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H 00 lF.S gentilshommes
prairie à laquelle il faisait face le séparait d'un autre bois dans lequel l'animal chassé se faisait battre. Comme rien n'est plus rare dans le nord que d'entendre des chiens courants, je me figura i que ceux qui avaient éveillé mon attention appartenaient à quelque pauvre diable d'émigré eomme moi. Cette pensée et aussi la curiosité me firent rester sur mon rocher, jusqu'au moment où je vis un cerf et une biche débucher du bois, et se diriger, à travers la petite prairie, du côté du chasseur en embuscade. Ils en étaient loin encore, lorsqu'une fumée blanche s'éleva dans les airs et me fit prévoir la double détonation qui ne tarda pas à retentir avec éclat et ensuite a gronder sourdement. Le cerf et la biche étaient étendus l'un a côté de l'autre sur l'herbe encore scintillante de ls rosée du matin. Les chiens arrivaient d'un côté, le chasseur s'avançait de l'autre : le tableau était ravissant.
» Le chemin que je devais suivre descendait vers la vallée. Je continuai donc ma route, et j'arrivai bientôt où s'était passé le petit drame dont je viens de parler. Le chasseur faisait tranquillement la curée de ses deux victimes, tandis que seschiensse tenaient a l'écart avec une soumission qui faisait le plus grand honneur à l'épucation qu'ils avaient reçue. Au bruit du pas de mon cheval, le chasseur se retourna, et je reconnus mon excellent et vieil ami le curé de Chapaize.
» — Comment, c'est vous, monsieurle comte! Comment, c'estvous, mon cher abbé? — nous écriâmes — nous en même temps. — Par quel hasard?
» — Je me suis remarié en Silésie a une journée d'ici. — J'ai une petite cure en Pologne, derrière ces grand sapins que vous voyez là-bas. A lions y déjeuner.
« J'acceptai, et je passai la une dernière matinée charmante. Le bon curé avait encore deux chiens courants et un chien d'arrêt. Il était toujours actif, charitable, tolérant; on l'adorait dans le pays.
» —Au total, comment vous trouvez-vous ici, — lui demandai-je en entamant un excellent jambon de sanglier fumé au genièvre.
» — Pas mal, jevous assure. — me répondit-il avec une gaîté un peu mélancolique. — Le peuple de ce pays est religieux, nos forêts fourmillent de gibier de toutes les espèces: je prie et je chasse... Que peut souhaiter de mieux un pauvre exilé?
» Nous nous nous séparâmes en nous promettant de nous revoir; Hélas! la mort ne l'a pas voulu 1 le bon curé périt victime de son dévouement dans un de ces incendies si fréquents en Pologne. Quand je revins pour le voir, je ne trouvai plus qu'une pierre sans inscription qu'on me dit être son tombeau. Tu peux croire que je rentrai chez moi bien triste. Il n'y a plus d'hommes comme cela, ajouta mon père. Vous autres, vous n'êtes que des chasseurs de la vierge Marie, et Denis a raison quand il dit: Pauvre déjunt monsieur le curé de Chapaizel •
Simple Histoire
Nous sommes en plein carême, mes chers lecteurs: si vous ne le savez pas, je vous l'apprends ; et d'ailleurs, pour peu que vous ayez de la perspicacité, et vous en avez beaucoup, vous le verrez à la maigreur du récit que je vais vous faire, pour ma pénitence et la vôtre. Oubliez donc pour un moment la royale hospitalité du marquis de Montrevel, les chasses fabuleuses du marquis de Bologne; bannissez de vos imaginations, si vous le pouvez, les meutes de 1 50 chiens, les piqueurs galonnée, les grands seigneurs aussi brillants de paillettes que le ciel l'était hier d'étoiles; laissez dormir au fond de vos mémoires les marquises, les chanoinesses et même les abbesses de l'ancien régime, sauf à évoquer leurs ombres le jour de Pâques a l'alléluia, et résignez-vous de bonne grâce à faire une excursion des plus paisibles dans les souvenirs quelque peu innocents d'un écolier.
•10* EES GENTILSHOMMES
Il s'agit de vous raconter tout simplement comment je me servis du premier lièvre que je tuai pour sauver la vie à un homme, et quel était cet homme.
Convenez que ce programme ne vaut pas ceux que je vous ai donnés jusqu'à ce jour; comme par exemple: Pauvre défunt M. le curé de Chapaize. Et cependant je prends à témoin le plus grand saint du paradis, c'està-dire saint Hubert, que je voudrais répondre autrement aux bienveillants encouragements que j'ai reçus dans un très-spirituel article du Journal de: Chasseurs. Mais l'inspiration, comme la gloire, comme la fortune, est femme, et si elle vous sollicite souvent quand vous ne la recherchez pas, elle fuit plus souvent encore quand on l'appelle... j'en ai fait en mainte occasion la triste expérience, et ceux qui ont la bonté de me lire depuis six ans, s'il en existe qui aient eu cette persévérance, ont dû s'en apercevoir.
J'ai dit et je commence.
Je venais d'entendre sonner la dernière heure de ma treizième année, et j'avais déjà pour le noble délassement de la chasse ce goût qui devait être plus tard une passion, et qui est encore pour moi le plus doux de mes souvenirs en même temps que le plus amer de mes regrets. Trop jeune encore jusqu'à cette époque, pour qu'il fût prudent de me confier une arme à feu, je ne laissais pas pour cela de suivre avec une infatigable ardeur toutes les chasses, de quelque nature qu'elles fussent, qui se faisaient dans le pays. Tantôt j'accompagnais dans ses tournées le garde-champêtre de la commune, bien qu'il ne portât sous son unique bras, car il était manchot, qu'un vieux mousqueton qui ne grondait qu'une fois l'an pour la fête de l'empereur a
chasseurs. -»or.
tantôt je me faufilais parmi les notables ùu. pays, lorsque, guidés par mon ami le vieux Denis, ils allaient au milieu de l'hiver faire des battues où l'on tuait force lièvres, sous le prétexte ingénieux de détruire les loups. Si je voyais briller un miroir dans la plaine, j'allais intriguer pour tirer la ficelée, ou pour obtenir la mission de confiance de faire lever les alouettes blotties dans le creux des sillons; si j'entendais un basset donner de la voix dans les vignes, j'allais m'embusquer dans un carrefour, et je couchais en joue, avec un échalas, le lièvre qui ne tardait pas a se montrer, alerte, joyeux et tout brillant de la rosée du matin. Mon père, qui reconnaissait sa jeunesse évanouie dans ces précoces instincts, ne les combattait que pour l'acquit de sa conscience, ce qui signifiait qu'il se bornait a ne pas les encourager, au grand mécontentement de l'abbé Garche. ry, mon précepteur, excellent homme dont la pénétration était grande, car il ne cessait de répéter ces paroles, que j'ai pris le soin de rendre prophétiques :
t Mon cher ami, vous ne serez jamais qu'un ignorant, si vous continuez a aimer la chasse avec une passion aussi désordonnée. Hier, vous n'avez pas fait votre «hème, et aujourd'hui vous m'avez tout l'air de ne pas .'aire votre version.
— Mais, monsieur l'abbé, — répondais-je, — le latin me sera très-inutile.
— Pourquoi cela, monsieur le raisonneur?
— Parce que mon père ne voulant pas que je serve l'empereur, je n'aurai rien de mieux a faire que d'entrer dans les ordres, et alors vous comprenez que le latin...
— Oui, oui. je comprends, petit insolent, —s'écriait
l'abbé, qui était d'autant plus indigné que je négligeasse mon latin, qu'il profitait pour l'apprendre un peu des leçons qu'il me donnait. — Mais vous allez avoir affaire à moi.
En deux bonds j'étais hors de la salle d'études, en quatre autres j'atteignais le jardin, cinq minutes apre . je rejoignais le garde-champêtre, que j'avais vu passer, le mousqueton sur l'épaule, et pendant que je parcouraisles champs, le bon abbé Garchery disait hénignement son bréviaire... en français.
Je rentrais a l'heure du dîner, le front baigné de sueur, les joues écarlates, les vêtements en désordre ; l'abbé venait se placer k côté de moi : il avait l'air solennel et même sévère.
— Il paraît que les leçons ont mal été aujourd'hui — disait mon père.
— Il n'y en a pas eu — reprenait l'abbé.
— Ah ! c'est différent — continuait mon père — j'aime mieux qu'on ne fasse rien que de mal travailler.
Les choses en étaient la, quand arriva le jour de mes treize ans accomplis, 29 octobre 1813. L'abbé Garchery et moi nous prenions notre leçon de latin, paisiblement assis aux deux coins d'un bon feu, une table entre nous, dans la petite chambre que nous occupions au rez-de-chaussée du château. Le bon abbé était un peu mélancolique... je venais de lui demander l'explication d'un passage de mon De Viris, et il n'était pas bien sûr de me l'avoir donnée bonne.
— Voyez donc comme c'est honteux, mon enfant, pour un garçon de votre âge, de n'en être encora qu'aux premiers éléments du latin — me disait-il d'une
voix paternellement triste .—Vous ne saurez jamais cette langue sans laquelle il n'y a pas de bonne éducation.
— Je m'y mettrai , monsieur l'abbé, je vous le proimets — répondis-je en tournant la tête du côté de la 'ienêtre, contre les vitres de laquelle fouettait une formidable pluie d'automne qui me faisait dire qu'il ne fallait pas songer a une escapade ce jour-la.
— Vous vous y mettrez, dites-vous : et quand comptez-vous commencer ?
— A l'instant mémo.
Et pour joindre Fat lion a la parole, je fis semblant tle chercher un mot dans mon dictionnaire.
En ce moment la porte de notre chambre s'ouvrit sans que j'aperçusse la main qui tenait la clef, et deux charmants bassets, cou, lés ensemble par une laisse de soie amaranthe, entrèrent résolument et vinrent me flairer les mains.
Il y avait un chien et une chienne, ce qui, même pour une innocence d'écolier qui n'a pas fréquenté les collèges , signifiait l'espérance d'une postérité. Ils étaient noirs, marqués de feu, admirablement bien coiffés, et ils avaient les jambes droites, ce qui leur donnait un air dégagé qui me plut au premier abord.
Néanmoins cette apparition me causait plus de surprise que de joie, car j'étais a mille lieues de la vérité, lorsque la porte s'ouvrant tout a fait, me montra mon père debout sur le seuil.
Sa figure était radieuse d'une joie sans mélange. Il tenait a la main un objet renfermé dans un fourreau de serge verte, dont la forme allongée (il battre mon cœur.
— L'abbé — dit-il avec un embarras admirablement
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joué, — vous allez me gronder, mais, ma toi, cela s'est toujours fait ainsi dans ma famille; Mon fils entre, au jourd'hui dans sa quatorzième année.
— Ce qui signifie, monsieur le comte, qu'il doitre doubler de zèle pour ses leçons.
— Je suis de cette opinion ; mais cela signifie aussi qu'il a atteint la majorité légale pour chasser, et que je lui donne ces deux chiens et ce fusil.
Je poussai un cri de joie et je courus me précipiter dans les bras de mon père, que je priai de répéter encore ce qu'il venait de me dire, car je ne pouvais en croire mes yeux et mes oreilles.
— Voila aussi — continua mon père, en ramenant devant lui sa main gauche qu'il tenait derrière son dos, ce que je n'avais pas remarqué, tant j'étais occupé par ee que je voyais — voila aussi une carnassière, un fouet de chasse, des sacs a plomb, une poire k poudre, des pierres de rechange, et quelques menus ustensiles que tu trouveras quand tu en auras besoin.
— Vous avez oublié les bourres , monsieur le comte... — permettez-moi de réparer cette omission.
Et l'abbé prenant sur la table mon rudiment, me le tendit d'un air navré.
— Allons, allons, l'abbé — dit mon père — ne lui gâtez pas son plaisir; il travaillera mieux maintenant. Une passion satisfaite prend moins de temps qu'une passion malheureuse, parce qu'on ne peut pas toujours agir , au lieu qu'on peut toujours rêver. Vous verrez que vous serez plus content de lui.
J'ai souvent été a même, depuis lors, d'éprouver l'excellence de la théorie de mon père sur les passions
satisfaites, et il est certain qu'il en avait fait une application heureuse dans la circonstance que je viens de rapporter, car, a dater de ce moment, je travaillai si bien, que l'abbé Garchery, dans l'impossibilité de suivre mes progrès, dut céder sa place a un jeune séminariste qui en savait un peu plus long que lui, et qui en outre aimait la chasse encore plus que moi, si c'est possible.
Aussi quelles bonnes parties nous avons faites ensemble pendant quelques mois, et cela sans que mes études en souffrissent le moins du monde INous avions deux classes : l'une, le matin, qui commençait a six heures pour finir a neuf; l'autre, dans l'après-midi, qui durait de deux a cinq. La soirée était consacrée à ma famille depuis le dîner jusqu'à huit heures, et le reste était employé a préparer les devoirs du lendemain. Nous chassions donc tous les matins pendant quatre heures dans les vignes autour du château, chasses bien innocentes, puisqu'elles consistaient à poursuivre de noyer en noyer el de haie en haie des bandes de pinsons ou quelque merle jaseur. Le jeudi, après l'unique classe du matin, raccourcie d'une heure, et le dimanche, après la messe, c'était autre chose : les deux bassets étaient conduits au bois par notre domestique Henry, celui-là même qui est devenu un excellent valet de limier plus tard, et nous chassions un ou deux lièvres que je tirais souvent, que je blessais toujours, prétendait Henry, et qu'il se dépêchait d'achever pour plus de sûreté, disait-il. L'automne avait marché au milieu de ses brumes épaises ; l'hiver était venu avec ses pluies glacées, ses neiges, son verglas, ses jours aussitôt finis que commencés , rien n'avait pu calmer mon ardeur.»
MO LES GEiNTILSHOMMES
dont aucun succès n'avait cependant encore justifié la durée, car je n'avais mis a mort que quelques oiseaux paralysés par le froid ou assourdis par la bise. Tout ce qui se présentait brusquement devant moi, tout ce qui partait inopinément sous mes pieds, me causait des émotions, des tressaillements qui redoublaient ma maladresse et mon inexpérience. Henry avait beau dire dans ces occasions :j'ai vu sauter le poil, j'ai vu voler la plume... le poil en effet sautait, la plume à coup sûr volait, mais moi je ne ramassais jamais rien, ce qui ne m'empêchait pas de recommencer à espérer pour le lendemain.
Un jour cependant, jour trois fois heureux, et tout resplendissant au milieu de mes plus beaux souvenirs; un jour — dis-je —j'eus le bonheur dérouler un lièvre sans le secours de personne, c'est-a-dire que personne ne l'avait tiré avant moi et que personne ne le tira après. Mes ba^sej^s l'avaient lancé dans la forêt; il était venu faire un tour en plaine, puis il s'était rasé dans une terre labourée où Lumino et Bellaude le cherchaient derrière chaque motte. J'étais seul avec eux et je les regardais faire, quand tout a coup le lièvre part sous mes pieds. Comme à l'ordinaire, mon cœur bondit dans ma poitrine, ma main trembla ; cependant je couche enjoué tant bien que mal, je jette mon coup au hasard, et un grain égaré de sa route va atteindre derrière la nuque le lièvre qui tombe comme frappé de la foudre. Je crie : quel bonheur ! et je cours m'emparer du bouquin que, triomphant, je montre à mon précepteur et a Henry qui me rejoignaient en ce moment. Mais en ce moment aussi arrivait, pâle et effaré, un paysan qui nous jeta ces mots entrecoupés parla peur :
— Monsieur le comte m'envoie vous dire de cacher vos fusils et de revenir bien vite au château.
Voici l'explication de ce message :
L'année 1814 était commencée depuis quinze jours environ, et il y avait un mois que la France était envahie par les armées de la coalition. Trois ou quatre fois déjà nous avions été visités la nuit par des patrouilles de cavalerie autrichienne ; puis nous avions cessé d'en voir, et le bruit s'étant répandu que des troupes françaises avaient occupé Dijon et se dirigeaient sur Ch2.lons-sur-Saône, nous nous étions imaginé que nous ne reverrions plus nos amis les ennemis, comme on disait dans ce temps la, grâce à la tyrannie un peu lourde du grand Napoléon. Il était résulté de cette espèce de sécurité, que les fusils , cachés d'abord derrière Ses livres de la bibliothèque, avaient repris leur place accoutumée au coin du poêle de la salle a manger, et que les chasses, un moment interrompues, faisaient de nouveau mes délices.
Or, il était arrivé que, tandis que je tuais mon premier lièvre, cent cinquante dragons de la Tour, un bataillon de Croates et deux compagnies de chasseurs tyroliens occupaient notre village. C'était de cet événement que mon père me faisait avertir, et le paysan porteur de la nouvelle avait commencé par nous dire de cacher nos fusils, parce que c'était une recommandation que ma mère lui avait glissée dans l'oreille, pendant qu'il était déjà en chemin pour venir nous trouver.
Rentrer dans le bois, chercher dans un épais taillis la place la plus touffue, enfouir nos armes et nos ustensiles de chasse sous un lit de feuilles sèciies, tout
cela fut l'affaire d'un moment. Restait le lièvre que je ne voulais pas abandonner.
— Si nous le montrons — disait mon précepteur — on devinera bien qu'il n'est pas mort de la goutte, et on nous demandera ce que nous avons fait de nos fusils. Cela peut attirer des tracasseries sans fin à monsieur votre père, sans compter qu'il faudra revenir chercher ies armes que nous laissons ici, ce qui sera une perte et une humiliation.
— Mais je veux que mon père sache que j'ai tué un aevre — repondis-je.
— Je le lui dirai, et il me croira.
— Songez encore — repris-je vivement — que ma mère a peut-être vingt officiers a nourrir, et que le garde-manger est probablement fort dégarni... mon lièvre peut la tirer d'un grand embarras.
Pendant que je défendais mon opinion par des moyens assez spécieux, ainsi qu'on vient de le voir, j'examinais attentivement le messager qu'on m'avait envoyé, comme s'il pouvait m'aider a exécuter mon projet.
—C'est cela — m'écriai-je, tout a coup comme frappé d'une inspiration soudaine — attachez-moi mon lièvre autour du corps — dis-je a l'abbé.
— Maintenant — continuai-je quand ce fut fait et en m'adressant au paysan — prête-moi ta blouse.
Cette blouse était longue et large; je m'en affublai. Ainsi vêtu, j'aurais pu cacher quatre lièvres au lieu d'un. Mon précepteur lui-même fut de cet avis.
Mes deux bassets s'étaient remis en quête depuis longtemps; nous les laissâmes libres de revenir quand bon leur semblerait ■ c'était d'ailleurs comme cela que ses choses se passaient ordinairement. Nous réprime
donc gaîment le chemin du château, où nous no tardâmes pas a arriver.
Tout y était dans un désordre plus facite k comprendre qu'a dépeindre, quoiqu'il n'offrît rien qu'on ne doive voir en pareille circonstance. Un bivouac de dragons était établi sur la pelouse du jardin; un autre de Croates s'était organisé dans une arrière-cour, auprès d'une pile de fagots, ce qui était fort commode pour la cuisine de ces messieurs; un poste de chasseurs tyroliens occupait le vestibule du château, et tandis que l'état-major se reposait de ses fatigues dans le salon, les corridors étaient remplis d'une foule bruyante et pressée d'ordonnances, de domestiques, de paysans , les uns allant exécuter des ordres, les autres venant faire des réclamations, tous ayant l'air affairé ou effaré, suivant qu'ils étaient vainqueurs ou vaincus.
Je gagnai ma chambre sans accident, comme on peut le croire, et après avoir mis en sûreté mon lièvre dans un des tiroirs de la commode de mon précepteur, je réparai aussi promptement que je pus le désordre de ma toilette, et j'allai rejoindre mes parents au salon.
La société y était nombreuse; mais la vérité veut que je dise qu'elle ne répondit pas à l'idée que je m'en étais faite. Je croyais trouver des hommes a figures farouches, grossiers, exigeants, enivrés de leur triomphe, et j'arrivais au milieu d'officiers, jeunes pour la plupart, parfaitement polis, incroyablement discrets, et modestes jusqu'à paraître embarrassés de leur triomphe. Mon père me présenta au chef d'abord, qui était un major de dragons, puis successivement k tous ses compagnons, et au bout d'un quart-d'heure, j'étais dans les meilleurs termes avec tout ce monde.
M* LES GENTILSHOMME
Je profitai d'un moment où la conversation était plus animée que lors de mon arrivée, pour confier a ma mère que j'avais un lièvre à sa disposition. Elle me répondit que pour ce jour-là il lui serait inutile; mais que, selon toute apparence, il deviendrait une grande ressource pour le lendemain. Peu de moments après on vint annoncer que le dîner était servi, et nous passâmes dans la salle a manger. Le major voulut m'avoir à son côté.
Il commença par me questionner sur mon âge, sur mes études, sur mes goûts; puis me regardant fixement, il me dit :
— Aimez-vous la chasse?
— Beaucoup, monsieur le major?
— Y allez-vous souvent?
— Tous les jours.
— Êtes-vous adroit?
— Je commençais à le devenir, mais tout ceci va bien retarder mes progrès.
—Que ferez-vous si je vous donne un port d'armes?
— Je vous en demanderai immédiatement deux, autres ; l'un, pour mon précepteur que vous voyez labas, parlant latin avec votre adjudant ; l'autre, pour ce garçon qui vous sert a table et qui est mon chasseur (1 }.
— Eh bien! je vous les accorde tous les trois; mais c'est à la condition que si je reviens ici, vous me ferez manger du gibier.
Cela m'encouragea tout a fait, et sans hésiter plus
(I) Les Allemands ne se servent pas du mot piqueur : je savais cela.
longtemps je contai au digne major toute mon histoire du matin, et je lui promis que le lendemain matin il aurait mon lièvre pour déjeuner.
Mon récit l'amusa beaucoup; il le traduisit a ses officiers qui ne s'en divertirent pas moins, de sorte que mon succès fut complet; mais ce qui me le rendit particulièrement agréable, c'est que, séance tenante, les trois ports d'armes me furent délivrés. 11 ne dépendait donc que de moi de me remettre en chasse dès le lendemain.
Pendant que la conversation allait son train, les réclamations des paysans allaient le leur. 11 y en avait k chaque instant, et les plus risibles du monde. L'un se plaignait qu'on lui buvait son vin, l'autre qu'on lui brûlait son bois ; celui-ci s'était vu arracher sa soupe d'entre les bras; celui-là avait laissé sa femme en grand danger d'être embrassée, et tous s'étonnaient que le major comprît leur patois et leur répondît en français aussi bon que celui de monsieur le curé. Du reste, ce brave oificier écoutait sans rire les plaintes les plus grotesques, et il y avait égard pour peu qu'elles fussent un peu fondées.
Tout cela nous avait conduit à la fin du dîner, et nous allions quitter la table pour retourner au salon, lorsque notre domestique introduisit dans la salle à manger quatre chasseurs tyroliens, au milieu desquels marchait, tête nue et les mains attachées derrière le dos, un individu portant le costume des artisans aisés des villes.
Il pouvait avoir de vingt huit à trente ans; il était grand, mince, pâle; et si on ne l'eût pas jugé dans une situation périlleuse, il est probable que sa physionomie
n'eût pas inspiré d'intérêt pour sa personne, car l'expression en était tout a la fois lâche et cruelle.
Celui des chasseurs tyroliens qui marchait le premier se plaça devant le major dans une attitude respectueuse; et celui-ci l'ayant interrogé, il commença dans sa langue un assez long récit, pendant lequel il désigna plusieurs fois de la main l'homme garrotté. Quand son rapport fut terminé, il ôta sa coiffure minutaire et il fit voir au major qu'elle était percée d'une balle à quelques lignes au-dessus du front.
Quand il avait commencé a parler, le visage souriant et jovial du major était devenu soucieux, et quelque effort qu'il fit ensuite pour se contraindre, il ne reprit pas sa sérénité.
J'interrogeai du regard ma mère, qui savait parfaitement l'allemand; elle me sembla fort émue, surtout au moment où le major prononça quelques paroles en faisant signe d'emmener le prisonnier.
Après le départ de celui-ci, le major, dont la physionomie, de sévère qu'elle était, avait pris une teinte de tristesse, se tourna du côté de mon père, et élevant la voix il lui dit, mais cette fois en français :
— Monsieur le comte, je suis désolé pour vous de ce qui nous arrive.
— De quoi s'agit-il donc, monsieur le major?
— Est-ce que vous n'avez pas entendu? Je croyais que votre long séjour en Allemagne, pendant l'émigration, vous avait rendu notre langue familière?
— Je ne l'ai jamais sue qu'un peu et je l'ai oubliée beaucoup — repartit mon père avec une bonhomie charmante; — ce qui fait qu'aujourd'hui il me serait difficile de suivre une conversation un peu rapide.
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La vérité est que mon excellent père avait clé un de ces braves émigrés qui disaient a tout venant : « Il faut convenir que ces Allemands sont un peuple
bien sauvage: voila dix ans que nous sommes chez eux, ils n'ont pas encore eu l'esprit d'apprendre le français. »
— Puisque vous n'avez pas compris — continua os plutôt reprit le major — il faut que je vous dise que cet homme n'est pas militaire, et qu'il a été pris les armeu à la main, après avoir fait feu sur une de mes patrouilles.
— C'était peut-être un chasseur comme mon fils l'était ce malin — répondit vivement mon père.
— Je le souhaiterais autant que vous, monsieur le comte, dit mélancoliquement le major; mais malheu reusement je ne puis me faire aucune illusion a cet égard. Cet homme faisait partie d'un détachement qui gardait la route, pendant que des ouvriers cherchaient à couper une chaussée d'étang sur laquelle nous devons passer demain matin. Quand ce détachement et ces travailleurs ont vu venir ma patrouille, ils ont pris tous la fuite, a l'exception de ce pauvre diable qui n'a pas voulu suivre leur exemple avant d'avoir tiré un coup de fusil. La balle a percé le schako de mon sergent, comme vous avez pu le voir, et le coupable n'ayant pas eu le temps ou l'agilité de rejoindre ses compagnons, a été pris, ce qui m'oblige a faire un rapport au général en chef. Cette affaire aura une triste issue.
— Comment cela? — demanda vivement mon père.
— Les lois de la guerre sont positives, vous le savez, monsieur le comte, puisque vous avez servi : Tout individu non militaire, pris les armes à la main , sei a
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fusillé. Voila la règle; mais je tâcherai de faire mon rapport de manière a ce que ce pauvre diable en soit quitte pour une cinquantaine de coups de schlague\i).
— S'il n'avait ni femme ni enfants, il vaudrait mieux pour lui qu'on le fusillât — dit mon père — ce qu'il a fait semblerait prouver qu'il a du courage et de l'honneur.
— Je me permettrai d'en juger autrement, monsieur le comte — répondit le major avec une urbanité pleine de déférence — j'ai examiné attentivement la physionomie de cet homme, et je parierais que c'est un poltron révolté, ou un coquin qui avait besoin d'une réhabilita tion.
— Quel qu'il soit, monsieur le major — répliqua mon père — il est mon compatriote, et je vous demanderai en grâce de faire tout ce que vous pourrez pour le sauver de l'ignominie d'une punition honteuse d'abord, et ensuite de la mort.
— Faites une chose, monsieur le comte, Allez jusqu'à Chagny avec l'ordonnance qui portera mon rapport. Vous trouverez là le général Scheiter qui commande la brigade : c'est un vieux soldat rude au premier abord, mais dont le cœur est au fond excellent. Adressez-vous a lui comme un ancien militaire vousmême, je ne doute pas que vous n'en obteniez une grâce complète, et j'en serai pour le moins aussi heureux que vous, puisque s'il y a une punition je serai chargé de la faire exécuter.
(i) C'est ainsi qu'on appelait les petites cannes de coudrier que portaient les sergents des troupes allemandes : se servir de cette orme ou êlre frappé par elle, se nommait donner ou recevoir la schlague.
— Ma foi, major, vous êtes un galant homme ! — s'écria mon père — et je suivrai votre conseil. Henry, dites qu*on selle mon cheval; et, en attendant qu'il soit prêt, allons au salon pour prendre le calé. Major, je boirai à votre santé avec de l'eau-de-vie qui a soixante ans.
On se leva de table, et dans l'espèce de désordre qui acompagna ce mouvement, mon père se rapprocha de moi et me dit h. l'oreille :
— Va voir où l'on a mis le prisonnier, et tu tâcheras ensuite de m'indiquer l'endroit, de manière a ne donner de soupçons a personne.
Dix minutes après je rentrais dans le salon : il ne m'avait pas été difficile d'exécuter les ordres de mon père, qui, de son côté, n'eut pas l'air de remarquer mon arrivée après tout le monde.
— Je parie — dit le major, comme s'il eût été mon complice — que cet aimable enfant est allé savoir ce qu'était devenu le prisonnier?
— C'est la vérité monsieur le major. Ce pauvre homme! il est bien malheureux, je vous en réponds.
— J'espère cependant qu'on ne le maltrai'e pas ?
— Oh! mon Dieu! non: il est dans la cuisine, au coin du feu, mais ses mains sont toujours garottées, et il pleure; il m'a dit qu'il avait une femme et trois enfants tout petits.
Mon père, tout en causant avec un jeune officier des dragons de la Tour, me fit comprendre par un signe qu'il n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Quelques instants après, le domestique vint lui dire que son cheval, sellé et bridé, l'attendait dans la cour, et comme dans l'intervalle le major avait écrit son rapport, nous nous dirigeâmes tous vers la cuisine, où se tenaient
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les sous-officiers de cavalerie qui devaient fournir une ordonnance pour accompagner mon père au quartiergénéral
Il commençait à faire nuit dehors; mais la cuisine. dans la cheminée de laquelle pétillait un feu comme en font les vainqueurs avec le bois des vaincus, la cuisine, dis-je, était inondée de lumière comme si elle eût été éclairée par le soleil de midi d'un jour de canicule.
Le prisonnier était toujours a la même place, c'està-dire auprès du foyer : les mains attachées derrière le dos, il était assis ou plutôt appuyé contre un petit buffet placé dans l'embrasure d'une fenêtre qui ouvrait sur le jardin. La cuisine, comme toutes les cuisines, était au rez-de-chaussée.
Pendant que le major expliquait ses instructions à son ordonnance, mon père s'approcha du prisonnier pour lui adresser quelques questions et lui redonner un peu de courage en le mettant au fait de la démarche qu'il allait tenter.
— Cet homme m'a tout l'air d'un coquin — me dit-il b voix basse — n'importe, je remuerai ciel et terre pour le sauver.
Je regardai attentivement le prisonnier, et je remarquai qu'en effet sa mine ne prévenait pas en sa faveur. Son visage n'exprimait pas ce désir ferme et digne de conserver la vie, qui possède les êtres dont la conscience leur dit q» ils sont utiles a leurs semblables. Son regard oblique et fauve mendiait bassement la pitié de ses gardiens, au lieu d'en appeler à la sympathie de ses compatriotes; son front bas et fuyant était inondé de la sueur froide de la peur ; quoique placé a quatre
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pas d'un feu formidable, tout son corps était agité par un tremblement nerveux ; en un mot, un profond sentiment de dégoût se mêlait involontairement a l'intérêt qu'il inspirait d'abord, tant sa personne faisait tort a sa position.
— 11 ne faut pas trembler comme cela — lui dit mon père — ces hommes vous regardent et ils vous prendront pour un poltron. —Major, continua-t-il en voyant que le prisonnier ne comprenait pas ces paroles, ce brave garçon a la fièvre — ne voudriez-vous pas prendre sur vous de lui permettre de se coucher dans un lit bien bassiné, où il finirait par se réchauffer.
— Dites-lui , monsieur le maire, que vous allez demander sa grâce : ce moyen sera encore plus efficace.
Mon père vit bien que son intention avait été pénétrée, alors il expliqua brièvement au prisonnier ce qu'il allait faire pour lui.
— On n'accorde jamais la grâce de ceux qu'on doit exécuter — murmura celui-ci d'une voix sourde.
— Quel est votre état ? — continua mon père.
— Domestique a Châlons.
— Chez qui ?
— Chez M. Cazes.
— Je ne connais personne de ce nom à Châlons... que fait votre maître ? est-il négociant ?
— C'est le...
Le. mot, prononcé a voix basse, expira entre les lèvres du prisonnier, de sorte que je ne l'entendis pas : seulement, je remarquai que mon père se recula vivement , comme s'il eût aperçu un reptile sous sud pied.
— Monsieur le maire — dit le major — mon ordonnance est prête a vous suivre; maintenant croyez bien que mes vœux vous accompagneront dans vos démarches. Le général résistera, soyez-en sûr; mais ne craignez pas d'insister, et vous réussirez.
— Je crains de ne pas être aussi éloquent que je le voudrais — répondit mon père tristement. — N'importe, partons toujours.
Et mon père, suivi d'un bas-officier de dragons, se dirigea du côté du perron, au bas duquel son cheval l'attendait.
Pendant qu'il examinait les sangles et la bride avec l'attention scrupuleuse d'un ancien colonel de cavalerie, il me dit a voix basse :
— Je vais faire une démarche dont j'espère un bon résultat, mon cher enfant ; cependant je serais plus confiant que je ne le suis, si je pouvais penser que ce drôle... que ce pauvre diable aura l'esprit de se tirer d'affaire lui-même. Cette fenêtre n'est qu'a deux pieds du sol, le jardin est au-dessous, la forêt n'est pas loin, et si j'étais à sa place je crois que je coucherais cette nuit dans mon lit.
— Mais ces liens qui le garrottent?
— Bah ! c'est la moindre des choses ; la cuisinière en allant et venant peu les couper avec son couteau.
— Mais cette fenêtre qui est fermée?
— On l'ouvre sous un prétexte quelconque : trop de fen ou un peu de fumée.
— S'il se sauvait, est-ce que vous ne seriez pas responsable?
— Responsable? allons donc? me prends-tu pour le geôlier de la coalition ? au surpins, ne te mêle pus de
CHASSI-URS. \ 23
cette affaire : je ferai de mon mieux pour avoir sa grâce, et si je ne réussis pas, nous aviserons. Au revoir, mon enfant, pas de folies jusqu'à mon retour.
Et mon père, malgré ses soixante ans et son embonpoint, enfourcha lestement son cheval et s'éloigna au petit galop, escorté par le dragon qui portait le rapport du major.
11 y avait dans le village deux ou trois jacobins retirés des affaires depuis une quinzaine d'années. Quand ils virent passer mon père accompagné d'un cavalier autrichien, l'un d'eux cria a. son voisin :
— Ces émigrés sont toujours les mêmes, maître Flachot : voila le ci-devant comte qui va trouver le général ennemi pour lui dénoncer les braves gens de la commune. Mais, patience! l'empereur viendra, et...
— Bonr-oir, père Lamalle — cria à. son tour mon père qui avait tout entendu — rentrez chez vous, mon vieux ; la nuit est froide, et vous êtes sujet aux catharres.
Puis il donna de l'éperon à son cheval, et il disparut clans l'ombre toujours croissante.
Ce Lamalle. était un ancien serviteur de la famine. Il avait été valet de chambre de mon père, et sa femme avait nourri ma sœur aînée. En 1792, ayant échangé la livrée du domestique contre la carmagnole du sans-culotte, il était venu piller le château par amour pour la patrie... et pour la vaisselle de ses anciens maîtres.
•le vous dirai en passant qu'un mois après l'événement que je vous raconte et les paroles que je viens de vous rapporter, ce père Lamalle, pris pour otage et conduit au quartier général (in prince de Hessellombourg, à Dijon, dut la liberté et peut-être la vie
aux sollicitations de mon père, qui se porta sa caution et le ramena dans sa propre voiture chez lui. Ces gentilshommes sont si haineux et si vindicatifs I
Quant au père Lamalle, il fut très-reconnaissant; mais comme il était patriote avant tout, pendant les Cent-Jours il alla dénoncer mon père. Fort heureusement pour nous, le maréchal Suchet, auquel il s'a dressa, le fit jeter à la porte par ses aides-de-carap. La, finit la carrière politique de ce grand citoyen.
Je ferme cette longue parenthèse pour revenir à notre prisonnier, près duquel je retournai aussitôt après le départ de mon père.
Je le trouvai toujours plus abattu, et quoique son muet désespoir n'eût rien de touchant, il me serra le cœur. Alors les dernières paroles de mon père me revinrent a l'esprit; je regardai tour a tour les liens qui retenaient le prisonnier, la fenêtre donnant sur le jardin, et la cuisinère allant et venant, un grand couteau a la main, une paire de ciseaux suspendue aux cordons de son tablier; il n'y eut qu'une chose que je n'aperçus pas, ce fut la défense qui m'était faite, ou, si elle se présenta a mon esprit, ce fut pour rêver aux moyens de la braver ou de l'éluder.
Néanmoins je me rendis dans le salon, mais je m'y montrai inquiet, rêveur, agité L'invasion étrangère, que j'avais considérée le matin même comme une sorte de parade militaire, me parut un malheur et une humiliation. Je songeai a ce pauvre homme, que sa femme et ses enfants attendaient peut-être, et que peut-être aussi on fusillerait sous nos yeux, sans égard pour nos supplications, sans respect pour notre toit toujours secourable aux malheureux. Enfin, mon trouble, devint si
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visible, que le major s'en aperçut et qu'il m'en demanda la cause de la manière la plus affectueuse.
— Je crains que mon père ne réussisse pas dans ses démarches — lui répondis-je brusquement — ce serait affreux pour nous.
Au lieu de me répondre, le major m'embrassa avec une affection toute paternelle.
— Sur mon honneur— s'écria-t-il — vous êtes un excellent enfant ! Eh bien ! si votre père, comme je n'en doute pas, obtient la grâce de ce malheureux, c'est vous qui irez la lui annoncer et qui briserez ses liens; je veux que nous soyons bons amis. Mais aussi pourquoi ce nigaud s'est-il laissé prendre ? — continuat-il d'un ton de regret.
— Ou pourquoi ne cherche-t-il pas a se sauver maintenant? — repris-je vivem< :it.
— Ceci serait plus difficile — dit le major en me quittant pour aller rejoindre ma mère à l'extrémité du salon.
Peu d'instants après les officiers demandèrent a se retirer, et je les conduisis dans les appartements qui leur étaient destinés. Au moment de nous séparer, le major me pria de venir le réveiller aussitôt que mon père serait de retour. Je le lui promis, puis je me hâta de retourner à la cuisine.
Tout y était beaucoup plus calme que lorsque je l'avais quittée, car il n y restait plus que le prisonnier et les quatre chasseurs tyroliens qui le gardaient.
— Avez-vous encore du vin? — demandai-je à ces derniers.
— Oui, oui, donne du vin — répondirent-ils en me montrant plusieurs bouteilles vides.
Je courus à la salle a manger, et j'en revins bientôt, rapportant une énorme dame-jeanne pleine d'eau-devie, et deux carafes de vin blanc excellent et surtout capiteux.
— A présent, mangir — me dirent les chasseurs. J'ouvris tous les buffets, toutes les armoires de la
cuisine, je n'y trouvai que du pain, a ma grande consternation.
— Pas bonne le pain — dirent les chasseurs. — La viande! la viande! ?wus pas Français.
De la viande ! il n'y en avait pas d'autre dans le château qu'un veau qu'on avait tué dans la soirée pour parer aux nécessités du lendemain; encore n'était-il pas dépecé, et pour plus de sûreté, on l'avait mis dans un caveau dont la cuisinière avait la clé dans sa poche, c'est-à-dire sous son chevet.
Tout a coup un éclair traversa mon cerveau, et me montra le lièvre que j'avais tué le matin, gisant au fond de la commode de mon précepteur.
Je ne fis qu'un bond jusqu'à sa chambre.
— Que cherchez- vous, mon enfant? — me demanda l'abbé Prieur en me voyant ouvrir avec précipitation un dos tiroirs dont il avait la jouissance.
— Ce que je cherche? monsieur l'abbé, mon lièvre.
— Votre lièvre! il n'y a là-dedans que ma culotte de velours noir et ma soutane des jours de grande fête.
— Voilà comme on se trompe — répondis-je en tirant le capucin de sa celluie improvisée.
Puis je repartis encore plus vite que je n'étais venu, laissant d'un côté l'abbé stupéfait, et de l'autre la soutane neuve aussi velue qu'un vitchoura.
Je rentrai triomphant dans la cuisine. A la vue du lièvre, les visages des tyroliens s'épanouirent. Je crus un instant que ces braves gens allaient m'embrasser, ce qui m'eût gravement compromis aux yeux du père Lamalle, dont la politique rétrospective en était encore a Pitt et à Cobourg.
Pour bien faire comprendre ce que je vais raconter, il est nécessaire que je remette sous les yeux de mes lecteurs la topographie des lieux et la position des personnages.
La cheminée près laquelle la scène se passait, était située au milieu d'un renfoncement de dix pieds de large environ, qui était destiné à donner un asile a ceux qui venaient se chauffer dans la cuisine, sans que leur présence pût gêner la cuisinière dans ses manœuvres autour de ses fourneaux. Cette cheminée était haute, profonde et d'une imposante largeur. A gauche de l'emplacement qu'elle occupait étaient la fenêtre et le petit buffet dont j'ai parlé ; c'est la que se tenait le prisonnier, toujours immobile et sombre; à droite il y avait une grande armoire de sapin peinte en gris, et, adossé à cette armoire, un banc de bois que les Tyroliens avaient apporté la pour se chauffer, s'appuyer et surveiller le malheureux que nous voulions tirer d'affaire. Des verres et des bouteilles étaient placés sur une grande table, à quelque distance, et les Tyroliens quittaient de temps en temps leur banc pour aller boire: je crois avoir dit qu'ils étaient quatre.
Le lièvre offert et accepté, il fallut songer a le dépouiller et a le faire cuire, et l'un n'était pas plus difficile que l'autre, puisqu'il y avait dans un des panneaux de l'armoire un crochet de fer pour le suspendre,
et dans la cheminée un brasier qui ne demandait que quelques branches bien sèches pour flamber de nonveau.
Deux chasseurs allèrent chercher un fagot dans la cour, où il y avait une provision de bois, visitée bien des fois par eux depuis le matin.
Les deux autres accrochèrent le lièvre k l'armoire et se mirent en devoir de le dépouiller. Dans cette position ils tournaient le dos a la fenêtre et au prisonnier ; moi je les regardais faire, les mains derrière le dos, a la manière du grand Napoléon.
Tous les chasseurs savent qu'un lièvre qu'on dépouille exhale une odeur pénétrante et nauséabonde pour ceux qui ne l'ont pas tué. Quoique je ne fusse pas dans ce cas, et que les facultés de mon odorat fussent chatouillées agréablement, je dissimulai cette douce sensation et je poussai quelques-unes de ces exclamations de dégoût qui appartiennent k tous les idiomes de la terre.
Puis, voyant que les soldats de l'empereur François II m'avaient parfaitement compris dans mes paroles et très-mal deviné dans mes pensées, je pris mon parti résolument, et, avec l'assurance d'un gamin de Paris, j'allai ouvrir la fenêtre derrière le prisonnier.
Les Tyroliens firent un mouvement, comme pour s'opposer k mon action ; mais leurs regards tombèrent sur les liens qui retenaient le captif, et ils se mirent k continuer leur besogne.
Moi je replaçai mes mains derrière mon dos et je restai près de mon malheureux compatriote : nous étions si voisins l'un de l'autre que l'extrémité de mes
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doigts frôlaient les cordes qui îicelaient le pauvre diable.
Ce frôlement, cette fenêtre entr'ouverte, certains mouvements de mes mains lui firent comprendre ma résolution. Il se rapprocha de moi tout doucement, je le sentis frémir d'anxiété, peut-être d'espérance; en ce moment mes ongles rencontrèrent le nœud qui réunissait les deux bouts de la corde : ce nœud était à la hauteur de la hanche du prisonnier, mais plus près de son dos que de son estomac.
Je me mis a l'œuvre sur-le-champ, et à mesure que j'avançais dans ma périlleuse entreprise, le prisonnier se tournait insensiblement pour faire face à la fenêtre, que le vent ouvrait toujours un peu plus.
Deux ou trois fois les Tyroliens se retournèrent : dans ces moments-lk je montrais le lièvre d'un signe de tête et je disais : — Pouah! — et eux de rire, et moi de siffler de l'air le pius dégagé du monde.
Enfin, le dernier nœud céda a mes nombreuses tentatives; le reste ne me regardait plus; alors je me rapprochai des Tyroliens pour tâcher de détourner leur attention.
Je leur fis comprendre par des signes que je ne cherchais pas à rendre trop intelligibles, afin de tendre leur esprit, que c'était moi qui avais tué l'animal qu'ils allaient manger, et je leur montrai, dans sa nuque, le grain de plomb qui avait causé sa mort.
— Ponfpon! pien diren fousféîiir en Dyrol : peaucoup pons chasseurs en Durai !
En ce moment, ceux qui avaient été chercher du bois, rentrèrent ayant chacun sur leur tête deux fagots
qu'ils laissèrent tomber avec tracas sur le pavé retentissant de la cuisine.
Comme j'avais l'oreille au guet, ce bruit ne m'empêcha pas d'en entendre un autre moins fort derrière moi.
C'était la chute d'un corps lourd sur un terrain humide et par conséquent discret, puis un frôlement de branches, et enfin le pas léger d'un homme qui s'enfuit.
Je restai a mon poste, immobile comme une statue : j'avais atteint mon but, mais je ne voulais pas passer pour le complice du fugitif.
Un des chasseurs qui avait été chercher du bois, et qui s'était baissé pour se débarrasser de sa charge, releva la tête, s'aperçut de l'évasion du prisonnier, et s'écria en allemand :
— Tausend Teufeln! der Gefantjene ist fortgelanfen. Tausend Teufeln! (1).
Ceux qui dépouillaient le lièvre sautèrent sur leurs carabines placées dans un des coins de la cheminée, puis ils coururent à la fenêtre, jetèrent deux coups de feu au hasard, et firent retentir le cri : Aux armes !
En un clind'œil les détachements bivouaques dans la cour furent sur pied : les tambours battirent la générale, les trompettes sonnèrent a cheval, bientôt la cuisine se remplit d'ofliciers a demi vêtus, qui venaient s'enquérir de la cause de tout ce désordre et de tout ce bruit. Le major arriva à son tour, et on lui dit que le prisonnier s'était enfui par la fenêtre encore ouverte.
— Et qui i'a ouverte ? — demanda-t-il en allemand a
(1) Mille diables! le prisonnier s'est envolé : mille dlâtk-s!
ses soldats qui sentaient déjà le terrible vent de la sihlague siffler autour de leurs épaules.
Les chasseurs tyroliens me désignèrent du doigt.
Moi je montrai le lièvre, et je dis avec un sang-froid vraiment respectable :
— Monsieur le major, c'est la faute de. cet animal qui empestait la cuisina.
— Mais que faisiez-vous ici a cette heure de la nuit, monsieur? — me demanda le major.
— J'apportais a boire et a manger a vos hommes.
— C'est du vin qui pourra coûter cher a votre maison, monsieur.
— Eh bien ! eh bien, major, que signifie tout ce bruit? Vos dragons montent a cheval, votre infanterie se rassemble en armes : avez^vous quelqu'avis d'une attaque?
— Non, monsieur le comte, mais je soupçonne une trahison. On a favorisé la fuite de mon prisonnier.
— N'est-ce que cela? — s'écria gaimcnt mon père, car c'était lui qui venait de paraître sur la scène — je vous apporte la grâce pleine et entière de ce pauvre diubie.
Et mon père tira une lettre de sa poche qu'il remit au major, dont le visage se dérida subitement.
Il en avait a peine achevé la lecture avec une salis faction toujours croissante, qu'il me manifestait particulièrement par des sourires et des clignements U'œil, qu'un hussard entra dans la cuisine, s'approcha du major et lui remit respectueusement une seconde lettre qu'il avait tirée de sa sabretache.
11 fallut lire encore une fois; mais ce fut avec moins de satisfaction que la première.
— Ma foi ! — s'écria-t-il comme un homme qui prend son parti — ce qui est fait est fait. On lui a donné sa grâce, on m'ordonne maintenant de le faire fusiller, je dirai que la grâce est arrivée a temps, mais que l'ordre est venu trop tard. Messieurs — continua le major en se tournant vers les officiers qui l'entouraient — allez dire à vos homme que tout ceci n'est qu'une fausse alerte et que rien n'est changé aux dispositions que j'ai prises hier.
Au bout de quelques minutes, nous fûmes seuls dans la cuisine, le major, mon père et moi ; les Tyroliens eux-mêmes avaient disparu, sans oublier leur lièvre toutefois. Alors le major me dit :
— Maintenant a nous deux... embrassons-nous.
— Que s'est-il donc passé? — demanda mon père.
— Il s'est passé que votre fils est un brave enfant, car c'est lui qui a sauvé ce pauvre diable.
— Mais sa grâce que j'ai rapportée...
— Est retirée : cinq minutes après votre départ de Chagny, le général a reçu l'avis qu'on avait fait feu sur une autre patrouille, et il m'a envoyé en toute hâte ce hussard pour m'ordonner de faire un exemple. Je lui dirai demain que son ordre est arrivé trop tard.
— Comment as-tu fait? — me demanda mon père en m'embrassant a sou tour.
Je racontai toute l'histoire, qu'on trouva la plus simple dn monde : c'est pour cela qu'avant de vous la raconter aussi, je l'ai intitulée Simple histoire.
Le lendemain, ou pour mieux dire, le matin suivant, car le lendemain était déjà commencé, ma mère s'étonna de ne pas voir figurer le lièvre au milieu des
cinq ou six ragoûts ou rôtis de veau qui couvraient la table du déjeuner.
On lui expliqua l'affaire d'un bout à l'autre, et l'orgueil de la mère n'eût pas de peine a consoler la petite vanité de la maîtresse de maison.
L'année suivante, après ou pendant la seconde invasion, j'étais au camp de Dijon au milieu de vingt mille badauds qui regardaient défiler l'armée autrichienne. Je contemplais le mélancolique empereur chef de la coalition que je trouvais bien beau, et l'heureux vainqueur de Waterloo qui me semblait bien laid, lorsque mon attention fut attirée par l'arrivée d'un nouveau corps précédé d'un musique excellente.
C'était le régiment des dragons de la Tour.
A sa tête caracolait un brillant officier. Il salua d'abord de son sabre le splendide état-major qui était a sa droite, puis il se retourna de mon côté, me reconnut, et m'adressa un sourire plein d'affection.
Cet officier était le bon major Wistotf qui ne m'avait point oublié.
Maintenant vous voulez sans doute savoir quel était cet homme pour le salut duquel j'avais fait tant de frais d'imagination. Mon père n'avait pas voulu me le dire; mais comme je l'appris plus tard, je n'en ferai pas mystère, et je vous le dirai en manière d'épilogue.
Cinq ans s'étaient écoulés : je n'étais plus un enfant et je n'étais pas encore un homme, bien que j'eusse la bride sur le cou depuis longtemps déjà. Je n'avais pas oublié l'invasion étrangère, parce que ce souvenir était devenu une souffrance pour moi, le jour où j'avais eu l'honneur d'entrer dans l'armée française; mais ma mémoire avait été moins fidèle à l'égard du pauvre
diable auquel j'avais sauvé la vie, par humanité comme un homme, et par étourderie comme un écolier.
Du midi de la France, où mon régiment tenait garnison, j'étais venu passer un semestre dans ma famille. J'avais retrouvé notre domestique Henri, élevé à la dignité de garde-chasse, et mes deux bassets, qui ne quittaient plus guère le coin du feu de la cuisine, avaient mis au monde toute une postérité hurlante et frétillante, a laquelle je pouvais, sans trop d'exagération, donner le nom pompeux de meute : on sait que les chasseurs n'ont pas de grands scrupules en semblable matière.
Un jour, j'avais été chasser dans les bois de Sassenay, et un vigoureux bouquin nous avait menés, Henri et moi, jusqu'au milieu de Saint-Jean-des-Vignes, joli petit village situé a le porte de la ville de Chàlons-sur- Saône, dont il est un de faubourgs. Les maraîchères de l'endroit, en me voyant gambader au milieu de leurs oignons, m'avaient assez mal reçu, de sorte que je m'étais décidé, quoiqu'a regret, a rompre mes chiens et à revenir chez moi.
Mais j'avais trois grandes lieues a faire, après en avoir fait déjà cinq ou six depuis le matin, et la chaleur était accablante, bien qu'on fût au milieu d'octobre. D'un côté, je voyais la route qui ramenait à mon giU1 se dérouler en ruban de queue, comme disent les fantassins et les postillons; de l'autre, j'entendais les rumeurs de la ville, dont cinq minutes de chemin seulement me séparaient. Ici j'avais la perspective de marcher pendant deux heures et demie pour finir par arriver beaucoup trop tard pour le déjeuner et beaucoup trop tôt pour le diner; la j'étais sur de trouver
un excellent repas aux Trois Faisans ou au Chevreuil, ces auberges de mérite et de renom qui sont connues depuis Brest jusqu'à Marseille de toute la gente voyageuse. Je consultai donc tour a tour mes jambes, mon cœur, mon estomac et ... je me dirigeai vers Châlonssur-Saône, comme si j'eusse été député, au lieu d'être sous-lieutenant de dragons.
Un gjand mouvement régnait dans la ville, ce dont je ne m'étonnai pas d'abord, car Henri me dit que c'était jour de marché. Cependant, en cheminant par les rues, il me sembla que la foule qui les remplissait était en proie a une de ces émotions bruyantes, qui révèlent l'attente d'un spectacle inaccoutumé.
Pour sortir d'inquiétude, et ne voulant pas prendre au collet un passant pour le questionner, j'entrai dans la boutique d'un perruquier de ma connaissance.
— Que se passe-t-il donc aujourd'hui dans votre ville maître Ardin? — lui demandai-je.
— C'est cet homme de Chagny qui a mis sa femme dans un four sous prétexte de la guérir d'un rhumatisme; on le guillotine ce matin, et les cabaretiers de la ville vont faire une bonne journée. Si vous voulez rester dans ma boutique — ajouta-t-il — vous verrez le cortège.
Je fis un bond en arrière et me retrouvai au milieu de la rue, que je me mis a arpenter comme si j'avais eu une légion de démons a mes trousses.
Mais je ne gagnai rien a cette retraite précipitée, car en arrivant près de la place des Carmes, au milieu de laquelle l'instrument du supplice était dressé, j'y trouvai la foule tellement compacte qu'il me fut impossible de me faire jour a travers se? rangs pressés.
Il y avait des hommes debout sur des bornes, des gamins a califourchon sur des supports d'enseignes ou étendus snr des auvents de boutiques; puis tout un océan de têtes féminines. Ces dames avaient peut-être des rhumatismes, et elles venaient sans doute la par esprit de corps.
Je cherchai encore a avancer, pour fuir au moins la vue de la guillotine qui s'élevait en face de moi : impossible de faire un pas.
Tout à coup les clameurs de la foule cessèrent, et tous les regards prirent la direction de la rue par laquelle j'étais venu.
C'était le cortège qui arrivait ; quatre gendarmes, au milieu desquels était le patient, marchant d'un pas fort délibéré, ma foi.
Derrière ce groupe, trois hommes s'avançaient sur la même ligne : celui du milieu avait une mise décente et une physionomie respectable, les deux autres avaient l'air de francs coquins.
Ces trois hommes étaient maître Cazes, l'exécuteur des hautes-œuvres, accompagné de ses aides.
J'attachai mes regards sur eux pour les détourner de leur victime.
Quand ils furent a ma hauteur, celui qui était le plus près de moi tourna les yeux de mon côté, et, après avoir hésité un moment, il me fit de la tête un petit signe d'intelligence, et il me salua avec une affectueuse familiarité c'était mon prisonnier de 1814
J'avais sauvé la vie au valet du bourreau ! ! !
Ayez donc de l'orgueil pour vos bonnes actions.
Quarante-lmlt heurts cbez le m.irquis de Monlrcvel.
Entre la ville de Mâcon et celle de Bourg- en-Bresse, et a peu de distance d'un petit bourg nommé Neuvilleles-Dames, autrefois célèbre par un chapitre de demoiselles nobles, on trouve a quelque distance delà grande route, un pauvre village qui porte le nom de Châles sur la carte du département de l'Ain. Soixante maisons construites en pisé (1 ) et couvertes de chaume, sont irrégulièrement dispersées a droite et a gauche d'un large chemin vicinal, qui devient une infranchissable fondrière dès que les pluies d'automne ont détrempé le sol spongieux de la grasse et fertile Bresse, mais qui, pendant l'été, est commode comme une des grandes allées du bois de Boulogne. Ce village, ou pour parler plus correctement, ce hameau possède une petite église assez coquette, et un presbytère spacieux et commode, qui contrastent tous deux d'une manière frappante avec les masures qui l'avoisinent, et qu'on trouve beaucoup trop vastes pour le pasteur d'une population de trois ou quatre cents âmes.
(1) Terre glaise.
-IÔS LES GENTILSHOMMES
Le pays est b:is, humide et frais. Les champs, séparés les uns des autres par des haies larges et hautes, lui donnent un aspect riant dans la belle saison, et le font paraître accidenté quoiqu'il soit plat. Ce qui contribue aussi à cette apparence, c'est que, semblables à toutes les plaines du Bugey et de la Dombes, ceh> au milieu de laquelle le village de Châles est situé offre a chaque instant des ondulations assez marquées, anciens ravins que la persévérance d'une population essentiellement agricole a convertis en petites vallées. En faisant une lieue et demie dans la direction de l'est, on rencontre de vieilles et imposantes forêts; puis d'autres petites plaines avec des étangs et des marais ; et enfin quelques collines : c'est la que commence la partie montagneuse du Bugey, ce premier échelon des Alpes.
Le commis-voyageur, le colporteur savoyard, le poète qui cherche des inspirations, le peintre qui rêve de beaux sites, passent avec indifférence ou mépris au milieu de cette obscure bourgade, dont la population illettrée n'achète tout au plus que des almanachs. Les uns et les autres ne se doutent même pas qu'un demisiècle s'est à peine écoulé, depuis que vivait là, dans une somptueuse demeure, un grand seigneur magnifique et libéral, qui eût dit au commis-voyageur: envoyez-moi cinq cents bouteilles de votre meilleur vin de Champagne ; au colporteur : voila dix louis, laisse ta balle ouverte au milieu de la rue du village ; qui eût fait asseoir le poète a la place d'honneur de sa table, et qui eût glissé au peintre ces mots : « Monsieur, je n'ai a vous offrir ni sombres rochers, ni torrents fougueux, ni tours croulantes, mais si vous voulez me faire l'honneur de passer quinze jours chez moi, je mettrai
au service de vos pinceaux, les visages des plus jolies femmes de la province. »
Ce grand seigneur, qui n'a fait que du bien, et dont nul ne se souvient aujourd'hui, était le marquis de Montrevel, dernier descendant d'une des plus anciennes familles du Forez, celte petite province que le brave et bon Henri IV, qui s'y connaissait, appelait une pépinière de gentilhommes.
Le marqnis de Montrevel était l'arrière-petit-fils de ce maréchal de Montrevel, dont la renommée avait été tristement célèbre pendant les persécutions qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes. Ami intime de Bâville; moins courtisan, mais aussi ardent et aussi inflexible que l'intendant du Languedoc, il avait légué à ses héritiers, avec une fortune immense, la charge d'une mémoire exécrée par les descendants des familles qui avaient eu a souffrir de ses rigueurs. De bonne heure, le marquis de Montrevel eut le sentiment de cette situation, et il se donna la noble tâche d'effacer autant que cela dépendrait de lui, les dernières années de la vie de son bisaïeul. Il commença donc par se retirer de la cour, et il s'établit a Mâcon dont i! était gouverneur, en attendant que le château qu'il faisait construire a Châles fût achevé.
Il ne tarda pas a recueillir les fruits de cette sage résolution et de la noble conduite dont elle fut suivie. Toutes les conditions, tous les états, tous les âges furent unanimes pour célébrer les louanges de M. le gouverneur du Maçonnais. Affable, prévenant, magnifique par devoir et charitable par instinct, il devint l'ami des riebes et des pauvres, et le lien de tous. Il venait par des prêts un secours des grandes fortunes embar-
rassées, et il créait par des dons des existences modestes a des gens qu'il jugeait dignes de ses bienfaits. Pendant la belle saison il animait le pays par des fêtes splendides; dans les hivers rigoureux il le consolait par de larges et intelligentes aumônes. Un vieux monument menaçait-il ruine, le marquis de Montrevel donnait des fonds pour le relever; un nouvel établissement public devenait-il nécessaire, le gouverneur du Maçonnais le faisait construire à ses frais; et tout cela, nonseulement sans ostentation, mais encore avec une certaine insouciance de grand seigneur qui semblait vouloir échapper a. la reconnaissance. Son château de Châles était une demeure presque royale. Quel que fût le nombre des visiteurs, il y avait place pour chacun. Les écuries renfermaient cent chevaux au service de tout le monde ; le chenil nourrissait des meutes qui n'avait de rivales que celles de monseigneur le prince de Condé a Chantilly. Point de tourne-bride ; ce misérable compromis entre la vanité et la parcimonie, que la noblesse avait inventé lorsqu'elle était descendue de la féodalité à l'aristocratie, n'avait pas obtenu droit d'entrée dans les domaines de M. de Montrevel ; et pendant qu'il faisait les honneurs de sa table a ses nobles convives, ses gens traitaient dans les communs du château les serviteurs de ses hôtes. Si le marquis vivait de nos jours, sa famille serait probablement en instance devant les tribunaux pour obtenir son interdiction.
Quand la révolution arriva, M. de Montrevel perdit ses emplois sans se plaindre, et s'il supprima son faste pour ne pas insulter au malheur des temps, il redoubla de zèle et de dépense pour faire du bien. « Le gouverneur estmort— disait-il — le gentilhomme est bien ma-
CJIASSEURS. \A\
lade, mais lecitoyenseportekmcrveille. «Alors il fondait une douzaine de lits dans l'hôpital de Mâeon ; la ville n'avait pas de salle de spectacle, il lui donna celle qu'il avait fait construire pour son usage particulier; elle manquait d'une maison communale, il lui fit hommage de son hôtel, qui était magnifique; le blé devenait cher, aussitôt les récoltes de ses terres arrivaieut sur le marché, et elles étaient vendues au prix des années d'abondance. Ce fut le dernier bienfait de M. de Montrevel; il ne voulut pas emigrer, et la révolution, qui regardait la vertu comme une distinction sociale, lui fit couper la tête comme accapareur de grains. Elle, trouvait sans doute plus commode de prendre, en une seule fois, cette fortune qu'on lui aurait donnée généreusement petit a petit.
J'avais souvent entendu conter cette histoire a mon père et a quelques-uns de ses vieux amis, qui gardaient un précieux souvenir de la joyeuse vie qu'ils avaient menée à Châles avant la révolution. Quand la conversation tombait sur ce sujet, elle ne tarissait plus : on sautait d'une aventure de chasse à une aventure galante, et l'hallali obligé ne manquait pas plus à l'une qu'à l'autre, j'en demande pardon a mes grand'mères mères et a mes grand'tantes. Je passais ordinairement dans une violente agitation les nuits qui suivaient les soirées eu l'on me faisait ces fabuleux récits. Je voyais errer autour de moi, dans mes hallucinations, les belles marquises avec leurs immenses paniers, leurs corps baleinés, leurs coiffures d'où s'échappaient les nuages embaumés de la poudre a la maréchale. Derrière elles venaient les piquantes chanomesses, la croix sur l'épaule, le rouge a la joue et la mouche à l'œil.
Tout ce monde était pimpant, babillant, coquet, spirituel et poli; et quand je comparais le lendemain les fées de mes rêves aux châtelaines en robes de mousseline à cinquante sous l'aune, de notre voisinage, on peut croire que j'aurais consenti volontiers a échanger mes réalités contre les souvenirs de mon père, dussé-je donner ma jeunesse en retour.
J'avais une bonne et aimable tante, nommée la marquise de Chevigné, qui; sans avoir émigré, avait traversé saine et sauve la révolution, grâce a un mari joueur qui avait pris la sage précaution de la ruiner de fond en comble. Gomme elle avait été chanoinesse avant son mariage, elle s'était retirée à Neuville-les- Dames, dans la petite maison qu'avaient habitée autrefois mes grand'tantes mesdames de Choiseul et de Foudras, successivement abbesses du chapitre noble dont j'ai parlé.
Au mois d'août 1819, mon père me dit un jour qu'il y avait longtemps qu'il promettait une visite a sa sœur, et que si j'étais disposé a l'accompagner, il ferait volontiers ce petit voyage, pendant lequel— ajoutait-il — bien de la tristesse se mêlerait sans doute à sa joie, car il n'avait revu ni Neuville ni Châles depuis 1789.
Nous passâmes chez ma tante une semaine qui s'écoula rapidement pour tout le monde, car le frère et la sœur employèrent le temps a faire de longues et fréquentes excursions dans les souvenirs de leur jeunesse. On suppose que les faits et gestes du seigneur de Châles et la chronique du chapitre noble ne furent pas oubliés; j'ajouterai que ce fut k eux que l'on revint le plus souvent. •
C'était principalement le soir que ces bonnes cause-
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ries étaient animées, et elles avaient lieu dans un joli salon dont les fenêtres donnaient sur la petite place du bourg. De ces fenêtres, habituellement ouvertes a cause de la chaleur de la saison, on voyait en face, à droite et a gauche, une douzaine de charmantes maisons en briques, toutes pareilles les unes aux autres, et ayant six ouvertures pour deux étages : trois aux rez-dechaussée, celle du milieu servant de porte; trois au premier, celle correspondant k cette porte ayant un balcon de fer qui avançait assez pour donner place à deux fauteuils.
L'histoire de ces douze maisons ferait un livre amusant, et si Dieu me prête vie, je l'écrirai quelque jour. En attendant, je prends date dès a présent, et je prie ceux de mes honorables confrères qui mettent un volume au monde en soufflant sur un sujet, de vouloir bien se souvenir que j'ai sous presse— ils savent ce que signifient ces mots— un ouvrage en dix volumes, ayant pour titre : les Mystères du Chapitre noble de.,. Je ne suis pas encore fixé sur le nombre d'étoiles qui remplacera le nom que je ne veux pas livrer à la publicité.
Mais j'oublie que j'écris en ce moment un autre ouvrage, et que cette histoire est intitulée : Quarantehuit heures chez te marquis de Montrevel
« Te souviens-tu, mon ami — dit un soir matante a mon père, de ta première visite a Châles, après le licenciement delà gendarmerie deLunéville?
— Je me la rappelle comme si tout cela s'était passé hier — répondit mon père eu humant savoureusement une prise de tabac, et en détournant ses yeux d'un des
Ui LIS GENTILSHOMMES
balcons de la petite place qu'il regardait toujours de préférence a tous les autres : — c'était en 1785.
— Le i" et le 2 septembre, si j'ai bonne mémoire.
— Précisément. Pardieu, ma sœur, vous étiez bien jolie dans ce temps-la, quoique vous fussiez au moment de devenir grand'mère.
Ma tante sourit gracieusement a cette galanterie fraternelle, et je pris la parole.
— Puisque cette époque est aussi présente a votre mémoire— dis-je a mon père — vous devriez bien me raconter en détail la visite dont ma tante vient de parler.
— Avec plaisir, mon ami. Ma sœur, dites a Rose d'emporter les bougies. »
Cet ordre fut donné et exécuté a l'instant même, et quand il n'y eut plus que la douce lumière de la lune pour éclairer le salon, mon père prit la parole en ces termes :
C'était donc en l'année 1785. L'année précédente, il m'avait été impossible de me trouver a l'ouverture des chasses a courre de Châles, de sorte que le marquis de Montrevel m'avait écrit dès le milieu de juillet une lettre aimable et pressante, pour me rappeler ce qu'il nommait ma désertion, et me dire qu'il comptait sur moi pour le 31 août au soir. Il ajoutait que, hors le cas de mort subite, il ne recevrait aucune excuse.
Deux de mes amis, MM. de Clermont et de Mand lot, et un de mes voisins, le comte de Kully, avaient reçu aussi des invitations, et nous nous étions donné rendez-vous pour le 31 août au matin, a l'hôtel des Trois-Faisans, a Chàlons-sur-Saône.
CHASSEURS V».j
Tout le monde fut exact et comme neuf heures sonnaient à l'horloge de Saint-Vincent, quatre chaises de poste brûlaient le pavé de la route de Mâcon. Les deux premières emmenaient les quatre maîtres, les deux autres les quatre valets de chambre. Nos chevaux de selle étaient partis depuis l' avant-veille.
Arrivés au relais de Mâcon, le maître de poste vint nous dire d'un air piteux qu'il n'avait pas un seul cheval à notre disposition. Depuis la veille au soir il avait conduit a Châles plus de vingt voitures.
Nous commencions a nous désespérer de cet incident, qui menaçait tout au moins de nous empêcher d'arriver pour l'heure du souper, lorsque nous vîmes venir de loin un cavalier a la livrée de Montreveï; il était suivi de quatre postillons et de huit chevaux au noble marquis. Celui-ci avait prévu l'événement, et il y pourvoyait avec sa bonne grâce habituelle.
Les postillons avaient la tournure leste et le visage blanc et rose; les chevaux étaient entiers, noirs, piaffants, hennissants; ils se ressemblaient comme des sangliers de la même portée.
En un clin d'œil tout fut attelé ; les malliers prirent le grand trot, les porteurs s'embarquèrent au galop, et nous traversâmes le pont de Mâcon au milieu d'une foule de curieux qui nous saluèrent de leurs acclamations. Nous étions pour eux des personnages, car nous allions chez monsieur le gouverneur, et nous étions conduits par ses gens et ses chevaux.
Nous fîmes en moins de deux heures, et par des chemins bien différents des grandes routes d'aujourd'hui, un trajet de six mortelles lieues de Bresse, et nous arrivâmes a Châles a l'entrée de la nuit.
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La journée avait été chaude, et la soirée était d'une extrême douceur. Toutes les fenêtres du château étaient ouvertes, et pendant que nous parcourions rapidement une des allées du parc, c'était un charmant spectacle que de voir, dans les salons remplis de monde et déjà éclairés, les groupes passer et repasser, les fines silhouettes des visages féminins se dessiner sur l'étoffe transparente des rideaux, et d'entendre murmurer les conversations mystérieuses, sur deux ou trois balcons qui semblaient par leur construction uniquement destinés aux plaisirs discrets du tête-à-tête. Au bruit des fouets de nos postillons, toutes les fenêtres se peuplèrent comme par enchantement, et chacun de nous y chercha un souvenir ou une espérance.
Nous fûmes reçus dans le vestibule par le marquis , qui ne crut pas déroger a sa dignité de gouverneur, ni faire une chose trop prévenante pour un homme de son âge, en accourant a la rencontre de quatre jeunes gens. Je lui présentai le comte de Rully, qui venait a Châles pour la première fois, et l'aimable châtelain nous conduisit immédiatement dans les appartements qui nous étaient destinés.
Une heure après, nous étions rasés, retapés, poudrés, parfumés; nos surtouts de voyage avaient été remplacés par d'élégants habits de soie richement brodés, et, l'épée au côté, le chapeau sous le bras, nous faisions notre entrée au salon.
Tout ce que le pays, a cinquante lieues à la ronde, comptait d'hommes aimables et distingués et de femmes charmantes y était déjà réuni. C'était le comte de Thiard, parfait modèle du grand seigneur de la fin du dix-huitième siècle, c' est-a-dire poli et brillant comme le duc
de Lauzun-Biron, dont il était l'ami, et penseur comme Vauvenargues ; c'était encore le marquis de Galiffet. gentilhomme de la vieille roche et adversaire ardent des idées nouvelles qui commençaient a remuer l'antique société française; puis le comte de la Guiche, le marquis et le comte de Fussey, veneurs émérites dont l'existence active était un perpétuel hallali. 11 y avait aussi le comte Edme de Foudras Courcenay, mon cousin; le vicomte de Sassenay, spirituel comme Rivarol et frondeur comme Lauraguais; enfin, monseigneur du Chilloux, évêque de Châlons-sur-Saône, prélat galant de l'école des Jarente et des Bernis, et mon excellent ami le curé de Chapaize , qui causait à l'écart avec le commandeur de Balathier.
Les femmes étaient mesdames de Mandelot, de la Guiche, de Monteynard, de Sénozan, de Messey, de la Rodde, d'Apchier, les deux nièces de l'évêque de Châlons , ravissantes personnes qui portaient gaiement un célibat volontaire, et l'élite du chapitre de Neuville-les- Dames, composée de quatre chanoinesses, dont une seule eût suffi pour brûler le monde, comme disait madame de Sévigné de sa petite-fille, la marquise de Simiane.
Ce qu'il y avait de grâce, d'esprit, de beauté et de coquetterie chez ces femmes, suffirait à indemniser toutes les sottes et tous les laidrons de la terre. Ne songeant qu'à plaire, et sûres d'y réussir, on ne remarquait chez aucune d'elles ni les inégalités de la jalousie ni les tristesses peu intéressantes de la vanité inquiète. La vie, pour elles, était légère comme une des plumes de leur coiffure et brillante comme les diamants de leur collier. Leurs rivalités mêmes étaient gaies, et
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quand elles aimaient, ce qui arrivait quelquefois, il y avait dans l'oubli de leurs devoirs un soin de leur dignité et un respect des convenances qui commandaient les égards de ceux mêmes qui étaient dans le secret de leurs faiblesses, car il n'y avait chez elles ni le cynisme du vice, ni l'hypocrisie de la fausse vertu. Les sociétés frivoles ont cela de bon, que la corruption n'y est jamais profonde jusqu'à regarder le scandale comme un héroïsme.
A neuf heures précises, les portes du salon s'ouvrirent à deux battants, et un maître d'hôtel, l'épée au côté, vint annoncer que le souper était servi : les hommes offrirent la main aux femmes, et l'on passa dans la salle a manger.
Au moment où l'on sortait de table, des coups de fouet retentirent encore dans l'avenue du château, et peu d'instants après on vint annoncer au marquis de Montrevel l'arrivée d'un nouvel hôte : le marquis sortit immédiatement pour le recevoir.
Quand il revint dans le salon, sa figure habituellement sereine avait une expression visible de mécontentement. Je fus le premier a m'en apercevoir, et je lui demandai ce qu'il avait.
» Je suis fort contrarié, mon cher cousin — nie dit-il — il vient de m'arriver un trouble-fête.
— Serait-ce votre Anglais de l'année dernière?
— Justement : je m'étais bien gardé de le. prier, mais il connaît la régularité de l'époque de nos réunions, et il arrive du fond de l'Italie pour se joindre à nous.
— • Comment cela va-t-il se passer avec Clermont? — • Ma foi, mon ami, je n'en sais rien ; mais je suis
fort ennuyé. Au surplus , nous en sommes débarrassés pour ce soir, car je l'ai engagé a aller se coucher. »
Cet Anglais, qui vit encore, et que, pour cette raison, je ne vous désignerai que sous le nom de lord Henry , était venu a Châles l'année précédente, et il s'y était rendu insupportable a tout le monde par son humeur fantasque, sa susceptibilité, sa morgue et ses prétentions en tous genres. Il s'était figuré avoir une belle passion pour la charmante comtesse de Sénozan, qui ne pouvait pas le souffrir, et il avait pris en haine le comte de Clermont qu'elle aimait. Clermont, en homme bien élevé, avait mis tant de mesure dans sa conduite, qu'un éclat fâcheux avait pu être évité; mais il avait juré que si lord Henry revenait, il le mettrait a sa place à la première impertinence qu'il en recevrait. Voila ce qui inquiétait notre excellent hôte.
« Messieurs — nous dît le marquis — voulez-vous, pendant que ces dames décideront de quelle manière nous finirons la soirée, que nous descendions au vestibule pour régler les dispositions de la chasse de demain? »
Comme il s'agissait d'un usage établi, on ne répondit a cette proposition qu'en suivant M. de Montrevel qui avait pris le chemin du vestibule.
Nous trouvâmes dans cette pièce le chef d'équipage et les quatre piqueurs du marquis, tous cinq en costume de veneurs et le chapeau a la main.
« Eh bien I Renaud — dit le marquis a son chef d'équipage — aurons-nous une belle journée demain?
— Je le crois — répondit respectueusement le vieux piqueur — car le temps parait vouloir se rafraîchir.
— Quel est le résultat de voire tournée d'aujourd'hui?
— J'ai connaissance de plusieurs animaux, tous cerfs et biches, dans les taillis de Cézériat : on peut y aller a coup sur pour en détourner un. La Brisée a travaillé deux compagnies de sangliers, qui se tiennent depuis une quinzaine autour des mares de Pontbriand. L'Épine a toujours sa portée de louveteaux en terre rouge, et La Plaine a vu par corps un grand brocard, qui, a ce qu'il paraît, ne quitte pas les bruyères de la Charmée.
M. Renaud ayant ainsi fait son rapport avec la clarté et le laconisme d'un chef d'état-major, attendit la décision de son maître.
— Choisissez, messieurs — nous dit gracieusement le marquis en se tournant de notre côté, et en contemplant avec satisfaction nos visages épanouis par ce magnifique bilan.
— Ce serait une haute inconvenance, ce me semble — dit le comte de Fussey — que de ne pas commencer par un cerf.
Quand le comte de Fussey donnait son avis en matière de chasse, c'était absolument comme lorsque le vieux duc de Richelieu avait décidé qu'une femme était jolie : c'est-a-dire que tout le monde criait amen. Il fut donc arrêté que les piqueurs feraient le bois dans les taillis de Cézériat, et les ordres furent donnés en conséquence.
Rien ne se répand plus vite qu'une mauvaise nouvelle, alors même qu'on la tient secrète : quand nous rentrâmes dans le salon, on y connaissait déjà l'arrivée de lord Henry, et toutes les femmes étaient dans la consternation.
Réunies en un seul groupe, elles se communiquaient
CHASSEURS. 4b\
leurs doléances a voix, basse, pour ne pas affliger notre excellent hôte, et quand je m'approchai d'elles, elles me firent la confidence de leurs ennuis.
a II n'y aura plus moyens de rire en présence de cette face patibulaire — dit la comtesse de Mandelot en montrant les trente-deux plus belles dents du royaume.
— On ne pourra pas non plus jouer la comédie devant un spectateur aussi dénigrant — reprit madame de Monteynard qui venait de passer quinze jours a Paris pour étudier le rôle de Gélimène avec mademoiselle Contât.
— Il faudra se garder dépariera demi-voix — ajouta madame de la Rodde — car il croirait qu'on se moque de lui.
— Ma chère comtesse — dit madame de Sénozan — vous devriez vous dévouer.... en lui faisant quelques coquetteries, vous le rendriez sûrement fou, et alors il serait peut-être aussi aimable que tous ces messieurs.
— J'ai essayé l'année dernière — répondit la comtesse— et vous avez vu le beau résultat que j'ai obtenu.
— C'est désolant 1 c'est ennuyeux ! pourquoi le roi a-t-il fait la paix? Qui nous en débarrassera? — répétèrent toutes ces dames en chœur, mais toujours à demi-voix
— Vous demandez qui vous en débarrassera? — repris-je a mon tour — : eh bien! ce sera moi !
— Vous! vous! vous!... s'écrièrent-elles. Et comment?
— C'est mon secret. Qu'il vous suffise de savoir que: demain il ne couchera pas ici; et comme il passera vraisemblablement la journée à la chasse, vous n'aurez donc a le subir que pendant le déjeuner. Une seule
chose est nécessaire a la réussite de mon plan, c'est que madame la comtesse de Sénozan veuille bien consentir à suivre la chasse.
— C'était mon intention — dit la comtesse avec étonnement.
— Et qu'elle monte la jument de mon piqueur Denis.
— Je la monterai — répartit résolument la comtesse, qui était la meilleure écuyère de France.
— Maintenant, je suis sûr de mon fait, Mesdames; vous en serez délivrées — ajoutai-je d'un ton de profonde conviction.
Cette promesse ramena le sourire sur tous les visages, et la soirée s'écoula avec la plus entraînante gaité. Ce n'était pas que ces dames eussent une confiance absolue dans la réussite de mon projet, mais elles avaient une mystification en perspective, et d'ailleurs, quand on donne un mystère en pâture a des imaginations féminines, on est toujours certain de leur plaire et de les occuper agréablement.
Quand tout le monde fut retiré, j'allai trouver Clermont dans sa chambre, et je lui fis confidence de mon plan, parce que son approbation m'était nécessaire. 11 me la donna de très-bon cœur, et il se chargea même d'obtenir celle de M. de Sénozan, excellent homme qui allait habituellement à la pêche pendant que sa femme allait à. la chasse.
Le lendemain, comme neufheures sonnaient à l'horloge du château, on se réunissait dans la salle a manger. Les femmes qui devaient suivre la chasse étaient en habit de cheval; tous les hommes, a l'exception du curé de Chapaize, portaient le costume adopté pour les réunions de Châles : habit à la française en drap bleu
céleste, galonné sur toutes les tailles, culotte de daim blanche, veste de Casimir chamois, bottes à chaudron, chapeau à lampion, relevé d'argent comme l'habit, couteau de chasse a fourreau de velours rouge et à poignée d'éhène sculptée et incrustée du môme métal que les galons.
La présence de lord Henry était désagréable à tout le monde, et cependant, quand il entra dans la salle à manger, chacun de, nous lui fit bon accueil. Comme de coutume, il répondit froidement à nos politesses, et il chercha du regard madame de Sénozan qui était déjà à table entre Glermont et moi. Elle lit un gracieux sourire à lord Henry, qui alla de très-mauvaise grâce s'asseoir en face d'elle.
« Mylord— dit le marquis— j'ai donné Tordre démettre quatre chevaux de mes écuries à votre disposition.
— Je vous suis obligé de votre attention, monsieur le marquis— réponditl'Anglais— mais jen'aime pas monter vos chevaux de France qui ne savent pas courir et qui ne veulent pas sauter ; aussi j'en ai fait venir quatre d'Angleterre, et je crois qu'ils sont arrivés hier soir.
— Dans le cas contraire, n'oubliez pas que les miens sont a vos ordres — reprit poliment M. de Montrevel. — L'habitude qu'ils ont des difficultés du pays supplée a ce qui leur manque du côté de la vitesse.
— Au surplus, mylord, voila mon maitre-d'hôtel qui me dit que vos chevaux sont effectivement arrivés hier soir, ainsi tout est pour le mieux.
— iMadame la comtesse voudra-t-elle me permettre de m'attacher a sa suite? — demanda lord Henry à madame de Sénozàn.
— J'en serai charmée — répondit la comtesse, avec
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laquelle nous avions eu, Glermont et moi, un quartd'heure de conversation avant le déjeuner.
— MvloFd— dis-je à mon tour — madame de Sénozan me fait l'honneur de monter un de mes chevaux: une pauvre petite jument limousine qui passerait sous le ventre d'un de vos coureurs: je vous demande en grâce d'avoir pitié d'elle.
— Je n'ai pas le projet de devancer madame la comtesse, monsieur — répliqua lord Henry avec humeur: ainsi c'est à elle et non a moi que vous devez demander d'épargner votre bête.
Les choses en restèrent la : on se levait de table pour aller se réunir sur le perron qui descendait dans la grande cour du château.
Le tableau qu'offraient ce perron et cette cour était vraiment magique, et je ne résisterai pas au plaisir de vous le représenter aussi brièvement que je pourrai.
La cour était en forme de fer a cheval et fermée par une magnifique grille cintrée, a travers laquelle on apercevait une large pelouse encadrée entre deux immenses futaies de marronniers, dont les rameaux séculaires étalaient tout à la fois la riante verdure du printemps et le splendide feuillage de l'automne. À l'entrée de la pelouse, que nous devions traverser pour aller au rendez-vous, se tenait, en même temps impatiente et muette, la meute, composée de cent-vingt chiens poitevins de grande taille et de même pelage. Renaud, le chef d'équipage, quatre piqueurs et huit valets de chiens étaient rangés en avant de la meute, la bride de leurs chevaux passée dans le bras gauche, la trompe prête a sonner dans la main droite. Dans la cour, quarante chevaux tenus par vingt palefreniers
attendaient les cavaliers qui devaient les monter, en faisant résonner le pavé blanc d'écume sous leurs piaffements incessants, signes certains du pressentiment des plaisirs qui les attendaient.
Enfin le marquis parut en haut du perron, donnant la main a. madame de Sénozan, et au même instant les trompes entonnèrent la fanfare du départ. En un clin-d'œil tout le monde fut a cheval, et l'on se mit en route, chacun regardant aux fenêtres du château, dans l'espérance d'y surprendre quelque charmante femme en négligé du matin, ou de recevoir un sourire promis la veille et qui pourrait être un bonheur pour le lendemain.
Au milieu de cette pléiade de chevaux superbes et excellents, la jument de mon piqueur Denis, que j'avais prêtée a madame de Sénozan, faisait vraiment une piteuse figure. C'était une petite limousine, hors d'âge et déjà fatiguée, qui cachait ses mérites extraordinaires même aux plus fins connaisseurs. Elle était fleur de pêcher comme un cheval de meunier, et elle avait des yeux verrons, ce qui défigure même un bel animal. Froide des épaules au départ, on eût dit qu'elle était tout au plus bonne pour gagner le rendezvous, et, a l'exception de trois ou quatre personnes qui la connaissaient pour l'avoir vue a l'œuvre, chacun s'étonnait que j'eusse eu l'effronterie de la prêter a la plus brillante et à la plus téméraire des amazones qui suivaient habituellement les chasses princières de M. de Montrevel.
Lord Henry, usant sans retard de la permission qui lui avait été donnée, caracolait à côté de la belle comtesse sur un cheval vraiment admirable par la beauté
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de ses formes et la vigoureuse élégance de ses mouvements. L'orgueilleux et morose insulaire qui le montait, ne savait comment accorder les regards tendres qu'il voulait adresser a la dame de ses pensées, et les sourires dédaigneux qui lui échappaient a chaque instant a la vue de ma pauvre limousine, qui trottinait en rasant le gazon, comme eût l'ait la pacifique monture d'un médecin de campagne. J'étais là et je voyais parfaitement ce qui se passait dans l'esprit du noble pair de la Grande-Bretagne.
— Comment appelez-vous cette chose? — me dit-il en désignant du bout de son fouet la petite bête.
— Elle se nomme la Légère, Mylord, répondis-je du ton le plus modeste qu'il me fut possible de prendre.
— Effectivement elle ne pèserait pas beaucoup si elle était dans une balance — reprit-il ironiquement.
— Je suis tout a fait de votre avis, mylord. Cependant si vous voulez parier cent louis que vous ne la suivrez pas toute la journée, je suis a vos ordres.
— Je ne parie jamais à coup sur, monsieur le comte — répliqual'Anglais avec hauteur. — Moncheval descend en ligne directe ù'Àrabian Godolphin, et il a eu pour mère une jument qui n'a jamais été vaincue à New-Markett.
— Mylord, je double mon pari, si toutefois madame la comtesse veut bien le permettre.
— Pour l'honneur de mon pays, j'y consens — dit gracieusement madame de Sénozan. — Mylord, vous refusez un pari qui vous donnera le droit de me suivre toute la journée, si vous pouvez; cela n'est pas galant.
— C'est au contraire pour ne pa^ vous quitter que
je refuse, madame — interrompit lord Henry en poussant un langoureux soupir.
— Ainsi vous persistez dans votre refus? — repris-je à mon tour.
— Sans hésiter, monsieur le comte, du moins pour aujourd'hui : mais demain, si votre jnment n'est pas trop fatiguée, j'offre de courir a pied contre elle, et je parierai tout ce que vous voudrez.
Je ne jugeai pas a propos de pousser plus loin ce débat qui eût peut-être fini par mettre lord Henry sur la voie de la vérité, et pour changer la conversation et être désagréable à mon antagoniste d'une autre manière, je me mis à parler de Clermont a madame de Sénozan.
Une demi-heure s'écoula ainsi rapidement et nous arrivâmes au rendez-vous, où les valets de limiers étaient déjà de retour. Leur rapport nous apprit qu'un vieux dix-cors était remis près de la. Les dispositions de l'attaque furent immédiatement réglées par le comte de Fussey, qui indiqua, d'après ses inspirations, le placement des relais de chiens et de chevaux. Cela fait, on alla frapper aux brisées : la Légère trottinait toujours la tête basse, et le cheval de mylord rongeait son frein et faisait claquer ses dents.
Mais, aux premiers cris des chiens, il se fit une métamorphose complète, dans la piteuse limousine. Elle releva la tête, dressa les oreilles, retroussa en panache sa queue qui tombait comme un émouchoir; son œil blafard lança des éclairs, et quand les trompes sonnèrent le lancer, elle bondit comme un chevreuil, et, avec la rapidité de la pensée, elle prit la tête des quarante ou cinquante chevaux qui s'étaient, comme
elle, précipités en avant. Lord Henry me jeta un regard oblique dans lequel la colère se mêlait au dédain; le cerf passa devant nous; la chasse était commencée.
Elle n'offrit, pendant la première heure, aucun incident remarquable. L'animal, sagement mené par une vingtaine de vieux chiens d'attaque, se fit battre dans un canton de peu d'étendue, de sorte que tout le monde put suivre au petit galop. Madame de Sénozan, c'està-dire la Légère, tenait toujours la tête, bien que le cheval de lord Henry eût cherché plusieurs fois à la dépasser.
Enfin, le cerf donna dans le premier relais, qui prit chaudement la voie ; la course devint plus vive; chacun tira de son côté, et bientôt il n'y eut plus dans la route que nous suivions au grand galop, que madame de Sénozan, lord Henry, mon ami le curé de Chapaize, monté sur Ragotin, et moi.
J'observais attentivement ce qui se passait, et déjà je ne doutais plus du succès de mon innocent stratagème. Le cheval de mylord, l'œil en feu, les naseaux ouverts, dévorait l'espace, mais tout ce qu'il pouvait faire était de se maintenir à la hauteur de la Légère, qui volait comme un papillon à son côté. L'intrépide petite bêle, pour laquelle cette course paraissait un jeu, se jetait de temps en temps en badinant sur son voisin pour le mordre, comme si elle eût voulu l'exciter k redoubler de vitesse, et lui faire comprendre qu'elle était de force a lui tenir tête. A chaque instant, la chasse, qui était tantôt à notre droite et tantôt à notre gauche, passait devant nous, et sa présence animait nos chevaux qui paraissaient plus ardents qu'au départ. Les trompes résonnaient de tous les côtés; des
veneurs nous croisaient en criant ; c'était un spectacle magnifique et une jouissance enivrante.
Tout à coup nous entendîmes des claquements de fouet ; les aboiements devinrent plus rares et nous parurent moins vifs ; bientôt ils cessèrent tout à fait, et nous comprimes qu'il y avait eu un change, ce qui nous fut d'ailleurs confirmé l'instant d'après par le comte de Fussey, qui allait en toute hâte pour tâcher de remédier à ce malheur.
Il fallut beaucoup de peine et de temps pour remettre sur pied l'animal qui s'était forlongé. La terre était sèche, le soleil ardent, la voie déjà haute; les chiens donnaient mollement , et couraient a droite et k gauche a la recherche de quelque fossé ou de quelque mare dans lesquels ils pussent se désaltérer et rafraîchir leurs pattes brûlantes. Quant à nous, nous nous étions arrêtés à un carrefour auquel aboutissaient plusieurs routes, et nous attendions l'événement pendant que nos montures reprenaient baleine.
Le cheval de mylord n'avait rien perdu de sa vigueur et sa beauté semblait avoir gagné. Fièrement planté sur ses quatre jambes fines et nerveuses, il écoutait le son de la trompe, et son agitation annonçait qu'il souffrait d'être au repos. Sa peau fine comme un velours, et son poil lissé par une imperceptible transpiration, laissaient apercevoir un réseau de veines dans lesquelles circulait un sang plus brûlant que la lave, plus actif que le vif-argent. Jamais plus belle bête n'avait attiré mes regards; je l'aurais volontiers acheté au prix d'une de mes terres, mais je ne l'aurais point échangé contre la Légère.
-160 LES GENTII.SaOMMFS
Celle-ci, depuis que la chasse était interrompue, avait repris son attitude plus que modeste. Une jambe de devant étendue, une de derrière douloureusement appuyée sur le bout du sabot, le flanc haletant, le poil hérissé et gluant, les oreilles flasques, elle me représentait au naturel un pauvre bidet de poste exténué par une course hors de proportion avec ses moyens. Toutefois lord Henry ne fit aucune remarque désobligeante sur elle, car s'il n'était pas encore convaincu de ses mérites, il était devenu circonspect, et d'ailleurs son orgueil était satisfait par les éloges sans restriction que nous donnions à son magnifique Cœur-de-Lion, c'était le nom de son cheval.
Enfin le cerf fut rejoint et remis sur pied, et nous nous élançâmes comme la première fois, peut-être même avec plus d'impétuosité encore.
Tous les relais avaient été ramenés et donnés; tous les veneurs avaient eu le temps de rejoindre, de sorte que la chasse devint plus brillante et plus rapide que jamais. Le cerf, qui avait épuisé la liste de ses ruses, perçait en avant avec une vigueur inouïe, qui n'avait d'égal que l'acharnement de la meute qui le poursuivait. Soit qu'il traversât des fourrés impénétrables, ou qu'il s'engageât sous des futaies d'un accès facile, il conservait sa vélocité, et les plus habiles d'entre nous ne pouvaient prévoir l'issue de la lutte. Le comte de Fussey, qui avait galoppé pendant quelques instants avec nous, m'avait dit que si l'animal ne débuchait pas il se tirerait d'affaire : c'était aussi l'opinion du curé de Chapaize, et il y avait peu d'exemples que ces messieurs se fussent trompés quand ils donnaient un avis en pareille matière.
CUASSI-ORS. -ICI
La Légère s'était maintenue a sa brillante allure, et même, depuis quelques instants, elle mêlait a son galop des bonds de gaîlé qui témoignaient encore plus de sa vigueur que la rapidité de sa course. Cœur-de-Lion était toujours superbe, et rien n'annonçait qu'il commençât à être fatigué, si ce n'est sa respiration qui sortait plus bruyante et plus pénible de ses naseaux tendus. J'étais encore présent a cette noble joute, mais la vérité veut que j'ajoute que j'avais profité du défaut pour relayer, et qu'ainsi je me trouvais sur un cheval frais. Quant au curé de Chapaize, comme il avait besoin de Ragotin pour les jours suivants, il s'était séparé de nous, sous prétexte d'aller rejoindre le comte de Fussey. Notre bande était donc réduite a trois personnes : madame de Sénozan, milord et moi.
Indépendamment de l'intérêt personnel que je mettais au triomphe de ma jument, j'éprouvais un indicible plaisir a admirer la témérité et la grâce de madame de Sénozan. Jamais les fantastiques créations de mes rêves ne m'avaient montré une personne plus ravissante que la comtesse, qui ne ressemblait pas plus a la femme que j'avais vue le matin même à la table du déjeuner, que la Légère de pleine chasse ne ressemblait a celle qui trottinait vers le rendez-vous. L'œil étincelant, le geste impérieux, les narines dilatées, la belle amazone paraissait sous le charme d'un enivrement qu'on aurait cru nouveau pour elle, tant elle en était transportée.
Elle ne prononçait pas une seule parole, mais l'animation de sa physionomie avait une éloquence qu'aucune acclamation, quelque chaleureuse qu'elle fût, n'aurait pu égaler. Si M. de Florian ou le chevalier de
Bonnard, ou Parny, eussent été la. ils n'auraient certes pas laissé échapper cette occasion de comparer la comtesse a Diane descendue sur la terre, et ayant consenti a se vêtir et k se poudrer par respect pour les mœurs et la mode.
Nous étions toujours à la suite de la chasse, et de temps en temps au milieu d'elle. Vingt fois, trente fois, peut-être, le cerf avait couru devant nous, et a plusieurs reprises, nous l'avions suivi dans le fourré: dans ces moments-la, la situation de mylord était vraiment pénible, car, tandis que la Légère se glissait comme une biche sous les gaulis, sans s'inquiéter de ceux qui la frappaient en se relevant, Cœur-de-Lion se jetait avec rage au milieu des cépées, ou franchissait les buissons qui résistaient à une première tentative: la finesse de sa peau, l'ardeur de son sang oriental, lui faisaient supporter impatiemment les obstacles qui s'opposaient a ses efforts, et les coups qu'il recevait du hasard, et que dans son inexpérience il attribuait a la brutalité inaccoutumée de son maître, le rendaient furieux: cependant il soutenait la lutte sans désavantage, et je ne fis nulle difficulté de le proclamer plusieurs fois le premier cheval du monde... après la Légère.
Il y eut encore un défaut, mais il fut court, et aussitôt qu'il eut été relevé, la chasse continua plus impétueuse que jamais. A. vingt-cinq pas seulement de nous le cerf venait de débucher, et nous entrâmes en plaine avec les chiens de tête. Cette avance nous permit de nous arrêter un instant pour respirer.
— Enfin! — s'écria mylord.
— Que signifie cettte exclamation? — demanda 1a
comtesse en caressant de sa main frémissante la crinière ébouriffée de sa jument.
— Elle signifie, madame, que nous allons chasser maintenant comme des gens bien élevés, c'est-a-dire a la face du soleil. Jusqu'à présent nous avons couru les bois comme des voleurs, et je trouve cela ignoble.
Madame de Sénozan n'attendit pas la fin de cette phrase; elle n'avait eu besoin que de baisser la main, pour faire repartir sa jument, qui était déjà au milieu des chiens.
Tous ceux qui ont chassé en Bresse savent ce que c'est qu'un débucher dans ce pays coupé de haies et de ossés, et dont le sol est en tout temps humide et gras. Lord Henry en avait fait l'expérience les années précédentes, mais comme l'été avait été très-chaud, il se flattait que le terrain serait meilleur, et que dès lors la grande vitesse de son cheval lui donnerait la victoire, car il avait fini par comprendre qu'un complot était organisé contre lui. Sa passion pour la comtesse avait cédé a la crainte de voir un cheval français, de race vulgaire, l'emporter sur un des plus magnifiques et des plus célèbres coureurs de l'Angleterre, et il aurait sacrifié de bon cœur tous les rêves de son amour, pourvu que la Légère tombât morte de fatigue, dût-elle écraser dans sa chute madame de Sénozan, a laquelle ce sentiment n'avait pas échappé.
Depuis que la chasse était en plaine, le coup-d'œil qu'elle présentait était plus magnifique que jamais. De tous les points de l'horizon on voyait accourir des veneurs qui cherchaient a rejoindre, afin de ne perdre aucune des émotions d'un hallali désormais certain. La meute redoublait de vitesse et de cris, les trompes
ne cessaient pas de retentir, les acclamations des cavaliers leur répondaieut, les villageois quittaient leurs charrues pour battre des mains : c'était, en un mot, une de ces scènes que les chasseurs retrouvent dans leur mémoire jusque sur leur lit de mort.
Nous étions toujours en tête, et nous avions franchi je ne sais combien de haies, de fossés et de ravins, quand je crus remarquer que lord Henry, qui n'avait voulu prendre ni fouet ni éperons, frappait a coups redoublés sur le flanc de son cheval, qui, tout en courant, se tordait quelquefois sous la pression du poing de son maître. Je regardai avec plus d'attention, et je ne tardai pas a découvrir dans la main de mylord un objet brillant et aigu, et a reconnaître dans cet objet un de ces élégants cure-dents d'or guilloché, que les hommes portaient dans ce temps-la.
Je compris que le pauvre Cœur-de-Lion n'en pouvait plus, et moitié par pitié, moitié par vengeance, je dis au pair de la Grande-Bretagne :
— Mylord, avant une heure votre cheval sera fourbu si vous ne l'arrêtez pas a l'instant même, et ce sera bien dommage.
— Vous êtes dans l'erreur, monsieurle comte — me répondit-il. —D'ailleurs, je ne lui demande pas devivre demain, pourvu qu'il me porte aujourd'hui.
Et il se remit à frapper le pauvre animal, dont la tête n'atteignait déjà plus qu'a la hauteur du flanc de la Légère.
Nous arrivâmes ainsi jusqu'à un chemin creux, à l'extrémité duquel régnait un fossé dont le bord relevé supportait une haie de trois pieds de hauteur environ. Derrière cette haie, il y avait une prairie humide et
basse d'une centaine d'arpents d'étendue; au milieu de cette prairie, le cerf faisait tête aux chiens, ce qui nous était indiqué par la trompe d'un chasseur que le hasard avait amené là avant tous les autres : les poltrons et les égarés ont quelquefois de ces bonheurs-la.
Nous fûmes bientôt au bord du fossé et au pied de la baie.
— Arrêtez, madame la comtesse! — m'écriai-je — c'est trop haut ; c'est trop large, vous allez écbouer au port, et...
Je n'eus pas le temps d'achever ma phrase, que la Légère arrivait saine et sauve de l'autre côté de la haie avec son précieux fardeau. Pendant que madame de Sénozan était en l'air, elle m'avait adressé un sourire qui avait brillé dans l'espace comme un éclair.
Mon cheval ne put franchir la haie, mais il la traversa. Quand nous fûmes dans la prairie, je me retournai pour savoir ce que devenait lord Henry, et je l'aperçus dans la plus déplorable situation que le ciel puisse imposer a un orgueilleux.
Cœur-de-Lion refusait de sauter. 11 avait planté ses quatre pieds en terre, et il renâclait devant l'obstacle, qu'il contemplait d'un œil désolé et cependant fier encore, car ce n'était pas le courage, mais la force qui lui manquait.
Lord Henry leva son bras avec fureur ; le cure-dent ; étincela en descendant rapidement.... L'illustre petitfils û'Arabian Godolphinftl un effort désespéré, et il se trouva a. côté de moi dans la prairie, mais, malheureusement pour lui, dans un endroit marécageux où il enfonça jusqu'aux jarrets.
Son maître le frappa de nouveau : le noble animal poussa un gémissement plaintif et il resta immobile. Ses membres tremblaient, ses reins fléchissaient, sa belle et intelligente tête s'inclinait sur le sol. Alors, l'orgueilleux insulaire, convaincu que Cœur-de-Lion n'arriverait pas au champ-d'honneur, jeta loin de lui le misérable aiguillon dont il s'était servi, et, s'étant précipité à terre, il dégaina son couteau de chasse et le plongea jusqu'à la garde dans le poitrail du pauvre vaincu. Cœur-de-Lion bondit comme s'il allait s'élancer en avant, puis il retomba aussitôt, immobile comme si la foudre l'eût frappé.
Lord Henry se disposa aussitôt a rejoindre la chasse à pied, mais ses malheurs n'étaient pas finis, car il entra dans la vase jusqu'aux genoux. Je lui tendis une main secourable qu'il repoussa, ce que voyant, je le quittai pour aller au secours des chiens que le cerf traitait fort rudement; je craignais d'ailleurs que madame de Sénozan ne fit quelque imprudence : elle était au plus épais de la mêlée.
Cependaut les chasseurs arrivaient de tous les côtés, et presque tous par le chemin creux que nous avions suivi et par le passage que j'avais fait dans la haie. En le franchissant, ils retombaient les uns après les autres a côté du pauvre lord, qui eut la douleur d'entendre sortir de vingt-cinq ou trente bouches des phrases comme celles-ci ■
-— Quel dommage ! un si beau cheval 1
— Eh bien ! mylord, que pensez-vous des chevaux français?
— Voulez-vous prendre le bout de mon fouet?
— Voici ma main : je vous jure qu'elle est solide.
A chacune de ces propositions et de ces questions, l'Anglais répondait par une imprécation , mais on passait sans l'écouter pour courir à l'hallali; on connaît l'humanité des chasseurs en pareil cas. Mylord fut bientôt aussi complètement oublié que s'il n'eût jamais existé.
Peu de moments après, les trompes sonnèrent la mort du cerf. Renaud leva le pied droit de l'animal, et il demanda où était lord Henry, à qui il voulait le présenter, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, le matin même, du marquis de Montrevel.
Tous les regards se tournèrent alors vers le bourbier : l'Anglais n'y était plus. Il avait profité du dénouement du drame pour se tirer d'affaire; mais au lieu de nous joindre et de prendre sa déconvenue en homme d'esprit, il s'était mis en route pour le château, sur un cheval que M. de Montrevel lui avait envoyé par un de ses gens. L'excellent châtelain était désolé de cette aventure, et sans la complicité de la belle comtesse, je crois qu'il se fût autorisé de notre parenté pour me laver la tête.
« Au moins, messieurs, pas de plaisanteries ce soir, je vous le demande en grâce — nous dit-il — cela serait peu généreux, et par conséquent indigne de vous.
— La recommandation est inutile, mou cher, — répondit le comte de Thiard — il sera parti avant notre retour au château.
— Vous êtes un homme adorable — me dit a voix basse madame de Sénozan.
— Foudras, combien veux-tu de ta jument?— ajouta Clermont, un peu inquiet des quelques mots que la comtesse avait murmurés tout bas a mon oreille.
— Tes cent mille livres de rentes ne la paieraient pas en ce moment... Je suis trop bon Français pour vouloir la vendre — continuai-je afin de donner deux significations à ma phrase.
Quelques instants après, nous reprîmes le chemin de Châles ; .en passant près du cadavre du pauvre Cœuvde-Lion, les trompes entonnèrent une lugubre fanfare, et nous donnâmes d'unanimes regrets à cette illustre victime de l'orgueil britanique.
Notre retraite fut une des plus brillantes et des plus gaies que j'eusse jamais vues; dans tous les villages que nous traversions, les paysans accouraient sur leurs portes et nous saluaient par des acclamations auxquelles nous répondions par des fanfares joyeuses. Le cerf dont on devait faire la curée aux flambeaux dans la cour du château, était porté sur un brancard de feuillage, derrière lequel se pressait la meute qui l'avait vaincu. Madame de Sénozan marchait à la tête, toujours montée sur la Légère, qui avait repris ses allures bourgeoises. La comtesse était souriante, mais pensive, et Clermont, qui la suivait a quelque distance, paraissait moins satisfait de la défaite de son rivai, que tourmenté de la part que j'avais prise au triomphe de la femme qu'il aimait. Nous nous en expliquâmes deux ou trois jours après, et nous n'en restâmes pas moins très-bons amis. Dans ce temps-la, les rivalités étaient frivoles et élégantes comme les passions, et les femmes avaient des esclaves dociles qui ne devenaient jamais des tyrans.
Comme nous arrivions sur la pelouse, une berline, dont les stores étaient levés, sortait de la cour du châ-
teau. Elle emmenait lord Henry, qui ne reparut plus h Châles les années suivantes.
Le soir on parla de la Légère, devenue l'héroïne du jour; il n'était question de rien moins que de lui élever une statue ; et après la curée, toute la société réunie à Châles voulut aller lui faire une visite aux flambeaux. Hélas ! ce fut la fin de sa renommée!
Les imaginations s'étaient exaltées sur les mérites de cette merveille, et le désappointement fut grand quand on vit à l'écurie une pauvre petite bête efflanquée qui tirait du bout des dents son foin de son râtelier. Ses jambes étaient engorgées, son poil hérissé: elle faisait horreur.
— Quel dommage qu'elle soit si laide I— s'écrièrent ces dames ; — décidément, il ne faut pas songer a. lui faire élever une statue, la postérité croirait qu'on a voulu immortaliser Rossinante.
Je fus consolé de cette inconstance de la faveur par madame de Sénozan : elle entra en souliers de satin vert-pomme dans la stalle de la Légère, et elle lui adressa quelques paroles tendres qui retentirent doucement dans mon cœur.
Le lendemain il n'y eut pas de chasse, mais nous visitâmes la magnifique église de Brou, et le soir il y eut spectacle et bal au château.
Là se termina le récit de mon père. Ma tante, qui l'avait écouté avec attention, affirma qu'il avait oublié beaucoup de choses ; mon père ne la contredit point.
— Le château existe-t-il encore?— demandai-je.
— On m'a affirmé qu'il avait été démoli — répondit ma tante ; — mais comme je ne sors jamais, je n'ai pu m'en assurer.
— Si nous y passions en nous en retournant — disje à mon père. — Qu'en pensez-vous ?
— Comme tu voudras, mon ami — reprit-il.
Je pris acte de cette promesse, ou plutôt de ce consentement, et le jour de notre départ, comme nous étions déjà en voiture, je le rappelai a mon père, qui se borna a indiquer a son cocher la route qu'il devait prendre.
Nous arrivâmes à Châles après une heure de marche. Mon père regardait avec attention et incertitude, comme s'il craignait de s'être trompé.
— C'est bien là — me dit-il en mettant pied a terre. Nous étions dans un immense champ de sarrazin en fleur. On n'y voyait ni une pierre ni un arbre.
— Eh bien ! le château, la futaie de marronniers, où sont-ils?— demandai-je.
Mon père enfonça sa canne dans la terre du champ, et il me dit :
— Voila le château !
Je me penchai et j'aperçus a ses pieds un fragment de brique. La révolution n'avait oublié que cela en passant. Qu'on dise encore qu'ellen'a rien laissé debout
Uiie chasse de Rallie-Bourgogne.
Il y a assez longtemps que je vous parle des chasseurs et veneurs d'autrefois ; il faut — mes chers lecteurs— que je vous fasse un peu d'histoire contemporaine. D'ailleurs, le château de Sully ne me semble pas déplacé après celui de Châles, et le marquis de Mac- Mahon vient tout naturellement au bout de ma plume à la suite du marquis de Montrevel, dont je vous entretenais dans la nouvelle qui précède celle-ci.
Au mois de novembre 1837...
Je m'arrête pour faire une remarque, c'est que tous mes récits de chasse commencent delà môme manière, à l'imitation des contes de fées ; il est, j'espère, superflu d'ajouter qu'ils n'ont que cette ressemblance avec ces charmantes fictions qui ont fait les délices de nos jeunes années; dans celles-ci tout est faux, dans ceuxlà tout est...
Je reprends ma narration, brusquement interrompue.
Donc, au mois de novembre 1837, la réunion annuelle était nombreuse et brillante au château de Sully.
\12 LtS GENTILSHOMMES
Elle se composait, outre le noble châtelain et deux de ses frères, de Rostaing de Pracomtal, du comte de Villers la Faye et de son fils Joseph, d'Edouard de Wall, de Jean de Montmort, d'Olivier de La Rochefoucauld, de Henri de Sassenay, de notre ami Jules Perret, dont je vous ai parlé dans un déplacement de chasse en Morvan , et enfin de l'obscur chroniqueur qui écrit ces lignes. Toute vanité personnelle à part, j'avancerai sans crainte d'être démenti, qu'il serait difficile de trouver de plus intrépides et de plus croyants veneurs, à commencer par le marquis de Mac-Mahon qui chassera encore vingt an: après sa mort, et a finir par Joseph de Villers la Faye qui portait une trompe en guise de hochet, et qui allait faire le bois sur le bras de sa nourrice.
Mais que peut le courage, que peut la foi quand le gibier manque? et c'était — hélas! — le cas dans lequel nous nous trouvions au mois de novembre 1837. Ce ne sera pas de ma faute, mes chers lecteurs, si vous oubliez cette date maintenant.
Quand des hommes sont réunis pour chasser et qu'ils ne chassent pas, rien ne saurait les consoler. L'hospitalité du maître a beau être royale, les femmes qu'il a invitées charmantes, son cuisinier excellent, les vins de sa cave exquis, les jours s'écoulent avec une désolante lenteur, et, le soir, les bougies n'éclairent que des faces moroses ou faussement joyeuses. Les natures d'élite ne comprennent le plaisir que comme repos au danger et a la gloire : j'ai lu, du moins, cela quelque part.
Chaque matin Racot — vous savez, Racot — partait avec son limier ; son second allait dans une autre direction; tous les gardes étaient mis sur pied, et nous,
l'espoir au cœur, nous allions à un rendez-vous quelconque. Vaine persévérance! espoir plus vain encore 1 Après des heures d'attente qui paraissaient des siècles, les piqueurs revenaient lentement, et de loin leur mine soucieuse nous faisait pressentir un rapport dont le résumé était invariablement : rien encore aujourd'hui! alors, on découplait au hasard; les chiens, ennuyés comme nous, mettaient sur pied des renards ou des lièvres qu'ils abandonnaient au premier coup de fouet, eu chiens bien appris qu'ils étaient, et nous revenions a Sully, plus tristes, plus découragés, et, s'il est possible, encore moins aimables que la veille.
Il y avait dans les fossés du château un cerf si vieux, que je suis sûr qu'il aurait pu nous apprendre comment on faisait la curée aux flambeaux, en 1675, en présence de madame de la Vallière. L'idée vint au marquis de Mac-Mahon de calmer notre désespoir en nous livrant ce pauvre animal, qui devait se croire tout aussi bien retiré des affaires périlleuses que l'invalide qui veille au péage du pont des Arts. Il prit néanmoins la plaisanterie en cerf de bonne compagnie, et nous le forçâmes deux l'ois assez agréablement. Mais une semblable parodie était bien peu de chose pour des gens habitués aux dramatiques émotions des hallalis sérieux. Le cerf fut donc interné dans son fossé, on lui donna même une biche pour le récompenser de sa complaisance, et les piqueurs se remirent en campagne : ces deux fausses chasses nous avaient excités sans nous satisfaire.
Le pays au milieu duquel le magnifique château de Sully est bâti, a l'air créé tout exprès pour environner la demeure d'un chasseur. Au nord , ce sont les bois
M'. LFS GS-.NTILSHOMMr.S
d'Epinac, d'ïvry, de Bligny-sur-Ouchc ; au couchant, ceux d'Arnay-le-Duc qui se lient aux immenses forêts du Morvan et de rAutunois; au midi, on trouve les grandes ventes de Saint-Emiland et d'Epiry, traversées par un certain torrent qu'on nomme le Ponl-d'Argent, et bornées par une certaine forêt de Planoize, dont vous me direz des nouvelles si jamais vous avez l'honneur de chasser dans ce pays-là , et surtout le bonheur d'en revenir sain et sauf. Le Pont- d'Argent! Quand la chasse prend cette direction, les physionomies les plus énergiques deviennent songeuses; et moi qui vous parle, j'ai vu un descendant de Moïse faire un signe de croix dans une situation très-périlleuse. Le torrent entraînait son cheval, et lui , accroché par le cou à une branche, il n'avait pu se débarrasser de ses étriers. Pour peu que vous ayez de l'imagination, mes chers lecteurs, vous pouvez parfaitement vous figurer la chose.
Toute cette contrée si boisée est d'un accès difficile pour la chasse à courre. Le sol en est à la fois humide et pierreux; les coupes sont grandes et mal percées; quelques parties sont plates et sourdes ; d'autres sont sonores, mais alors tellement montueuses, qu'il faut se résigner à suivre de loin au petit pas. A la longue, ces obstacles ont un certain charme; dans le début, on s'en arrange par amour-propre comme de beaucoup d'autres choses; pour ma part, je les ai longtemps loués tout haut et maudits tout bas, avant de comprendre qu'ils étaient un plaisir de plus.
Quant au château de Sully, je ne vous en dirai rien aujourd'hui, car je vous réserve pour plus tard un article fait il y a longtemps, et qui a pour titre : Une St-
Huber t, en 1S3 4, chez le marquis de Mac-Nahon; la chasse et la comédie. C'est ce que j'ai fait de meilleur en ce genre, et je plaindrais sincèrement le lecteur qui ne resterait pas abonné au Journal des Chasseurs jusqu'à ce que cet article ait paru.
Je reviens à mon récit de l'année... vous savez? et c'est pour vous dire que les nouvelles tentatives de Racot ne furent pas plus heureuses que les autres ; il semblait vraiment que tout le gibier du pays eût pris le parti de passer à l'étranger.
Un matin que nous étions plus tristes qu'a l'ordinaire, notre ami Jules Perret nous dit avec ce sourire si fin que tout Rallie-Bourgogne connaît :
— Je vois bien qu'il faudra que je vous donne mon sanglier.
— Comment! vous avez un sanglier, et vous ne nous en disiez rien?
— Si je vous en avais parlé il y a huit jours , il est probable que je ne vous en parlerais pas aujourd'hui.
— Eh bien! où est-il, votre sanglier? — demanda impétueusement le marquis de Mac-Manon.
— Dans mes bois de Prodhun.
— Et vous espérez qu'il aura attendu votre lion plaisir?
— Je ne l'espère pas, j'en suis sûr.
— Allons trouver Racot — dit le marquis.
Racot se promenait en long et en large devant son chenil, en fumant sa pipe.
— Racot, voila M. Perret qui prétend avoir un sanglier dans ses bois de Prodhun.
— Il en est bien capable. — répondit le grand homme avec son sang-froid homérique.
— Que faut-il faire?
— 11 n'est que midi — reprit Racot — je vais partir pour Prodhun, et ce soir je vous donnerai des nouvelles du sanglier. S'il y est, il faudra bien que je le trouve.
Nous restâmes a la porte du chenil jusqu'à ce que nous eussions vu Racot monter à cheval, puis nous rentrâmes au château en discutant les chances de cette nouvelle entreprise.
— Ce diable de Perret n'en fait jamais d'autres — disaient les uns — il aurait bien pu parler plus tôt : le sanglier sera parti.
— En supposant qu'il y en ait eu un — reprenaient les fâcheux de la bande.
— Je suis si sûr de mon fait — ripostait Perret sans s'émouvoir —que j'ai prié Racot de dire a ma fermière de tuer force dindes , poulets et canards , pour vous donner a déjeuner demain. Ce ne sera pas comme l'année dernière , mais il reste encore quelques bouteilles de ce fameux Chamberlin que vous avez trouvé si bon.
11 faut vous dire que l'année précédente, à l'occasion de la Saint-Hubert, Perret nous avait donné dans sa ferme du Prodhun , une hospitalité de huit jours , dont nous n'avions pas perdu le souvenir, et qui avait offert les plus piquants contrastes. Ainsi, tandis que nous étions entassés, au nombre de douze, dans deux chambres, où quatre se fussent trouvés mal à l'aise, les déjeuners et les dîners étaient servis par Chevet ; et le soir, a l'heure du thé, les babas de Michel arrivaient a point nommé, comme si le four de ce grand artiste sût
CHASSEURS. Ml
été à quatre-vingts pas au lieu d'être a quatre-vingts lieues C'est à ce souvenir que Perret faisait allusion, quand il nous disait : Ce ne sera pas comme l'année dernière.
Voila donc Racot parti, et nous fort impatients de le voir de retour. Vingt fois dans la journée, nous allâmes sur le chemin par lequel il devait revenir, augurant tantôt bien tantôt mal du temps qu'il mettait a remplir sa mission; et, suivant que nous nous abandonnions à l'espérance ou a la crainte, Perret était un grand homme qu'il fallait conduire au Capitole, ou un traître qu'on devait traîner aux Gémonies. Lui, toujours calme et confiant, nous regardait par-dessus ou par-dessous ses lunettes, avec une sérénité qui n'aurait pu être plus grande s'il avait eu le sanglier dans la basse-cour de sa ferme , et nous avions fini par croire qu'il s'était entendu avec Racot pour nous faire chasser un animal encore moins sauvage que le cerf centenaire des fossés de Sully.
Enfin , comme on sortait de dîner , un valet de pied vint dire à voix basse au marquis de Mac-Mahon, ces paroles en apparence si insignifiantes :
— Racot est revenu.
Vous avez vu quelque fois, mes chers lecteurs, une meute ardente, au moment où le piqueur qui doit la mener au rendez-vous ouvre la porte du chenil; et vous avez sans doute remarqué l'impétuosité avec laquelle les couples se précipitent vers cette issue qui doit les conduire à la gloire. Les plus légers s'élancen: par-dessus les plus lourds, les plus robustes cherchent a repousser les plus faibles, et tous font si bien, qu'il
^R LES GENHtSHOMMES
n'y a ni premiers, ni derniers ; cela paraît impossible, mais cela est vrai.
£h bien ! ce fut justement le spectacle que nous donnâmes a la porte du salon de Sully. J'aime a croire que messieurs les chiens se tiendront pour fort honorés de la comparaison.
Racot avait connaissance du sanglier!!!
11 y eut un moment de silence, je pourrais presque dire de recueillement, puis les voûtes du vestibule de Sully retentirent du cri de : Vive Perret !
A l'instant, les dispositions furent prises pour le lendemain. On décida que les chiens partiraient a la minute même pour aller coucher a Autun, et le rendez-vous fut indiqué pour le jour suivant à dix heures du matin, au cabaret de Truchot, sur la route de Montcenis ; puis nous rentrâmes dans le salon où nous fûmes tous charmants.
Pendant la nuit il tomba un peu de neige, circonstance que nous regardâmes comme très-heureuse, puisqu'elle devait faciliter le revoir. A l'heure dite, nous mettions pied a terre a la porte du cabaret de Truchot: seize petits kilomètres : excusez du peu, comme disait Je feu duc de Montmorency, en parlant des trois ou ou quatre connétables de sa famille.
Les piqueurs revinrent, et leur retour nous replongea dans la consternation. Martin avait bien trouvé le sanslier,mais Racot qui avait fait suite n'avait pu parvenir a leremettre, quoiqu'il eût marché pendant plusd'une heure sur ses traces. L'animal, toujours fuyant, avait traversé de vastes cantons de bois peu fourrés, franchi deux petites rivières, passé de grandes plaines, etc., etc. Bref, l'opinion de Racot était qu'il émigrait vers
les forêts du Cliarolais, et que, d'ici à quelque temps, il n'y avait pas d'espoir de le revoir de ces côtés.
Je vous fais grâce de tous les hélas ! de toutes les exclamations, de toutes les malédictions qui accueillirent ce rapport fait avec un douloureux sang-froid. Le vingt -neuvième bulletin de la grande armée, qui annonça à la France les désastres de Moskou, ne causa ni plus de stupeur ni plus de désespoir. Nous étions à la fois consternés et furieux : Perret était redevenu un simple mortel, quelque chose de moins encore, peut-être.
Seul, le marquis de Mac-Manon ne se découragea pas. En présence d'un sauve-qui-peut imminent , il soutint, contre l'opinion de Racot, que le sanglier, habitué aux bois de Prodhun, avait bien pu, dans un moment de caprice ou d'effroi, faire une longue tournée qui l'en éloignait passagèrement, mais qu'il avait dû y revenir par les bois de Mesvres. L'ami Perret était aussi de cet avis, et malgré l'échec que venait de subir son infaillibilité, il approuva l'inspiration du grand maître, et il fut décidé que les piqueurs iraient avec lui coucher a Prodhun, pendant que nous retournerions à Sully pour y attendre l'événement. Après quelques hésitations, je me décidai à accompagner Perret, et l'on se sépara.
Nous suivions lentement et tristement la grande allée qui conduit des bois de Prodhun à la forêt de Planoize, quand tout à coup Racot, se dressant sur ses étriers, dit a Perret :
— Monsieur, vous aviez raison.:. . voila votre sanglier.
Le coup-d'œil d'aigle du moderne Drécurd avait
aperçu la trace de l'animal sur la berge d'un fossé, a un endroit où il n'y avait plus de neige. Il met pied à terre, s'assure qu'il ne s'est pas trompé ; puis il prend les grands-devants, pendant que Martin fait suite, et deux heures après nous être séparés sans espérance de le rejoindre, nous avions le sanglier rembuché dans cent cinquante arpens des bois de Prodhun ; de sorte que le marquis de Mac-Mahon était a peine descendu de cheval, qu'il recevait a Sully, a quatre lieues de Prodhun, un billet de l'ami Perret, que je vais vous transcrire littéralement, car il en vaut, ma foi, bien la peine.