CHA6SEV&S
j'avais la conviction que la chasse était manquée, mais je m'en consolais en songeant que mon incrédulité aurait raison : c'est une si bonne espèce que l'espèce humaine !
— Que fait donc ce chien ? — dis-je a Racot — - il a l'air en arrêt.
Racot regarda dans la cépée que je lui désignais du bout de mon fouet ; puis je le vis jeter sa casquette et sa trompe, se baisser, saisir quelque chose, le tirer à lui, ei j'aperçus alors un superbe brocard, parfaitement vivant et debout sur ses quatre jambes un peu raides.
— La Jeunesse? — cria-t-il — sonne l'hallali sur pied et amène les chiens.
J'étais stupéfait, mais je me gardai bien de le laisser voir : mon étonnement eût trahi l'admiration que je voulais cacher, parce que je trouvais plus poli de faire croire que je m'attendais a ce qui arrivait.
La petite plaine était a vingt-cinq pas : on y conduisit le chevreuil : tous les chasseurs s'y réunirent; la meute rassemblée fut tenue sous le fouet de La Jeunesse; il avait été décidé que la chasse n'était pas finie.
Racot lâcha le chevreuil qui s'élança suivi de tous les chiens. Le pauvre animal courut pendant une centaine de toises, puis il tomba pour ne plus se relever.
Les trompes sonnèrent l'hallali par terre.
Je tirai ma montre, il était onze heures [: en y comprenant le défaut qui avait duré un quart d'heure, cela faisait en tout cinquante-cinq minutes.
— Ce chevreuil était nouvellement marié —grommela mon garde, sans égard pour l'histoire naturelle.
4« LFS GENTILSHOMMES
— Quelle charmante manière de chasser! — dirent MM. de Vaublanc en caressant la puissante encolure de leurs danois, aussi calmes que la monture du bon roi qui décore le Pont-Neuf. — En vérité, c'est une grande duperie qne d'avoir des chevaux de selle.
A mon retour au château je trouvai le comte d'Archiac qui venait m'engager à passer quelques jours chez lui avec toutes les personnes qui étaient chez moi. Il avait a nous offrir, outre l'attrait de son élégante et gracieuse hospitalité, une chasse au sanglier dans la magnifique forêt de Cîteaux, voisine de sa terre. Son invitation fut acceptée avec joie et reconnaissance et il fut décidé que nous arriverions chez lui le lendemain pour dîner.
Il est inutile de dire que nous fûmes exacts comme des chasseurs. A l'heure convenue nous mettions pied a terre dans la cour du château d'Argilly ; le châtelain nous attendait sur le perron.
Sa réception cordiale est un de mes plus doux souvenirs. Politesse exquise et cependant facile; empressement naturel; bonne grâce et bonhomie ; recherche et simplicité, nous trouvâmes tout réuni dans une habitation où le confort de notre époque s'alliait aux habitudes larges de l'hospitalité du bon vieux temps.
Le programme du lendemain avait été réglé par notre hôte, c'est dire qu'il n'y manquait rien. On devait chasser le matin le sanglier promis, et, après la chasse, aller déjeuner vers les deux heures chez ML de Boullogne, propriétaire de la royale habitation de Cîteaux.
Tout cela faisait beaucoup de choses pour un seul jour; mais la chasse miraculeuse de la veille avait
monté toutes les têtes, et nous disions que, quoi qu'il pût arriver, le sanglier serait forcé au plus tard à midi, et qu'alors nous serions rendus k Citeaux a l'heure fixée. Nous tenions d'autant plus a être exacts, que M. de Boullogne avait engagé des femmes a déjeuner avec nous, et tout chasseurs que nous étions, il ne nous semblait pas convenable de les faire attendre.
Le lendemain, a six heures de l'après-midi, au moment où le soleil se couchait, nous arrivions a Cîteaux, après une des plus laborieuses chasses qu'on puisse imaginer. On avait déjeuné depuis longtemps, et il ne fallut rien moins quele récit poétique et animé de toutes nos aventures de la journée, pour nous faire pardonner un retard qui accusait a bon droit notre galanterie. Le maintien de M. de Boullogne était solennel. On voyait qu'il nous en voulait de n'avoir pas partagé avec lui la douce tâche de faire les honneurs de sa maison à cinq ou six femmes charmantes, qui paraissaient cependant s'être fort peu préoccupées de notre absence, indulgence qui n'était peut-être qu'une manière ingénieuse et toute féminine de nous punir de notre manque de courtoisie. Encore si nous avions eu a alléguer l'excuse d'un triomphe ! Mais non! nous étions tombés sur la famille de sangliers la plus unie, la plus patriarcale qu'on eût jamais vue, de mémoire de chasseurs. Quand l'un de ses membres, fatigué, harcelé, était au moment de se rendre, un autre prenait sa place, et les chiens, trompés par l'uniformité des parfums qui s'exhalaient des voies, passaient sans scrupule de l'animal sur ses fins a. celui qui se dévouait pour le sauver. Ce manège, répété une douzaine, de fois, avait mis sur les dents la meute et les chevaux, le tout sans résultat.
48 LES GëKXILSHOMMES
Malgré cet échec, et peut-être à cause de lui, notre bote finit par reprendre toute sa bonne humeur. Le déjeuner, qui n'avait eu affaire qu'a des appétits féminins, était resté presque intact, et nous y fimes honneur avec un empressement qui acheva de nous rendre les bonnes grâces du maître de la maison. Tout ce qui était froid et qui aurait dû être chaud, fut proclamé par nous bouillant; le vin de Champagne, naguère ii la glace, était devenu tiède ; nous déclarâmes qu'on ne le frappait pas aussi bien au café de Paris. Après le déjeuner, nous admirâmes, avec une sincérité de meilleur aloi, les beaux arbres du parc, poétiquement éclairés par les dernières lueurs du crépuscule ; nous visitâmes un théâtre sur lequel mademoiselle Duchesnois avait jadis joué la tragédie et la comédie. Nous eûmes même le bon goût de demander à examiner une fabrique de sucre indigène, et nous fîmes des raisonnements à perte de vue pour prouver la supériorité de la betterave sur la canne a sucre. J'ai souvent regretté depuis que la chambre des députés n'ai pas eu la un de ses sténographes pour recueillir nos lumineuses improvisations.
Enfin, il fallut songer a la retraite, car la nuit était venue depuis longtemps, et pour relourner k Argilly, où nous étions attendus pour dîner, nous avions encore deux grandes lieues à faire, toujours dans les bois, par des chemins affreux et sur des chevaux exténués. Les pauvres bêtes furent amenées à la porte du vestibule ; nous les enfourchâmes avec l'agilité affectée et incertaine de gens qui ont été bien abreuvés, et après avoir salué notre hôte par une triple salve d'acclamations, nous nous plongeâmes résolument dans la plus sombre
des plus longues avenues de la forêt de Cîteaux.
Nous cheminions en silence et lentement, a chaque instant frappés au visage par les branches qui formaient une voûte sur nos fronts, lorsque le cri de : Halte ! retentit à la tête de notre petite colonne. Nous obéîmes machinalement, et quand nous fûmes au repos, le jeune vicomte Olivier d'Archiac nous avoua que, tandis que nous admirions la sucrerie de M. de Boullogne, il avait songé a la sécurité et au pittoresque de notre retour. Accompagné de Rostaing de Pracontal, il avait parcouru les différentes pièces du château , faisant main-basse sur toutes les bougies et sur toutes les chandelles qu'il avait pu trouver. Ses poches, ses bottes en étaient bourrées; sa poitrine en était farcie; enfin, nous pouvions en avoir chacun une, et même la renouveler lorsqu'elle serait finie ; et cependant nous étions douze.
Cette confidence fut reçue avec de grands applaudissements, comme on peut l'imaginer. Aussitôt on battit le briquet, les fumeurs avaient des allumettes chimiques, et en moins de cinq minutes les chênes séculaires de la forêt de Citeaux purent croire a une distraction de l'aurore.
La clarté ramena la joie, et celle-ci chassa la fatigue. Nos chevaux égayés dressèrent les oreilles et marchèrent plus légèrement ; nous, de silencieux que nous étions, nous devînmes bavards; on me demanda une chanson : je la choisis bonne, et tout le monde fit chorus avec moi.
Cette retraite aux flambeaux a travers les bois, avait quelque chose de vraiment féerique. Quand nous marchions a ciel découvert, la lumière, perdue dans un
plus grand espace, devenait faible et tremblotante, et alors nous apercevions les étoiles qui brillaient audessus de nos têtes; quand nous suivions une allée ombreuse, la clarté plus concentrée était plus vive, et le feuillage étincelait comme s'il eût été frappé par les rayons du soleil. Nos cbants eux-mêmes, rendus plus éclatants par le silence de la nuit, avaient quelque chose de grandiose, qui contrastait de la manière la plus originale avec les paroles burlesques qu'ils redisaient. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'aucun des acteurs de cette scène ne pourra jamais l'oublier.
Notre entrée a Argilly fit le plus grand effet. Un excellent souper nous y attendait.
Pendant que nous lui faisions fête, comme si nous n'avions pas déjeuné si tard, M. de Boullogne allait se coucher sans lumière, car Rostaing de Pracontal n'avait pas même respecté l'humble bougeoir du noble châtelain de Cîteaux.
Dents.
En novembre 1770, mon père avait été invité par le digne abbé des Bernardins de La Ferté, a venir faire la Saint-Hubert dans les magnifiques forêts dépendantes de la communauté. Lui, ses gens, ses chevaux et ses chiens devaient être royalement hébergés a l'abbaye pendant quatre ou cinq jours, et il y avait certitude que les chasses seraient belles, car les bois étaient peuplés de cerfs, de chevreuils et de sangliers, et les bons religieux ne donnaient qu'a leurs meilleurs amis le droit de découpler dans les limites de leurs vastes domaines. Je pourrais peut-être intéresser quelques-uns de mes lecteurs en leur décrivant la réception qui fut faite a mon père ; mais il faudrait pour cela parler d'un moine aussi bon cuisinier que feu Carême, de glorieuse mémoire; confier a notre siècle railleur et désenchanté, que les Bernardins de La Ferté avaient des viviers où l'on péchait a volonté des
carpes de trente livres et des brochets de quinze, lesquels étaient rais en matelotte ou au bleu dans du vin de Charabertin presque centenaire; il faudrait enfin avouer que les joies honnêtes de ce monde n'étaient pas inconnues a des hommes qui aspiraient aux béatitudes de l'autre, et l'on m'accuserait peut-être de vouloir jeter du ridicule sur des choses que je regrette trop vivement pour ne pas les respecter beaucoup. Mes lecteurs auront donc la bonté de se contenter de l'assurance que je leur donnerai, que mon père, en revenant de LaFertc, gronda régulièrement deux fois par jour son cuisinier, pendant une semaine, et qu'il chargea son budget de l'année 1771, d'une dépense extraordinaire de cinquante louis au profit de sa cave.
Le premier jour de chasse on attaqua un vieux cerf dix - cors qui fit une magnifique et longue défense. Mon père, qui avait confié l'ardeur de ses dix-huit ans à une jument limousine de première vitesse, ne fut pas peu surpris de voir qu'un jeune gaillard, moins âgé que lui de deux ou trois ans, s'était attaché a ses pas et ne le perdait presque jamais de vue, malgré la rapidité de la course et les difficultés nombreuses du terrain. Le petit drôle avait allégé ses pieds en faisant passer ses sabots dans ses mains ; et, bravant les cailloux des sentiers et les ronces des taillis, il gambadait derrière mon père avec une vigueur et une agilité qui tenaient du prodige. Il y eut plusieurs débuchers qui doublèrent l'allure de la meute ; on eut a franchir, sans ponts, plusieurs cours d'eau assez profonds ; l'intrépide piéton ne recula devant aucun obstacle, et il se trouva présent quand le vieux piqueur La Broussaille sonna l'hallali sur pied : la chasse durait depuis cinq heures.
Le pied droit de l'animal offert a l'abbé qui était là, a trompe sur l'épaule, la curée faite et les chiens couplés pour revenir a La Ferté, on songea alors au vigoureux garçon qui avait pris sa part du plaisir de tous. Mon père l'avisa contre un tronc d'arbre, qui grignottait sans sourciller des pommes sauvagesqu'il allait pêcher au fond d'une espèce de bissac formé par le devant de sa chemise relevée sur la ceinture de son pantalon. Il ne paraissait pas fatigué, et, tout en rongeant ses pommes, il contemplait avec une admiration naïve le spectacle, nouveau pour lui, qu'il avait sous les yeux.
— Qui es-tu, toi qui as de si bonnes jambes? — lui demanda mon père.
— Je me nomme Denis pour vous servir, monsieur le comte; et je suis un enfant de charbonnier.
— Tu aimes donc bien la chasse?
— Je l'aime tant, que je ne voudrais plus faire autre chose que chasser.
— Veux-tu me suivre? je te ferai valet de chiens, et plus tard tu pourras devenir piqueur.
— Je suis tout prêt, monsieur le comte — répondit Tenfant en bondissant de joie.
— Mais que dira ton père?
— Mon père? il croira que les loups m'ont mangé ou que les recruteurs de Beauvoisis qui courent la contrée m'ont emmené avec eux; d'ailleurs, il lui reste encore plus d'enfants qu'il n'en pourra nourrir.
— Eh bien I va faire ton paquet, et demain lu viendras nous joindre a La Ferté.
— Mon paquet?—- dit l'enfant — je n'ai que cette paire de sabots, cette chemise et cette mauvaise culotte de toile.
— Mais nous avons quatre lieues à faire pour retourner a la Ferté — dit le vieux La Broussaille, qui devinait peut-être un successeur dans cet ardent néophyte.
— Quatre lieues — reprit celui-ci en souriant dédaigneusement — si votre cheval les fait, je puis bien les faire aussi.
Jl n'y avait guère moyen de résister à une vocation aussi décidée, et Denis reçut, séance tenante, la permission d'accompagner l'équipage dans sa retraite vers La Ferté, où l'on arriva à la nuit close.
Le lendemain matin, Denis, auquel on laissa son nom, fut installé dans ses nouvelles fonctions, et pour le mettre sur-le-champ à l'épreuve, on lui confia un relais de douze chiens en lui expliquant brièvement ce qu'il avait à faire. Il le comprit si parfaitement, que la prise d'un sanglier fut due à l'k-propos avec lequel il donna son relais, dans une circonstance délicate qui aurait fait hésiter un piqueur. A dater de ce moment, l'étoile de La Broussaille commença a pâlir : quatre ans après elle s'éclipsa tout a fait, et celle de Denis brilla d'un éclat qui devait avoir une longue durée.
Ce nestor des piqueurs de France a vécu jusqu'en 1833, de sorte que, dans notre province de Bourgogne, tous les veneurs qui ont quelque réputation ont fait leurs premières armes sous Denis; moi, je l'ai particulièrement connu, car il est resté jusqu'à sa mort attaché au service de mon père, en qualité de brigadier-garde de ses bois.
C'était un petit homme sec, noir, alerte, parfaitement poli et infatigable causeur. Sa grande renommée comme piqueur l'avait mis autrefois dans des rapports presque
familiers avec les derniers grands seigneurs de France, et il lui était resté de leur fréquentation des souvenirs qui le rendaient fort intéressant a entendre. Il avait chassé dans toute la France et avec les plus hauts personnages. En Lorraine, avec MM. les officiers supérieurs de la gendarmerie de Lunéville, dont il dirigeait, sous les ordres de mon père, l'équipage du vautrait; a Chantilly, avec M. le duc de Bourbon, qui ne dédaignait pas de le consulter dans les cas difficiles; dans le Maine, avec le comte de Menou, l'un des plus intrépides preneurs de cerfs de son temps. Plus tard, lorsque la gendarmerie de Lunéville fut licenciée, en 1784 ou 1785, mon père eut un genre de vie plus calme, et ses déplacements de chasse se bornèrent a. la Champagne, où l'appelait le marquis de Bologne, et h la Bresse, où l'attirait le comte de Montrevel, dont je vous parlerai quelque jour.
Ce fut le beau temps de Denis, et s'il ne dura que cinq années, car l'émigration vint en 1790, du moins il fut bien rempli. Mon père avait une excellente meute, des chevaux parfaits, de vastes forêts giboyeuses comme les Plaisirs du roi ; Denis jouissait de l'estime et de la canfiance de son maître, et pouvait se vanter des plus illustres amitiés. Quand la Révolution arriva, le célèbre piqueur n'en fut pas immédiatement victime, car mon père en quittant la France où il croyait rentrer dans quelques mois, avait laissé a Denis ses chevaux et ses chiens, avec l'ordre ou la permission de les tenir en haleine. Ses recommandations furent si bien suivies, qu'en 1796 il n'y avait plus que deux équipages de chasse dans toute l'étendue de la république: celui de Denis et celui du directeur Barras. Il est iuutile, j'es-
père, d'ajouter que la supériorité du premier sur le second était incontestable : Barras chassait par luxe, Denis chassait par passion.
Au retour de l'ordre, mon père, que la Révolution avait aux trois quarts ruiné, fut obligé d'avouer a Denis que sa fortune ne lui permettait plus d'avoir une meute, ei qu'il chasserait désormais avec quelques bassets, qu'il le pria de lui chercher. Denis se résigna avec la termeté des grands caractères; mais quand les bassets furent achetés et organisés, il fit entendre a mon père qu'un homme qui avait eu quatre-vingt-dix chiens sous son fouet, ne pouvait plus décemment en diriger une demi-douzaine, et qu'il attendrait des temps plus heureux. Toutefois, il ajouta qu'il serait bien reconnaissant si mon père voulait lui permettre d'aller quelquefois entendre crier ses bassets. Mon père y consentit de la meilleure grâce du monde, ses revenus d'alors lui rendant plus facile d'avoir Denis pour compagnon que pour piqueur.
La carrière active de celui-ci pouvait être considérée comme terminée, mais une nouvelle existence et d'autres succès commençaient pour lui. La réputation qu'il s'était faite n'avait pas eu a souffrir du malheur des temps, et lorsque les émigrés commencèrent a reprendre dans leurs manoirs leurs existences d'autrefois, ce fut à qui aurait Denis, celui-ci pour organiser sa meute, celui-là pour lui apprendre à faire le bois, cet autre pôtif ié perfectionner dans la science, un peu perdue ii cette époque, de sonner élégamment de la trompe. Denis se prêtait a tout, était aimé de tous, et menait une vie qu'il aurait pu considérer comme le brillant retlet de son existence passée. 11 n'y avait pas une
chasse a laquelle il ne fût instamment prié d'assister ; si on faisait une battue au loup, c'est lui qui la dirigeait; si quelque contestation s'élevait entre deux veneurs, Denis était pris pour arbitre, et sa décision faisait loi. Personne ne rougissait d'être condamné par lui, car on pouvait être fort habile et ne pas savoir tout ce qu'il savait: il y a des supériorités qui sont si hautes qu'elles échappent à l'envie, vice bas qui n'atteint jamais que ce qui est à sa portée.
On aurait pu faire des mémoires charmants avec la conversation de Denis. Ce qu'il savait d'anecdotes était prodigieux, ce qu'il avait connu de gens était innombrable ; mais, toujours ingénieux, délicat, habile, il ne citait jamais que les morts. • C'est comme défunt M. le duc ou M. le comte un tel , » disait-il avant de commencer un récit. Cette réserve était un hommage rendu k cette maxime des biographes : « On doit des égards aux vivants, on ne doit aux morts que la vérité ; » elle avait aussi l'avantage de ne pas blesser les susceptibilités contemporaines, si l'histoire rappelait une de ces merveilleuses aventures, comme les chasseurs en racontent si souvent et en ont si peu. Denis ne souriait presque jamais, même en faisant ses relations en apparence les moins authentiques, parce qu'il savait, comme Mahomet, Cromwell et Napoléon , que celui qui veut persuader ne doit pas rire. Sur ses vieux jours, il était devenu plus indifférent ou plus sceptique; aussi trouvait-il alors quelques incrédules, et je me souviens d'avoir entendu dire a des gens qui n'avaient pas la réputation d'être malveillants : « Il pourrait bien se faire que ce diable de Denis eût passé sa vie à mentir. »
Denis ne refusait jamais un avis quand il lui était
demandé avec un véritable désir de s'instruire, mais il était sans pitié pour l'ignorance présomptueuse ou pour la fatuité indiscrète. 11 ne tolérait pas surtout qu'on lui fît de ces demandes niaises qui équivalent à : deux et deux font-ils quatre ? A ce propos , je me rappelle qu'un jour à une Saint-Hubert, chez ce pauvre défunt monsieur de Changey (je parle en ce moment comme mon héros), un jeune fat adressa cette question niaise a Denis :
— Père Denis, qu'est-ce qu'un daguet?
— Un daguet? — répondit le vieux piqueur — mais très-certainement un daguet... c'est un daguet.
— Ce pauvre Denis baisse beaucoup — me dit le questionneur en se penchant a mon oreille.
—Vous croyez? — repris-je en réprimant a grand'peine une envie de rire — moi, je ne trouve pas , et la chose en resta là.
Les deux hommes que Denis citait le plus souvent après le marquis de Bologne, dont je vous ai donné la biographie dans une des précédentes nouvelles de ce recueil, étaient le comte deFussey, neveu de mon père, et mort dans l'émigration, et feu M. le curédeChapaize. Le premier a laissé quelques fragments d'un grand ouvrage sur la chasse a courre, qui font regretter que l'ouvrage n'ait pas été terminé ou retrouvé en entier, car il a peut-être été fini. Le second n'a rien écrit à maconnaissance, mais Denis m'a parléde lui sisouvent, que je puis vous promettre pour l'un des chapitres prochains, un article ayant pour titre : Pauvre défaut monsieur le curé de Chapaize. Ce sera un chapitre des mémoires non écrits de Denis ; quant a l'authen-
ticité, je la laisse a la charge de la mémoire du véritable auteur . hélas! c'est aussi un défunt!
Denis est mort en 1833 , chargé d'ans et de gloire; malgré ses 81 ans, chassant toujours sur un petit cheval nommé Bijou, et, dans les grandes occasions, faisant encore le bois, c'est- a-dire ayant l'air de le faire. Peu de jours avant la maladie qui l'a emporté, il a suivi ou pour mieux dire guidé ma femme, pendant une longue et pénible chasse de sanglier , et il a su lui faire voir l'animal une douzaine de fois dans le courant de la journée.
. Parmi les veneurs de notre temps qui ont connu Denis, je citerai le marquis de Mac-Manon, le comte de Vitry, le comte de Wall et M. Marey-Gassendi, l'un des meilleurs chasseurs de lièvre de France. M. le prince de Condé, qui avait oublié en 1814 que M. de Talleyrand n'était plus évêque d'Autun, se souvenait parfaitement du vieux piqueur qu'il avait vu chasser à Chantilly en 1788, et il dit a mon père, la première fois qu'il le revit au palais Bourbon, après la Restauration : « J'espère que Denis se porte bien : Monsieur de Foudras, vous lui direz que je vous ai parlé de lui. »
J'ai dit que les décisions de Denis en matière de chasse, faisaient loi, même pour ceux qu'elles condamnaient, et j'en donnerai pour preuve une anecdote dans laquelle j'ai été appelé a jouer un rôle actif. Cette fois, je ne citerai que des personnages vivants, à l'exception d'un nom que je désignerai par une initiale quelconque. Cette réserve ne cache pas un mensonge : je ne chasse plus.
Mais avant de jeter cette dernière fleur sur la tombe du vieux Denis, je veux apprendre a mes lecteurs que
cet illustre personnage a laissé un fils, restaurateur a Paris, cour des Fontaines. Ce fils s'appelle Coppenet, et il est connu d'un grand nombre de Bourguignons qui vont chez lui pour parler de son père. Voici maintenant mon histoire :
Avant d'éprouver les grandes émotions de la chasse à courre, j'ai connu des plaisirs plus modestes qui avaient bien leur charme, et qui m'ont laissé des regrets aussi vifs, mais moins amers, peut-être. C'étaient de longues et rudes chasses a pied, avec une douzaine d'excellents chiens, peu vites, point brillants, mais sûrs, tenaces, intrépides. Avec cet équipage dont personne ne parlait, qui n'excitait l'envie d'aucun de mes voisins, j'ai causé la mort de bien des animaux, depuis le lièvre jusqu'au loup et au sanglier. Cette dernière espèce surtout avait en moi un ennemi infatigable, et si je donnais le détail de toutes les victoires que j'ai remportées sur elle, on suspecterait ma véracité, ce qui pourrait me faire rayer de la liste des collaborateurs du Journal des Chasseurs, malheur que je veux éviter a tout, prix, car je tiens plus que je ne peux le dire à ce dernier moyen de rester en communication d'idées avec une multitude de personnes dont les circonstances m'ont séparé, mais auxquelles je demeure attaché dans le silence de mon cœur.
L'année 1827 est mise dans mes souvenirs au premier rang de celles qui m'ont donné les plus beaux résultats et les plus vives jouissances. Les sangliers s'étaient tellement multipliés dans mes environs, que j'avais dû renoncer a chasser autre chcse, car dès qu'on découplait, même dans les boqueteaux au bord de la plaine, il y avait dix a parier contre un, que ce serait
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un sanglier qu'on mettrait sur pied et qu'on suspendrait le soir au croc du garde-manger. Pour comble de bonheur, jamais ma petite meute n'avait chassé avec plus d'ensemble, et jamais non plus l'automne n'avait offert une série plus constante de ces jours humides, calmes et doux, qui font naître de pieux épanouissements dans l'âme des vrais chasseurs. Un ancien camarade de régiment était venu passer une partie de son semestre avec moi, et quoiqu'il n'eût presque jamais chassé de sa vie, j'avais trouvé en lui des dispositions telles, qu'après deux ou trois chasses il avait obtenu l'estime du vieux Denis qui ne la prodiguait pas.
Explique qui voudra ce phénomène : ce camarade de régiment, qui n'avait tué jusqu'alors que des cailles sous le nez d'un chien d'arrêt, logeait a quatre-vingts pas une balle dans l'oreille d'un sanglier qui roulait sous une futaie, ou dans l'épaule d'un chevreuil qui franchissait un sentier. Il avait en outre une faculté si extraordinaire pour s'orienter dans les bois qu'il ne connaissait pas, que mes gardes le regardaient comme un être surnaturel. Son ouïe était d'une extrême finesse, et il possédait l'instinct de deviner les bons postes à un degré si supérieur, que c'était toujours lui qui tirait. Du 1" octobre au 5 novembre, il a tiré sept sangliers, et sur les sept, six sont entrés chez moi suspendus au milieu d'une perche.
Un matin, pendant les vendanges, nous étions sortis dans l'espoir que le bruit qu'on faisait dans les vignes inquiéterait les sangliers et les obligerait a gagner le fond de la forêt. .Mes chiens avaient chassé, la veille, un chevreuil pendant six heures, et nos prétentions se bornaient a leur faire lancer quelques lièvres que
nous tuerions au départ ou après une courte randonnée. Dans ce but modeste, j'avais fait découpler dans un buisson de quatre ou cinq arpents, environné de champs et éloigné de la forêt d'une centaine de pas.
Après quelques minutes de quête, mes chiens se mirent à hurler comme s'ils tenaient un animal aux abois. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un chat sauvage qui s'était réfugiésur un chêne, et comme j'allais faire part de cette opinion à mon ami, je l'aperçus qui faisait glisser une balle sur la charge de plomb de son coup gauche. Au même instant mon piqueur Rémondey nous cria : ■ Gardez du côté de la forêt, c'est un sanglier. »
Ces mots étaient à peine prononcés, qu'un sanglier noir, velu et haut comme un ours, se présenta effrontément sur la lisière du buisson, après avoir éventré deux de mes meilleurs chiens. Il hésita un moment sur ce qu'il devait faire, puis il prit son parti et il se dirigea au petit galop vers la forêt : les dix chiens restants lui mordaient les jarrets.
Je n'avais dans mon fusil qu'une charge de lièvre ; Boityére, mon compagnon, n'avait pas eu le temps de retirer la baguette de son coup gauche. 11 fit cette opération lestement, mais sans précipitation, et au moment où le sanglier posait les pieds de devant dans le grand bois, Boityére lui envoya sa balle. L'animal fit un bond énorme et il disparut. Nous reconnûmes bientôt, à, la voix des chiens, qu'il avait pris de l'avance.
— Il faut vérifier votre coup, Monsieur — dit Rémondey qui nous rejoignait.
— Vérifier mon coup— -reprit Boityére — c'est inutile; je viens décompter a quelle distance j'ai tiré, et j'ai trouvé cent treize pas.
— Vos balies vont bien loin et bien droit— répliqua le piqueur — cherchons toujours.
Nous fîmes quelques pas dans le fourré, et nous ne tardâmes pas a reconnaître que le sanglier devait être gravement blessé, car les branches étaient arrosées de sang a une hauteur qui indiquait que la balle avait donné dans le corps. Toutefois l'allure de l'animal était nssurée, et les voix des chiens qui s'éloignaient rapidement nous annonçaient que la chasse allait grand train.
— Maintenant — dit mon piqueur — il faut suivre de près, car si cette diable de bête se retourne, elle mettra notre meute en déroute , et nous serons obligés de faire notre Saint-Hubert en tuant des alouettes au miroir.
Nous rejoignîmes la chasse, mais malheureusement elle avait gagné un canton de bois mal percés, dans lesquels il nous fut impossible de nous poster pour tirer une seconde fois. De plus, le vent s'étant élevé, les cris de la meute devinrent moins distincts, et nous fûmes contraints de suivre un peu au hasard. Boityére s'était séparé de nous comme a son ordinaire, et mon piqueur et moi nous commencions a considérer la chasse comme manquée. Mon valet de chiens était resté auprès de Mirador et de Bruno, grièvement blessés au moment de l'attaque.
Tout a coup le bruit d'une arme à feu résonna dans la profondeur de la forêt, et presque au même instant nous cessâmes tout a fait d'entendre les chiens.
— Son affaire est faite — me dit Rémondey. — Cependant je n'ai pas reconnu le coup de fusil de M. Boityére, ce sera quelque charbonnier peut être. Al-
Ions nous en assurer et voir surtout si nos chiens n'ont pas besoin de nous.
Comme il n'y avait pas de chemin pour arriver dans fendroit où nous supposions que le dénoûment du drame avait eu lieu, nous eûmes assez de peine a nous en approcher. Cependant, après vingt minutes de marche, nous aperçûmes dans le fourré nos chiens d'abord, groupés pittoresquement autour d'une masse noire qui était le sanglier, puis deux ou trois individus appuyés sur leurs fusils ; enfin un homme à cheval, en costume de piqueur, qui soulevait sa trompe pour se disposer a sonner : mon arrivée l'en empêcha.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel j'examinai le sanglier. 11 était couché sur le flanc droit et montrait deux blessures, l'une entre les yeux, au beau milieu du crâne, l'autre au défaut de l'épaule gauche. Cette dernière était entourée d'une auréole de sang coagulé, ce qui annonçait qu'elle était moins récente que celle de la tête.
Tous mes chiens étaient la ; il y en avait en outre parmi eux deux inconnus, marqués de la lettre L.
— A qui dois-je le service qu'on vient de me rendre?— demandai-jeà celui des personnages à pied qui me parut le plus important.
— Je ne sais de quel service vous voulez parler, monsieur — me répondit-il. — Votre chasse a croisé la mienne, vos chiens se sont ralliés aux miens, et j'ai tué le sanglier qui faisait tête aux deux meutes réunies.
— A qui ai-je l'honneur de parler?
— Je suis monsieur A. de L.
— Eh bien ! monsieur A. de L., il ne m'est pas du tout prouvé que ce sanglier soit le vôtre, et tout an-
nonce, au contraire, que c'est le mien. D'à nord tons nies chiens sont présents, et je n'en vois que deux des vôtres ; ensuite, notre animal a été tiré a l'attaque, et celui-ci porte au flanc gauche une blessure plus ancienne que celle que vous venez de lui faire.
— Mais j'avais deux balles dans mon fusil.
— J'en suis d'autant plus convaincu, que je pourrais vous montrer la seconde: la voici dans ce baliveau, ce qui esl beaucoup plus naturel que si l'une avait frappé l'animal en face et l'autre par côté.
M. deL. se pinça les lèvres, mais il tenait a son sanglier.
— Écoutez — me dit-il — nous avons encore un buisson à peu de distance d'ici; foulons-le avec nos équipages réunis ; tuons une seconde bête, et tout le monde sera content.
Cette proposition était conciliante, je l'acceptai. Par malheur, le buisson se trouva vide, et après avoir quêté h la billebaude pendant quelque temps, il fallut songer à la retraite.
— Je réclame mon sanglier— dit mon ami Boityére à M. de L.
— Mon Dieu — • répondit-il avec embarras, — mon piqueur vient de m'apprendre qu'il l'avait fait conduire à la ferme des Gouttières, où nous sommes établis. Il persiste à dire que c'est bien notre animal de meute.
— Je serai plus réservé que lui, monsieur, car je n'affirmerai rien — repris-je a mon tour — mais je ferai examiner l'affaire par un homme compétent, et s'il déclare que ce sanglier est le mien, j'irai le chercher jusque dans les casseroles de votre cuisine, s'il le faut.
Cela dit d'un ton qu'on peut se figurer, nous finies
notre retraite en passant sur tout le terrain que la chasse avait parcouru, et en marquant par des brisées les endroits où le revoir était le plus beau. Chemin faisant, nous rencontrâmes une douzaine de chiens a M. de L.; ils menaient mollement un animal qui paraissait forlongé. Nous reconnûmes au pas que c'était un ragot de 160 à 180 livres. Nos chasses s'étaient bien croisées en effet; mais le vent avait empêché M. de L. de suivre la sienne, et deux de ses chiens s'étaient ralliés aux miens : de la l'erreur.
Rentré chez moi, je fis prier Denis de monter au château, et je lui contai l'affaire.
— Vous avez agi prudemment, monsieur le marquis, —me dit-il d'un air grave— et vous méritez d'avoir raison. Toutefois, je ne me prononcerai que demain matin, après avoir examiné les choses sur les lieux mêmes. Pauvre défunt le comte de Menou a eu une fois une discussion pareille avec feu le marquis de Coislin, son meilleur ami, et peu s'en fallut que les épées ne fussent tirées. Bonsoir, messieurs; vous aurez mon rapport demain à neuf heures précises.
Te ne vous donnerai pas le plaisir de lire ce rapport qui me fut remis a l'heure convenue, et je me bornerai à vous dire qu'il concluait en ma faveur, après des con~ sidérants fort remarquables.
Munis de cette pièce, nous montâmes a cheval, Boi tyére et moi, pour nous rendre à la ferme des Goûttières, où M. de L. avait établi son quartier-général.
Nous le trouvâmes a déjeuner, célébrant le verre à la main son triomphe de la veille, en compagnie d'une quinzaine de chasseurs, presque tous de ma connaissance.
—Monsieur — dis -je a M. de L. — si je n'ai pas insisté hier pour avoir mon sanglier, c'est que je n'étais pas parfaitement sûr qu'il fût à moi. Aujourd'hui jen'ai plus de doute et je viens le réclamer.
Alors j'expliquai ce que j'avais fait, je produisis le rapport de Denis, et j'attendis le résultat de ma déclaration.
M. de L. hésitait, lorsque tous ses convives prirent la parole a la fois pour le condamner. — Denis avait parlé, — Denis était infaillible, — Denis était incapable de mentir a sa conscience, en fait de chasse, — le sanglier devait m'être rendu sur l'heure, ou M. de L. finirait son déplacement sans autre compagnie que celle de son piqueur. Telles furent les diverses acclamations qui retentirent a ses oreilles.
On nous proposa de déjeuner, ce que nous refusâmes par égard pour M. de L. auquel notre présence ne devait pas être fort agréable, et nous revînmes chez moi, escortant notre sanglier couché sur une charrette. Denis avait exprimé une opinion, il n'était venu a l'esprit de personne qn'il ait pu se tromper.
Pauvre défont M» le curé de Chapatze.
Pauvre défunt M. le cdré de Chapaizg î Celte phrase, qui ne ressemble pas trop mal a une épitaphe, était le début obligé des meilleurs récits de chasse de ce vieux Denis, dont je vous ai conté l'histoire dans les pages précédentes de ce recueil.
J'ai trop de respect pour les personnes qui me liront, pour leur répéter ici les anecdotes vraiment fantastiques du nestor des {liqueurs bourguignons : je me bornerai a leu dire qu'elles m'avaient trouvé incrédule, moi qui crois tout comme une vieille femme de la Basse-Bretagne ; mais de même que les annales des nations ont leurs temps fabuleux,ily avait une partie vraie dans l'existence du personnage dont je vous ai promis la vie : c'est de cette partie seulement que je vous entretiendrai, mes beaux seigneurs; et. si vous n'êtes pas touchés de la recherche ingénieuse de ce procédé , vous
me permettrez de vous dire que vous êtes bien difficiles en fait de flatteries délicates : j'entre en matière.
Nous faisions le dernier quart de lieue d'une longue retraite, pendant laquelle Denis cherchait à nous faire oublier les désagréments d'une froide pluie de novembre et les humiliations d'un change survenu après un hallali sur pied sonné prématurément, lorsque le vieux comte de M...., qui était des nôtres, se pencha a mon oreille, et me dit :
— Connaissez-vous, c'est-a-dire, avez-vous connu, car il paraît qu'il est mort, ce curé de Chapaize, dont ce diable de Denis nous raconte des histoires si invraisemblables?
Ma fois non — répondis-je — je ne l'ai pas connu et je ne voudrais pas répondre qu'il ait jamais existé; mais ces contes m'amusent, et, pour m'y intéresser, je veux croire a la réalité du personnage. C'est ma façon de procéder en toutes choses : je déteste le doute, et pour m'en garantir, je ne questionne jamais.
— J'ai un système tout différent, mon cher — me dit le vieux comte — et si vous le trouvez bon, je demanderai ce soir a votre père ce que c'est que ce curé de Chapaize. S'il a réellement existé, votre père doit l'avoir connu.
— C'est probable; faites donc ce que vous voudrez.
En ce moment nous mettions pied a terre dans la cour du château : on nous attendait depuis une demi-heure pour dîner.
Au dessert, les femmes se retirèrent, non qu'elles redoutassent la joyeuseté de nos propos, toujours assez
voilés pour qu'ils tussent a la fois égrillards et acceptables; mais on avait parlé de faire du punch, et l'on sait que les visages féminins préfèrent le galant éclat des bougies a la lueur sinistre de la flamme du rhum. On m'érigea en vestale de ce feu sacré, et tandis que je l'entretenais a l'aide d'une longue cuiller d'argent à manche d'ébène, M*** dit a mon père :
— Avez-vous connu, mon cher comte, feu M. le curé deChapaize?
— Si je l'ai connu! — dit mon père — j'ai passé une partie de ma jeunesse avec lui, chez moi et chez le marquis deMontrevel. Mais pourquoi cette question?
— Parce que Denis nous a débité des contes à dormir debout sur ce personnage, et que cela me fait un peu douter de son existence.
— Denis a tort d'exagérer dans ce cas-ci; la vérité suffit quand elle est intéressante.
— Vous seriez bien aimable de rectifier les faits, — reprit M***.
— Très volontiers— dit mon père. — Ce n'est pas à mon âge qu'on se fait tirer l'oreille pour revenir sur le passé. 11 s'agit d'un radotage, cela me regarde de droit.
Je soufflai sur la flamme du punch, afin de n'être plus distrait par les soins qu'elle réclamait, puis je remplis les verres, et mon père commença en ces termes :
« Dans les derniers jours d'octobre 1779, je me rendais d'ici en Bresse chez le marquis de Montrevel, mon parent, qui réunissait chaque année, dans sa royale habitation de Châles, tous les gentilshommes de la province, a l'occasion de la Saint-Hubert. Je voyageais a cheval, accompagné de mon piqueur Denis, d'un valet de chambre et d'un palefrenier, lorsque je rencontrai
ii peu de distance de la petite ville de Tourmis, où je comptais déjeuner, un voyageur qui suivait la même direction que moi, et qui, comme moi, faisait route a cheval. C'était un homme de quarante-cinq a cinquante ans, grand, see, vigoureux de corps, avec un visage plein, haut en couleur et jovial, qui donnait l'idée d'un bon compagnon. 11 portait un costume de chasse qui me frappa par sa bizarrerie, car il ne ressemblait arien de ce que j'avais vu jusqu'alors. La couleur verte, adoptée à cette époque comme aujourd'hui, en était bannie avec la plus rigoureuse exactitude. Ses bottes k chaudron laissaient apercevoir des bas de filoselle noire; sa culotte courte était en velours gris de fer, et son habit d'une ampleur magistrale était en drap de la même couleur que ses bas, et recouvrait une veste pareille. Du reste, pas un seul bouton brillant ni le moindre bout de galon d'argent ou d'or pour relever la sévérité de cet acoutrement, qui était complété par un chapeau de forme basse et a larges bords. Le voyageur avait la trompe sur l'épaule, le couteau de chasse au côté, et il montait un petit Morvandeau bai -brun aux naseaux marqués de feu, qui avait toute l'apparence de pouvoir tenir tête k mes chevaux anglais.
» Ce fut l'étranger qui me rejoignit, et lorsqu'il passa )rès de moi il m'ôta poliment son chapeau et il ralentit e pas relevé de sa monture.
— Vous avez la un vaillant cheval , monsieur — lui dis-je, pour répondre k sa politesse en engageant la conversation.
— Malheureusement, il y a longtemps qu'il est bon — me répondit-il — et quan'l il sera fini j'aurai delà peine k le remplacer. J'espère cependant qu'il fournira encore
une uonne carrière, et surtout qu'il ne me laissera pas dans l'embarras durant la campagne que nous allons entreprendre.
— Vous rendez- vous bien loin d'ici?
— Je vais jusqu'à Châles, chez M. le marquis de Montrevel, qui m'a fait l'honneur de m'inviter a sa Saint- Hubert.
— Pardieu, j'en suis charmé, car j'y vais aussi. Nous ferons route ensemble, dis-je a mon tour.
— C'est beaucoup d'honneur pour moi, Monsieur le comte; et j'accepte avec reconnaissance, si toutefois votre grande et belle jument veut avoir égard aux jambes courtes de mon pauvre Ragotin.
— D'où diable me connaissez-vous? — demandai-je a l'étranger avec cette familiarité qui est habituelle aux chasseurs, aux buveurs et aux militaires.
— J'ai suivi plusieurs de vos chasses dans les bois des moines de La Ferté; mais je me suis toujours tenu à l'écart, parce que j'étais en brouille avec l'abbé qui m'a soufflé un limier pour lequel j'étais en marché , et qui m'avait précédemment débauché mon marguillier.
— Et qu'en voulait-il faire? je parle du marguillier.
— Ce que j'en faisais moi-même : un piqueur.
— Vous êtes donc?...
— Curé de la paroisse de Chapaize... Quand M. le comte voudra chasser quinze jours de suite sans craindre le buisson creux une seule fois, il n'aura qu'a me faire l'honneur de venir s'établir dans mon presbytes.
— Ce sera a notre retour de Châles, si vous le trou-
vez bon, mou cher monsieur — lui répondis-je — Puisje faire venir mes chiens ?
— Certainement , afin que nous puissions chasser tous les jours. J'en ai aussi une trentaine qui ne sont pas mauvais.
» La connaissance était bien commencée, comme vous voyez; elle s'acheva à l'hôtel du Sauvage à Tournus, où nous déjeunâmes avant de nous remettre en route pour aller coucher a Alàcon.
» Chemin faisant, il ne fut guère question que de chasse, et mon compagnon en parlait avec une science et une passion que je ne me serais jamais attendu à trouver dans un homme de son état. 11 n'y avait pas l'ombre de vantarderie dans son fait (cette expression de mon père ne se trouve pas dans le dictionnaire), et il racontait les prouesses les plus merveilleuses avec une simplicité qui ne permettait pas d'en douter, en même temps qu'il était facile de voir que le narrateur n'était inspiré que par l'amour du plus noble et du plus moral des délassements; c'est ainsi qu'il appelait la chasse : « Je sais, me disait- il, que mes confrères me blâment; que mes voisins me dénoncent a monseigneur l'évêque ; que les dévotes prétendent que mes messes basses sont trop courtes, et que je ne chôme pas tous les saints; mais je les laisse dire, car, après tout, il n'y a pas un seul pauvre dans ma paroisse, et j'ai donné des dots à mes nièces au lieu de leur donner l'hospitalité. Si je ne chassais pas , les cerfs dévoreraient les blés verts, les sangliers laboureraient les maïs et les sarrasins, et les loups lèveraient de fameuses dîmes sur les troupeaux de moutons. Les canons me condamnent, mais l'humanité m'absout; et quand je dis mon bréviaire en allant
à cheval au rendez-vous, j'ai peut-être moins de distractions que lorsque je le dis au coin du feu les jours de pluie. La grande affaire, pour nous autres prêtres, c'est que nous ne soyons jamais dans l'oisiveté : le reste va tout seul. »
» Tout cela me parut fort raisonnable, et je ne fus inquiet que de la manière dont cet homme de mœurs si simples s'arrangerait de la vie qu'on menait a Châles pendant la réunion de la Saint-Hubert. J'avais a cet égard des renseignements et des souvenirs qui m'inquiétaient un peu pour lui, et je crus qu'il était de mon devoir de le pressentir sur l'élégante dissipation dont il serait forcément témoin.
» — Je vais à Châles pourchasser — me répondit-il, —■le reste ne me regarde pas. Vous me dites qu'on dansera, qu'on jouera la comédie, eh bien 1 le soir je me retirerai dans ma chambre, et je préparerai mes sermons de l'A vent et du Carême. A table, si la conversation est un peu plus gaie qu'il ne convient pour un homme de mon caractère, je penserai à mes grands bois si peuplés de Charolais, et je n'entendrai pas un mot de ce qui se dira autour de moi. Et puis, tenez, je suis sûr qu'on respectera le bon curé, quand on saura que son goût pour la chasse ne le détourne pas des devoirs de son état. J'en ai fait souvent l'expérience, et je n'ai pas encore eu l'occasion de m'en repentir. Vous verrez, Monsieur le comte.
» Le lendemain, nous arrivâmes a Châles pour l'heure du dîner. La réunion était brillante et nombreuse. Elle se composait d'abord du noble châtelain et de ses nièces qu'il n'avait pas encore dotées, suivant le principe de l'honnête curé de Chapaize; puis il y avait bon nombre
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de gentilshommes des environs avec leurs femmes, pour la plupart rso.'.arquableœent jolies et passablement coquettes; des chevaliers de Malte qui portaient joyeusement leur vœu de célibat; des chanoinesses du chapitre noble de Neuville-les-Dames qui attachaient leurs croix très-bas, parce que leurs robes ne montaient pas trèshaut; des officiers des garnisons voisines, rieurs, étourdis, prompts de la langue, ardents du regard, véritables héros des romans de Grébillon fils; enfin, pour compléter cette société suffisamment gaie, le marquis de Montrevel avait fait venir de Paris Madame Saint-Huberti, première chanteuse de la Comédie-Italienne, celle-là. même qui fut assassinée a Londres avec le chevalier d'Entraigues pendant l'émigration. Madame Saint-Huberti devait donner plusieurs représentations de ses meilleurs rôles, conjointement avec les hôtes du château.
» J'examinai avec soin la physionomie du bon curé, lorsqu'il fit son entrée dans le salon, au milieu de la belle compagnie dont je vous ai donné le menu, et j'avoue [que j'en fus parfaitement satisfait. D'abord, il avait remplacé son costume de chasse et de voyage par une soutane parfaitement propre, quoiqu'elle ne fût pas neuve. Ses cheveux étaient poudrés avec soin , ce qui donnait a sa figure un peu commune une certaine distinction que je n'avais pas remarquée. Il se présenta sans timidité et sans assurance, et ce fut aussi sans affectation qu'il alla se perdre dans le groupe le plus grave de l'assemblée. Peu de moments après, on annonça que le diner était servi.
» Le marquis de Montrevel, avec sa facile aisance de grand seigneur, indiqua a chacun sa place, en commen-
çant, naturellement, par les personnes les plus qualifiées. Il résulta de cet arrangement que les deux convives qui restèrent pour la fin furent le bon curé de Chapaize et Madame Saint-Huberti, la touchante Nina et la piquante Colombine de la Comédie-Italienne : ils furent donc forcément l'un a côté de l'autre.
» Les chucli#tements de mes voisines m'avertirent de cette circonstance, et grand fut mon étonnement lorsque je vis que le curé, loin d'être embarrassé de son voisinage, paraissait s'en arranger a merveille. Il causait gaîment avec sa voisine, et, tout en causant, il lui rendait avec une aisance parfaite tous ces petits services qu'on rend à table aux gens près desquels on est placé.
» — Connaissez-vous ce curé? — me dit le comte de Clermont-Mont-Saint-Jean, jeune et charmant capitaine de grenadiers dans Vermandois.
» — J'ai fait route hier et ce matin avec lui pourve« nir ici; c'est un chasseur déterminé.
» — Il me paraît qu'il est encore autre chose, si j'en juge par la manière dont il soutient la conversation avec la petite Saint-Huberti — me dit Clermont — elle lui fera voir du pays.
» — On ne fait pas voir du pays aux gens qui ne veulent pas voyager, et le curé qui vous occupe me semble dans ce cas. J'ai beaucoup causé avec lui; il n'a pas d'autre passion que lâchasse.
» — Avec ce regard si vif et ce teint vermeil? cela n'est pas possible. D'ailleurs, voyez comme la conversation est animée. La Saint-Huberti a l'air ému.
» — Nous lui demanderons, après le dîner, ce qui la
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trouble ainsi — dis-je un peu piqué de l'idée que j'avais été dupe de la fausse bonhomie du brave curé.
» Lorsqu'on se leva de table, j'offris mon bras à Madame Saint-Huberti pour retourner dans les salons. Clermont me suivait à peu de distance, et nous profitâmes de ce rapprochement pour demander a la belle et célèbre actrice quel parti elle avait tiré de son voisin?
» — Un excellent. J'ai promis de lui accorder tout ce qu'il m'a demandé.
» — Vous voulez donc que nous le prenions en horreur? — dit Clermont avec un emportement plein de galanterie.
» — Au contraire, vous m'aiderez à combler ses vœux.
» — Ceci devient trop fort — dis-je a mon tour — Charmante Nina, expliquez-vous.
» — Rien ne sera plus facile : M. le curé de... de... ma foi, j'ai oublié le nom du village, m'a demandé de donner une représentation a Mâcon au bénéfice de ses pauvres, avant de retourner à Paris, et j'espère bien que M. le marquis de Montrevel me prêtera la salle qu'il vient de faire construire, et que vous y viendrez tous, Messieurs.
» — Je retiens une place et je la paie deux louis — dis-je aussitôt.
» — Et moi— reprit Clermont— j'en donnerai cinq, quoique je sois obligé probablement de retourner a mon régiment avant le jour de votre représentation. Mais , dites-nous — ajouta-t-il — vous a-t-il parlé un peu de galanterie, pour obtenir si promptement de vous une aussi grande faveur?
» — Il ne m'a parlé que de charité.
» — Le flatteur! — s'écria Clermont— il en sait dix fois plus long que nous.
» Madame Saint-Huberti paya cet aimable propos du plus charmant de ses sourires, puis les choses en restèrent la pour le moment.
» Je cherchai ensuite le curé dans les salons, mais je ne l'y trouvai pas ; et, ayant par hasard regardé par une fenêtre, je l'aperçus qui disait son bréviaire sous une charmille, a quelque distance du château. Le soir, il ne parut pas au souper, de sorte que je fus obligé , pour le voir, d'aller lui faire une visite dans son appartement.
» Je le trouvai occupé a écrire. Quand il me vit, il ramassa tous ses papiers, les serra dans un grand portefeuille noir qui était béant sur sa table, puis nous nous mîmes à causer.
» — Gomment trouvez - vous cette réunion ? — lui dis-je.
» —Fort belle ; toutes ces dames sont très-aimables' a ce qu'il me semble, et, pour ma part, je n'ai pas à me plaindre, car le hasard m'a donné ce matin une charmante voisine a diner.
» — Vous avez bien pris la chose; moi j'en ai été contrarié pour vous.
» — Pourquoi cela? Cette dame est très-gracieuse et très-charitable. Je lui ai démandé de jouer pour mes pauvres, elle y a consenti sans hésiter. J'ai fait une bonne journée.
» — Celle de demain ne sera pas moins bonne — dis-je en indiquant du doigt la direction du chenil, d'où venaient des hurlements d'un bien favorable augure.
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» — Cette musique est effectivement délicieuse — dit le curé avec exaltation. — Si elle devait durer toutela Euit, je ne songerais guère a dormir, et j'espère bien qu'on aura soin de la faire taire demain matin pendant que je dirai la messe. Vous savez que c'est pour sept heures précises? Le rendez-vous est loin d'ici.
» — A demain donc, mon cher curé. Je serai présent à votre premier Kyrie eleison. »
Mon père s'arrêta un moment pour reprendre baleine; puis il me fit signe de remplir les verres une troisième fois ( ils l'avaient été une seconde pendaiît sa narration), et il continua ainsi :
» Je vous intéresserais probablement si je vous racontais en détail la vie que nous menions a Châles; mais il faudrait pour cela sortir de mon sujet, et cette excursion me prendrait un temps que je veux consacrer au curé de Chapaize. Si vous avez pris goût à mes radotages, je pourrai, un de ces jours, vous en faire un second que j'appellerai : Quarante-huit heures chez le marquis de Montrevel. »
Nous primes acte de l'engagement, et mon père poursuivit :
« Le lendemain, à sept heures précises, une cloche au timbre harmonieux et gai comme la voix d'une jeune fille, nous appela a la chapelle du château. A ce signal, les longs corridors de la demeure seigneuriale retentirent du bruit des pas et du murmure des colloques. Les plus diligents allaient éveiller les plus paresseux ; ceux-ci criaient à s'égosiller pour avoir leurs valets de chambres, trop fidèles a l'adage bien connu: tel maître, etc., vous savez le reste. Quelques-uns ne paraissaient pas encore, quoiqu'ils fussent déjà sortis de leur apparte-
ment, mais on savait qu'ils n'attendaient pour se montrer que l'heure où, tout le monde étant à la messe, les corridors deviendraient un peu plus solitaires. Dans cette circonstance, il y avait toujours la un ami intime pour dire : « Je sais où 'il est, mais il ne serait pas délicat d'aller le chercher. »
» En dépit de toutes les lenteurs et de tous les déplacements de domicile, la cloche n'avait pas sonné depuis un quart d'heure, que tout le monde était réuni dans la chapelle. Le curé de Chapaize, YIntroïbo sur les lèvres, attendait, debout au pied du maître- autel, l'arrivée du châtelain, lequel, par courtoisie, n'entrait jamais que le dernier, afin de se charger des torts de tout le monde. Il parut dans sa tribune, accompagné de quelques dames qui devaient suivre la chasse, et la messe commença immédiatement.
» Je tirai ma montre, elle marquait sept heure dixhuit minutes ; elle en marquait quinze de plus lorsque Vite Missa est vint calmer les plus impatientes ardeurs.
» C'était donc un quart-d'heure pour une messe : je conviens que c'est peu; toutefois il y avait tant d'onction dans le débit du digne curé, chaque mot qu'il prononçait arrivait si distinctement à l'oreille, qu'on n'était nullement choqué de sa façon expéditive d'opérer. H était prompt, mais il n'était pas distrait, et quelle que fût sa passion pour la chasse, il n'aurait jamais rien fait de semblable a l'oubli d'un certain abbé B..., que j'ai beaucoup connu, lequel, ayant passé la nuit a jouer au quinze, substitua au premier Dominas vobiscum qu'il devait dire, ce terrible lapsus linguœ: Je fais mon argent. »
» Je vous fais grâce des détails du déjeuner, de la
réunion dans la cour principale du château, du départ au bruit des fanfares, de la marche, animée d'abord par la conversation et toujours plus silencieuse à mesure qu'on approchait du rendez-vous, et j'arrive brusquement au rapport des valets de limier.
» Il était fort satisfaisant, car il annonçait un vieux sanglier solitaire qui avait plus d'une fois aiguisé ses défenses sur les côtes de l'équipage du marquis de Montrevel. Denis, mon piqueur, l'avait remis a peu de distance, et répondait de sa brisée avec la prudente réserve qui était dans ses habitudes. La Broussaille, chef d'équipage du marquis, avait, de son côté, détourné un cerf à sa quatrième tête, qui promettait, par toutes les allées et venues de sa nuit, un animal vigoureux.
« — Eh bien ! Mesdames, que ferons-nous? — dit le. marquis de Montrevel — nous sommes dans l'embarras des richesses.
» — Ne nous consultez pas — reprirent les belles amazones — car si les choses tournaient mal, on dirait que c'est de notre faute.
<> — La chasse du cerf est la plus brillante — dirent les jeunes élégants.
» — Oui, mais celle du sanglier est bien plus dramatique.
» — Le sanglier se fera battre comme un lapin, et il tuera une vingtaine de chiens.
• — Le cerf ira prendre l'eau dans les étangs de Meillonaz, où l'on ne peut entrer sans péril.
» — Nous sommes pour le cerf — disaient les uns.
» — Nous sommes pour le sanglier — reprenaient les autres.
» — 11 faut pourtant faire un choix — ajoutait le marquis de Montrevel d'une voix conciliante
» — Je crois que cela n'est pas nécessaire, monsieur le marquis — interrompit a son tour le curé de Chapaize. — 11 n'est que huit heures et demie, par conséquent nous avons au moins neuf heures de jour. Qui empêcherait dès-lors d'attaquer d'abord le sanglier? 11 est tout près d'ici ; il est probable qu'il se fera battre, comme l'observait fort judicieusement M. le comte de Monspey. Eh bien! on lui tirera une balle dans l'oreille la première fois qu'il fera tête aux chiens, et on ira ensuite frapper aux brisées du cerf: par ce moyen, nous aurons deux plaisirs pour un.
» Cet avis passablement énergique rallia toutes les opinions, et le sanglier fut attaqué. Quatre-vingts chiens et vingt trompes l'obligèrent à quitter sa bauge et k moditier l'impertinente lenteur de son allure habituelle.
» Au moment du lancer, j'observais le curé de Chapaize. Sa figure était rayonnante, et sa main vigoureuse contenait a grand'-peine l'ardeur de Ragotin. Quand l'animal eut bondi, l'intrépide Morvandeau s'élança avec la rapidité de la foudre, et il fut en quelques secondes au beau milieu des chiens qui traversaient un champ de genêts k la poursuite du sanglier.
» Je crus que je ne pouvais rien faire de mieux que de suivre mon ami le curé, de sorte que je lâchai la bride a une excellente jument anglaise que je montais, et qui me transporta bientôt a côté de l'abbé Du verger; c'était le nom de mon nouveau compagnon, que j'ai oublié de vous dire jusqu'à ce moment.
» Si vous n'avez jamais chassé en Bresse, vous ne
pouvez que bien difficilement vous figurer ce que c'est que ce pays; et quand je vous aurai dit qu'il est traversé par des routes fangeuses, que les bois sont de véritables marais, que chaque pré, chaque petit champ est clos par un large fossé bordé de pieux des deux côtés, vous aurez encore une très-imparfaite idée des obstacles qui éprouvent l'intrépidité et l'adresse du chasseur, surtout dans les forêts des environs de Bourg.
» Ce jour-la, grâce à mon guide, je me tirai de toutes les difficultés, et j'eus le bonheur d'arriver un des premiers a l'entrée d'un pont d'une seule arche, sous laquelle le sanglier, fatigué, s'était réfugié. Ce pont n'était pas jelé sur une rivière, mais sur une espèce de cloaque, qui devenait torrent les jours d'orage ou lors de la fonte des neiges. Dans cette position inexpugnable, le sanglier ne pouvait être atteint par une balle, et les chiens, n'ayant, pour se mouvoir, qu'un espace fort resserré, étaient obligés de l'attaquer de front. Les plus braves d'entre eux avaient déjà payé de leur sang l'honneur de se dévouer les premiers, lorsque l'abbé Duverger, qui avait mis pied a terre pour reconnaître les lieux, revint a moi et me dit :
» — Je suis désespéré d'avoir conseillé cette chasse. Toute la meute va y passer.
» Effectivement, une douzaine de chiens revinrent en ce moment dans un état déplorable; d'autres allèrent prendre leur place et ne tardèrent pas a reparaître : ils étaient encore plus maltraités que leurs devanciers.
» — Je n'y tiens plus !— s'écria le curé. — Ces nobles bêtes ne périront pas sans défense, autrement je me le reprocherais toute ma vie.
» Et avant que j'eusse le temps de deviner l'inten-
tion de M. Duverger, il s'engagea résolument dans le cloaque et il disparut sous l'arche du pont : il tenait son couteau de chasse d'une main et sa trompe de l'autre.
» — Il est perdu ! — fut le cri de toutes les personnes qui assistaient a cette action vraiment folle ; mais ce cri fut couvert par les sons d'une éclatante fanfare qui résonnait sous la voûte, que nous regardions comme le tombeau de l'intrépide curé,
» Cette fanfare était un moyen d'attirer l'attention du sanglier, et de l'obliger a ne plus s'occuper de la meute d'une manière aussi déplorablement spéciale. Le calcul, en ce sens, était bon, car à peine l'animal aux abois s'était-il vu ainsi provoqué, qu'il avait fait tête au chasseur, ce qui avait permis aux chiens de l'attaquer par-derrière.
» Il y eut un instant d'incertitude vraiment terrible: le son du cor avait subitement cessé, et l'on n'entendait plus que les cris furieux delà meute et les grognemens sourds du sanglier.
» Tout a coup, le cor retentit de nouveau, et, cette fois, il sonnait la joyeuse fanfare de Yhallali.
» Au même moment, l'abbé Duverger se montra à la sortie de la voûte. Ses bottes a chaudron, son pantalon de velours gris, son habit et sa veste de drap noir, tout cela était, en y comprenant encore son visage et ses mains, du plus beau vert bouteille qui se puisse imaginer: c'était la couleur du ruisseau dans lequel il venait de prendre un bain. Un seul objet avait échappé k la teinte générale, c'était la lame du couteau de chasse : elle était, depuis la pointe jusqu'à la garde, du plus admirable vermillon possible.
» — JN'êtes-vous pas blessé, mon cher abbé? — m'écriai-je en courant à lui.
» —Oh! rien, une égratignure... Je ne sais pas bien où ; nous verrons cela ce soir ou demain.
• — Mais quelle imprudence !
h — Pas le moins du monde.... C'est le cinquième que je prends de cette manière.
» Comprenez-vous ce qu'il avait fallu chasser de sangliers, pour en prendre cinq sous des ponts?
» Quand tout le monde fut réuni, et que les derniers venus eurent entendu le récit de ce qui s'était passé, il n'y eut qu'un cri d'admiration sur la conduite courageuse de l'abbé. Il était devenu le héros de la journée, et malgré son caractère sacré et la couche épaisse de vase dont il était recouvert, plus d'une œillade féminine chercha le côté faible de sa vertu : j'ose affirmer qu'aucune ne le rencontra.
» 11 n'y avait qu'une vingtaine de chiens hors de combat; les soixante qui étaient intacts montraient une vigueur qui détermina le marquis de Montrevel a suivre la seconde partie de l'avis du curé; c'est vous dire qu'on alla attaquer la quatrième tête.
» Avant de partir, nous avions tous changé de chevaux, et le marquis de Montrevel avait dit:
» — Monsieur le curé, j'ai un relais a votre disposition ; vous me ferez plaisir d'en user sans le moindre scrupule.
» M. Duverger avait refusé en disant que cette première chasse ne comptait pas. Effectivement, Ragotin frappait du pied comme s'il fût sorti de l'écurie a l'instant même.
» On eut quelque peine a lancer le cerf, parce que le
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bruit l'avait mis sur pied; mais lorsque la meute l'eut rejoint, la chasse fut vraiment magnifique. L'animal, fier et présomptueux comme la jeunesse, dédaigna la timide ressource des ruses, et après avoir traversé deux immenses cantons de bois, il passa l'Ain a la nage et débucha résolument dans les plaines du pays de Dombes. Ragotin, c'est-à-dire le curé de Chapaize, tenait la tête des veneurs qui volaient sur les traces de la meute.
» — Il a fait un pacte avec le diable — disaient les uns.
» — C'est Lucifer en personne — murmuraient les autres en crevant leurs chevaux, pour voir si Ragotin ne finirait pas par crever lui-même.
» — En supposant qu'il résiste a la journée d'aujourd'hui — reprenaient les hommes sérieux —- il sera sur la litière demain.
» Mais l'infatigable Morvandeau redoublait de vitesse, comme s'il eût entendu tous les propos dont il était le sujet. Les haies les plus hautes et les plus épaisses, les fossés les plus larges, les chemins encaissés les plus boueux, n'avaient pas le pouvoir de l'arrêter ni même de le ralentir. On eût dit qu'il avait des ailes.
» Nous étions quatre en avant du gros des chasseurs, le curé de Chapaize, le piqueur La Broussaille, Denis et moi. Le cerf n'était pas a plus de cinquante pas des chiens que nous serrions de près.
» Cette course, près de laquelle vos chasses au clocher sont bien peu de chose, durait depuis cinq quartd'heure environ, lorsque nous aperçûmes une grande étendue d'eau jaunâtre, vers laquelle le cerf se dirigeait.
» —Voila les étangs de Meillonaz — médit Denis — mauvaise affaire.
» — Pourquoi cela? — lui demandai-je.
» — Parce qu'il y a là trois pieds d'eau partout et dix-huit pieds de boue en certains endroits. Quand on y entre on n'en sort pas toujours.
» Je regardai La Broussaille: je le trouvai toujours résolu, mais il me sembla qu'il était plus pâle qu'il n'aurait dû l'être après une course aussi longue et aussi animée.
» Cinq minutes après cette remarque, le cerf entrait dans les étangs de Meillonaz, et après avoir fait choix ti'un petit îlot couvert de joncs, il se mit a tenir tête aux chiens. Nous l'observions du rivage.
» Les veneurs arrivaient en foule, les trompes sonnaient le bat-1'eau, tout le monde était sous l'influence de cet enivrement qu'on éprouve toujours en pareille circonstance quand on a le feu sacré. La Broussaille, excité par la présence d'un public aussi connaisseur, porta son cheval en avant pour le faire entrer dans l'étang ; la bête résista d'abord avec opiniâtreté, mais enfin elle céda, et le brave piqueur se dirigea vers l'îlot.
» 11 allait l'atteindre, lorsque tout à coup nous les vîmes disparaître, lui et son cheval. Lui parvint a se dégager un moment, mais ce fut pour s'enfoncer une seconde fois. 11 était déjà dans la vase jusqu'aux aisselles, et quoiqu'il eût étendu ses bras en croix, il en trait toujours et il appelait à son aide avec désespoir. ;
» Nous essayâmes tous, les uns après les autres, d'aller à son secours: pas un cheval ne voulut se hasarder dans cet abîme.
» Pendant ces tentatives infructueuses, M. Duverger
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s'était prestement débarrassé de ses bottes a chaudron, de sa trompe, et de son habit, puis il était remonté sur Ragotin, qui s'élança dans l'étang a la première requête de son vaillatit maître.
» Tous deux arrivèrent sans accident jusqu'à une longueur de trait du malheureux La Broussaille, mais là ils commencèrent à enfoncer comme lui. Le vigoureux Morvandeau fit des efforts inouïs, mais l'instinct delà conservation l'emportant, il gagna l'îlot, au grand désespoir du bon curé, qui voulait a tout prix sauver le pauvre piqueur.
y — Il est perdu î il est perdu 1 — criait M. de Montrevel — mon cher curé, je vous en supplie, restez où vous êtes! ce sera déjà trop s'il y a une victime!
» Mais M. Duverger, sans tenir aucun compte de cette prière, abandonna son cheval, cette fois indocile, et il rentra à pied dans l'étang.
» Nous eûmes alors un horrible spectacle. La Broussaille était dans la vase jusqu'au menton, et il faisait de vains efforts pour renverser sa tête en arrière et reculer ainsi l'instant terrible et inévitable qu'il voyait arriver ; l'intrépide curé se rapprochait de lui, mais a chaque pas qu'il faisait, nous nous apercevions qu'il entrait aussi dans ce gouffre implacable, et nous frémissions d'épouvante. Déjà il tendait la main a l'infortuné piqueur, lorsque celui-ci, vaincu par la frayeur et la fatigue, et persuadé peut-être que rien ne pourrait le sauver, s'affaissa sur lui-même et disparut bientôt tout à fait. Au moment où il fermait les yeux' nous vîmes distinctement le curé couvrir de sa bénédiction cette tête que nous ne devions plus revou
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qu'enveloppée des ombres de la mort, car le corps fut retrouvé le lendemain et rapporté au château.
» Ce fut un bien triste retour de chasse que celui-là. Le surlendemain, presque tout le monde quitta Châles, après avoir assisté aux funérailles du malheureux La Broussaille. Madame Saint-Huberti, fidèle a sa promesse, se rendit à Mâcon, où elle donna la représentation promise aux pauvres de M. le curé de Chapaize. Quelques jours après, en me rendant chez l'abbé pour passer une semaine, je fus chargé par la célèbre cantatrice d'une somme de 1,200 fr., qui était le produit de la représentation a laquelle j'avais assisté.
• Maintenant —continua mon père — je vais vous donner une idée de ce qu'était le curé de Chapaize dans son ntérieur. Verse-moi un quatrième verre de punch.
» J'avais annoncé à l'abbé Duverger que j'arriverais chez lui pour l'heure du souper, c'est-a-dire vers le milieu de la soirée; mais le cheval que je montais s'étant déferré, je fus obligé de faire une halte sur laquelle je ne comptais pas, de sorte que je me trouvai à. la nuit close dans des chemins de traverse qui m'étaient inconnus. Si j'avais eu Denis avec moi, son merveilleux instinct nous e^t tirés d'affaire ; malheureusement jel'avais envoyé en avant avec mon équipage, ainsi j'étais livré à mes propres inspirations, ce qui équivalait k zéro en fait de science pour m'orienter . Les paysans que je rencon trais me saluaient poliment lorsque je m'arrêtais pour leur parler, mais quand je leur demandais mon chemin, ils me répondaient invariablement: « Un chasseur qui ne connaît pas la route de Chapaize ! c'est comme si un mendiant ne connaissait pas celle de la cure. Allez, al-
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lez, mon beau monsieur; vous vous gaussez du pauvre monde, cela n'est pas bien. »
» Par bonheur, le temps était magnifique, et sans la crainte de me faire attendre j'aurais été enchanté de parcourir ces belles collines du Charolais, de traverser les villages égayés par les flammes des foyers, et embaumés par l'odeur si provoquante de l'omelette au lard, base solide des festins rustiques. Il y a en effet peu de jouissances plus douces que celle de se sentir balancé par l'allure d'un cheval vigoureux et docile, que d'entendre les aboiements lointainsqui attestent laprésence deshommes, et le tintement des cloches qui donne de la gravité aux pensées. Tout alors fait réfléchir : les vallées enveloppées de brume, la lumière isolée qui scintille dans la nuit, le chant joyeux du voyageur attardé, le roulement des chars dans les chemins caillouteux, le murmure des sources, les plaintes du vent, et parfois les tendres et mystérieux colloques derrière la haie d'églantiers. Mes meilleurs souvenirs sont remplis de ces détails.
» Ne pouvant rien voir d'une manière distincte, je marchais en écoutant, quand tout a coup je crus entendre les sons éloignés d'un cor. J'arrêtai mon cheval pour prêter l'oreille avec une attention plus soutenue, et je ne tardai pas à reconnaître que je ne m'étais pas trompé: il y avait même deux trompes au lieu d'une; je pus aussi distinguer le ton lent de Denis qui appartenait a l'école normande, et la manière alerte de mon excellent ami le curé de Chapaize, zélé partisan du système opposé.
» C'était moi qu'on appelait. Je mis mon cheval au grand trot, après avoir rallié mon domestique que j'a-
vais envoyé à la découverte, et, peu de moments après, j'atteignis le haut d'une colline, au bas de laquelle j'aperçus à la clarté de la lune les toits pressés d'un village et la flèche pointue d'une église. Les sons du cor, plus rapprochés, m'indiquèrent que» j'allais arrivera Chapaize, et me conduisirent jusqu'à la porte du presbytère, grille hospitalière dont les gonds soudés par la rouille n'avaient pas fonctionné depuis le jour où l'abbé Duvcrger, en prenant possession du logis, avait dit: • Ma maison sera ouverte jour et nuit. »
»• Je fus reçu avec une cordialité respectueuse qui tenait à la fois de la bonhomie du chasseur et de la réserve du prêtre. Mes chevaux furent placés dans une excellente écurie, voisine du chenil où étaient déjà mes chiens; le curé me conduisit ensuite dans une petite chambre très-convenablement meublée, et quand je me fus débarrassé de mon couteau de chasse, de ma trompe et de mon surtout, nous passâmes dans la salle a manger où le souper venait d'être servi.
» Je n'ai fait de ma vie un meilleur repas, quoiqu'il n'y eût que trois plats sur la table; mais ces trois plats étaient un gigot de mouton, fondant a force d'être tendre, un chapon de Bresse, rôti à point et mollement couché sur un lit de cresson, et enfin un salmis de bécasse qui bouilîotait coquettement sur un réchaud d'argent. Il n'y avait aussi qu'une espèce de vin, mais c'était du Vougeot de troisième cuvée, envoyé par le père cellerier de Cîteaux, qui avait accompagné son présent de ce billet plus laconique que monastique, que l'abbé Duverger me montra. « Il est vieux, il est franc faites comme moi, c'est-a-dire buvez-en beaucoup. Vale.
» Je pris ma paît du conseil; après le souper, qui
fut égayé par a conversation spirituelle et attachante du curé, nous descendîmes a la cuisine du presbytère, où nous trouvâmes mon valet de chambre Lamalle et mon piqueur Denis, attablés avec le maître Jacques de l'abbé Duverger.
» — Rameau — lui dit celui-ci — demain matiu tu sonneras la messe en même temps que F Angélus, puis tu prendras Roméo et tu iras faire le bois dans le triage de Guengnon. Le rendez-vous sera à neuf heures moins un quart a la feuillée des Ribauds. C'est l'équipage de M. le comte qui chassera.
» — Ces messieurs ont-ils décidé ce qu'ils veulent chasser?
» — Mais ce qu'il y aura — répondis-je.
» — C'est que nous avons toujours le choix ici — repritavec un certain orgueil lemarguiller-piqueur.
» —Eh bien! servez-nous un loup, mon ami; mes chiens le chassent parfaitement.
» — M. le comte en aura un, aussi vrai que je m'appelle Rameau.
i> — Voilà une jolie promesse — s'écria le curé en riant aux éclats. — 11 se nomme Célestin Piolard! Rameau est son nom de chasse.
» — Vous auriez pu en choisir un plus significatif, répliquai-je pendant que nous retournions a la salle à manger.
» — C'est ce que j'avais fait en l'appelant Labranche; mais sur l'observation de mon curé de canton, que ce n'était pas un nom convenable pour un sacristain, je l'ai baptisé Rameau.
» — Voila ce qui s'appelle tourner habilement une difficulté — dis-je en riant à mon tour. — Maintenant,
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mon cher curé , si vous le trouvez bon, j'irai me coucher, car j'ai une grande impatience d'être à demain.
» Le lendemain, avant huit heures, le curé avait dit sa messe, visité trois malades, distribué vingt livres de pain a deux familles indigentes, déjeuné en compagnie de votre serviteur, enfourché Ragotin, et nous trottinions vers le lieu du rendez-vous
» — Eh bien ! Rameau, quelle nouvelle?
» — J'ai remis un grand loup dans le bois brûlé. Le drôle ne doit pas avoir faim, car il a pris une brebis hier soir au père Marnay.
» — Tant mieux — dit le curé — il en aura plus de fond et moins de train. Rameau, tu porteras ce soir deux écus de six livres au père Marnay, et tu lui feras mes amitiés.
» Un quart d'heure après, le loup était sur pied ; mes quarante Ardennais le buvaient, pour me servir de l'expression pittoresque de l'abbé Duverger.
» La chasse dura huit heures sans un seul défaut et avec des incidents variés qui la rendirent vraiment brillante. A quatre heures de l'après-midi, le jour ccmmençait à baisser, et le loup, qui avait eu le temps de digérer la brebis du père Marnay, était plus frais que le matin.
» —Nous avons tout l'airde rentrer bredouille— disje au curé.
» J'avais manqué le loup deux fois.
» — Nous finirons quand vous voudrez.
» - Ce serait pourtant dommage de rompre des chiens qui chassent si bien.
»> — Qui parle de les rompre? 11 ne s'agit pas do cela ; mais de tuer l'animal.
» — Cela est plus facile à dire qu'a faire.
• — C'est ce que nous allons voir: suivez-moi.
Et Ragotin prit le galop.
» Nous courûmes une bonne demi-heure sans échanger une parole. Je croyais que nous avions perdu la chasse, car je n'entendais plus les chiens.
» — Arrêtons nous ici — dit le curé en mettant pied à terre — attachons noschevaux, vérifions nosamorces et attendons.
» Nous étions dans une petite lande de trois cents pas de largeur, entourée de bois de tous les côtés. Le soleil avait déjà disparu derrière les arbres, et le jour baissait rapidement.
» Je voulus parler, le curé fit un signe qui m'indiqua que je devais me taire ; alors je me mis à écouter, et j'entendis bientôt la chasse qui se dirigeait de notre côté. Dix minutes après ce renseignement irréfragable, le loup parut a la lisière du bois; il hésita un moment, puis il prit son parti et il s'embarqua au galop dans la petite lande, en la partageant par le milieu. Comme nous étions postés sur le bord, l'animal était a peu près a quatre-vingts pas de nous.
» Lorsqu'il fut à notre hauteur, je lui envoyai mes deux coups de fusil. Au premier il bondit de côté, au second il se retourna et nous ne vîmes plus que son dos, c' est-a-dire sa queue.
» L'abbé Duverger mit en joue et lâcha son coup.
» Le loup fit la culbute comme un jeune chien qui folâtre, mais il ne se releva pas.
» — Je vous avais bien dit que cela finirait quand vous voudriez, monsieur le comte.
Et le bon curé, dégageant sa trompe, sonna l'hallali.
» Rameau et Denis arrivèrent a la suite des chiens. Ils me trouvèrent examinant le loup dans le... dos duquel je ne trouvai pas une seule blessure.
» — Où diable la balle aura-t-elle passé? demandai-je ?
» — Elle sera sortie parla gueule — me dit Rameau d'un ton goguenard — et a moins qu'elle n'ait cassé une dent, ce ne sera pas facile à savoir.
» — Mais par où est-elle entrée? — continuai-je.
» — 11 faut si peu de place a une balle — répliqua le curé en baissant les veux — Denis, recouplez vos chiens et partons. Nous avons deux bonnes lieues a faire pour regagner la cure.
» Le souper fut , comme la veille, solide et délicat tout a la fois; l'ordre du jour lut aussi le même quant aux heures; seulement on décida qu'on chasserait un cerf. C'était le tour de la meute du curé.
» Le cerf fut pris en quatre heures. L'abbé Duverger montait encore Ragotin. Comme nous revenions au presbytère, il me demanda la permission de me quitter pour aller visiter un malade à cinq quarts de lieues de Chapaize; je lui offris un de mes chevaux de relais dont je n'avais pas fait usage; il me répondit en s'éloignant au petit galop.
» Le soir, au moment où l'abbé me souhaitait une bonne nuit, il me dit :
» — Monsieur le comte, si vous le trouvez bon, nous nous bornerons demain à chasser un lièvre. J'ai un mariage a célébrer et mon catéchisme a faire : tout cela me conduira jusqu'à près de midi.
» J'assistai au mariage et j'en revins édifié : le discours du curé avait été excellent. Dans l'après-midi,
nous primes deux lièvres, et Ragotiïi fut encore de la partie. Les quatre chevaux que j'avais amenés pour Denis et moi étaient sur les dents : cette considération me détermina à demander que le jour suivant fût \n jour de repos.
» — Voulez-vous, — me dit le curé , — que nous fassions une battue à la bécasse? j'ai des enfants de thœur qui rabattent comme des anges. ,
» J'acceptai, comme bien vous pensez, et nous finies vraiment une chasse délicieuse. Le piqueur-sacristain plaçait les enfants de cœur en ligne, puis, lorsque nous étions postés sur l'autre lisière du bois qu'ils devaient fouiller, l'abbé donnait un signal, et les petits' drôles, frappant de la main chaque cépée, et du pied chaque touffe de genêt ou de fougère , faisaient passer des bécasses au-dessus de no& têtes et des lièvres dans nos jambes. Je tirai trente coups de fusil pour tuer onze pièces ; l'abbé Duverger n'en tira que vingt, mais ils firent dix-neuf victimes.
» Ceci se passait le mercredi; le jeudi nous primes un ragot avec nos deux meutes réunies ; le vendredi repos pour les chevaux et les chiens, mais pour nous chasse aux alouettes au miroir. J'en tuai quarante, le curé cent cinquante-six, et cependant c'était lui qui tirait la ficelle.
» Je devais partir le dimanche, par conséquent il ne me restait plus qu'un jour a utiliser, après quoi je pourrais me vanter d'avoir passé une semaine comme peu de chasseurs doivent en avoir de semblables dans leurs souvenirs.
» — Que ferons-nous demain? — dis-je a l'abbé avant de me retirer.
• — On conduira les deux meutes au rendez-vous ; le bon Dieu fera le reste.
» Savez-vous ce que fut ce reste? en neuf heures et demie nous forçâmes une deuxième tête, une laie bréhaigne, haute comme une vache et maigre comme un lévrier, enfin un brocard qui s'amusa entre autres ruses a suivre pendant un quart de lieue le lit d'un ruisseau, après quoi il se mit a battre les chemins, jusqu'à ce qu'il fût pris au-dessus d'une pile de fagots.
» Ce que l'abbé Duverger déploya de ténacité, de patience et d'esprit dans cette dernière journée, et particulièrement dans la chasse qui la termina, ne se peut expliquer, et serait encore moins aisément compris, aujourd'hui que le romantisme a aussi envahi la science du veneur. J'ai connu les plus intrépides et les plus savants chasseurs de France; j'ai suivi leurs meutes vraiment royales; j'ai assisté aux débuchers les plus enivrants, aux hallalis les plus dramatiques; mais je n'ai vu qu'une fois dans ma vie forcer le même jour un cerf, un sanglier, un chevreuil, et c'est chez le curé deChapaize que je l'ai vu. Convenez maintenant, mes chers amis, que Denis peut raconter, imaginer même tout ce qu'il voudra de ce personnage extraordinaire r il peut se faire qu'il ne mente pas autant qu'il le croit. »
Tel fut le récit de mon père. Je l'écrivis le lendemain même du jour où il nous fut fait, en tâchant de conserver à cette petite biographie le caractère de simple causerie qu'elle avait eu pendant la narration; et quand je montrai à mon père le résultat de mon travail qu'il voulut bien approuver, je le priai de me dire s'il savait ce que le bon curé était devenu.
« Certainement, mon ami ; et je vais satisfaire ta cucuriosité à cet égard. D'abord, à dater de l'époque dont je t'ai parlé, nous ne passâmes pas une année, le curé et moi, sans nous réunir, soit dans son presbytère, soit dans mon cliâteau. Cela dura jusqu'aux mauvais jours de la révolution, environ onze ans. Au mois de novembre 1790, j'allai encore faire la Saint-Hubert a Chapaize; mais le temps fat affreux pendant les huit jours que je passai chez l'abbé Duverger, que j'avaisd'ailleurs trouvé profondément et justement attristé par les malheurs du pays. « — C'est la ruine de tout 1 — me disait-il . — Ruine de la religion, ruine du trône, ruine de la noblesse, et ruine aussi de la chasse, car lorsqu'il n'y aura plus de gentilshommes, il n'y aura plus d'équipages. Tout le monde s'en mêlera, on détruira tout le gibier... Malheureuse France ! »
» J'émigrai peu de mois après cette dernière réunion, et avant de partir j'écrivis a l'abbé Duverger pour lui faire mes adieux, et lui annoncer l'arrivée de six de mes meilleurs chiens que je lui envoyais. Je reçus sa réponse a Lausanne. Sa lettre était toute mélancolique, car l'Assemblée nationale venait de rendre son ridicule décret sur la chasse. « Je vous l'avais bien dit ! » — s'écriait le bon curé en terminant son élégie épistolaire.
» Trois ans plus tard, vers 1794, je traversais, par une belle matinée d'automne, un des districts les plus sauvages de la Pologne prussienne, lorsque j'entendis deux chiens courants qui chassaient merveilleusement bien dans une petite vallée au-dessous de moi. Je m'avançai sur le bord d'une roche qui surplombait l'endroit où j'entendais les chiens, et j'npciçus distinctement un homme embusqué sur M lisière d'un bois. Une petite