chenil fut reconstruit a neuf, et les écuries reçurent d'importantes améliorations. Toutefois, M. de Bologne ne chassait pas encore, et La Jeunesse avait beau lui répéter vingt fois par jours que les chevaux étaient eu haleine et la meute parfaitement dressée, mon pauvre grand-oncle le regardai! tristement et se contentait de lui répondre : « Prends patience, mon vieux, nous verrons cela plus tard. »
24 LES GEKWLSIIOMMES
Le jour même où l'on lit le service du bout de Van de madame de Bologne, le marquis, au retour de l'église, fit appeler La Jeunesse dans sa chambre à coucher, et ils eurent la conversation suivante :
— Combien avons-nous de chiens en chasse? — demanda mon grand-oncle.
— Soixante et dix, monsieur le marquis — répondit le vieux piqueur dont le cœur s'ouvrit à l'espérance.
— Combien de fois peuvent-ils chasser par semaine sans se fatiguer ?
— Deux fois au moins.
— Eh bien 1 tu vas diviser la meute en trois, de manière a ce que nous puissions chasser tous les jours. Nous aurons vingt chiens pourchasser le cerf, vingt pour chasser le sanglier , vingt pour cbasser le chevreuil ; il nous en restera encore dix pour chasser le lièvre, le dimanche après la messe. Quant a nous, nous nous reposerons tous les ans une fois... le jour de Pâques. Je veux commencer dès demain. Vas donc faire tous tes arrangements, en te conformant aux ordres que je viens de te donner, et demain matin a sept heures nous découplerons dans les bois de la Crète. A tout seigneur tout honneur : je veux débuter par attaquer un cerf.
La Jeunesse ne se le fit pas dire deux fois. Quelques heures après, les quatre meutes étaient organisées, et le vieux piqueur, attablé au cabaret en compagnie de ses valets de chiens , se grisait en l'honneur de se? triomphes futurs.
Il va sans dire que la chasse du lendemain fut magnifique. La Jeunesse, qui attachait une grande importance a ne pas rebuter son maître, n'avait rien ne-
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gligé pour obtenir un succès éclatant ; et quand il vint, le chapeau à la main , présenter au marquis le pied droit d'un vigoureux dix-cors jeunement, forcé en moins de quatre heures, il eut la satisfaction de rencontrer un regard dans lequel il lui fut facile de lire l'irrévocabilité de la détermination prise la veille.
Au retour, M. de Bologne , qui cheminait au petit pas a la tête de son équipage , se retourna , appuya la main sur la croupe de son cheval, et ne dit que ces mots :
— La Jeunesse, nous chasserons demain le sanglier ; le rendez-vous sera a sept heures aux Trois-Fontaines; tu préviendras tous les charbonniers qui ont des fusils , parce que je compte permettre de tirer sur les animaux qui se déroberont.
Ce qui avait été dit fut fait. Ce second jour on prit un sanglier a son tiers-an , et les charbonniers tuèrent une laie et trois bêtes rousses. La meute ût des prodiges qui surpassèrent non-seulement les espérances de La Jeunesse, mais encore ses promesses.
— Demain nous chasserons le chevreuil — dit le marquis pendant la retraite , qui se faisait par une pluie battante — le rendez-vous sera a la Combe-aux-Larrons.
— Mais s'il pleut? — se hasarda de dire La Jeunesse, qui voulait sans doute éprouver l'ardeur de son maitre à laquelle il n'osait se fier eucore.
— S'il pleut — répondit celui-ci — tu mettras des culottes de velours au lieu de remettre tes culottes de peau ; car lorsque ces dernières sont mouillées , c'est le diable pour lesôter.
La Jeunesse a depuis avoué à mon père qu'en ce moment une pensée horrible traversa son cerveau. Il
26 LES GENTILSHOMMFS
se dit que madame de Bologne avait bien fait de mourir, car ce devait être elle qui empêchait son mari de chasser.
Le jour suivant, la chasse ne fut pas heureuse. La pluie tombait toujours a torrents ; l'air était chargé d'électricité ; on eut affaire a un vieux brocard qui gagna une lande dans laquelle broutaient quatre ou cinq mille moutons, et, pour comble de malheur, le cheval du marquis s'abattit, et le cavalier se foula le poignet.
— Voila une mauvaise journée — dit La Jeunesse, comme s'il se parlait a lui-même, mais en parlant cependant assez haut pour être entendu de son maître.
— Celle de demain sera meilleure — reprit froidement mon grand-oncle. — Le rendez-vous sera a l'heure ordinaire au carrefour de l'Homme-Mort.
L'heure ordinaire I La Jeunesse comprit tout ce qu'il y avait d'avenir dans cette expression, et a dater de ce moment il n'eut plus d'inquiétude. Pour achever de le rassurer , M. de Bologne chassa le lendemain le bras en écliarpe.
Ceci se passait vers 1770. Mon grand-oncle n'est mort qu'en 1793, presqu'octogénaire. Eh bien! pendant celte période de vingt-trois années , on ne fut pas une seule fois infidèle, même en pensée, au programme arrêté le jour du service du bout de l'an de madame de Bologne. Ni les chaleurs accablantes des étés, ni les intempéries engourdissantes des hivers n'apportèrent le moindre obstacle à l'exécution d'un règlement auquel le noble marquis semblait avoir attaché son honneur de gentilhomme. La vieillesse arriva, et avec die les infirmités; M. de Bologne dut renoncer a monter ù cheval : « Il fondra bien qu'il s'arrête, » disaient
ses voisins, depuis longtemps cloués dans leurs fauteuils par la goutte. Il ne s'arrêta pas; seulement les Ardennais furent vendus après avoir été remplacés par une meute de bassets au pied lent, mais à la voix retentissante et à l'odorat infaillible. Si on ne forçait plus omme autrefois, on s'en consolait en tirant au fusil et en étudiant les ruses du gibier, plus maître de son intelligence devant des chiens moins rapides. Mon père me contait en ces termes une de ces chasses a laquelle il assista peu de temps avant son émigration.
« C'était dans l'hiver de 1791. J'arrivai fort tard à Ecot par un temps effroyable. Uue neige mêlée de pluie , qui se gelait en tombant , rendait les chemins impraticables , et les chevaux de poste du relais de Chaumont, qui m'avaient amené, s'étaient abattus plus de cinquante fois pendant un trajet de cinq lieues. Je trouvai le marquis de Bologne assis dans sa cuisine devant un grand feu de fagots, auquel on aurait pu facilement rôtir un bœuf. Ses deux pieds, dressés devant l'âtre et débarrassés de leur chaussure , fumaient comme s'ils eussent été placés au-dessus d'une chaudière remplie d'eau bouillante. Entre ses jambes , et couché en rond sur une couverture de laine, un basset noir marqué de feu fumait aussi, ce qui ne l'empêchait pas de grelotter. A droite et a gauche de la cheminée se tenaient debout le successeur de La Jeunesse et son valet de chiens, jeune drôle bien découplé, qui brisait sur son genou un pain d'orge large et épais comme une meule de moulin.
» — Prenez garde, monsieur le comte — me dit le dompslique qui était venu me recevoir à l'entrée du vestibule et qui m'introduisait dans la cuisine.
» En prononçant ces mots , il baissa la chandelle dont il s'était servi pour m'éclairer, et je vis sur les dalles deux masses noires dans lesquelles je me serais jeté sans l'avertissement que je venais de recevoir. C'étaient deux énormes sangliers qui avaient, ce jourla, payé le tribut a la passion toujours jeuue du marquis de Bologne.
» — Ah I te voila, mon ami — me dit-il en me tendant la main — sois le bien-venu ; mais il faut que tu aies le diable au corps pour courir la poste par un temps pareil.
» — 11 paraît — lui répondis-je en l'embrassant — qu'il ne vous a pas empêché d'aller a la chasse.
» — Oh I c'est différent : pour chasser il est magnifique : tu en jugeras toi-même demain. Marcassin, — continua-t-il en se tournant du côté de son piqueur — puisque mon neveu est arrivé, il faudra tâcher de détourner un cerf : ce sera facile, puisque le livre des ânes est ouvert.
«• Le livre des ânes est ouvert, cela voulait dire que, la terre étant couverte de neige, on n'avait pas besoin d'une grande intelligence pour reconnaître le gibier.
» Le lendemain matin, a la pointe du jour, je descendis dans la salle à manger : mon oncle y arrivait en même temps que moi, et mon exactitude parut le charmer.
» — Nous aurons une magnifique journée — me dit-il en s'approchant d'une fenêtre — tu verras comme mes petits bassets vont bien.
» J'appuyai mon visage contre une des vitres pour savoir ce que mon oncle appelait une magnifique journée, et si je l'avais moins connu, j'aurais pu facilement
croire qu'il se moquait de moi. Le ciel était couleur de plomb, et parnissoit si bas qu'on aurait cru pouvoir le toucher avec la main. La vue, bornée par les montagnes boisées qui entouraient le château, ne rencontrait que des sentiers transformés en torrents a moitié glacés, des arbres qui pliaient sous la neige dont leurs rameaux étaient chargés, et des taillis qui semblaient sortir du sol fangeux d'un marais. Une pluie fine, mais serrée, tombait avec un aplomb qui promettait de la durée, et qui faisait naître la réflexion qu'en s'y exposant seulement pendant une heure, on serait mouillé comme si on était tombé dans la rivière.
» — Il y a un peu de brouillard — me dit mon oncle qui devina sans doute ma pensée — mais j'en suis enchanté, parce que cela me donne la certitude qu'il n'y aura pas de vent.
> Comme on ne pouvait rien opposer a cette manière énergique d'envisager les choses, et qu'il eût d'ailleurs été honteux a un homme de quarante ans de paraître redouter ce qui n'effrayait pas un vieillard, je pris mon parti de bonne grâce et j'eus l'air d'être de l'avis de mon oncle. Puis nous nous approchâmes d'une table autour de laquelle il n'y avait pas de chaises, et après avoir mangé quelques tranches d'un excellent jambon de Westphalie, que nous arrosâmes avec une bouteille de Sauterne qui devait avoir l'âge du châtelain, nous nous rendîmes dans la cour.
» Nous y trouvâmes le valet de chiens que j'avais vu la veille au soir dans la cuisine. Il contenait a grand*peine une douzaine de bassets hardés ensemble, et tous si pareils que s'ils eussent été immobiles on les eût crus coulés en bronze dans le même moule. Aussitôt qu'ils
aperçurent mon oncle ils vinrent à lui, entraînant îi leur suite le valet de chiens, qui ne cherchait plus à s'opposer a leurs efforts. A quelques pas en arrière se tenaient deux autres personnages dont je ne compris pas immédiatement les fondions. L'un portait une lictte recouverte d'une épaisse serge . verte ; l'autre était placé à la tête d'un mulet, sur le dos duquel je distinguai fessez confusément une espèce d'appareil qui ressemblait à la boutique d'un chaudronnier ambulant.
» — Comment va Ramoneau ce matin ? — demanda mon oncle a l'homme qui portait la hotte.
» — Ses douleurs l'ont fait crier toute la nuit, Monsieur le marquis; mais sur le jour je l'ai frotté d'eaude-vie camphrée, et il a bien mangé sa soupe.
» — Eh bien ! partons — reprit mon oncle — je suis sûr que Marcassin est déjà au rendez-vous.
» Nous voila donc en chemin, et quoiqu'il n'y eût qu'un qart de lieue pour aller k ce rendez-vous, il nous fallut près d'une heure pour le faire Cependant ce n'était pas mon oncle qui nous retardait, car il ne quittait pas la tête de la petite colonne, sans qu'il y eût de la part d'aucun de nous la moindre flatterie. Son pas était celui d'un homme de trente ans vigoureux.
» Tout en cheminant tant bien que mal, glissant sans cesse, trébuchant souvent, tombant quelquefois, mon oncle me faisait des récits de chasse sur lesquels je n'avais pas le moindre doute, tant je savais de quoi le personnage était capable, mais que je n'oserais pas transmettre à ceux qui ne l'ont pas connu. Le total du registre sur lequel il inscrivait ses triomphes suffirait a lui seul pour faire crever d'envie tous vos chasseurs
d'aujourd'hui (je fais observer que c'est toujours mon père qui parle). Le chapitre des sangliers pour l'année 1789 portait au bas de la dernière page le chiffre 144. Le surplus était a l'avenant.
» Le nom du vieux La Jeunesse revenait souvent dans les narrations de mon oncle, et il était toujours accompagné d'un mot d'éloge ou d'une expression de regret, a Quel homme ! me disait-il : il n'y avait pas un chêne dans les trente ou quarante mille arpents de bois qui m'entourent, au pied duquel il n'eût... rendu un petit hommage a sa gourde. Le soir même de sa 'mort il n'était tourmenté que de l'idée que son enterrement empêcherait la chasse du surlendemain ; mais je le rassurai en lui disant que j'avais déjà parlé au curé, et qu'il était convenu que la cérémonie se ferait dès le matin. Cette promesse fut sa dernière joie dans ce monde. »
» Comme nous traversions une petite vallée pressée entre deux hautes montagnes, transformées ce jour-la en blocs de glace, mon oncle s'arrêta (je crois qu'il avait besoin de reprendre haleine) et il me dit :
» — Cet endroit me rappelle une circonstance assez bizarre de ma vie. C'est ici que j'ai commandé à une bande de brigands.
» — Comment cela ? — lui demandai-je.
» — C'était en 1754, pendant un de mes semestres. Je revenais un soir de la chasse avec La Jeunesse, lorsqu'en descendant ce chemin que nous allons monter, nous aperçûmes, à la place même où nous sommes, une troupes de trois a quatre cents hommes, à ligures terribles, armés jusqu'aux dents et vêtus de mille façons toutes plus bizarres les unes que les autres. Ils étaient
rangés en ligne de bataille, et exécutaient avec des fusils de tous les calibres des mouvements d'exercice qui leur étaient ordonnés par un homme a cheval qui paraissait leur chef.
» Nous nous arrêtâmes, La Jeunesse et moi, ce qui du reste nous fit grand plaisir, car nous apportions sur nos épaules, depuis la forêt de Clefmont, un ragot de 190 livres. Un de nos chiens étonné de voir cette foule dans un lieu ordinairement désert, se mit a hurler ; à ce bruit l'individu qui paraissait le chef tourna la tête, mit son cheval au galop et vint droit a nous.
» — Ne seriez-vous pas le marquis de Bologne? — me dit-il d'un ton parfaitement poli , en ôtant son chapeau avec toute la bonne grâce d'un gentilhomme accompli?
» Je répondis affirmativement.
» — Je sais — continuat-il — que vous êtes un des meilleurs officiers des armées du roi, et vous m'obligeriez si vous vouliez bien faire manœuvrer mes gens pendant quelques minutes. J'ai un peu oublié tout cela, et les drôles ne veulent pas m' écouter.
— A qni ai-je l'honneur de parler? — demandai-je au cavalier, qui était un beau garçon, ma foi.
» — Je suis la terreur de la gabelle, l'effroi des douaniers... mon nom est Mandrin.
» — Comment donc, monsieur Mandrin! Mais je suis enchanté de vous voir et je serai trop heureux de vous être agréable : et laissant mon sanglier sous la garde de La Jeunesse, je me présentai hardiment sur le front de cette bande de coquins, et je la fis manœuvrer pendant une bonne demi-heure; puis nous nous séparâmes les meilleurs amis <h\ monde. Le lendemain on trouva sur In table de la cuisine, sans savoir
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qui les avait apportés la, deux paquets, l'un très-gros et très-lourd à mon adresse, l'autre petit et léger a l'adresse de ma pauvre femme. Le premier contenait douze livres d'excellent tabac de contrebande, le second une pièce de magnifique dentelle d'Angleterre : c'étaient deux témoignages de la reconnaissance de Mandrin. Ma foi! — ajouta mon oncle qui n'aimait pas la Révolution — les brigands de ce temps-la valaient mieux que les honnêtes gens d'aujourd'hui.
» Ce dernier récit finissait à peine, que nous arrivions au rendez-vous : Marcassin y était déjà. ' » — Eh bien I — lui dit mon oncle.
» — J'ai rerais un cerf et une biche dans les taillis du Boucard : il faudra placer monsieur le comte à la queue de l'étang de Ragny.
» On se remit en marche. L'homme portant la hotte et l'homme conduisant le mulet suivaient toujours.
» Dans le trajet, je m'étais approché plusieurs fois du premier et j'avais cru entendre des grognements sourds sortir du fond de la hotte. Il m'avait semblé aussi qu'une vapeur appétitive s'échappait de l'appareil mystérieux que portait le mulet.
» Marcassin, qui marchait le premier, s'arrêta : il venait de rencontrer l'endroit où rentraient ses animaux.
» Mon oncle vérifia la brisée ; puis il donna quelques ordres à Marcassin qui devait découpler les bassets, et nous partîmes, lui, l'homme portant la hotte et moi, pour nous porter sur le passage présumé de la chasse. Au bout de vingt minutes, nous entendîmes sonner la quête, ensuite quelques cris de chiens se firent entendre, et bientôt une explosion de voix an-
nonça le lancer. Presque au même nïoment, nous vîmes un cerf et une biche franchir le chemin a quarante pas de nous; mon oncle courut à cet endroit où il arriva avant la meute. Il tira un petit fouet de ses longues guêtres de peau, et quand les douze bassets se présentèrent pour passer, il les arrêta par un seul claquement du petit fouet.
» — Qu'allez-vous faire? — lui demandai-je.
» — Faire goûter la voie à mon vieux Ramoneau : nous pourrons avoir besoin de lui pour relever un défaut ou pour débrouiller un change.
» L'homme a la hotte s'avança, mon oncle leva la couverture de serge verte, et j'aperçus au fond de l'osier une masse noire qu'on aurait crue inerte sans le chatoiement de deux yeux qui brillaient comme des escarboucles.
» Mon oncle saisit la masse noire, la tira de la hotte, et je reconnus le vieux basset que j'avais vu la veille se chauffer dans la cuisine entre les jambes du marquis de Bologne. Citait Ramoneau !
» On le mit a terre, non sans peine, car le pauvre animal, abîmé de rhumatismes, poussait d'affreux gémissements aussitôt qu'on le pressait un peu fort; mais il n'eut pas plutôt touché le sol et senti les émanations du couple qui venait de passer, qu'il se mit à ramper avec une ardeur inouïe sur ses quatre jambes paralysées, en faisant entendre des aboiements qui ressemblaient à la toux d'un asthmatique.
» —En voila assez— dit mon oncle— il ens ait maintenant plus que nous ; et, faisant un geste de la main, les douze bassets, qui attendaient non sans impatience la fin de celte cérémonie, repartirent en criant comme des
démons. Mon oncle, moi et Rarnoneau, réintégré dans sa hotte, nous nous dirigeâmes du côté de la queue de l'étang de Ragny.
» Comme nous en approchions, mon oncle, qui s'était arrêté un instant pour écouter, me dit brusquement :
» — Cours vite droit devant toi pendant quatre cents pas environ, et quand tu verras à ta gauche un gros poirier tout habillé de lierre, tu t'arrêteras. Ton fusil ne tardera pas alors a nous donner de tes nouvelles.
» Je suivis ce conseil, et je n'étais pas depuis cinq minutes blotti derrière mon poirier, que j'entendis venir le cerf et la biche qui ne s'étaient pas séparés encore. Quand ils furent a portée, je tirai sous le couvert, et la biche tomba percée d'une balle dans le flanc.
» — Maladroit ! — me dit mon oncle qui vit bondir le cerf. — Du reste, tant mieux — ajouta-t-il —c'est un bon prétexte pour continuer la chasse.
» Le cerf, débarrassé de sa compagne, fit une pointe de deux lieues, au bout de laquelle il se mêla à une harde de ses semblables. Les bassets, auxquels la terre inondée et gelée ôtait une partie de leurs moyens olfactifs, prirent le change sur une troisième tête. Mon oncle s'en aperçut te premier; il tira une seconde fois le petit instrument de correction de sa guêtre et Rarnoneau de sa hotte, et après une heure de recherche, l'animal de meute fut remis sur le pied. 11 est inutile de dire que ce fut Rarnoneau qui le retrouva.
» Le cerf revint à l'étang de Ragny. Mon oncle qui s'en était douté l'y attendait, et a quatre-vingt-dix pas, il lui logea une balle au-dessus de l'œil gauche.
» 11 pouvait être trois heures de l'api es midi, et il y
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en avait sept que nous marchions sans nous arrêter; de plus, il nous en fallait au moins deux pour revenir au château.
» — Marcassin, fais servir le dîner— dit mon oncle.
» Marcassin sonna deux ou trois appels qui Oient venir le mulet et son conducteur.
» Celui ci découvrit deux grands paniers qui étaient attachés aux flancs de sa bête; puis il en tira successivement une vaisselle d'argent complète, des verres, du pain, des bouteilles de vin et le reste du jambon qu avait seVvi a notre déjeuner. Quand tout cela fut placfc sur une nappe de peau de cerf, il demanda à mon oncle s'il fallait tremper la soupe.
» Mon oncle fit un geste affirmatif; l'homme retourna à son mulet, qu'il acheva de débarrasser en enlevant de dessus son dos un appareil dans lequel cuisait a petits bouillons, depuis le matin, une excellentissime soupe aux choux.
» Nous eûmes un dîner qui me parut le meilleur que j'eusse fait de ma vie : toutefois il n'empêcha pas mon oncle de souper copieusement le soir.
— » G'.la se répétait trois cent soixante-quatre fois par an — ajouta mer père en terminant le récit que je viens de transcrire.
» Quand le samedi saint arrivait, mon oncle ne manquait jamais de dire:
» — Comme Pâques est venu vite cette année. »
Trois ans après cette visite de mon père, mon pauvre grand-oncle, malgré ses quatre-vingts-hivers et sa vie inoffensive, fut arrêté au moment où il partait pour la chasse; on le fit monter en charrette et on le conduisit a Paris. Le Moniteur du temps vous dira le reste.
Cne chasse an cheTrenil — Une retraite anx Oambcan\.
Le château de Sully, qu'habite le marquis de Mac- Malion, n'est séparé de celui que je possédais alors que par une distance de cinq a six lieues, et cependant mes relations de voisinage avec le propriétaire se bornaient à l'échange de quelques phrases de politesse, quand nous nous rencontrions dans le monde a. Paris. Nos pères s'étaient beaucoup connus autrefois; mais l'âge, les circonstances, une disproportion assez notable dans les fortunes les avaient séparés, sans toutefois les rendre étrangers l'un a l'autre, car ils se retrouvaient toujours avec plaisir; il y avait donc pour leurs enfants des causes de rapprochements qui n'attendaient qu'une bonne occasion. Voici comment elle se présenta:
Chaque année, a l'époque de la Saint-Jean, la ville de Châlons-sur-Saône est le théâtre d'une foire célèbre dans le pays, qui attire, soit de la province, soit des
provinces voisines, une prodigieuse affluence de curieux. Les personnes qui ont des chevaux k acheter; celles (et c'est le plus grand nombre) qui espèrent en vendre; les campagnards, fanatiques de spectacles; les oisifs, toujours prêts a saisir une occasion de changer de place, arrivent de tous les côtés, s'entassent comme ils peuvent dans trois ou quatre auberges assez bonnes, et passent un temps qui varie entre un jour et une semaine, à flâner, a maquignonner, a applaudir des danseuses de corde, et a prendre des glaces dont la température moyenne flotte entre cinq et six degrés... au-dessus de zéro. Les gens qui n'ont pas l'occasion de se voir ailleurs se rencontrent là ; ceux qui ne se salueraient nulle part s'y serrent la main; tout le monde y paraît gai, loyal et prévenant; c'est, en un mot, une sorte d'âge d'or, pendant lequel, à cda près qu'on enrosse sans le moindre scrupule son meilleur ami, toutes choses se passent le plus agréablement du monde.
Ces circonstances réunies et invariables avaient un attrait particulier pour moi, et j'aurais regardé comme un malheur tout événement, quelque heureux qu'il fût d'ailleurs, qui m'aurait empêché de me montrer au oyeux rendez-vous. Quand les raisons me manquaient, j'imaginais des prétextes , je renvoyais à un autre moment les affaires pressantes de cette époque; bref, pour être toujours en mesure, chaque année régulièrement, du 1" au 15 juin, je me disais que mes chevaux ne valaient plus rien et qu'il était temps de les changer
Nous avions, le marquis de Mac-Mahon et moi, un ami commun qui allait chez lui, qui venait chez moi, et auquel il n'était pas commode que nous n'allassions pas $tn chez l'autre, Il eut la très-excelleute idée de profi-
teruo îa toire deChâlons pour nous mettre t.i rapports. Il s'y prit bien, nous étions parfaitement disposés, et la chose s'arrangea sans difficulté, comme tout ce qui n'est pas prévu d'avance.
Après quarante-huit heures passées dans la même auberge, j'engageai le marquis et son frère a s'arrêter chez moi en retournant chez eux. Il fallait pour cela qu'ils fissent un détour de quelques lieues; mais que ne fait-on pas pour une nouvelle connaissance? Ils vinrent donc; je leur donnai un médiocre déjeuner, offert de bon cœur, et nous ne nous séparâmes qu'après que le marquis m'eut promis qu'il reviendrait le 20 septembre avec son équipage de chasse, et qu'il me donnerait une semaine.
J'avais entendu faire des récits qui me semblaient alors fabuleux sur la manière de chasser du marquis de Mac-Mahon : ce n'étaient que sangliers forcés en deux heures, chevreuils étouffés en quarante minutes, chiens rapides comme des lévriers et criants comme des bassets a jambes torses; c'était aussi un certain piqueur, nommé Racot, qui surpassait en adresse, en intelligence, en détermination, toutes les célébrités de son espèce. Comme il est dans la nature humaine d'admettre difficilement la supériorité en quelque genre que ce soit, je n'étais qu'à demi convaincu de toutes ces merveilles, et j'attendais avec impatience le moment où je pourrais dire : « Je savais bien qu'il y avait de l'exagération. »
Le 19 septembre de l'an de grâce 1834, sur les cinq heures de l'après-midi et par un temps magnifique, un phaëton attelé de deux chevaux de poste montait rapidement l'avenue de mon château. Il amenait le
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marquis Charles de Mac-Manon, le comte Joseph son frère, et, ce qui était de toute justice, l'ami qui nous avait mis en bons rapports. Derrière le phaëton galopaient deux domestiques conduisant quatre chevaux ; la meute, composée de quarante bâtards anglais, prenait en même temps ses quartiers dans un cabaret du village, sous la garde du grand Racot, dont la renommée m'était presque aussi importune que celle du juste Aristide l'était pour les Athéniens.
J'avais réuni chez moi quelques amis, bons compagnons et chasseurs déterminés : c'était le comte de Baussancourt, le comte de Pracomtal, le baron de Saint - Pierre , Gustave de Larifaudière et quelques autres dont les noms ne me reviennent pas en ce moment. La soirée fut gaie ; on causa de tout excepté de chasse : les vrais chasseurs comme les vrais amoureux ne parlent jamais de l'objet de leur passion; ils se contentent de l'adorer dans le silence de leur cœur.
Le rendez-vous du lendemain était a un endroit nommé le Chêne-Égraffiné, et nous y étions tous réunis à neuf heures du matin. Nous y trouvâmes MM. Charles et Arthur de Vaublanc, voisins de campagne que j'avais fait avertir la veille, et M. Gustave deBeuverand, vieil ami que je chérissais et que je chéris encore comme un frère. Les deux premiers étaient montés sur des carrossiers danois, qui auraient été enchantés que mes doutes sur la vitesse des bâtards anglais devinssent des réalités.
La meute était la, tout a la fois impatiente et docile, et j'avoue que le premier coup-d'œil ne lui fut pas favorable. 11 y avait des chiens gigantesques comme des lévriers de Sibérie, et d'autres trapus comme des
brouels de dévotes ; les uns avaient le nez court et les oreilles pendantes, les autres, le museau pointu et les oreilles écourtées ; ceux-ci étaient blancs et orangés ; ceux-là, blancs et noirs ; deux ou trois tigrés comme des épagneuls vulgaires : tous paraissaient ardents et vigoureux.
Racot, qui avait été faire le bois, revint accompagné de mon fidèle Henri, excellent garde-chasse dont il sera souvent question dans mes mémoires, si jamais je les écris ; ils avaient remis un brocart, et leur brisée .n'était pas à dix minutes de marche de l'endroit où nous nous trouvions : ce fut une bonne nouvelle pour tout le monde, et en particulier pour les danois de MM. de Vaublanc.
Je me fis présenter a Racot, qui m'accueillit avec une sorte de dignité familière dont je fus charmé, et je remarquai tout de suite en lui tous les signes caractéristiques auxquels on reconnaît les génies supérieurs. Je le trouvai calme, réservé, sobre de paroles, attentif à tout sans être absorbé par rien, et surtout prodigieusement clair et positif dans les ordres qu'il donnait à son valet de chiens. Celui-ci, qu'on nommait La Jeunesse, gardait devant son chef l'attitude respectueuse d'un adorateur du grand Lama en présence de son idole. C'était d'ailleurs, envers tout le monde, l'homme le plus poli que j'eusse encore rencontré : a quelque distance et a quelque allure qu'on passât devant lui, il ôtaitson chapeau. Je me souviens de l'avoir vu saluer des veneurs qui franchissaient une route à six cents mètres de sa coiffure. S'il se montrait à Paris avec ces façons-la, on le prendrait certainement pour l'ombre
d'un courtisan du dix-septième siècle déguisé en piqueur du dix-neuvième.
Je reviens a. mon récit. Le temps était admirable pour les amoureux, pour les poètes, pour la promenade, pour la pêche à la ligne, pour tout enfin, excepté pour la chasse à courre. Le ciel était caniculaire ; le sol, brûlé par une sécheresse de quarante jours, pouvait lutter d'aridité avec les rives peu fleuries du Niger ; une brise du sud-ouest, énervante comme le siroco, agitait les branches supérieures des grands arbres et soulevait la poussière des chemins; et, pour dernier inconvénient, des myriades de champignons en putréfaction couvraient la terre, et répandaient une odeur pénétrante et nauséabonde qui devait affecter désagréablement les odorats subtils de la meute qu'on allait découpler.
En dépit de ces difficultés à vaincre , l'attaque fut magnifique. Racot, auquel je m'étais hasardé de demander s'il ne voulait pas faire un relai , m'avait répondu par un de ces sourires qui n'illuminent jamais ]ue les fronts des vainqueurs, de sorte que les quarante chiens furent découplés a la fois. Pendant quelques minutes ils parcoururent le taillis en silence, puis une petite voix, aiguë comme la plus haute note d'un fifre, se fit entendre, quelques sons de trompe l'appuyèrent, d'autres voix lui répondirent, et bientôt la fanfare du chevreuil, qui suivit immédiatement celle du lancer, annonça que l'animal détourné était sur pied.
Je tirai ma montre, elle marquait dix heures cinq minutes ; cela fait, je mis mon cheval au galop pour gagner une large avenue que la chasse devait néces-
sairement traverser. Je vis en effet le chevreuil bondir; la meute était a dix pas derrière lui.
— Ils n'iront pas longtemps comme cela — me dit mon garde Henri, qui se trouva sur mon chemin. — Le soleil est ardent, la terre est mauvaise; avant une demi-heure il y aura un défaut qu'on ne pourra jamais relever.
Je passai , car déjà les voix des chiens moins distinctes, les bien-aller plus faibles m'annonçaient que je ne devais pas perdre un instant si je ne voulais pas ne plus revoir la chasse. Tous mes amis avaient pris des partis différents , suivant leurs inspirations : ma parfaite connaissance du pays me mit à même d'en diriger quelques-uns que je rencontrai courant à, droite et à gauche, et qui n'eurent pas a se repentir d'avoir suivi mes pas et mes conseils.
Le chevreuil fit une pointe d'une lieue avec une rapidité fantastique. Je crus qu'il allait débucher dans les vastes plaines que traverse la Saône; mais, serré de près par la meute, il n'osa pas prendre ce parti qui exigeait une vigueur qu'il ne se sentait plus. Il revint donc sur ses pas plus vite encore qu'il n'était allé, franchit l'enceinte dans laquelle nous l'avions lancé, et traversa a la nage un petit étang qui longeait un des côtés de cette enceinte : les chiens auraient pu le lécher, il eût été facile a Racot de caresser ses chiens, carie drame se jouait dans un espace de quarante pieds carrés.
— C'est singulier— médit Henri— que je trouvai sur la chaussée de l'étang — cet animal se fait battre comme un lièvre.
— Comment ! il se fait battre ! tu ne sais ce que tu dis : nous arrivons du fond des bois de Gergy.
Henri me regarda avec des yeux effarés. 11 m'a avoué le lendemain qu'il s'était imaginé que l'ardeur du soleil m'avait rendu fou.
— Vos chevaux ont bien supporté cette course — dis- :e a MM. de Vaublanc, que je rejoignis en ce moment : — cela leur fait honneur.
— De quelle course parlez-vous — me dirent-ils ! — nous n'avons pas bougé d'ici et nous avons parfaitement vu toute l'attaque. Maintenant nous allons suivre : ces chiens ne vont pas aussi vite qu'on le dit : tenez, les voila déjà en défaut.
Sur ce dernier point ils ne se trompaient pas : a sa sortie de l'eau la meute avait perdu la trace du chevreuil, et il s'agissait de la retrouver; Racot s'en occupait avec un calme que je prenais pour du découragement.
Une courte description des lieux fera mieux comprendre ce qui me reste à dire. Les chiens avaient mis bas uans une jeune taille d'une quarantaine d'arpenls qui aboutissait d'un côté sur l'étang dont j'ai parlé, et de l'autre sur une petite plaine de cinq ou six cents pas de large, au bout de laquelle la forêt recommençait. Évidemment le chevreuil était entré dans cette taille en quittant l'eau, puisque Racot l'avait accompagné jusque sous le couvert; s'y était-il rasé, ou l'avait-il traversée? Telle était la question. Le sol interrogé att#n- 'vement, n'offrait aucune trace du passage de l'animal ; es chiens quêtaient mollement et revenaient a chaque nstant se désaltérer dans l'étang; Racot et La Jeunesse avaient mis pied a terre et fouillaient les buissons; moi