‹ Les gentilshommes chasseursChapitre 4 sur 5 · AU GRAND MAITRE · texte numérisé non relu

AU GRAND MAITRE

Du sanglier Prodhun, hommage au grand veneur! Lui soûl a bien connu son allure et son cœur ; Une fausse sortie a trompé tout a l'heure : Il n'avait pas quitté pour toujours sa demeure. A la patrie absente il garde son amour ; Il ne la fuit jamais sans espoir de retour; C'est là qu'il veut mourir... le fourré tutélaire, Abri du marcassin, revoit le solitaire.

Plus heureux que Caton, le désir du trépas Sur une terre amie est empreint sous ses pas; Et j'ai lu de mes yeux cette douce pensée, Que sa trace en passant sur la neige a laissée :

0 cara patria, Wibebis ossa mea !

Ce galimatias double, mon cher Mac-Mahon, veut dire en bon français que le sanglier est rentré à Prodhun,

comme vous l'aviez bien pensé ; qu'il est remis ce soir, me nous l'aurons demain, et que vous pouvez venir à coup sûr. Le déjeuner sera servi à dix heures. Rallie- Bourgogne ! A moi, Morvan ! Paix au château ! Gloire à la chaumière !

Tout à vous,

Jli.es PERRET.

Pour peu que l'on ait dans l'imagination une seule étincelle de feu sacré, il est facile de se figurer l'effet magique que produisit ce billet, lorsque le marquis le lut k ses hôtes irrités et consternés. On s'embrassa, on chanta, on pleura (quelle joie est complète sans un peu de larmes), et si quelqu'un eût eu l'idée de mettre Perret en actions, suivant la mode du temps, il aurait fait sa fortune, séance tenante ; mais on se contenta d'oublier tout le mal qu'on avait dit de lui... Oh! les hommes sont bien meilleurs qu'on ne le croit généralement.

A l'heure dite, toute la bande joyeuse, renforcée d'Alexandre de Vitry, mettait pied a terre dans l'humble cour du modeste Prodhun. Un soleil aussi radieux que celui qui éclaira les prodiges d'Ausleiiitz, avait réchauffé l'espérance au fond des cœurs qui doutaient encore, et semblait promettre la victoire aux moins confiants. Perret, debout sur le seuil de son shooiingbox, recevait avec une modestie de bon goût, les félicitations, les bénédictions, les poignées de main de l'illustre assistance. Le sanglier était remis k dix minutes de la maison, que le déjeuner parfumait depuis la cave jusqu'au grenier.

11 me serait fort agréable de vous faire la description de ce déjeuner, mais comment y parvenir, quand on ne

possède ni le génie, si poétique dans son cynisme, de feabelais, ni celui, si piquant dans sa naïveté, du bon du Fouilloux? Comment vous parler deces coqs-d'inde, si tendres peut-être de leur vivant, mais si durs après leur mort, et cependant dévorés de si bon cœur et de si grand appétit? Comment vous dépeindre ces grosses paysannes aux yeux eifarés, aux bras rouges, courant autour de la table, ici versant a boire, là repoussant un geste trop familier, et ne pouvant suffire à tout, comme l'ilustre Bolotte, la servante-omnibus de nos chasses de Fours, que mes vers ont immortalisée?Comment encore et surtout trouver des expressions pour louer ces vins fabuleux, ces chambertins, enfants de la comète de 1811, ces malagas, contemporains de Philippe II, et ces liqueurs de madame Amphoux qui n'en... fait olus.

J'ai beau creuser ma mémoire jusqu'au tuf, tourner et retourner dans tous les sens mes souvenirs, depuis le premier jusqu'au dernier, je ne trouve rien que je puisse comparer a la folle gaîté, à l'aimable entrain de ce repas. Toutes nos espérances, tous nos désirs, comprimés depuis quelques jours, faisaient explosion comme une liqueur généreuse et pétillante que le bouchon a longtemps retenue captive. Les gaillardises, les épigrammes, les toasts se succédaient comme les bouteilles, ou se croisaient comme les verres. On me demanda de chanter, je chantais alors, et je ne me fis pas prier; on déclama des vers qui n'étaient ni de Lamartine ni de Victor Hugo, mais qui n'en parurent pas moins excellents. Parmi les convives, ceux-ci grisaient leurs voisins; ceux-là se grisaient eux-mêmes; d'autres remplissaient ces deux fonctions à la fois, comme ces dé-

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pûtes qui sont en même temps receveurs-généraux ; et au milieu de cet abandon qui ressemblait presque a du désordre, il y eut cependant un Chapitre sur lequel tout le monde fut disent: je me suis imaginé depuis que c'était parce que personne n'avait rien a dire ; nous étions presque tous mariés, et les célibataires étaient si jeunes !

La pièce dans laquelle le déjeuner avait été servi, • était au premier étage ; tout a coup la porte s'ouvre, et une de nos Maritornes nous jette ces paroles qui eussent certainement fait déserter un palais :

— Le feu est a la maison, et il pleut des charbons dans la cuisine.

— Ouvrez vos parapluies— dit Perret — et laisseznous tranquilles.

— Vive Perret l — nous écriâmes-nous sans bouger de place.

— C'est que monsieur Racot — poursuivit la Maritorne — prétend que le feu fera ensauver le sanglier.

— Va-t-en au diable !

— Messieurs — reprit alors le marquis de Mac- Mahon — cet avertissement vaut la peine d'être écouté.

— Eh bien! — répondit Perret — montons a cheval, et que la maison devienne ce qu'elle pourra.

— Mais j'aperçois encore quelques truffes au fond de ce pâté — dit Joseph de Yillers la Faye — en fouillant avec sa fourchette... une carcasse de canard.

— Mais cette bouteille n'est qu'à moitié vide — continua Roslaing de Praeomlal — en pressant sur

son cœur son voisin de gauche, je ne sais plus qui.

— Qu'est-ce que vous dites donc, mon cher, repartit quelqu'un, moi, peut-être — elle est tout a fait vide.

— Bravo ! bravo ! à cheval ! à cheval !

Et nous nous précipitâmes dans l'escalier qui commençait à pétiller comme une côtelette sur le gril.

Arrivés dans la cuisine, nous vîmes — c'est a dire ceux qui pouvaient voir — que la poutre qui nous portait était au trois quarts consumée.

— Père... (j'ai oublié le nom) — dit Perret a son fermier — quand les chiens auront lancé, vous lâcherez d'éteindre le feu; mais jusque-là, pas de bruit, autrement, quand vous renouvellerez votre bail... vous m'entendez.

Le départ fut un peu burlesque, mais néanmoins il se fit assez lestement. La position a cheval de plusieurs d'entre nous n'aurait certainement paseu l'approbation de feu le comte d'Abzac ; cependant, comme les chutes ne furent pas dangereuses, rien ne troubla l'hilarité générale et toujours croissante , et la troupe arriva à la brisée de Racot sans s'être notoirement débandée.

On découpla, et cinq minutes après le sanglier était sur pied. Les chiens le busaient, pour me servir d'une des expressions consacrées en pareil cas.

Le vieux Denis, cet ancien piqueur de mon père, en avait une autre que je n'ai jamais entendue que dans sa bouche. Quand une meute allait bien, il avait l'habitude de dire: «Très-certainement ces chiens chassent a vous rendre mes devoirs.

Voila donc le sanglier lancé, et nous courant a qui mieux mieux sur ses traces. Le temps était toujours magnifique: un beau et doux soleil de novembre, et pas plus de vent que dans la chambre d'un malade ou d'un vieux garçon, ce qui est a peu près la même chose. Chaque ton de trompe, chaque coup de gueule arrivait net à l'oreille et permettait de suivre sans la moindre hésitation. Les veneurs étaient encore quelque peu avinés ; mais les chevaux, qui n'avaient bu que le pur cristal des fontaines, dirigeaient leurs cavaliers dociles avec une merveilleuse sagacité, tantôt a travers les jeunes taillis, tantôt sous les futaies retentissantes, quelquefois aussi dans des passages difficiles où l'on ne les eût peut-être pas conduits si on avait été assez de sang-froid pour choisir son terrain. Le sanglier, fidèle a ses habitudes et aux promesses de son cornac Perret, ne s'éloigna guère des bois de Prodhun; il débucba un instant du côté de la grande route de Paris à Lyon, rentra presque aussitôt dans ses demeures favorites, traversa une première fois le grand étang de Lanoue dont la chaussée sert de limite avec la forêt de Planoize, et fit tête aux chiens dans un fort qui se trouvait de l'autre côté. Les trompes le font repartir; il retourne encore à l'étang, et, cette fois, il tint au ferme tout de bon, tua deux chiens, en blessa quatre autres, et finit par recevoir un coup de carabine mortel, de la main d'Olivier de Larochefoucault, je crois : si je me trompe, je lui en demande bien pardon, et pour le calmer, je lui promets de... recommencer a la première occasion.

Cette sèche analyse ne saurait donner une idée même imparfaite de cette chasse qui fut vraiment admirable,

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et qui nous eût paru telle quand nous ne l'aurions pas si ardemment souhaitée. Entrain des veneurs, ardeur et infaillibilité de la meute, vigueur de l'animal chassé, qui cependant ne prend pas un grand parti, temps a souhait, hallali dramatique, tout se réunit pour faire de cette journée un de ces épisodes de la vie dans lesquels il n'y a pas de place pour un mais. Le retour, chose a remarquer encore, fut aussi joyeux que le départ, et quel est le plaisir dont on puisse en dire autant ? 11 est inutile, je pense, d'ajouter que nous fîmes a Sully une entrée triomphante: ce sont de ces occasions que les chasseurs ne laissent pas échapper.

— Eh bien, Perret — dîmes-nous le soir — et votre maison?

— J'ai oublié d'en demander des nouvelles.

— Voulez-vous que j'envoie demain un homme a cheval à Prodhun ? — demanda le châtelain.

— C'est inutile, je suis assuré. Faisons-nous un whist ?

Le marquis et le comte de Fnssey

Foi de chasseur, c'est un âge merveilleusement commode que celui qui correspond à ce qu'on appelle poliment le milieu de la vie. On n'est plus assez jeune pour n'aimer que le présent, on n'est cependant pas assez vieux pour n'admirer que le passé ; on ne s'enthousiasme plus guère, mais on ne dénigre pas encore; on tient a. ce qui n'est plus par le souvenir, et à ce qui est par l'action ; on ne déraisonne pas plus par étourderie que par radotage, et, soit qu'on hlâme ou qu'on loue ce qui se faisait jadis ou ce qui se fait aujourd'hui, c'est toujours avec équité et désintéressement , parce qu'on appartient tout à la fois au jour et a, la veille.

Je hasarde cette explication pour faire comprendre a mes lecteurs comme quoi je me trouve parfaitement le droit de parler d'une génération a laquelle je n'ai pas eu l'honneur d'appartenir, ce que je regrette pour plus d'une raison. Si je n'ai pas connu personnellement toutes les illustrations que j'ai cherché à tirer de l'oubli, j'ai entendu souvent conter leurs prouesses, et, en les comparant a ce qui se passait sous mes yeux, je me

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suis dit, la main sur la conscience, qu'en chasse comme en amour nous sommes une race quelque peu dégénérée, malgré les meutes rapides et le fusil à. percussion.

Quelques exceptions, brillantes individualités qui appartiennent bien plus au passé qu'elles ne le croient, ne m'ont pas fait varier dans monopinion.Jeles admire, je leur ai même rendu plus d'une fois un sincère hommage dans les pages de ce livre, mais je les ai comptées, et je suis revenu a mes chers veneurs d'autrefois. D'ailleurs si l'on doit des égards aux vivants, il est permis de dire la vérité aux morts, a. moins qu'on ne trouve plus agréable et plus commode de ne la dire à personne, ce qui arrive quelquefois, même a un ex-chasseur devenu homme de lettres.

Augurera-t-on de ce qui précède, que je suisdel'avis de ceux qui disent qu'on ne sait plus chasser de nos jours? Ceserait mal me comprendre, et je veux protester d'avance contre cette accusation. On chasse beaucoup, quelques hommes d'élite chassentmême très-bien, mais ce qui manque a ces veneurs, sans en excepter les plus ardents et les plus habiles, c'est la foi et la passion . Qu'on me cite parmi les disciples de saint Hubert de l'époque, un marquis de Bologne, un curé de Chapaize, et tant d'autres dont les noms formeraient une litanie qu'on aurait de la peine a dire entre deux soleils. Pour ceuxlà, pas d'intérêt autre que la chasse : amour, politique, affaires, tout se résumait pour eux dans la jouissance de tuer ce qui vole ou de forcer ce qui court. Le souverain les disgraciait, ils allaient chasser ; leurs maîtresses les trompaient, ils allaient chasser; leurs fils faisaient des dettes, ils allaient chasser. La chasse toujours, la chasse partout : sans elle pas de plaisirs,

avec elle pas de chagrins. Que vous en semble — Messieurs ? — Ètes-vous de cette force-la.

Mais — medirez-vous — ondevaitseruineràcemétier, car la chasse est une jouissance fort chère. Eh bien ! oui, on se ruinait, ce qui n'empêchait pas de chasser encore. On vendait son château, ses terres, ses prés, et on gardait son chenil et ses bois. Fallait-il se défaire de ces derniers débris de l'opulence passée, on conservait la meute, on enfourchait un roussin dont les juifs n'avaient pas voulu, et on allait chasser dans les bois des amis qui vous accueillaient avec joie et ne vous croyaient pas malheureux, puisque vous pouviez encore vous consoler avec une fanfare, ou perdre le souvenir de vos infortunes financières dans les enivrements d'un hallali. Le monde appartient a celui qui est possédé par une passion violente et profonde, car elle lui suffit. Le veneur ruiné, mais enthousiaste, se disait donc, tout en galopant dans les forêts d'autrui : « Je n'ai pas le droit de couper ces chênes pour aller les jouer au Pharaon, ou pour donner des diamants ou un négrillon a la Duthé ; mais ces cerfs, ces sangliers, ces daims m'appartiennent, puisqu'on m'a permis de les houspiller. Je suis donc riche, heureux... La Branche, prenez garde, Badineau donne mollement, il pourrait y avoir du change : Tayaut I Tayaut ! »

0 nobles et insouciants gentilshommes ! que vous étiez bien les fils de ces vaillants Gaulois que César eut tant de peine a vaincre et qu'il ne put jamais attrister ! Que sont devenues vos mâles et bienveillantes figures, vos joyeux propos, votre générosité noblement imprudente, votre familiarité qui inspirait plus de respect que la morgue gauche des petits grands seigneurs du

jour? Qui nous rendra vos saint Hubert qui duraient des mois, vos débuchers sur le verglas, vos infractions aux ordonnances de Sa Majesté pendant les asdeurs de la canicule ? Pour vous la loi n'était pas plus un obstacle que la pauvreté, car, si vous aviez trop peu de fortune pour doter vos filles, il vous restait toujours assez d'argent pour obliger un garde à vous parler chapeau bas. Qui eût osé alors envoyer un ignoble papier timbré à un gentilhomme pris en flagrant délit de chasse Y Le jour où on l'a fait, la vieille monarchie a tremblé sur ses bases Quelques ignorants s'obstinent encore a croire que c'est la réunion des trois Ordres qui a ébranlé le trône de Louis XVI : erreur grossière I la révolution a commencé par un procès-verbal.

Le marquis et le comte de Fussey étaient le spécimen parfait, le type le plus accompli de ces vaillants hommes de chasse auxquels nous ne craignons pas de donner des regrets. Peut-être n'avaient-ils pas eu l'honneur de se ruiner eux-mêmes, mais tous deux, il y a soixante ans, ne possédaient pas, a beaucoup près,une fortune proportionnée à leur naissance; le cadet, surtout, était presque pauvre. Ces Fussey sont de Bourgogne, où ils ont passé de tout temps pour des gens de très-grande maison. Le vieux baron de Joursanvault, savant généalogiste, assurait qu'ils avaient une origine commune avec les Sombernon, branche cadette de je ne sais quelle famille de rois ou de ducs de Bourgogne. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Fussey ont, par les Lignéville, des aïeux communs avec la maison de Condé, et qu'ils ont fait alliance au siècle dernier, avec lesBauvau, au quinzième avec les Malain, qui étaient de très-illustres personnages a la cour guerrière de

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Clmrles-le-Téméraire : cela nous semble déjà fort joli pour des gentilshommes de province, comme auraient dit les filles de fermiers- généraux, devenues, par la grâce des écus paternels, marquises ou duchesses sous Louis XV, ou pendant le règne du pauvre Louis XVI. Fidèles aux traditions de leurs devanciers, MM. de Fussey, c'est du marquis et du comte que nous parlons maintenant, habitaient la Bourgogne, et c'est danscette noble province qu'ils ont laissé une mémoire vraiment chère aux veneurs croyants. Jamais hommes ne furent plus experts et plus pratiquants dans la seience du naïf et savant du Fouilloux, que ces deux frères dont toute la vie ne fut qu'un long débucher de trois quarts de siècle, émaillé de plus d'hallalis qu'une coquette de trente ans n'a de ruses dans le cerveau et de mensonges dans le cœur : nous hasardons cette petite comparaison dans l'espoir que bien peu de femmes perdront leur temps à lire cet ouvrage. MM. de Fussey, en dépit de la goutte qui, sur la fin de leur carrière, avait cru devoir les visiter, étaient doués d'une organisation merveilleusement appropriée au genre de vie qu'ils avaient adopté. Agilité et vigueur de corps, force morale pour braver les hasards de la fortune, ténacité, patience, esprit d'observation, vue perçante a compter les andouillers d'un cerf h trois quarts de lieue de distance, ouïe fine a entendre l'herbe pousser et les bourgeons se fendre, rien ne leur manquait pour guerroyer avec avantage contre les hôtes des forêts, comme disaient les poètes de l'empire. J'ai encore entendu dans ma jeunesse de vieux chasseurs parler du marquis et du comte, et je me souviens qu'ils étaient aussi respectueux, en évoquant ce sonvcnr,quesiSaint-Hubert en per-

sonne se fût subitement dressé devant eux, la carnassière sur le dos, et le fusil a piston sur l'épaule. L'un avait vu le marquis exécuter au galop un coup double sur des sangliers ; l'autre racontait avec orgueil que le comte lui avait appris a faire le bois; celui-ci avait accompagné les deux frères en Angleterre où ils allaient de temps en temps acheter des chevaux ou des chiens ; celui-là gardait précieusement, comme si c'eût été une relique, une vieille trompe toute bossuée par leur souffle héroïque ; et puis, c'était une longue suite de récits de leurs hauts faits, de leurs découvertes, de leurs recettes merveilleuses, de leurs secrets morts avec eux. Tant qu'ils ont vécu, la rage, ce sphinx de la science, n'a jamais fait de victimes ; la défense d'un sanglier, quelque cruelle qu'elle eût été, n'a jamais causé le trépas d'un chien.

Leur curiosité ne dédaignait rien, leur expérience était rarement en défaut ; ils jugeaient un cheval rien qu'a lui voir manger son foin, un limier à la manière de flairer sa soupe. On leur amenait de trente lieues des lices a marier convenablement, des meutes à incorporer dans la leur pour les dresser, des hydrophobes à guérir, des piqueurs k examiner, des gardeurs de dindons à transformer en valets de chiens; et eux, toujours obligeants et faciles quand on s'adressait à leur unique passion, ils ne refusaient aucun service, et trouvaient toujours moyen d'apprendre quelque chose, soit en obligeant, soit en enseignant. Nous ne voulons humilier personne , mais , franchement , quel est l'homme dont on puisse en dire autant aujourd'hui.

Bien que MM. de Fussey eussent chacun une terre plus ou moins hypothéquée, ceci ne fait rien à l'affaire,

ils chassaient presque constamment ensemble, tantôt a. Esbaugis chez le marquis, tantôt a Berthenay chez le comte, puis ils allaient beaucoup chez leurs amis, car c'était a qui les aurait dans son château. Il n'y avait pas une forêt a vingt lieues à la ronde où ils n'eussent la permission de chasser : s'ils ne l'avaient pas eue, ils l'auraient prise, ce qui, pour eux, revenait au même : nous en donnerons pour preuve l'anecdote qu'on va lire.

La couronne possédait en Bourgogne la châtellenie de Vergy, terre immense, lentement formée par l'adjonction de plusieurs fiefs, successivement achetés a des seigneurs qui se ruinaient depeur depasserpouravares. Parmi ces fiefs, se trouvait un petit village nommé Bouilland, situé au milieu d'une forêt fort giboyeuse. Bouilland était situé près de Berthenay, première tentation : Bouilland avait appartenu aux Fussey dans le treizième siècle, deuxième tentation presque aussi terrible que la première. Cent fois le comte et le marquis avaient rompu leurs chiens par respect pour les plaisirs de Sa Majesté, mais ils ne s'y étaient jamais résignés sans combat et sans regret. «Après tout — disait le marquis— cesboisnous ont appartenu, et il faudrait rechercher l'acte de vente, pour savoir si notre aïeul ne se serait pas réservé le droit de chasse. — Tu as raison, mon frère — reprenait le comte — recherchons cet acte, car c'est fort ennuyeux d'être ainsi arrêtés par un droit qui, peut-être, n'existe pas. »

Vous vous souvenez, mes chers lecteurs, de ce mot profond de Gringalet, le paillasse des saltimbanques. Son chef, l'honnête Bilboquet, lui a ordonné de porter les bagages de la troupe danSla charrette qui lui sert a

alier d'un lieu dans un autre. Gringalet aperçoit une malle dans la salle commune de l'auberge de Lagny. Il la soulève, la trouve bien lourde pour appartenir à de pauvres gueux ; puis il se tient ce. discours : Est-elle à nous? Ah bah! elle est a nous; — et il charge la malle sur son épaule.

Ce fut exactement l'histoire de MM.de Fussey. Us cherchèrent le titre qui devait leur avoir réservé le droit de chasse dans la forêt de Bouilland; ne le trouvant pas, ils dirent : « Le droit, nous l'avons sans doute; » et le lendemain ils allèrent découpler franchement dans un taillis appartenant ii Sa Majesté.

Aux premiers tons de trompe, le garde accourut.

— De quel droit chassez-vous ici, monsieur? — dit-il au premier chasseur qu'il rencontra.

Vol-ce-ïest ! cria le marquis — car c'était lui — et il venait de trouver la trace de l'animal quêté.

Puis il s'éloigna au grand trot, laissant le garde stupéfait.

Un autre cavalier arrivait; le garde alla a sa rencontre et lui répéta sa question :

— De quel droit chassez-vous ici, monsieur?

— Rallie h), haut! hurla le comte — qui entendit un chien donner assez chaudement pour faire supposer un lancer.

Puis il s'éloigna au triple galop

Quelques heures après, un dix-cors de Sa Majesté était forcé et entrait les pieds en l'air dans la cour du manoir de Berthcnay.

Le lendemain, procès-verbal, immédiatement suivi d'un arrêt du juge bailli de Bouilland contre le sieur comte de Fussey et le sieu&marquis, son frère, les con-

damnant à l'amende pour s'être permis de chasser dans les domaines du roi.

Au lieu de payer l'amende, ces messieurs renouvelèrent le délit : ils tenaient à avoir l'air convaincus de leur droit; peut être voulaient-ils tout simplement être sûrs de ne pas faire buisson creux.

Cette récidive fit du bruit :1e juge deBouilland, bravé, porta plainte a l'autorité supérieure. MM. Fussey furent cités à comparoître a la Table de marbre de Dijon.

L'idée de se présenter devant la justice ne leur vint même pas , et, leur fût-elle par hasard venue, au jour dit le temps était si beau, que MM.de Fussey en profitèrent pour aller a la chasse.

La Table de marbre recondamna avec redoublement d'amende : elle fît plus, elle osa interdire a ceux qu'elle appelait des délinquants l'usage du permis de chasse en temps prohibé qu'ils avaient en leur qualité de louvetiers.

Les juges de ce temps-la, comme ceux d'aujourd'hui, n'étaient jamais si heureux que lorsqu'ils pouvait dauber sur des comtes ou sur des marquis. Honnêtes et intègres bourgeois, je plaindrais le peuple si on vous donnait des titres.

Quoi qu'il en soit, la sentence de la Table de marbre faillit mettre la province en feu. La noblesse se crut insultée et s'adressa immédiatement à S. A. S. Mgr le prince de Condé qui se trouvait a Dijon pour la tenue des États.

Les juges portèrent leur plainte au garde-des-sceaux; il y eut des pétitions, des réclamations, des informations, des discussions, des duels même : la Bourgogne n'avait pas été aussi agitée depuis la Ligue.

Seuls, MM. de Fussey étaient calmes: ils chassaient toujours.

On envoya la maréchaussée pour les obliger à coupler leurs chiens. Le jour où elle vint à Berthenay, les deux frères étaient a Esbaugis.

Elle courut à Esbaugis; ils étaient partis depuis la matin pour aller passer une semaine chez le curé de Chapaize.

Au bout d'un mois, la force publique était sur les dents ; la loi vivante n'en pouvait plus.

Alors MM. Fussey firent une chose de très-bon goût : ils envoyèrent une monstrueuse hure de sanglier k M le président de la Table de marbre pour qu'il pût festoyer avec ses juges, et un magnifique bois de cerf au bailli du fief de Bouilland, pour y suspendre ses sacs de procédures.

L'affaire dura deux ans, et comme on ne cessait d'en parler pour l'arranger, elle s'envenimait de plus en plus, ce qui ne manque jamais d'arriver en pareil cas.

Les choses en étaient là, lorsqu'il surgit un événement qui les fit bien changer de face.

L'affaire de MM. de Fussey avait été portée au conseil du roi, et le conseil avait aussi rendu son arrêt, arrêt a jamais mémorable puisque la royauté était venue en aide à la noblesse, et que la justice avait le dessous.

Nous possédons cette pièce, et comme elle est une assez curieuse révélation des mœurs de l'époque, nous ne résistons pas à la tentation de la transcrire ici avec l'orthographe du temps.

• Le Roy étant informé qu'en vertu de deux brevets

de chasse accordés par le grand veneur de France, le sieur comte de Fussey ayant chassé dans la châteltenie de Vergy et forêt de Borne appartenante à Sa Majesté, il avait été rendu 1° une sentence le 9 avril 1778 par le juge de la justice de Boullland, confirmée par un jugement de la Table-de-M arbre de Dijou du 13 juillet même année ; 2° une autre sentence au siège de la maîtrise particulière de la ditte ville le 19 avril 1779, par lesquelles en prononçant contre le sieur comte de Fussey différentes condamnations pour prétendus faits de chasse par luy commis dans la terre de Bouilland, située dans l'étendue de la dite châtellenie de Vergy, il a été fait des défenses au sieur comte de Fussey de récidiver sous plus grande peine; et Sa Majesté ne voulant pas laisser subsister les sentences et jugements par lesquels le juge de la justice de Bouilland, la Table-de-Marbre de Dijon et les officiers de la maîtrise de la ditte ville ont statué sur un objet qui intéresse les droits et les fonctions du grand veneur, dont Sa Majesté s'est réservé de prendre connaissance, par les arrêts rendus en son conseil les 3 février 1768 et 10 janvier 1776, elle a jugé nécessaire de faire connaître ses intentions a ce sujet. Ouï le rapport du sieur Moreau de Beaumont, conseiller d'état ordinaire au conseil royal desFinances, le Roy étant en son conseil, sans s'arrêter aux jugements et sentences cy dessus relatés, qui seront regardés comme nuls et non avenus, ainsy que tout ce qui s'en est ensuivy ou pourrait s'en suivre, a ordonné et ordonne que les brevets de chasse accordés par le grand veneur au comte de Fussey, ainsi que les ar, rests du conseil des 3 février 1768 et 10 janvier 1776seront exécutés selon leur forme et teneur; et s'il sur-

vient quelques difficultés sur l'exécution des permissions de chasse accordées par le grand veneur, Sa Majesté se réserve d'y pourvoir ainsy et de la manière qu'elle le jugera convenable d'après les dispositions des ordonnances et règlements; enjoint Sa Majesté au sieur de Marizy, grand-maître des départements de Bourgogne, comté de Bourgogne et Alsace, de tenir la main à l'exécution du présent arrest, lequel sera, à cet effet, enregistré au greffe de la ditte maîtrise de Dijon. Fait au conseil d'état du roy, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le 8 avril 4780.

» Collationné à l'original par nous écuyer conseiller secrétaire du Roy, maison couronne de France et de ses finances, contrôleur-général de la grande Chancellerie.

» Signé : THURY. »

A la bonne heure 1 voila un roi qui savait ce que l'on se doit entre gens bien élevés. Ce n'est pas tout : en 4786, le comte de Fussey fut présenté à la cour, après avoir fait ses preuves pour monter dans les carrosses du roi.

Louis XVI avait cette prodigieuse mémoire des Bourbons de la branche aînée, Quand on lui nomma le comte, il lui dit avec cette bonhomie un peu brusque dont il n'a jamais pu se défaire qu'en présence de ses bourreaux :

— Monsieur de Fussey, vous êtes un peu braconnier, mais qui ne l'est pas?

— C'est vrai, Sire. Aussi j'ai trouvé des amis dans le conseil de Votre Majesté — répliqua le comte en s'inclinant avec respect.

L'union des deux frères n'avait pas seulement pour

lien une grande passion commune a tous deux, elle reposait aussi sur une parfaite conformité d'idées et de caractères, même en ce qui ne concernait pas la chasse. Il en résultait une continuité de bons rapports que rien ne pouvait altérer et qui donnait quelquefois lieu a des scènes plaisantes. Ce fut ainsi que le marquis vendit un jour au comte un détestable cheval gris blanc, qu'il avait payé fortcher, le croyant excellent. Le comte ne se plaignit pas de cette petite espièglerie fraternelle: il eut même le bon esprit d'en rire avec le coupa' le, auquel il apprit qu'il s'était à son tour défait du cheval en faveur d'un ami. On dit que ces choses-la ne se pratiquent plus aujourd'hui, mais dans ce temps-la on se les

permettait de temps en temps en famille. Quelques

semaines s'écoulèrent. Dans l'intervalle le comte fit un voyage en Angleterre, d'où il avait ramené comme de coutume des chevaux et des chiens. Au nombre des premiers se trouvait une fort belle bête pie qu'un célèbre chasseur de renard du Norfolk avait vendue au poids de l'or au gentilhomme français. La généalogie du noble animal était des plus authentiques, sa réputation des mieux établies dans les Trois-Royaumes. Il n'existait pas dans toute la Grande-Bretagne un seul hippodrome dont il n'eût envoyé la poussière au nez de ses concurrents humiliés; il sautait tout, n'était jamais fatigué ; c'était une merveille.

— Tu devrais me vendre ce cheval — dit le marquis au comte qui venait de lui raconter négligemment toutes les prouesses de Dévorant — c'était le nom de l'animal.

— C'est qu'il me coûte un argent fou.

— Combien veux-tu gagner, outre le remboursement de tes frais de voyage ?

— Je ne voudrais pas le vendre.

— Je te donnerai de retour Mandrin et Bélisantc. Mandrin était un limier comme on n'en avait jamais

vu. Bélisantc une lice comme on n'en verra plus.

— Eli bien ! prends-le — dit le comte — mais il faut bien que ce soit toi.

Dévorant passa donc dans l'écurie du marquis qui crut n'avoir fait de sa vie un meilleur marché.

Le lendemain matin, le palefrenier du marquis entra dans la chambre de son maître encore au lit; il avait l'air consterné.

— Monsieur le marquis — dit-il — Dévorant...

— Est malade? — interrompit vivement le marquis.

— Non, monsieur.

— Eh bien I pourquoi cette figure de l'autre monde I

— Dévorant n'est pas bon teint. Je l'ai mené pie a l'abreuvoir, etil en est revenu tout blanc comme Biquail- Ion que vous avez vendu a M. le comte.

Le marquis jeta ses couvertures, sauta sur ses pantoufles, enfila une robe de chambre et courut à l'é • curie.

. — C'est par Dieu Biquaillon lui-même! — s'écria-t-il après avoir contemplé pendant quelques secondes en silence la merveille du Norfolk. — Bien joué ! ma foi, j'en tiens.

Le comte était dans un coin a l'écart où il s'étouffait de rire. Quand il entendit que son frère prenait aussi bien la chose, il accourut et tous deux s'embrassèrent.

— Je garde toujours Mandrin et Bélisante — dit le comte.

— Ça vaut bien ça — reprit le marquis.

Ajoutons, pour la moralité du fait, que le cheval n'étant pas encore payé de la première fois, il ne le fut pas non plus de la seconde : il revenait tout naturellement à son ancien maître, seulement la li.ce et le limier restaient au comte, pour le récompenser d'avoir joué un excellent tour a son aîné.

Je n'en finirais pas si je voulais vous raconter toutes les bonnes histoires que je sais sur ces deux frères qui ont conservé le feu sacré tant qu'ils ont vécu ; mais dans le nombre, il en est deux que vous subirez, parce qu'elles ont exclusivement trait a la chasse.

Le comte se mariait ; déjà fort lié avec mon père, il allait devenir de la famille, en épousant une de ses nièces, fille unique de cette marquise de Chevigné dont je vous ai parlé, je crois, dans Quarante-huit heures chez le marquis de Montrevel. La noce se faisait a Demigny, chez mon père, et depuis quinze jours le futur était établi au château sous le prétexte fort plausible de faire la cour à sa fiancée qui sortait du couvent et qu'il n'avait jamais vue avant celte première réunion. Mademoiselle Suzanne de Chevigné avait quinze ans, et elle était charmante comme toutes les femmes de ce tempsla. 11 va sans dire que le comte de Fussey en était prodigieusement amoureux tous les jours depuis six

heures de l'après-midi jusqu'à onze heures du soir, qu'il allait se coucher, après avoir fait quelques petites sommes dans son fauteuil. Le reste du temps, le comte le passait a la chasse. Il avait, bien entendu, amené sa meute dont il ne se séparait jamais, puis il avait à sa disposition celle de mon père et Denis — vous savez, Denis?— Un jour on allait prendre un sanglier dans les

bois de Gergy ; le lendemain on forçait nn chevreuil dans la forêt de Chagny, le jour suivant on s'amusait a houspiller les lièvres des boqueteaux de la plaine, ou on tirait des bécassines dans un petit marais des environs. C'était, vous en conviendrez, plus qu'il n'en fallait pour attendre patiemment le grand événement de la bénédiction nuptiale.

Enfin le jour de la cérémonie est arrivé 1 De bonne heure, le comte de Fussey était rasé, poudré, parfumé, et il n'avait plus que son habit brodé a passer, pour être prêt à paraître devant sa belle et tremblante fiancée, lorsqu'un coup discret frappé a la porte de sa chambre, lui annonça une visite.

— Tiens, c'est toi, Bonnard ! Que diable peux«tu avoir a me dire ce matin ? Nous ne chassons pas.

Bonnard, c'était le piqueur du comte : il était a Denis ce que Turenne fut a Condé.

— Monsieur le comte, je voudrais savoir si la messe sera bien longue — dit Bonnard.

— Va le demander a la servante du curé: comment veux-tu que je le sache? mais pourquoi cette question?

— C'est que j'ai remis un sanglier dans le fort Marri nay — répondit le piquour.

— Eh bien I tu as fait une sottise ! puisque tu savais que nous ne pouvions pas chasser aujourd'hui, il ne fallait pas commettre l'imprudence d'aller te promener dans la forêt. Qu'est-ce que c'est que cet animal que lu as remis?

— 11 est grand sanglier, et je le juge h son tiers-an.

— Nous le chasserons demain.

— Demain ce sera trop tard : c'est un voyageur; car Denis, qui connaît tous les animaux de la forêt, dit

qu'il n'y a pas de ingactie en ce moment, et celui-là est pigaclie.

— Ah ! — fit le comte, d'un ton qui annonçait une vive attention.

— Si monsieur le comte le permet, Denis et moi nous chasserons ce vagabond ?

— Gardez-vous-en bien I je n'entends pas que mes gens aillent courir les bois le jour où je me marie.

— Mais nous partirons après la messe : c'est pour cela que j'ai demandé a monsieur le comte s'il croyait qu'elle serait longue.

— Denis est donc bien sûr que ce sanglier ne restera pas dans les environs.

— 11 le prétend.

— Et toi tu l'as bien remis ?

— Dans quarante arpens au plus.

— On pourrait peut-être le tuer a sa sortie de l'enceinte?

— Facilement : il n'y a que deux passages a garder. En ce moment on vint dire au comte que le curé

était arrivé, qu'on allumait les cierges de la chapelle, et que la famille et les amis se réunissaient au salon.

— Ne t'éloigne pas après la messe — dit-il a Bonnard en le congédiant par un geste. — Ce serait fort inconvenant si ma meute chassait aujourd'hui.

Bonnard se retira fort mécontent, et son maître se rendit au salon où sa fiancée était déjà.

Jamais Mademoiselle de Ghevigné n'avait été aussi jolie. L'éclat de sa jeunesse, tempéré par l'émotion de l'événement qui réglait sa destinée, avait un charme tout nouveau qui attirait les regards et remuait doucement les cœurs.

— Ma foi — dit à voix basse le marquis a son frère — tu ps un heureux coquin. Ta fiancée est plus ravissante que jamais!

— Bonnard a remis un sanglier — réponditle comte.

— Quel joli pied ! — continua le marquis.

— 11 est pigache — reprit le comte.

— Dans quelques heures tout le monde enviera ton bonheur.

— Il est a dix minutes d'ici, au forfMornay, tu sais bien ? et nous pourrions après la messe nous échapper un moment pour....

— Comment, tu voudrais....

— On ne saurait avoir trop de joies en un jour, et puisque je suis déjà si heureux.. ..

Mademoiselle de Chevigné baissa les yeux après avoir jeté un tendre et furtif regard sur son fiancé ; elle n'avait entendu que la dernière partie de sa phrase.

Pendant la messe qui fut longue, et surtout pendant le discours qui ne fut pas bref, le comte de Fussey eut toutes les peines du monde a dissimuler son impatience ; et quand le curé Guyotat lui demanda s'il voulait prendre en mariage Mademoiselle Suzanne de Chevigné, il fut au moment de lui répondre : — Tayaut 1 Tayaut I

La cérémonie terminée, on retourna au salon, d'où les deux frères ne tardèrent pas a s'éclipser.

Un quart d'heure après ils se dirigeaient vers le fort Mornay: Bonnard et Denis conduisaient furtivement la meute de mon père, pour qu'il ne fût pas dit que celle du comte avait chassé le jour même de son mariage.

MM. de Fussey visitèrent la brisée qu'ils jugèrent bonne ; puis, comme il était toujours convenu qu'on lâcherait de tuer ranimai au départ, on se plaça pour

tirer, et le comte réclama le meilleur poste : il ne se souciait pas — disait-il — que le sanglier fût manqué, car il voulait être de retour pour le dîner qui devait avoir lieu a deux heures.

Le hasard le servit merveilleusement : moins de deux minutes après le lancer, le pigache vint droit au jeune marié.

Celui-ci le coucha en joue ; il hésita quelques moments entre le derrière de l'oreille et le défaut de l'épaule ; puis, au lieu de tirer, il sonna la fanfare du sanglier après avoir sonné la vue.

— Il a donc passé trop loin ? — dit le marquis qui arriva immédiatement.

— A dix pas! mais si j'avais tiré, la chasse aurait été finie, et vraiment ce serait grand dommage : le temps est si beau. — A cheval ! achevai ! nous pouvons le forcer en deux heures.

— Tu as pardieu bien fait ! — riposta le marquis — il n'est pas encore midi.

Le sanglier était un fin et vigoureux compère, qui ne s'amusa pas à user ses forces en tours et retours inutiles; il perça droit devant lui, passa la Saône a la nage, entra dans les bois de la Marche, et retourna en Bresse, d'où il était venu, peut-être aussi pour se marier.

MM. de Fussey ne lâchèrent pas prise, de sorte qu'a la nuit fermée, ils étaient à sept mortelles lieues du château de Demigny.

— Quel dommage que nous soyons si loin 1 — dit le comte avec un soupir.

• C'est vrai — répondit le marquis — ta femme...

— Aurait la bouté de nous envoyer ma meute ; de-

main il n'y aurait aucune inconvenance à ce qu'elle chassât, et nous en finirions avec ce diable de pigache, qui, enfin, n'en peut plus.

— Oh! monsieur le comte — répondit Denis — mes chiens sont de force à l'achever demain.

On coucha dans un cabaret, et le lendemain le sanglier fut attaqué de nouveau, et cette fois bien forcé ; il eut même l'aimable attention de se rapprocher, pour mourir, des bois de Demigny ; peut-être était-ce un souvenir d'amour qui l'y ramenait.

Ce soir-la, le comte de Fussey déposa galamment sur les genoux de sa femme, encore in partibus, le pied difforme du monstrueux pigache.

— Mon gendre, vous serez la perle des maris — dit gaîment la marquise de Chevigné, qui n'était pas très-heureuse en ménage.

— Suzanne, me pardonnez-vous? — ajouta tendrement le comte.

— Pourquoi vous en voudrais-je si vous vous êtes amusé? — répondit l'innocente jeune fille.

— Mon cher Fussey — reprit mon père qui était là — ne te fais pas souvent pardonner de pareilles escapades. Les meilleures choses deviennent mauvaises quand on en abuse.

Le conseil ne fut pas suivi ; mais la vérité veut que nous ajoutions qu'il n'en résulta aucun inconvénient: Saint-Hubert veillait sur le bonheur conjugal du comte.

Quand la révolution commença a gronder, MM. de Fussey ne cessèrent pas immédiatement de chasser. Ce n'est pas qu'ils fussent insensibles aux malheurs des temps ou indifférents aux dangers de la famille

royale, mais ils n'étaient ni militaires, ni députés aux Etats-généraux, et ils ne trouvèrent pas d'autre moyen de se consoler de leur inutilité, que de s'abandonner avec plus d'ardeur que jamais à leur passion dominente. La suppression des titres nobiliaires les toucha peu; mais la loi de 1 790 les navra. 11 leur fallut d'abord prendre des ports d'armes, ce qui était une humiliation ; puis ils comprirent que tout le monde allait bientôt avoir une meute, ce qui leur sembla un irréparable malheur. A dater de ce jour, ils regardèrent la France comme perdue : en effet, les gardes se montrèrent insolents, et se donnèrent des airs d'incorruptibilité, peut-être pour se faire rétribuer plus cher qu'on n'avait fait jusqu'alors ; les châteaux devinrent moins hospitaliers ; le braconnage, qu'on n'osa plus réprimer, dépeupla les forêts ; enfin on dut prévoir le moment où il faudrait s'expatrier, pour peu qu'on fût possédé du désir vulgaire de garder sa tête sur ses épaules. Mais où aller? Telle était la question que s'adressaient MM. de Fussey. En Angleterre, on ne chassait que des renards, et encore on les chassait sans aucune espèce de science ; en Allemagne, on ne savait qu'égorger des animaux renfermés dans des toiles; en Italie, en Espagne, on ne chassait pas, disait-on. Que faire? que devenir ? Cruelle incertitude, en présence de laquelle les deux frères sentirent pour la première fois fléchir leur énergie accoutumée.

Le cadet, devenu, comme on sait, neveu de mon père par son mariage, ne quittait presque plus le château de Demigny, et ce fut la qu'il prit la résolution d'érnigrer. Déjà le jour du départ était fixé; il était même si prochain que le futur proscrit maugréait con-

tre une malencontreuse attaque de goutte qui pourrait le faire souffrir en chemin, si elle ne cessait pas bientôt, ou qui pourrait l'empêcher de partir si elle devenait plus violente. Les circonstances étaient graves, l'avenir menaçant, le moindre retard pouvait rendre la sortie du royaume impossible. En outre, la chasse avait fait à MM. de Fussey beaucoup d'envieux qui avaient profité des désordres de l'époque pour se transformer impunément en ennemis puissants et acharnés : si le comte n'eût pas été chez mon père, qui était fort aimé dans le pays, on eût déjà cherché à lui faire un mauvais parti.

Le médecin qui le soignait et auquel il avait confié ses projets, était venu le voir. L'ayant trouvé beaucoup mieux, il lui avait dit qu'il regardait celte nouvelle attaque comme finie, pourvu que le malade ne fit aucune imprudence. «Point de boissons excitantes pour le dedans— avait-il ajouté en terminant sa visite — et point d'humidité pour le dehors; moyennant ces deux petites précautions, je réponds de tout. »

M. de Fussey était fort sobre, il lui fut donc facile d'obéir à la première des deux prescriptions du docteur; quant a la seconde, la facilité était plus grande ;ncore, le malade ne quittait pas sa chambre, et cette pièce située dans la parti a. la plus saiue du château, était parfaitement chauffée.

On était au mois d'octobre. Le comte de Fussey, enfoui dans un grand fauteuil, endouilleté dans une chaude robe de chambre, les jambes empaquetées dans un moelleux couvre-pieds, lisait quelque vieux livres de vénerie, lorsqu'il crut reconnaître la voix de Denis au milieu d'une conversation qui se tenait dans une chambre

contiguë h la sienne, passagèrement habitée parle chevalier de Riolet, ami de mon père, et aussi fort amateur de chasse. M. de Fussey prêta l'oreille.

— Tu assures donc — disait le chevalier — qu'ils sont deux?

— Oui, monsieur — reprenait Denis — le cerf et la biche.

— Ce serait bien dommage de les laisser tuer a l'affût par quelque sans-culotte.

— Très-certainement.

— Eh bien ! prends une douzaine de tes chiens les plus sages et les plus lents, et nous forcerons tes deux bêtes avec l'aide de Fusilio.

C'était une des plaisanteries favorites du comte pour dire qu'on tirerait.

— Surtout — ajouta-t-il — que le comte de Fussey n'en sache rien : sa goutte lui remonterait dans l'estomac. Combien faut-il de temps pour gagner ta brisée?

— Vingt minutes a pied; les animaux sont remis sous la levée de Bâtard..

— Vas coupler, et je suis a toi a l'instant.

« Ah ! ah ! mes gaillards — pensa le comte de Fussey — c'est comme cela que vous voulez attraper les pauvres gens. Eh bien ! morbleu, nous verrons! »

Et comme Sixte-Quint avait jeté ses béquilles, il jeta la couverture de laine qui emmaillottait ses pieds, et il commença par aller pousser son verrou pour se mettre a l'abri de toute surprise.

Puis il chercha ses bottes les plus iarges. et chaussa d'abord facilement celle de ses jambes qui était valide; mais quand \\ en arriva à Vautre, il n'y eut uns moyen

là

210 LFS GEIVTJLSnOMATFS

d'en venir ii bout, c'était une douleur a en perdre la la tête.

« Bah! — dit-il, — je garderai ma pantoufle de ce côté. •

Et il courut a son cabinet de toilette où étaient ses habits de chasse.

Son valet de chambre en avait emporté la clef.

« Ma foi, tant pis ! j'irai en robe de chambre : dans ce temps-ci on peut tout se permettre. »

Heureusement les fusils du comte n'étaient pas sous clef. 11 en prit un, chargea les deux coups a balle franche, suivant son habitude, puis il attendit un moment favorable pour sortir de chez lui sans être vu.

Pendant ces préparatifs, le chevalier de Riolet lui avait crié en passant :

— Adieu, Fussey; je vais faire mon tric-trac chez le curé.

— Prenez garde à la bredouille — avait répondu le comte.

Quand il jugea que le chevalier et Denis était partis, il descendit sur la pointe du pied, ce qui ne fut pas facile, gagna l'écurie, sella le premier cheval venu, et par une petite porte de derrière s'élança dans la campagne.

11 était déjà posté, que Denis n'avait pas encore découplé.

L'endroit qu'il avait choisi était un passage a peu près sûr; il y avait mille à parier contre un que le cerf et la biche le choisiraient de préférence à tout autre. S'ils ne le choisissaient pas, il faudrait aller les attendre plus loin, et il ne serait peut-être pas aisé de les devancer.

CÎTASSfiURS. 2 H

Ce fut ce qui arriva : le cerf et la biche venaient droit a M. de Fussey, lorsqu'un chien de pâtre se jeta au devant d'eux et les détourna de la direction qu'ils avaient prise, en même temps qu'il les obligea à accélérer leur allure. Le comte de Fussey remonta a cheval pour signer le second passage sur lequel il avait fondé ses espérances dernières.

Mais le couple chassé fuyait avec la rapidité du vent; encore cinq minutes, et il serait impossible de le joindre.

Il y avait cependant un moyen certain, c'était de traverser ue étang a la nage au lieu d'en faire le tour pour aller en chercher la chaussée.

Le comte de Fussey n'hésita pas une seconde. Il savait que les bains de pieds sont défendus aux goutteux, mais il pensa qu'un bain général n'avait pas d'inconvénient, ou plutôt il ne pensa à rien qu'à faire encore un beau coup de fusil avant d'émigrer.

Denis et le chevalier allongeaient de leur mieux le jarret pour gagner les grands devants, lorsqu'ils entendirent : pan ! pan ! deux coups de fusil, espacés avec la régularité d'un maître.

— Si je ne savais pas M. le comte de Fussey dans son fauteuil — dit Denis en s'arrètant brusquement pour écouter — je dirais que c'est lui. En tous cas, nos animaux sont tués, car je n'entends plus les chiens. Courons vite.

Us coururent, et nous savons ce qu'ils trouvèrent. Le comte de Fussey, mouillé comme un canard, raide comme un paralytique, leur montra le cerf et la biche étendus a cinquante pas de lui.

— Votre trictrac n'a pas été long — dit- il au chevalier.

— Et vous, mon cher, votre goutte n'est pas gênante.

— C'est ce que nous saurons demain : en attendant, je vous prie de vouloir bien me remettre à cheval. Je suis incapable de faire un pas.

Cette chasse fut la dernière que fit le comte de Fussey. Peu de jours après il partit fort souffrant pour l'Allemagne, où son frère était déjà; ils y moururent bientôt tous deux, car on y chassait mal, disaient-ils.

Les chasses de la gendarmerie de Lnnéville.

Je me demande quelquefois, en repassant dans mon esprit tout ce que le dix-huitième siècle a fourni de matériaux aux écrivains de ce temps-ci, si notre époque sera aussi féconde pour nos remplaçants du siècle prochain; et, tout bien examiné, je me prends à plaindre du fond du cœur les romanciers et les vaudevillistes de l'an 1945. Auront-ils un héros, un gagneur de grandes batailles a mettre en feuilleton ou sur la scène : les mémoires contemporains leur fourniront le maréchal Bugeaud au lieu de Maurice de Saxe. Voudront-ils nous peindre une actrice célèbre pour la vivacité de son esprit, ou une courtisane renommée pour l'élégance de ses désordres et les extravagances de son luxe : il leur faudra prendre mademoiselle Flore et la reine Pumaré, au lieu de Sophie Arnoult et delà Dulhé. Qnand nous pouvons choisir, pour représenter un homme a bonnes fortunes, entre un duc de Richelieu

2U LES GEOTTLSHOBfMFS

et. un marquis de Létorières, eux n'auront à hésitor qu'entre monsieur **** l'agent de change, et monsieur **** le député. Si des personnages nous passons aux usages et aux costumes , la différence sera ia même et peut-être plus grande encore : plus d'habits brodés, de souliers a boucles de diamants, de poudre parfumée, de chaises a porteurs qui vous débarquaient sur le seuil des salons ; mais d'ignobles paletots , de grosses bottes , des cigares qu'on éteint dans l'antichambre, et des omnibus qui vous descendent au milieu du ruisseau. On ne vous envoie plus coucher à la Bastille pour avoir rossé le guet; mais on est mis au violon et on va en police correctionnelle, après qu'on a reçu desgourmades d'un sergent de ville. Faites donc une comédie élégante et gaie, un livre amusant et honnêtement scandaleux, avec une époque où il n'y a plus ni abbés, ni mousquetaires, ni chanoinesses ; où les gentilshommes se mêlent de tripotages de chemins de fer ; où, en un mot, la belle et noble France d'autrefois n'est plus qu'une bourgeoisie parcimonieuse et tracassière, qui va au marché elle-même, qui fait l'amour avec économie, et qui n'expose jamais deux sous que pour en gagner quatre. Encore une fois, faites un livre avec cela, et si, pour l'agrément et l'intérêt, il est à la hauteur du Journal des Connaissances utiles, je consens à le lire d'un bout à l'autre : cet engagement, mes chers lecteurs, doit vous prouver que je me sens bien sûr de mon fait.

On doit conclure de ce qui précède, et de bien d'autres pages que j'ai publiées dans le cours de cet ouvrage et ailleurs, que j'ai une grande préférence

pour l'ancien régime, bien que je ne l'aie connu que par tradition. Si c'est un tort, je ne m'en défends pftfc ; si c'est un mérite, je u'en fais pas le modeste. L'époque dont je parle et que je regrette, était finie depuis douze ans lorsque je suis venu au monde ; mais elle était vivante encore dans la mémoire et dans le cœur de mon père, et mon enfance a été amusée avec les récits de tout ce qui se faisait avant la révolution. Je ne puis dire a quel point ces récits ravissaient ma jeune intelligence , car en les comparant a ce qui se passait sous mes yeux, ils me paraissaient aussi intéressants, aussi merveilleux que les contes de fée de ma nourrice. Plus tard, ce fut ma foi bien autre chose encore, et cependant il m' arrivait souvent, non-seulement de dissimuler le profond regret que j'éprouvais de n'avoir pas vécu au milieu de la noble et brillante compagnie qu'on me faisait passer en revue, mais encore je m'amusais h. contredire mon père ; j'avais l'air de trouver exagéré l'enthousiasme de ses souvenirs; je lui vantais le temps présent; et plus je contredisais, plus je semblais incrédule, plus je me passionnais, a froid bien entendu, pour notre siècle, et plus mon père retrouvait de réminiscences dans sa mémoire et de chaleur dans son cœur, pour faire valoir son cher bon vieux temps, comme il l'appelait. Point de radotages, de récriminations amères; mais de joyeuses et naïves histoires, racontées avec le plus aimable abandon, et des regrets exprimés avec la plus douce philosophie. Quand mon père était fatigué, ma mère prenait la parole, et ses récits ajoutaient un nouveau charme aux premiers, en contrastant avec eux, en même temps qu'ils étaient par eux-mêmes digues d'exciter au plus liaut degré

216 LYS GUNTILSHOMMES

ma curiosité. Née, élevée et ayant vécu jusqu'à l'âge de trente ans dans le nord de la Silésie, ma mère me racontait les grandes existences de l'aristocratie allemande, comme mon père m'avait conté la joyeuse vie de la noblesse française. Elle avait connu tous les grands hommes de l'Allemagne, depuis le héros fondateur de la monarchie prussienne, jusqu'à un certain chef de brigands qui ne manquait jamais de dire, en parlant du vainqueur de Rosbach : o Nous autres conquérants. » Mon père avait vu la cour brillante de Louis XV, ma mère les austères camps de plaisance de Frédéric II ; l'un avait suivi les vaillantes meutes du prince de Condé, sous les majestueuses futaies de Chantilly; l'autre avait souvent accompagné ses frères, lorsqu'ils allaient épier le coq de bruyère dans les forêts de la Pologne ; tous deux n'avaient rien oublié, et ce qu'ils ont fait et vu. je l'ai appris et retenu : voila uniquement pourquoi j'ai eu, de temps en temps, le plaisir et l'honneur d'être agréable à messieurs mes lecteurs et à mesdames mes lectrices : puisse Dieu leur accorder une longue vie et l'heureux privilège d'une fabuleuse multiplication I

Cette digression était nécessaire, je le pense du moins, pour expliquer comme quoi, moi qui suis né en 1800, j'ai pu être parfaitement renseigné sur les chasses de la gendarmerie de Lunéville, laquelle a été licenciée en 1784, je crois, sous le fatal ministère de M. de Saint-Germain , ce grand homme d'État qui n'avait trouvé rien de mieux pour fortifier la monarchie, déjà chancelante, que de la priver de cinq ou six corps d'élite qui seraient morts pour sa défense, et de lui aliéner l'affection de l'armée de ligne, eu la met-

tant au régime des coups de plat de sabre. Passons, c'est-a-dire commençons.

Je revenais d'un déplacement de chasse en Charolais, et pendant les huit jours qu'il avait duré, je m'étais amusé comme on s'amuse a vingt ans, quand on a le bon esprit de ne pas se figurer qu'on a déjà usé et abusé de tout. En nous rénnissant sept ou huit, nous étions parvenu a rassembler une quarantaine de chiens, de toutes les tailles, de tous les poils, et, qui pis est, de tous les pieds ; mais comme alors je n'avais pas encore mordu à l'arbre de la science des bâtards anglais, j'avais trouvé cela magnifique, et le temps, aidé du hasard, nous ayant favorisés, nous avions fait quelques chasses réellement belles, quoique toujours termiuées avec l'aide de Fusilio, comme disait pauvre défunt mon cousin le comte de Fussey, lequel tenait cette goguenardise du marquis de Bologne, mon grandoncle.

Quoi qu'il en fût, j'étais dans le ravissement de mon expédition, et, à mon retour, je ne manquai pas d'en conter des merveilles a mon père. Il m'écouta d'abord avec plaisir, parce qu'il était enchanté de ma joie et plein d'égards pour mes illusions. Cela m'encouragea : je devins un peu vantard; mon père sourit d'un air incrédule et un peu moqueur, et, de parole en parole, de sourire en sourire, je dis a mon père que notre déplacement avait bien été aussi brillant que ceux de la défunte gendarmerie; mon père haussa les épaules, me tourna le dos et s'en alla en sifflant l'air : Va-t en voir s'ikvienne?it, Jean. C'était sa réponse habituelle lorsque je le contredisais et qu'il n'était pas en disposition de discuter.

Mais ce dédain ne faisait pas mon compte, car ma contradiction avait justement eu pour but de faire causer mon père sur un sujet qu'il n'avait jamais traité a fond avec moi. Donc, le jour même, après le dîner, je revins a la charge, et mon père, soit qu'il eût deviné ou non ma petite manœuvre, se mit de la meilleure grâce du monde a satisfaire ma curiosité : c'est lui maintenant qui va parler.

« Yois-tu —me dit-il— et sans vouloir te désobliger, comparer vos chasses aux nôtres, c'est absolument comme si tu disais qu'il vaut mieux vivre sous l'empire flasque et tracassier de la charte constitutionnelle, que sous le gouvernement vigoureux et tutélaire de l'ancienne monarchie. Tu me parles de vos quarante chiens, de vos cinq ou six piqueurs, pauvres gardes-chasse qu'on accroche a une trompe, et qui deviennent asthmatiques dans une campagne, parce que vous êtes tous trop gueux pour leur donner un cheval. Qu'est-ce que tout cela, je te le demande, auprès de nos quatre équipages de Lunéville? Tiens, mettons pour ce soir notre piquet de côté, et je tâcherai de te raconter comment cela se passait; tu me diras ensuite qui de toi ou de moi a le mieux chassé : je m'en rapporterai à ta décision.

« En 1779, mon pauvre et excellent beau-père, le marquis de Bologne, dont je t'ai souvent parlé, s'était retiré, au commencemeut de l'automne, dans sa petite terre de Thivet, afin de laisser a ma complète disposition, pendant deux mois, son château d'Ecot. De Lunéville, où la gendarmerie tenait garnison, je vins m'y établir avec trois ou quatre de mes meilleurs amis, et nous y trouvâmes mon équipage de chasse et

Denis que ma femme m'avait envoyé de Bourgogne. J'avais alors quarante chiens ardennais, espèce dont je n'entends plus parler, mais qui était si bonne que je n'en ai jamais rencontré de meilleure. Mes camarades, sans avoir un goût déterminé et raisonné pour la chasse, l'aimaient par instinct de gentilhomme, et quand ils en eurent un peu goûté, l'instinct devint chez eux une passion violente et inguérissable. Pour leur être agréable, j'avais mis mes gens, mes chevaux et mes chiens sur les dents, et ceux-ci n'y suffisant plus, je m'étais adressé au marquis de Bologne qui avait généreusement partagé sa meute avec nous. Cependant nos deux mois tiraient a leur fin, et dans peu de jours nous devions retourner a la garnison, lorsqu'un soir, qu'un excellent souper avait ouvert les cœurs de mes hôtes, le vicomte delà Tour en Voisvre, l'un d'eux, me dit :

— Ma foi, Foudras, tu nous as traités a merveille ; mais, sans le vouloir probablement, tu nous as préparé de tristes jours. Comment allons-nous faire pour vivre sans chasser, quand nous serons revenus a Lunéville ?

— C'est pardieu vrai! — s'écria le comte de Blangy.

— C'était justement a quoi je pensais — reprit a son tour le marquis de Menou.

— Comment, messieurs — répondis-je — vous avez bien pu vivre ici pendant deux mois sans vos maîtresses et vous ne pourrez pas vous passer de mes chiens!

— Oh ! c'est bien différent — répétèrent-ils les uns après les autres, puis tous ensemble.

Nous rîmes un peu de la naïveté de ce propos, et quand notre accès de gaîté fut calmé, je repris la parole et je dis a mes amis pour les consoler :

— Je vous invite de nouveau pour l'année prochaine, puisque le congé de celle-ci est expiré.

— C'est bien bon a toi... Mais jusque-là?

— Je vois où vous voulez en venir, mes très-chers ; vous désirez que j'emmène mon équipage à Lunéville, n'est-ce pas?

— Eh bien! franchement.... oui! — s'écrièrent-ils tous les trois après un moment d'hésitation.

— Ce n'est pas possible.

— Et pourquoi?

— Parce que ce serait me singulariser, et, en bons camarades, vous ne devez pas le vouloir et encore moins me le conseiller.

— C'est vrai !

— Tu as raison !

— Nous n'avons pas le sens commun !

— Messieurs, faisons une chose — repris-je alors — écrivons pour avoir une prolongation de congé d'un mois.

— On nous la refusera, — dit Blangy avec humeur.

— Qui sait? — ajoute Menou.

— A tout hasard — continuai-je — je vais m'adresser à notre commandant en second, le marquis d'Autichamp : il est mon ami, son obligeance est parfaite, nul ne comprend mieux que lui tous les genres d'entraînement; je suis sûr qu'il fera feu des quatre pieds pour fléchir le maréchal de Castries. — Ainsi messieurs, c'est décidé : séance tenante je vais écrire, et, vous, vous allez m'aider dans la rédaction de ma lettre. Lamalle, donnez-moi papier, plume et encre, et quand ce cera fait qu'on nous laisse.

t Mon valet de chambre sortit pour exécuter mes ordres, et nous reprîmes notre conversation.

t Depuis quelques instants, je m'apercevais que le vicomte de la Tour en Voisvre n'y prenait part qu'avec distraction. Je lui en fis la remarque, et nous lui demandâmes ce qui le préoccupait a ce point.

— Un projet magnifique, — répondit-il sans sortir de sa rêverie.

— A propos de quoi?

— Belle question ! — fit-il en haussant les épaules : — a. propos de chasse.

— Eh bien l c'est décidé, nous allons écrire pour avoir une prolongation de congé d'un mois.

— Demi-mesure ! En supposant même qu'on ne vous refuse pas — dit-il avec dédain — ce n'est pas de chasser quelquefois de plus, et ici, qu'il s'agit : moi, je veux vous faire chasser partout et toujours; mais chasser comme le roi ne chasse pas.

a Blangy se leva et lui sauta au cou.

t En ce moment mon valet de chambre entra, apportant ce que je lui avais demandé. Le vicomte de la Tour en Voisvre s'élança a sa rencontre, prit de ses mains l'encrier, le papier, les plumes, jeta tout par la fenêtre, puis il vint se rasseoir, et il nous dit :

— Messieurs, écoutez-moi.

« Tu penses, mon ami (c'est toujours mon père qui parle et qui interrompt de temps en temps sa narralion pour s'adresser à moi plus directement) — tu penses — dit-il — que ce début piqua au plus haut degré notre curiosité. Le vicomte de la Tour en Voisvre était un homme habituellement apathique, froid, réservé, qui laissait aller toutes choses à l'aventure, pré-

tendant qu'il est bien plus commode de s'arranger d'un ennui que de courir après un plaisir; en le voyant ainsi animé et prenant l'initiative d'un projet, nous jugeâmes qu'il s'était fait en lui un de ces changements subits qui ne peuvent s'expliquer que par la naissance ou le réveil d'une passion, et nous nous rapprochâmes de lui comme si nous avions peur de perdre une seule des paroles qu'il allait prononcer.

• Il continua, et je répète d'après lui.

— Foudras a parfaitement raison — dit-il — de se refuser a conduire son équipage a Lunéville, ne fût-ce que pour l'y garder deux mois. Si cela ne devait que donner un peu de mauvaise humeur a nos chefs, il n'y aurait que demi-mal ; mais quelques-uns de nos camarades, moins favorisés de la fortune que nous, pourraient voir là une intention de les éclipser, et nous aurions tort de ne pas épargner cette petite blessure à leur amour-propre : ainsi, mon avis est que FoudraS ne doit pas conduire sa meute à la garnison.

— Alors laisse-nous écrire! — nous écriâmes-nous tous les trois ensemble, un peu désappointés de ce discours qui ne nous apprenait rien de nouveau. — Tu reviens a une chose sur laquelle nous étions tous d'accord : ce n'était pas trop la peine.

— Vous êtes pressés comme des pages qui montent a la brèche pour la première fois — reprit la Tour en Voisvre avec le sang-froid le plus impatientant. —Nous avons été d'accord, il est vrai, qu'un seul qui fait une chose se singularise ; mais nous n'avons pas reconnu que quand quatre ou cinq la font, le cas n'est plus le même.

— Eh bien! — - dîmes-nous.

CHASSIXRS. 225

— Eh bien ! mettons-nous une demi-douzaine ; ayons chacun un équipage de chasse ; adoptons un costume que tous nos camarades porteront avec plaisir quand nous les aurons priés de le faire; remplaçons, en un mot, le privilège par l'association : tout le monde s'en trouvera bien, les vanités n'en souffriront pas, et vous verrez ouvous ne verrez pas, que dans cinquante ans d'ici on parlera encore des chasses de la gendarmerie de Lunéville.

»Les véritables conceptions du génie frappent a l'instant les imaginations auxquelles on les révèle, aussi comprimes-nous, sans avoir besoin d'y réfléchir, tous les détails et tous les résultats du projet de notre ami.

» Après l'avoir remercié, félicité, embrassé, nous voulûmes, sans désemparer, tout terminer et tout régler, afin de procéder k l'exécution dès le lendemain. Comme j'avais un équipage de sanglier, il fut convenu que je serais exempt des chances du sort; mes trois camarades s'y soumirent, et voici comment le hasard les traita : Menou eut l'équipage du cerf, Blangy celui du chevreuil, le loup échut k la Tour en Voisvre. On décida, en outre, qu'au retour a la garnison, et une fois l'affaire communiquée k nos camarades, on offrirait a l'un d'eux l'équipage du lièvre. La proposition fut effectivement faite, et ce fut le comte de Choiseul, mon neveu à la mode de Bretagne, qui l'accepta; j'ajouterai en passant, que notre projet ne trouva pas un envieux, et eut une foule d'approbateurs.

» Ceci se passait aux environs de la Toussaint. Moins d'un mois après, le corps de messieurs les officiers de la gendarmerie, ayant k sa tête M. le maréchal

de Castrios, commandant en premier, et M. le marquis d'Autichamp, commandant en second, était réuni dans ce magnifique manège de Lunéville, qui ressemble au Champ-de-Mars sur lequel on aurait jeté un toit pour mettre les badauds de Paris à l'abri du soleil, un jour de réjouissances publiques. Tu sais, mon cher ami, que, tout en aimant beaucoup le passé, je n'ai pas trop l'habitude de dénigrer le présent ; mais, dans la circonstance dont il s'agit, je suis obligé de convenir qu'on trouverait difficilement une réunion aussi complètement brillante que celle offerte par notre étatmajor. La gendarmerie, qui avait eu 1 honneur de laisser, morts, quarante-deux de ses officiers au milieu du terrible carré anglais de Fontenoy, s'était recrutée depuis parmi les plus purs et les plus beaux noms de la monarchie, c'est-k-dire parmi ces familles guerrières dont la valeur et la loyauté n'avaient pas plus de date certaine que la noblesse, et qui ne devaient pas leur illustration a l'infamie d'un mari ou a la faiblesse d'une femme. Race élégante et chevaleresque que la civilisation avait polie sans trop la corrompre, et qui se trouva posséder des vertus sublimes le jour où il ne lui fut plus permis de faire usage de ses qualités brillantes. Le plus âgé d'entre nous n'avait pas plus de trente ans, et s'il y avait quelques inégalités dans les fortunes, la camaraderie de bon aloi des plus riches n'avait jamais rien de blessant pour les plus pauvres. Il va sans dire, et c'était même un des motifs de notre rassemblement, que le jour dont je te parle, nous avions tous quitté notre bel uniforme rouge, pour prendre le costume de chasse adopté pour nous : habit de drap bleu clair, avec un léger galon d'argent courant sur toutes les tailles,

veste chamois, culotte de peau de daim passée au blanc, grosses bottes et chapeau français : nous avions particulièrement tenu a ces deux derniers détails du costume, pour protester autant qu'il était en nous contre les modes anglaises qui commençaient a s'introduire dans la bonne compagnie. Je ne te dirai pas que notre habillement fût leste et commode, mais il était fort noble et fort séant avec la poudre et les ailes de pigeon. Quand nous eûmes reconnu qu'il n'y avait plus rien a faire de ce côté, la grande porte du manège s'ouvrit, et, aux accords retentissants de vingt trompes placées dans la tribune, nous vîmes défiler nos cinq équipages, conduits par leurs dix piqueurs et leurs trente valets de chiens. Celui du marquis de Menou, comme destiné a chasser la bête la plus noble, tenait la tête ; le mien arrivait ensuite, puis la Tour en Voisvre, puis Blangy, et enfin Choiseul, qui avait fait venir de Suisse soixante chiens d'une espèce nouvellement connue, et déjà, renommée pour chasser le lièvre. Les honneurs de la séance (comme on disait plus tard quand le duc d'Orléans allait aux jacobins), les honneurs de la séance/ furent pour eux, car jamais on n'avait rien vu d'aussi vif, d'aussi élégant, d'aussi propre que ces soixantt chiens : on eût vraiment cru que chacun d'eux avait été élevé sur les genoux d'une duchesse et nourri aver de la mouée de biscuits de Reims. Les autres équipages étaient aussi fort beaux, surtout celui de Menou qui s'était recruté dans ses terres du Poitou. J'étais le moins brillant en apparence; mais je connaissais a fond les quarante plus vieux de mes ardennais, j'y avais joint vingt élèves de bonne souche, auxquels il ne fallait plus que le bon exemple et quelques coups de

fouet distribués a propos ; enfin j'avais, pour conduire tout cela, Denis, ce piqueur sans pareil que j'avais pu échanger un jour contre Chantilly avec S. A. S. mon seigneur le prince de Condé ; mais je demandai du retour et le marché fut rompu.

» La revue des équipages terminée, les félicitations adressées et les remerciments faits a leurs propriétaires, nous nous rendîmes chez monsieur le maréchal de Castries, où un magnifique déjeuner nous attendait.

» Midi sonnait comme on sortait de table : c'était un peu tard pour forcer un cerf ou un sanglier, mais on avait à coup sûr le temps de prendre un lièvre ou deux; il fut donc décidé que nous ferions notre inauguration avec les chiens de porcelaine du comte de Choiseul.

» Chacun de nous trouvait ces petites bêtes ravissantes, mais les hommes du métier avaient quelques doutes sur leurs mérites sérieux, et on se demandait avec inquiétude comment ces oreilles de velours pourraient affronter les ronces des taillis, et comment ces pattes, transparentes a force d'être fines, se tireraient d'affaire dans la boue où elles entreraient comme des dagues, et dans les pierres sur lesquelles elles se briseraient comme du verre.

» Je fis part de mes craintes a ce sujet a mon ami le marquis d'Autichamp.

— As-tu été quelquefois au bal? — me dit-il.

— Belle question ! — répondis-je avec étonnement ; — mais je ne vois pas ce qu'il y a de commun....

— Tu vas voir— interrompit le marquis : — au bal tu as dû remarquer que ce sont toujours les femmes les

plus frêles qui sont les dernières fatiguées ; eh bien ! je suis convaincu qu'il en sera de même de ces petits joujoux de chiens.

— Ta remarque est juste.

— J'en ai fait d'autres encore sur le même sujet... Ici mon père s'arrêta : ma sœur venait d'entrer ;

elle n'était pas encore mariée; je compris que les observations du marquis d'Autictiamp n'étaient pas de nature à être confiées a une jeune fille.

« Pour en revenir à ce que nous disions — reprit mon père — nous traversâmes en grande pompe et a beau bruit notre charmante petite garnison, recueillant à droite et a gauche les plus aimables sourires, et nous allâmes découpler sur la lisière d'un petit bois situé à peu de distance de la ville, comme qui dirait une demilieue.

» Ce bois était un véritable fagot d'épines ; on n'y voyait pas une coulée à donner passage a une belette.

» Il y avait beaucoup de monde ; le plus grand nombre avait mis pied a terre ; chacun avait pu poser la main sur une couple; les soixante chiens Lurent libres à la fois.

». Je ne sais pas comment ils firent pour entrer dans le fagot d'épines, mais ce que je sais, c'est qu'ils y étaient déjà que je me demandais encore comment ils pourraient y pénétrer.

» Pendant un quart d'heure environ nous n'entendîmes qu'un frétillement qui allait toujours en s affaiblissant parce qu'il s'éloignait. Les piqueursr qu' n'avaient pu entrer dans le Lois, le côtoyaient en sifflant entre haut et bas au lieu d'appuyer de la trompe Je

n'avais jamais vu une grande chasse débuter de cette manière.

» Tout à coup une harmonie délicieuse fit explosion à quelque distance; je dis fit explosion parce qu'aucun accord isolé ne nous prépara a l'entendre. Toutes les voix qui la composaient partirent a la fois avec un merveilleux ensemble; il y en avait de hautes qui faisaient les dessus, de sombres qui faisaient les basses, d'intermédiaires qui fondaient tous les sons entre eux : c'était ravissant, et nous nous regardions tous avec une radieuse satisfaction, ne pouvant croire que les exécutants de ce merveilleux concert fussent les petits chiens de porcelaine du comte de Choiseul.

» Mais un lièvre jaillit du bois comme un éclair, la meute s'élança sur ses traces, le concert continua en plaine avec des variations charmantes; il n'y avait plus de doute possible.

» Cela dnra ainsi pendant une heure et demie environ, sans autres interruptions que quelques courts défauts que je comparerai a des points d'orgue. Jamais je n'avais vu ni même rêvé rien de semblable à cette chasse, et surtout a cette meute si agile, si élégante, si ensemble, si harmonieuse. Quand elle passait sur les sillons, on eût dit une volée de colombes blanches rasant le sol de l'aile ; quand elle glissait sous bois, on se figurait des sylphes insaisissables retournant à leurs demeures inconnues; et quand le lièvre fut pris, croistu qu'il y eut une seule de ces ravissantes bêtes qui voulût plonger son museau dans le sang? Fi donc! elles s'étendirent toutes sur l'herbe d'un petit pré où se passait l'affaire, et elles attendirent qu'on vînt leur remettre leurs couples, dans l'attitude gracieuse de

jolies femmes qui ont demandé leur pelisse pour sortir du bal. Je reconnus alors que le marquis d'Autichamp avait trouvé une comparaison beaucoup plus juste qu'il ne croyait.

* Tels furent nos débuts, et tu conviendras qu'on ne saurait en imaginer de plus poétiquement brillants. Choiseul fut porté aux nues pour sa découverte ; le bruit en vint jusqu'à Versailles ; on en parla au coucher du roi, et Sa Majesté fit demander s'il n'y aurait pas moyen d'avoir, pour une de ses capitaineries, un couple de chiens suisses en porcelaine, car le nom que je leur avais donné leur était resté, et ils l'ont gardé jusqu'à notre licenciement : tu comprends que c'est de celui de la gendarmerie que je veux parler. »

Ce début de mon père, quoiqu'il me parût un peu fantastique dans quelques détails, m'avait charmé; toutefois je me gardai bien de le laisser voir, et pour piquer au jeu mon conteur, qui pouvait prendre la fantaisie de s'arrêter en si beau chemin, je me mis à, escarmoucher par quelques critiques de détail.

— Au total, vous ne m'avez raconté qu'une seule chasse, et je ne vois pas que ce soit une grande prouesse h soixante chiens de prendre un malheureux lièvre après une heure et demie de poursuite : nous savons tous, nous autres chasseurs, que le grand bruit d'une meute force autant que sa vitesse. Votre lièvre serait mort de peur a l'abri au fond d'un tonneau si vos musiciens avaient braillé à l'entour.

— Et cet admirable ensemble qui faisait que dans l'instant où ils étaient le plus animés, ou les aurait tous couverts avec un manteau, qu'en penses-tu?

— Je pense que cela peut arriver une fois par hasard aux plus mauvaises meutes .

— Combien de fois as-tu vu arriver de ces hasards-là?— reprit mon père qui commençait à s'animer.

— Mais souvent....

— Souvent, comme, on dit, ne signifie rien : je déteste ces expressions vagues qui ont toujours l'air de mensonges honteux, et j'aime à la folie l'aplomb de ce conteur qui, étant en discussion sur une des cérémonies de la messe de minuit, dit : Je suis bien sûr de mon fait, j'y ai assisté plus de cent fois.

— Est-ce là tout ce que vous avez à me dire sur vos chasses de la gendarmerie de Lunéville ? — repris-je en faisant un mouvement qui pouvait donner à penser que je songeais à m'éloigner.

— Tout? es-tu fou! mais je n'ai pas commencé.

— A la bonne heure : aussi je me disais, à part moi, que dans tout ce que vous m'aviez raconté, il n'y avait rien de bien extraordinaire.

— Je pourrais répondre à cela que ce n'est pas une chose déjà si commune que d'avoir pu, en moins de deux mois, réaliser un projet comme le nôtre sans trouver d'opposition parmi nos supérieurs, sans exciciter l'envie de nos égaux, et sans cesser un instant de nous entendre entre nous ; mais cela nous entraînerait dans une discussion ennuyeuse, et je préfère essayer de te raconter une certaine petite chasse de loup que lu pourras comparer, si cela t'amuse, à celles que tu viens de faire en Gharolais.

Il y avait dans le ton de mon père une petite nuance d'ironie qui me fit clairement voir que j'étais parvenu à le piquer; je n'en fus pas fâché, car je savais par

expérience que son récit n'en serait que plus intéressant.

Il s'étendit dans son fauteuil, croisa sa jambe droite sur sa jambe gauche, huma savoureusement une prise de tabac, puis il recommença en ces termes :

« Il y avait trois ou quatre ans que nos équipages étaient organisés ; nous avions fait avec eux des chasses magnifiques et des déplacements qui équivalaient a des campagnes, lorsqu'un jour, au mois de février, je reçus la visite d'un brave maître de forges des environs de Nancy, auquel j'avais vendu des coupes de bois en Champagne, et qui m'avait engagé a venir chasser chez lui. Le but de sa visite était de me renouveler ses instances, et il y mit tant de bonhomie et d'empressement qu'il emporta de moi une demi-promesse d'aller passer trois ou quatre jours sous son toit, avec quelques-uns de mes meilleurs camarades.

» Le soir même, a souper, je parlai de l'engagement que j'avais pris, mais je ne trouvai personne qui parût disposé a le tenir avec moi. Menou prétexta une entorse qu'il s'était donnée quelques jours auparavant en sortant du bal; Blangy s'était marié il y avait une semaine, et il était encore amoureux de sa femme; Choiseul venait de demander un congé, et il se disposait a partir ; la Tour en Voisvre prenait des leçons de musique de la première chanteuse de Nancy, et il étail dans toute la ferveur d'un goût nouveau. Je lui dis que nous pourrions emmener son professeur avec nous; mais il ne parut pas suffisamment persuadé du désintéressement de ma proposition, de sorte que les choses en restèrent là, et, de mon côté, je cessai pendant quelques jouis (Je faire des démarches.

» Mais M Mathey, c'était le nom de mon brave maître de forges, ne se découragea pas, et voici comment il s'y prit pour nous mettre au pied du mur, mes amis et moi. Il m'envoya, une espèce de domestique a. cheval avec un petit billet à peu près conçu en ces termes :

« Monsieur le comte,

» Ce n'est plus à votre bienveillance, mais a votre humanité que je viens faire un appel : les loups ont dévoré hier soir une pauvre mendiante et son enfant, a deux portées de fusil de ma forge.

» Je suis, etc. »

t Je mis cette lettre dans ma poche, et je m'en allai au manège où j'étais sûr de trouver mes amis k qui je la fis lire.

» A la minute même, et comme par enchantement, Menou fut guéri de son entorse, Blangy de son amour pour sa femme, et la Tour en Voisvre de sa passion pour la musique. Il fut convenu que nous partirions le lendemain, et que, pour ne pas dévorer le maître de forges en une seule fois, nous ne conduirions avec nous que l'équipage du loup de la Tour en Voisvre ; seule ment chacun de nous eut la faculté d'emmener un de ses piqueurs au lieu de son valet de chambre; ainsi Denis devait me suivre : tu peux te faire raconter l'histoire par lui la première fois que tu le rencontreras.

» L'exprès de M. Mathey emporta donc une réponse favorable; et nous fîmes nos préparatifs de départ pour e lendemain.

• Dire que personne ne manqua au rendez-vous pris pour nous mettre en route, serait chose superflue; j'abrège, et je passe à notre arrivée a Maréville,

«'était le nom du village où les forges de M. Mathey étaient situées.

» Nous fûmes reçus par l'honnête négociant avec la plus franche cordialité, et vers le milieu du souper, qui fut par parenthèse excellent, nous étions tous parfaitement a notre aise. La confiance une fois établie, M. Mathey nous avoua, avec une bonhomie charmante, que la catastrophe de la mendiante dévorée avec son enfant était une fable inventée par lui pour toucher nos sensibles cœurs; il se hâta d'ajouter qu'il y avait effectivement des loups dans les bois des environs, mais que leurs méfaits se bornaient jusqu'alors a l'enlèvement d'une vieille chèvre aveugle, encore n'était-on pas bien certain qu'elle n'eût pas été volée par des Bohémiens qui avaient traversé le pays quelques jours auparavant.

» Ce récit fut fait avec une naïveté toute spirituelle, et pendant que d'excellents vins circulaient autour de la table. Nous remerciâmes M. Mathey de s'être moqué de nous, puisque sa moquerie avait eu pour résultat de nous amener sous son toit ; on but a nos succès, et au dessert on fit monter les piqueurs pour régler, de concert avec eux, l'expédition du lendemain.

» Comme nous n'avions amené que l'équipage du loup, il n'y avait pas a discuter sur l'espèce d'animal qu'on chasserait ; on se borna donc à décider qu'on ferait le bois vers Saulxures, canton où se tenaient fréquemment les loups, qui venaient presque tous de la Lorraine allemande.

» Le lendemain, M. Mathey nous donna un solide déjeuner dont il prit sa part avec nous, mais il nous demanda la permission de ne pas nous accompagner,

attendu qu'il y avait quelques années déjà qu'il ne montait plus a. cheval. « Je compte sur vous pour souper, messieurs — ajouta-t-il, en nous versant le coup de l'ctrier avec du Johannisberg qui était déjà vieux lorsque M. de Turenne manœuvrait sur le Rhin, il y avait cent et quelques années.

» En arrivant au rendez-vous, Baliveau, premier valet de limier de la Tour en Yoisvre, nous apprit qu'il avait détourné un grand loup dans les fonds de la forêt de Hais ; il le jugeait louvard de l'année précédente, parce qu'il le trouvait timide et incertain dans ses allures ; au surplus, il s'en rapportait au jugement de Denis qui vérifierait le fait lorsqu'on serait k sa brisée.

» 11 n'y avait qu'un quart de lieue pour s'y rendre, ce fut bientôt fait. Baliveau indiqua avec le manche de son fouet sa brisée à Denis, qui se borna à se pencher sur le cou de sou cheval.

— Celui-là louvard? — dit-il. — Il était déjà grand loup que je ne portais pas encore de culottes.

— N'importe — répondit la Tour en Voisvre — essayons de le forcer. Messieurs — continua-t-il — prescrivons k nos gens de ne pas tirer et prenons l'engagement de respecter aussi cette défense.

— D'accord 1 d'accord I — nous écriâmes -nous tous.

— Si c'est comme ça — ajouta Denis — M. Mathey n'a pas besoin de faire mettre son rôti a la broche de bonne heure, car nous ne souperons pas chez lui ce soir.

» Nous donnâmes des ordres pour le placement des relais, puis on fit l'attaque avec vingt vieux chiens sûrs.

GHASSFURS. 253

Au bout d'un quart d'heure le loup était sur pied : Menou, qui le vit passer, le régala de sa fanfare, ce qui ne lui fit pas presser son allure.

» Il connaît ça, monsieur le marquis — cria Denis. — Monsieur le comte, au galop — me dit-il k moi — je vous le montrerai avant dix minutes.

» Le loup s'en allait tranquillement k un petit galop de bidet de poste : il nous fut donc facile de lui couper les devants pour le voir passer.

>• Nous étions entre deux futaies, dans une taille de l'année précédente ; les chiens donnaient chaudement à cent pas de nous, et nous leur faisions face.

» Quatre ou cinq d'entre eux sautèrent dans lataille ; ils couraient la tête tournée et ils avaieutlepoil hérissé sur le cou et le dos.

— Il va y avoir un retour — dis-je à Denis — ces chiens se trompent.

— Silence ! — me dit Denis avec un respect impératif;

j> Au même instant, la meute tout entière, c'est-kdire ce qu'on avait découplé pour l'attaque, sortit de la futaie située en face de nous, Elle chassait avec un admirable ensemble et elle était fort chaude de gueule. Je remarquai que la moitié des chiens avaient la tête tournée comme les premiers.

— Eh bien ! et le loup — • dis-je k Denis.

— Comment, vous ne le voyez pas?

— Non, sur ma parole.

— Regardez au milieu des chiens.

» C'était la seule chose que je n'eusse pas faite encore, parce que je tenais k voir l'animal de chasse : sur l'invitation de Denis, mes regards se dirigèrent vers le

centre de la meute, où, à ma grande surprise, j'aperçus en effet un loup énorme qui avait l'air de faire partie de la société.

— Voilà pourtant ce que Baliveau appelle un louvard de l'année dernière — me dit Denis d'un ton goguenard. — Qu'en pensez-vous, monsieur le comte ?

— Ma foi, je ne sais trop; je n'ai jamais rien vu de semblable.

— Les très-vieux loups n'en font jamais d'autres. Ils savent qu'en se mettant au milieu des chiens, ils n'iront que le train qu'ils voudront, et qu'il ne sera pas facile de leur envoyer un coup de fusil; mais je vais donner ordre a cela, il ne faut pas que ce gaillard-là se comporte comme s'il était chassé par les bourgeois de Nancy.

» Et Denis fit prendre le galop à son cheval pour gagner la tête des chiens avant leur entrée dans l'autre futaie; il va sans dire que je le suivis. J'étais très-curieux de ce qui allait se passer.

» Ce fut la chose la plus simple du monde, bien qu'elle me parût fort extraordinaire. Denis se plaça devant sa meute en criant : derrière ! derrière ! et quand il eut ainsi dégagé le loup, il tomba sur le maraud à coups de fouet et l'obligea a prendre le grand galop ; puis les chiens eurent la permission de repartir, et pendant une heure la chasse alla très-bon train ; elle avait donné dans un de nos relais qui fut découplé fort a propos par Menou lui-même qui se trouvait là.

» En ce moment je tirai ma montre ; elle marquait une heure et demie. Le temps était clair et calme, le

sol excellent pour le nez aes chiens et le pied des chevaux ; nous étions en outre tous dans une excellente disposition d'esprit, et nous reprîmes l'engagement de ne pas finir la chasse par un coup de fusil, en trouvassions-nous dix fois l'occasion.

» Comme le loup, depuis le moment où Denis s'était mis à le houspiller, avait toujours filé droit devant lui, nous avions fait sans nous en douter un chemin énorme, et nos chevaux commençaient à galoper moins légèrement, deux ou trois heures déjà avant la nuit Baliveau soutenait encore que l'animal de chasse était un jeune loup, ce qui lui attirait, de la part de Denis, les brocards les plus amusants du monde : quelques-uns sont devenus des proverbes que je m'amuse, comme tu sais, a. citer de temps en temps.

» Ce qui avait fatigué nos montures de bonne heure, c'était moins la rapidité de notre course que l'absence de tout motif pour la suspendre un moment. Dans les chasses ordinaires, même quand elles vont grand train, il y a toujours des instants oùl'on est obligé de s'arrêter pour écouter et délibérer sur la direction qu'on doit prendre. Ce jour -la, il n'y eut pas lieu de se permettre un seul de ces repos momentanés, car nous ne cessions jamais d'entendre la voix des chiens, et la chasse ne faisait pas sur elle-même un retour de dix toises. Le damné loup, comme s'il eût entendu le serment que nous avions fait de ne pas lui envoyer de plomb, ne se donnait pas la peine de ruser, ne levait pas le nez en l'air pour savoir de quel côté venait le vent. De temps en temps, nous redoublions de vitesse pour lui couper le chemin et l'obliger, ù force de fanfares a revenir sur ses pas, mais je t'en moque! le drôle passait sons le

pavillon de nos trompes avec une impudence inouïe, et perçait en avant sans plus de façons que si nous n'eussions pas été la pour le gêner dans ses mouvements. Tu penses bien qu'on ne suit pas au hasard une ligne droite, sans rencontrer des fermes, des hameaux, des villages mêmes, toutes localités que les loups fréquentent peu en plein jour. Le nôtre ne s'inquiétait guère de ces petits accidents de voyage, et quand ils se présentaient devant lui, il s'en souciait comme de nos trompes. Une fois, un pont assez long se trouva sur sa route. Le pont était encombré par quatre ou cinq charrettes autour desquelles marchaient à rangs pressés un immense troupeau de moutons. Les charretiers pouvaient donner des craintes, les moutons étaient bien faits pour provoquer de mauvaises pensées : que croistu que fit notre loup? il ne fut ni lâche ni imprudent, et il passa le pont avec la tranquillité d'un héros et la modération d'un philosophe. De ma vie je n'ai rien vu d'aussi curieux.

» Cependant le jour baissait, et tout en galopant assez lourdement a la queue les uns des autres, ou en ligne quand le terrain le permettait, nous délibérâmes s'il ne faudrait pas trancher la difficulté par une balle. J'avoue a ma honte que j'étais de cet avis et que je sou tins vigoureusement mon dire ; mais la Tour de Voisvre, dont les chiens chassaient merveilleusement, défendit avec énergie le parti contraire, et son éloquence ayant entraîné Menou et Blangy, il futdenouveau décidé que, dût- on aller jusque sous les murs de Metz, on ne brûlerait pas une amorce.

» Le temps, qui avait été sombre toute la matinée, s'éclaircit un peu avant le soleil couchant, et nous eu-

mes un quart-d'heure pendant lequel nous pûmes plonger nos regards en avant et en arrière à une trèsgrande distance, et apprécier ainsi l'espace que nous avions parcouru. Dans un lointain bleuâtre et presque fantastique, nous aperçûmes les montagnes au pied desquelles les forges de M. Mathey étaient bâties et nous calculâmes que nous pouvions en être a huit ou neuf lieues. Sur notre gauche, et déjà un peu en arrière de nous, un clocher se détachait d'une masse de maisons noyées dans la brume du soir, c'était la cathédrale de Pont-a-Mousson ; k notre droite, la Moselle se déroulait comme un ruban sans fin dans une suite de vallées, dont les fonds étaient déjà enveloppés d'ombres, et les sommets encore resplendissants de lumière. Tu comprends que nous mîmes moins de temps à contempler ce paysage, que je n'en prends pour te le décrire. Les chiens chassaient toujours k pleine voix, et, k quatre ou cinq cents pas devant nous, nous pouvions voir le loup qui montait k un galop impertinent par son aisance, une petite colline vivement éclairée par un chaud et dernier rayon du couchant.

» Les piqueurs lui sonnèrent un bien-aller, et Denis dit a Baliveau, en remettant sa trompe sur son épaule: — 11 va bien pour un nourrisson.

» Bref, deux heures après, nous étions encore en pleine chasse, quoiqu'il fit noir comme dans un four. Nos chevaux, exténués de fatigue, k demi morts de besoin, bronchaient a chaque pas et ne répondaient plus aux pressantes sollicitations de nos éperons et de nos fouets. En ce moment je crois que si le loup fût passé k notre portée avec une lanterne k la queue, nous aurions fait sur lui un feu roulant de toutes nos armes.

» Le cheval de Menou, qui s'abattit (out-a-fait, nous dé nontra l'impuissance et la folie d'une lutte qui devenait en outre très-périlleuse. Je dégageai ma trompe, et, sans consulter mes compagnons, j'entonnai vigoureusement la retraite manquée.

» Tout le monde s'arrêta: la Tour en Voisvre et Blangy grommelèrent quelques paroles de mécontentement, mais je jugeai a leur ton qu'ils ne se plaignaient que pour l'honneur; alors je dis avec fermeté :

— Messieurs, cette chasse est absurde ! vous pouvez la continuer si cela vous amuse ! quant à moi je déclare que je me retire...

— Dans tes appartements? — repartit en riant aux éclats Menou qui venait, après beaucoup d'efforts, de relever son cheval.

— Au fait, où couchons-nous? — ajouta Blangy.

» Nous étions en fin fond de forêt, comme disent les vieux gardes. Pas une étoile au ciel, pas un ver luisant sur la terre, pas un chien aboyant dans le lointnin, c'était lk se pendre.

—Vas rompre tes chiens — dit la Tour en Voisvre a Baliveau.

— Et fais des brisées — continua vivement Denis.

» Baliveau partit : il n'eut pas trop de peine a mettre sa meute derrière : comme nos chevaux, les pauvres toutous n'en voulaient plus.

» Tout a coup Denis s'écria :

— Silence, messieurs.

» C'était une habitude de mon piqueur : car en ce moment aucun de nous n'ouvrait la bouche.

— Qu'as-tu entendu? — lui dis-je.

— Rien ; mais je vous promets que vous souperez tant bien que mal ce soir.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je sens une odeur de poêle à frir^, ce qui annonce ordinairement une omelette.

» Nous levâmes tous le nez en l'air ; mais nous ne sentîmes que le vent piquant de la nuit qui nous caressait désagréablement le visage.

— Va-t-en au diable avec ton omelette!— dis-je avec humeur.

— 11 y aurait moyen, monsieur le comte ; car elle est au lard, et c'est aujourd'hui vendredi.

— Eh bien! conduis-nous du côté de la poêle, puisque c'est toi quil'as détournée — repritMenou — quiétait toujours le plus gai de la bande dans ces occasions-la.

» Nous nous remimes en marche, et les chevaux, qui avaient peut-être senti une botte de foin a côté de l'omelette, ne se firent pas trop prier pour dégager leurs sabots de la glaise dans laquelle ils s'étaient enfoncés pendant notre courte halte. Denis tenait la tête de la colonne, bien entendu.

« Après avoir cheminé un quart-d'heure k peu près, il nous sembla voir briller une lumière entre les arbres.

— Voilà l'omelette! — dit Menou.

» Comme il venait de prononcer ces mots, un chien, mais un vrai dogue et non un roquet, se mit a hurler.

» En même temps nous aperçûmes se détacher sur le ciel sombre quelque chose d'immense plus sombre que lui : on eût dit un bouquet d'arbres gigantesques ou une église, ou un château, ou un mamelon isolé.

— Nous sommes arrivés, — dit Denis en mettant pied à terre pour reconnaître la localité.

» Ce fut bientôt fait, car presqu'immédiatement il ajouta :

— Je touche une porte a grosses têtes de clous. Ah ! je tiens le cordon d'une cloche.

— Eh bien! tire-le, imbécile! —dit l'un de nous, *aoi peut-être.

» Le cordon aboutissait a un véritable bourdon qui rendit un son formidable, bientôt prolongé par des échos magnifiques. A l'instant même le dogue recommença à hurler de plus belle, et nous entendîmes distinctement une voix bénignement grondeuse qui disait :

— Paix , Sultan ; silence , mon vieux : les gens qui sonnent aussi fort n'ont jamais de mauvaise intentions.

» Puis le bruit d'un ou deux pas lourds nous annonça qu'on venait nous ouvrir.

» Effectivement on tira un verrou, et nous aperçûmes alors derrière le grillage d'un guichet deux têtes de moines, l'une vieille et l'autre jeune, mais toutes deux de l'expression la plus engageante.

» Le vieux moine tenait une lumière devant laquelle il avait posé sa main qui faisait réflecteur; l'autre moine avait le menton appuyé sur l'épaule du premier ; rien ne pourrait rendre l'effet de ces deux physionomies vivement éclairées : on eût cru voir un magnifique tableau.

— Pax vobis, — dit le vieux moine. — Ah ! mais voyez donc, frère Cosme, ce sont des chasseurs! Je parie qu'ils auront rencontré ce farceur de Jean-Baptiste. Soyez les bien-venus, messieurs. Frère Cosme, levez

la barre et ouvrez la porte a deux battants, afin que les chiens ne se fassent pas de mal en se précipitant pour entrer... nous connaissons ça.

» La Providence, qui veille sur les chasseurs comme sur tous les autres mauvais sujets, nous avait conduits à la porte d'une abbaye de Bernardins ; cette porte s'ouvrait au grand large pour nous ; il n'y avait plus d'inquiétudes a avoir pour notre souper et notre couchef.

» Une demi-heure après notre introduction dans cette demeure, hospitalière s'il en fût, nos chiens se chauffaient auprès d'un énorme poêle, nos chevaux avaient de la litière jusqu'au ventre , et nous , nous étions a table jusqu'au cou, faisant fête à une collation improvisée dont voici le menu :

» Un débris de truite qui pouvait peser de sept à huit livres.

» Une omelette monstre, au fromage et non au lard.

» Une friture de petites lottes menues comme des salsifis, et si bonnes que je n'ai jamais rien mangé de meilleur.

» Un buisson d'écrevisses si volumineux qu'on l'eût pris de loin pour un cardinal quelque peu obèse.

» Un gruyère comme la meule d'un moulin ; puis des corbeilles de pommes, de poires, de noix, d'amandes, de raisins, etc., etc., et enfin deux ou trois brocs ventrus comme les bons pères qui nous servaient, dans lesquels pétillait un petit drôlet de vin de Moselle qui chantait dans la tête dès qu'on l'avait bu.

» Le père cellerier nous fit les honneurs de ce festin avec un mélange de politesse et de bonhomie qui eût doublé nos appétits si cela avait été possible. Nous lui racontâmes de point en point notre longue chasse, et,

quand nous eûmes fini, il dit comme le moine du guichet : — Vous aurez rencontré ce farceur de Jean- Baptiste.

» Nous demandâmes l'explication de cette phrase, et nous apprîmes que Jean-Baptiste était le nom d'un loup connu depuis plus de quinze ans, dans les pays de Lorraine, Alsace et électorat de Trêves, pour faire le désespoir de tous les chasseurs. 11 passait pour être a l'abri de la balle; nous savions qu'il était infatigable.

» 11 n'y avait pas de meute à vingt-cinq lieues a la ronde qu'il n'eût mise sur les dents; il n'existait pas de femme ou de mère de chasseur qui n'eût fait dire des messes pour demander a, Dieu la mort de Jean- Baptiste.

» Nous restâmes à table jusqu'au moment où la cloche des matines appela les bons pères a l'église, alors nous gagnâmes nos lits, et quels litsl

» Le lendemain, déjeuner excellent, dont cette fois l'abbé supérieur nous fit les honneurs, après s'être excusé sur son grand âge d'avoir manqué a ce devoir la veille.

» Pendant ce dernier repas, Baliveau vint nous dire qu'il avait connaissance de notre loup a cinq minutes de ses brisées de la veille, et que chevaux et chiens étaient reposés et plein d'ardeur.

— Eh bien! — attaquons-le I — nous écriâmes-nous tous les quatre — c'est un service a rendre a l'humanité chassante que de détruire un pareil drôle ; mais aujourd'hui il faudra tirer.

— Messieurs — reprit l'abbé — si vous recommencez votre chasse, je vais vous donner une lettre pour le supérieur d'une maison de notre ordre, dans laquelle

vous pourrez demander l'hospitalité ce soir. C'est entre Metz et Thionville.

— Nous n'irons pas jusque-la, si Jean-Baptiste passe seulement a quatre-vingt-dix pas de moi — dit Blangy, le meilleur tireur de nous tous.

— Qui sait? — reprit l'abbé : — prenez toujours la lettre.

Et il alla l'écrire.

» Nous partîmes, et le loup fut lancé k un demiquart de lieue de l'abbaye. Blangy et Menou le tirèrent au départ, à vingt-cinq pas en plein travers; mais ils le manquèrent, et le gaillard, qui vit qu'on ne badinait plus, fila devant lui comme la veille; seulement, il galopait quatre fois plus vite.

• Ce second jour se passa comme le premier. Deux heures après le coucher du soleil, il fallut rompre les chiens et chercher un gîte : seulement nous ne pûmes jamais découvrir l'abbaye a laquelle nous étions adressés, et force fut de passer la nuit dans une baraque de charbonnier, hommes, chevaux et chiens, tous pêlemêle.

» Le charbonnier connaissait intimement Jean- Baptiste qu'il considérait comme un sorcier. Cependant, messieurs — dit-il — si vous l'attaquez encore demain, je ne sais pas trop comment cela se passera, car jamais il n'a été chassé quatre jours de suite: les plus intrépides l'ont toujours abandonnné au second.

» Nous tînmes conseil, et il fut décidé que, pour l'honneur des équipages delà gendarmerie, qui avaient une grande renommée a soutenir, nous poursuivrions Jean -Baptiste jusqu'à extinction de ses forces ou des nôtres.

» Nos chevaux n'étaient guère plus éreintés que le premier jour, et il nous restait encore une vingtaine de chiens assez dispos. On avait fait des brisées, comme la veille, à l'endroit où on avait rompu.

» Le lendemain, le loup, qui, pendant la nuit, avait pris un petit roquet appartenant au charbonnier, fut mis sur pied en un clin-d'œil ; il n'avait pas même été nécessaire de le détourner, car il était si près de nous que la meute l'avait éventé au lortir de la baraque.

Je le vis passer, et je fus frappé du changement qui s'était fait en lui. Au lieu de s'en aller au petit galop, la queue en l'air, le regard insolent et narquois, il courait atoutes jambes, la queue tombante sur les jarrets, l'œil effaré et apoplectique, le poil hérissé sur le dos, la mâchoire contractée par un affreux sourire qui montrait en plein ses énormes crocs. Je le régalai d'une fanfare qui lui fit faire un bond de côté, ce dont il ne se fût avisé ni la veille ni l'avant-vcille. Nos chiens, qui faisaient peut-être les mêmes remarques que moi, redoublaient d'ardeur dans leur poursuite, comme s'ils eussent eu le pressentiment de remporter une victoire si chèrement disputée. Ce que nous finies de chemin ce jour-la est fabuleux. Qu'il te suffise de savoir que, vers les trois heures de l'après-midi, et comme nous venions de traverser un eours d'eau a la suite de nos chiens, nous vîmes se dresser près d'un poteau barriolé de deux ou trois couleurs, un homme orné d'une figure hétéroclite, et armé d'une hallebarde réduite par la rouille a l'état d'un bâton de sucre d'orge dans la main d'un écolier. Ce grotesque personnage se planta devant nous, et, dans un baragouin moitié français et moitié

allemand, nous demanda qui nous étions, d'où nous venions, où nous allions?

— Va-t-en au cinq cents diables — lui dîmesnous!

— Mais vous êtes sur les terres de l'électeur de Trêves I

— Sonne le changement de royaume — dit froidement la Tour en Voisvre a Baliveau qui sonna le changement de forêt, le cas présent n'ayant pas été prévu par les faiseurs de fanfares. »

Ici mon père s'arrêta pour me regarder d'un air triomphant. Pendant tout son récit j'étais resté impassible par taquinerie ; mais au moment où il m'avait lancé sa magnifique blague (pardon du terme) de changement de royaume, j'avais tressailli et il s'en était aperçu, ce qui l'avait ravi.

— Patience — reprit-il — tu n'es pas au bout.

« L'homme a la hallebarde répéta une seconde fois sa phrase : Mais vous êtes sur les terres de l'électeur de Trêves. »

— Eh bien ! — répondis-je en jetant un double louis à ce pauvre diable — va dire à sou altesse sérénissisme, que quatre officiers de la gendarmerie de Lunéville, qui se sont un peu égarés a la chasse, iront lui offrir leurs hommages ce soir, si elle veut bien excuser leurs barbes un peu longues et leurs queues très-mal faites.

La langue des doubles louis est comprise de tous les peuples de l'univers. L'homme a la hallebarde nous tira un grand coup de chapeau, et nous foulâmes les terres de l'électeur de Trêves, avec la permission des autorités.

» Pendant le petit débat que je viens de rapporter, Jonn-Baptiste, k qui la meute soufflait le poil, était entré dans un bois d'une centaine d'arpens, jeté au milieu d'une plaine immense.

» Nous courûmes de l'autre côté du bois pour en voir ressortir la chasse; mais, k notre grande satisfaction, cela n'eut pas lieu tout de suite ; le loup, pour la première fois depuis trois jours, se faisait battre comme un levraut.

— Il est... perdu! — s'écria Denis en se jetant a cheval dans le fort pour tâcher de faire débucher une dernière fois Jean-Baptiste.

» Il lui fallut du temps pour en venir la ; mais enfin nous eûmes l'indicible joie de voir le malheureux loup , se lancer en plaine avec une précipitation gauche du plus mauvais augure pour lui. Il courait encore assez vite, mais k chaque instant il trébuchait comme un homme ivre, et alors les chiens lui mordaient les jarrets avec une vigueur qu'on n'aurait jamais dû attendre d'eux, après une course aussi parfaitement homérique que celle qu'ils faisaient depuis trois jours. De notre côté, prenant et quittant tour k tour nos fouets et nos trompes, nous ne cessions de corner des fanfares au» oreilles de Jean-Baptiste, que pour lui cingler les reins à grands coups de mèche. Ce fut la fin du pauvre dia ble. Un fossé se présenta; il voulut le franchir, mais au moment où il prenait son élan, notre chien de tête, gigantesque poitevin, tomba sur sou dos, et tous deux roulèrent dans le fond du fossé; la meute s'y précipita ; et, après un magnifique hallali de trois quarts d'heures, Jean-Baptiste, atteint et convaincu d'avoir élé loyalement forcé, fut noyé dans six uouces d'eau. Nous l'a-

rions, en trois jours, chassé trente-neuf heures. »

— Ma foi! c'est magnifique ! — m'écriai-je avec un enlhousiame d'autant plus vif qu'il avait été longtemps réprimé.

» Le soir même — reprit mon père — nousfîmes notre entrée à Trêves, où le bruit de notre victoire nous avait précédés. Jean-Baptiste y passait pour une espèce de sorcier, auquel on attribuait tous les malheurs qui arrivaient dans le pays. Aussi fûmes-nous reçus avec acclamation par les habitants, et proclamés par eux les premiers chasseurs du monde. Nous fîmes un simulacre de curée aux flambeaux sur la grande place de la ville, en présence de l'Électeur, qui nous hébergea et nous traita splendidement dans son palais.

• Le lendemain nous primes la poste pour retourner chez l'excellent M. Mathey, qui eut l'aimable attention de nous dire qu'il ne nous avait pas attendus pour souper. Nous passâmes encore deux jours chez lui, mais sans chasser, comme bien tu penses, car nous étions tous sur les dents.

» Quand on dépouilla Jean-Baptiste pour l'empailler, on lui trouva dans le corps assez de balles pour en garnir un épervier de moyenne grandeur. Nous calculâmes, d'après divers indices, que ce vaillant coureur pouvait avoir de dix-huit a vingt ans, et qu'il devait avoir été chassé, peu ou beaucoup, douze ou quinze cents fois dans sa vie. Nous en avons fait présent au cabinet d'histoire naturelle de Nancy, où il est encore, m'a-t-on dit. »

Telle fut la narration de mon père, et je dois avouer qu'elle me convainquit que nos chasses étaient en effet bien misérables auprès de celles de sa chère gendar-

25ti LES GENTILSfiÔMtfËS CHASSEURS.

merie, sur lesquelles j'aurai probablement encore occasion de revenir.

Quelques jours après, en me promenant à cheval dans les bois, je rencontrai le vieux Denis qui faisait sa tournée, à cheval aussi. Je n'eus rien de plus pressé que de lui parler de Jean-Baptiste.

« — Ah! monsieur le marquis — me dit-il — trèscertainement c'était un fier loup, et quand je pense que

cet imbécile de Baliveau voulait qu'il fût louvard

1! faut convenir qu'il y a dans le monde des gens bien bornés. »

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