Les gerbes canadiennes
Des écrits dont ce recueil est composé, un bon nombre sont inédits, d'autres ont ét# publiés, depuis cinquante ans, da)is divers journaux. J'ai cru que le public trouverait dans ces mêmes Gerbes quelques épis appréciés spécialement par ceux qui s'intéressent aux choses et aux hommes du passé qu'on ne peut trop faire connaître. Depuis quelque temps, notre grande et notre petite histoire sont l'objet d'études intéressantes et d'appréciations de haute valeur. Plus on étudie notre passé, plus on y découvre des éléments de richesse intellectuelle, ainsi ,que des exemples et des leçons propres éi inspirer tous ceux qui ont à cour notre conservation nationale. Notre pays est assez beau, notre Histoire assez glorieuse pour que nos poètes, nos littérateurs y puisent les sujets de leurs œuvres,
CHARLES LeMOYNE
Saluons avec respect, parmi les figures qui illuminent les pages glorieuses de notre histoire nationale, celle de Charles LeMoyne, l'un des gardiens les plus dévoués du berceau de Villemarie, des défenseurs les plus intrépides de la colonie naissante, fondateur d'une famille de héros, de la famille canadiennefrançaise la plus illustre, non seulement de Montréal, mais de tout le Canada.
Pendant près de quarante ans sa poitrine défia les balles et le tomahawk des Iroquois et protégea, comme un rempart, les premiers colons de Villemarié. Pendant quarante ans il prit part à toutes les expéditions organisées à Québec ou à Montréal contre les sauvages; toujours on le trouve à la tête de l'avant-garde ou aux postes les plus dangereux de l'arrière-garde.
Brave et prudent à la fois, habile, rusé au besoin autant que les sain âges dont il était redouté et admiré, il avait la confiance des représentants du Roi. qui lui confiaient les misions les plus importantes et l'employaient pour négocier les traités de paix avec les [roquois.
Hardi, entreprenant, avide d'émotions et d'aven-
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titres, il avait à peine quinze ans lorsqu'il conçut le projet d'aller tenter fortune dans la Nouvelle-France. Le récit que faisaient de leurs voyages au Canada, des amis, des parents même de sa famille, et L'enthousiasme avec lequel ils parlaient de ce pays et le décrivaient, montaient son imagination, exaltaient sa curiosité.
Il quitta Dieppe, sa ville natale, au printemps de 1641, et se rendit à Québec, où il entra au service des Pères Jésuites, qui l'envoyèrent dans l'une de leurs missions sur le lac Huron. Actif, laborieux, intelligent et dévoué, il devint en peu de temps un aide précieux pour les missionnaires qui l'employaient à toute sorte de besognes, et il gagna l'amitié des sauvages, dont il apprit rapidement la langue.
Il y avait trois ou quatre ans qu'il occupait cette situation plus ou moins précaire, lorsque M. de Maisonneuve, qui venait? de fonder Villemarie, de-; manda, un jour, au gouverneur général de Montmagny s'il ne pourrait pas lui fournir un homme capable de jouer le rôle d'interprète et de soldat en même temps.
" Je crois avoir l'homme qu'il vous faut, lui aurait dit M. de Montmagny, il est jeune, mais il donne les plus belles espérances."
Charles LeMoyne n'avait pas encore vingt ans, mais il avait belle taille et bonne mine et tous les indices de la force physique et morale. Il plut à
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M. de Maisonneuve, qui l'emmena à Montréal et se félicita toujours d'avoir fait une pareille acquisition.
La vie pénible des premiers colons de Montréal est connue; les historiens ont fait le récit touchant de leurs souffrances, des dangers auxquels ils étaient constamment exposés.
Ils ne pouvaient sortir de l'enceinte du fort que M. de Maisonneuve avait construit sur la Place Royale, ils ne pouvaient s'éloigner de leurs maisons pour aller travailler au champ, sans avoir toujours à la main ou à côté d'eux des armes afin de défendre leur vie contre les féroces Iroquois, qui les guettaient pour les surprendre, les scalper et les tuer, ou s'en emparer pour aller en triomphe les torturer, les brûler à petit feu dans leurs bourgades. On peut se faire une idée de l'anxiété énervante dans laquelle vivaient ces pauvres gens, surtout lorsque plus tard ils eurent femmes et enfants.
Lorsque le colon partait, le matin, pour le champ, il ne savait jamais s'il serait vivant, le soir, ou si ^a famille ne serait pas massacrée en son absence. Souvent, il manquait quelqu'un à l'appel, et alors la consternation régnait dans la colonie.
Toujours sur le (jiii-vive. toujours en lace de la mort, ils vivaient dans la pratique de toutes les vertus, de la piété la plus sincère.
Ils donnaient une preuve frappante de la puissance de la foi et de la grandeur des sacrifices qu'elle engendre. Il n'y a pas de doute qu'à l'exemple de Mai-
sonneuve, de Jeanne Mance, de Marguerite Bourgeois, les premiers colons étaient animés par les sentiments religieux les plus profonds, par le désir ardent de travailler pour la gloire de Dieu.
Ils avaient pour les protéger le dévouement sans borne de M. de Maisonneuve, le courage et la vigueur des LeMoyne, des Lambert Closse, des Picoté de Bélestre, qui, toujours aux aguets, ne manquaient jamais l'occasion de secourir ceux qui étaient en danger.
Les actes de bravoure et de dévouement de Charles LeMoyne sont nombreux. M. Dollier de Casson et l'abbé Faillon nous les ont fait connaître. Comme on le verra, à la bravoure il joignait la clairvoyance ; et la connaissance qu'il avait acquise des mœurs, des coutumes et de la fourberie des sauvages, lui permit souvent de déjouer leurs stratagèmes.
Un jour, en 1648, plusieurs Iroquois s'approchèrent du fort, en manifestant par des signes le désir d'entrer en ^pourparlers. Charles LeMoyne et un colon nommé de Normentville, répondant à leur appel, sortent du fort, et de Normentville, les voyant sans armes, veut faire preuve, comme eux, de confiance; il s'avance, n'ayant à la main qu'une pique. LeMoyne, qui a eu soin, lui, de garder son fusil, crie à son ami de s'arrêter : " Ce sont des traîtres ". Mais de Normentville, dont la nature chevaleresque devra plus tard lui être fatale, continue de s'avancer; mais il ne tarde pas à regretter sa témérité,
car le voilà aussitôt entouré d'Iroquois décidé
l'emmener prisonnier.
LeMoyne ne perd pas de temps, il couche en joue les trois Iroquois qui sont le plus près de lui, en leur disant qu'il tuera le premier qui osera bouger, et ordonne à l'un d'eux d'aller chercher de Normentville. Le sauvage part, mais il ne revint pas. Alors LeMoyne, le mousquet braqué sur les deux autres sauvages, leur ordonne de marcher devant lui et les conduit ainsi jusqu'au fort, où ils restèrent enfermés jusqu'au lendemain. Les Iroquois, pour les faire remettre en liberté, se décidèrent à renvoyer de Normentville.
LeMoyne n'avait alors que vingt-deux ans. Sa conduite en cette circonstance donna aux colons, comme aux sauvages, une haute idée de sa bravoure et de son intelligence.
Il eut encore l'occasion, plus tard, de donner une preuve éclatante de son courage et de son adresse. Une bande d'Iroquois, après avoir commis des actes de barbarie dans les environs de Québec et de Tn us- Rivières, avait remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu'à Saint-Lambert. Cette fois encore, les Iroquois firent savoir à M. de Maisonneuve qu'ils voulaient parlementer. Mais LeMoyne mit le gouverneur en garde et lui conseilla de traiter comme des traîtres les faux parlementaires el de les faire prisonniers. M. de Maisonneuve suivit son conseil et lit dire aux
envoyés dés [roquois de revenir le lendemain.
Voici comment l'abbé Rovisseau raconte dans son " Histoire de Paul de Chomedy " ce qui se passa :
" Le lendemain, deux Agniers paraissent dans un canot. Ils se dirigent sur le fort, et s'arrêtent sur une batture, hors de la portée du mousquet. M. de Maisonneuve voulait d'abord envoyer plusieurs soldats pour les prendre; LeMoyne s'y opposa, et lui assura que s'il envoyait tant de monde, ils s'enfuiraient. Il demanda à y aller seul, dans un léger canot de bois au fond duquel il cacha deux pistolets. Le gouverneur qui tant de fois avait expérimenté sa bravoure et son adresse le laissa faire; mais pour le soutenir il fit embusquer des mousquetaires dans les joncs le long de la rive vis-à-vis du rocher où s'étaient arrêtés les Sauvages.
" LeMoyne alla au-devant d'eux, mais de manière à forcer les deux Agniers, s'ils prenaient la fuite, à s'engager dans le courant qui conduisait au fort. Les Iroquois, le voyant seul, le laissèrent approcher sans défiance. Il aborde sur la batture, mais au-dessus d'eux. Il saute à terre et s'avance vers eux les pistolets armés. Les Iroquois, effrayés et coupés .dans leur retraite par LeMoyne, lancent leur canot dans le courant qui les entraîne au fort. Au moment où ils atterrissent, les mousquetaires se lèvent et les couchent en joue: ne voyant plus d'espoir d'échapper, les traîtres se livrent prisonniers et sont jetés dans les fers.
" C'étaient deux guerriers influents dans leur nation ; à peine " logés ", leur capitaine, " La Plume", parut au large disant avec menaces qu'il se vengerait si on ne lui rendait pas ses hommes. On lui dit qu'il pouvait les voir, qu'ils étaient bien traités. Il répondit avec de nouvelles menaces, qu'il y viendrait en effet, mais de toute autre manière, et il s'en retourna à la rive sud vers les siens.
Les Français avaient résolu de le suivre et de l'attaquer, la nuit suivante. Un Iroquois, ami des Français, voyant les préparatifs, pria M. de Maisonneuve de ne point permettre cette surprise et de le laisser, lui, parlementer avec ses frères.
" Le gouverneur qui l'aimait, le laissa partir.
" Il traversa le fleuve et s'aboucha avec La Plume, et lui demanda les prisonniers français.
" Le capitaine et les siens ne voulurent rien entendre.
" Le lendemain, en plein midi, leur flotte entière traverse le fleuve et se prépare à attaquer la place. Le gouverneur les avait prévenus, et avait commandé au major Closse d'aller
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les attendre sur la rive. Au moment où ils mettaient pied à terre, LeMoyne, avec quatre braves, les charge avant qu'ils eussent armé; le major disperse le reste et ramène au fort cin<| prisonniers avec le fameux capitaine La Plume."
C'est vers ce temps-là, en 1660, que Dollard et ses héroïques compagnons entreprirent de sauver Villemarie et même toute la colonie en arrêtant, au Long- Sault, la marche des Iroquois. LeMoyne et de Bélestre essayèrent de les faire attendre, en promettant de les accompagner plus tard avec un bon nombre de colons qui ne voulaient pas partir avant d'avoir fait leurs récoltes.
Mais Dollard ne voulut pas attendre. Des historiens disent qu'il fit bien, que les Iroquois n'auraient pas attendu, eux, et que le retard aurait eu pour unique effet d'augmenter la grandeur du sacrifice et de faire perdre à la colonie des hommes dont elle avait absolument besoin.
Lorsque, dans l'hiver de 1666, M. de Courcell gouverneur-général de la Nouvelle-France, organisa une expédition contre les Iroquois, Charles LeMovne et une compagnie de militaires de Villemarie eurent l'honneur d'être placés à la tête des troupes. 1A'> sauvages, effrayés, se hâtèrent de conclure la paix, mais le traité était à peine signé qu'ils massacraient, sur le lac Champlain, deux officiers français, donl l'un était le cousin du marquis de Tracv.
On résolut de les châtier sévèrement cette foi-, et le marquis voulut diriger lui-même la campagne.
Il demanda des secours au gouverneur de Montréal, qui lui envoya Charles LeMoyne à la tête d'un corps de cent-dix hommes. C'étaient tous des hommes forts et braves comme leur chef, brisés aux fatigues des voyages et aguerris par leurs combats journaliers contre les Iroquois. Le gouverneur de Courcelles les appelait " ses capots bleus " à cause de la couleur de la capote et du bonnet de laine qu'ils portaient.
Charles LeMoyne et ses gens furent placés au premier rang.
La guerre ne fut pas longue, car les Iroquois, à la vue du corps d'armée imposant qui s'avançait contre eux, s'enfuirent à toutes jambes aussi loin qu'ils purent, abandonnant leurs bourgades qui furent entièrement détruites avec toutes les provisions qu'elles contenaient. Décimés par la famine, ils s'adressèrent encore à M. de Tracy pour fumer le calumet de la paix, promettant bien que, cette fois, ils seraient fidèles à leurs engagements. En effet, les colons eurent quelques années de repos et purent se livrer à la culture de leurs terres.
Charles LeMoyne avait toujours réussi à échapper au scalpet comme aux balles et aux embuscades des Iroquois, qui auraient bien voulu, par-dessus tout, le prendre vivant pour le torturer et le brûler à petit feu. Mais vers l'année 1660, il crut, malgré les avertissements du gouverneur, qu'il pouvait se donner le plaisir d'aller faire la chasse dans l'Ile Sainte-
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Thérèse. Les IroqUois qui rôdaient dans ces parages, l'ayant aperçu et reconnu, se cachèrent et s'élancèrent soudain sur lui pour le faire prisonnier. Il leur fait face et, le fusil à la main, braqué sur ceux qui le pressent de plus près, il les défie d'approcher. Ils reculent d'abord, mais réprimandés par leurs chefs qui leur reprochent leur lâcheté, ils reviennent a la charge. LeMoyne ne pensant plus qu'à vendre chèrement sa vie, décharge son fusil, mais son pied s'accroche dans une racine d'arbre, il tombe, les Iroquois fondent sur lui, réussissent à lui lier les mains et à le faire prisonnier.
La joie fut grande dans les bourgades iroquoises lorsque l'on vit arriver prisonnier celui que ces sauvages redoutaient tant; hommes, femmes et enfants voulaient le voir et se préparaient à le torturer, à le faire brûler. Mais pendant que les sauvages se réjouissaient, les colons de Villemarie étaient dans les larmes, dans la plus profonde consternation, et adressaient au ciel les prières les plus ferventes pour la conservation de celui qui tant de fois avait, pour les protéger, délié la mort.
Pendant ce temps-là LeMoyne, faisant contre fortune bon cœur, gagnait l'admiration des sauvages par sa fierté et les défiait de le faire mourir en leur disant que sa mort serait vengée d'une façon terrible, que déjà des soldats français étaient en marche et que bientôt il ne resterait plus debout une seule de leurs cabanes, et que, cette fois, ils sciaient tOUS
massacrés jusqu'au dernier. Le respect, l'admiration et la crainte qu'il inspirait décidèrent les sauvages à le conserver comme otage et à le traiter, à le consulter même comme un de leurs chefs, et finalement à le ramener à Montréal.
Lorsque les colons de Villemarie virent arriver LeMoyne, ils manifestèrent leur joie de la manière la plus touchante et adressèrent au Ciel les actions de grâce les plus ardentes, car ils étaient convaincus qu'un miracle seul avait pu le sauver, et que ce miracle était dû aux vertus et aux prières de sa jeune épouse.
LeMoyne était marié depuis 1654; il avait épousé une jeune et charmante personne connue sous le nom de Catherine Primot, mais dont le vrai nom était Catherine Tierry. Elle n'avait que quatorze ans, mais Antoine Primot et son épouse, qui l'avaient adoptée comme leur enfant, avaient développé son esprit et formé son cœur de façon à la rendre digne d'un homme comme LeMoyne, digne d'être la mère d'une famille de héros.
Le mariage fut célébré le 28 mai ; ce fut un jour de réjouissances dans la petite colonie, et M. de Maisonneuve, qui avait déjà honoré LeMoyne de ses faveurs, voulut lui donner, à l'occasion de son mariage, une preuve convaincante de sa reconnaissance et de son affection en lui octroyant, à l'endroit qui porte son nom, la Pointe Saint-Charles, un lopin de terre considérable.
LeMoyne s'était bâti une maison près de l'hôpital, entre la Place Royale et la rue Saint-Sulpice, à l'endroit portant aujourd'hui le No 383 de la rue Saint-Paul. C'est là qu'il conduisit sa jeune épouse, c'est là que vint au monde et vécut la famille la plus glorieuse que Montréal ait produite.
M. de Maisonneuve et les premiers colons de Yillemarie ne savaient que faire pour témoigner leur estime, leur confiance et leur reconnaissance à Charles LeMoyne. Nommé garde-magasin, marguillier, procureur du Roi, il était en 1668, anobli par Louis XIV et recevait dans ses lettres de noblesse le titre de Sieur de Longueuil, et dans le partage des terres que le Roi fit en 1672 au Canada, M. LeMoyne, dit l'abbé Paillon, reçut toutes les terres non concédées sur le bord du fleuve depuis Yarennes jusqu'à LaPrairie; et quatre ans plus tard toutes ces concessions étaient réunies pour former le fief de Longueuil.
Peu de temps après, LeMoyne, ou plutôt M. de Longueuil, recevait le don d'une concession de terres de deux lieues de front sur trois de profondeur, à laquelle il donna le nom de Châteauguay. En [683, M. de la Barre, gouverneur général du Canada, voulut, lui aussi, reconnaître, comme MM. de Courcêlles et de Maisonneuve, les services de Charles
LeMoyne en lui faisant confier la charge de gouverneur de Montréal devenue vacante par la mort de
M. Perrot. Voici la lettre qu'il adressa à ce sujet à la Cour de France :
" M. LeMoyne a rendu de grands services au pays ; mais " celui qu'il vient de rendre, au mois de juillet dernier, en né- " gociant la paix avec les Iroquois, est si considérable qu'il est 'f à propos, pour l'encourager à l'avenir, où il nous peut encore " mieux servir, que vous lui accordiez cette gratification. Il " est capitaine pour la ville de Montréal, et a plus fait la " guerre contre les Iroquois qu'aucun autre officier qui soit au " Canada. Je vous envoyé, pour porter mes dépêches, son fils " d'Iberville, jeune homme qui entend très bien la mer, sait " cette rivière admirablement, a mené et ramené déjà plusieurs " navires en France, vous suppliant de le faire enseigne de " marine. Il pourra fort bien vous servir, et il est avantageux " que vous ayez dans ce corps des gens qui connaissent parfai- " terrien t ce pays, autre que son père vous en resterait infini- " ment redevable, se croira plus obligé encore de bien servir " le Roi dans les occasions qui s'en présentent journellement " à cause des Iroquois."
Le roi de France aurait, peut-être, donné effet à cette honorable recommandation, si Charles Le Moyne n'était tombé malade. LeMoyne n'était pas très âgé, il n'avait pas encore soixante ans, mais les blessures qu'il avait reçues, et les fatigues d'une vie de dangers et de combats incessants avaient fini par rmner sa puissante organisation physique.
Le trentième jour de janvier 1685, ^ faisait pardevant le notaire Basset son testament, et l'acte de ses dernières volontés porte l'empreinte de son caractère élevé, de son esprit de foi et de charité. Il mourut peu de jours après. Sa mort fut le digne couronnement d'une vie de courage, de vertu, de dévouement et de patriotisme. Les larmes qui coulé-
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rent autour de son cercueil rendirent témoignage à l'estime, à la confiance et à l'affection dont l'entouraient les colons de Villemarie.
Il mourait lorsqu'il aurait pu rendre encore de grands services à la Nouvelle-France. Mais il laissait pour perpétuer son nom, continuer son œuvre patriotique et honorer son pays, onze fils, dont la plupart s'imortalisèrent au service de la Vieille et de la Nouvelle-France. Il suffit de les nommer pour justifier cet éloge :
Charles, baron de Longueuil, chevalier de l'Ordre de Saint-Louis, gouverneur de Montréal ; Jacques, sieur de Sainte-Hélène, blessé mortellement au siège de Québec en 1690; Pierre, sieur d'Iberville, le Jean Bart de la Nouvelle-France; Paul de Maricourt ; François, tué par les Iroquois, à Repentigny; Joseph de Sérigny, mort gouverneur de Rochefort en France; Louis de Châteauguav, tué, à l'âge de 18 ans, au siège du fort Nelson; Jean-Baptiste de Bienville II, qui prit ce titre après la mort de son frère François, gouverneur de la Louisiane; Gabriel d'Assigny; Antoine de Châteauguav II, François-Marie de Sauvole, chevalier de Saint-Louis, gouverneur de l'Ile Royale.
Charles LeMoyne laissa aussi deux tilles: Catherine-Jeanne, qui épousa Pierre Payan, seigneur de Payan; Marie-Anne, épouse de Jean Brouillet, gouverneur des Trois-Rivières et de Montréal. Un qua-
torzième enfant mourut le jour même de sa naissance.
L'Histoire offre peu d'exemples d'une famille aussi considérable, composée presque entièrement d'hommes éminents et dignes d'admiration par leur intelligence, leur patriotisme, leur courage et leur héroïsme.
Voilà des gloires éminemment nationales et canadiennes-françaises, des gloires montréalaises. A l'antique cité de Villemarie incombe spécialement la tâche de les glorifier, de perpétuer le souvenir glorieux de leurs grandes actions, car elle a été le berceau de la plupart de ces héros et c'est pour elle qu'ils ont lutté, souffert et versé leur sang. Les nombreuses populations qui sont venues de toutes les parties du monde chercher dans notre ville le bien-être et la fortune savent-elles ce qu'il a fallu d'énergie, de vaillance et de dévouement pour l'empêcher de périr à son berceau ? Il est bon de le leur apprendre.
Les noms des Maisonneuve, des LeMoyne, des Closse, des Mance, des LeBer, des Bourgeois, des Dollard, devraient être inscrits en lettres d'or sur le marbre de nos monuments, sur la pierre de nos édifices publics, de nos collèges et de nos écoles. Leurs vertus, et leur héroïsme forment la meilleure part de notre avoir, de notre héritage national.
CHARLES LeMOYNE
Premier baron de Longueuil.
L'aîné de cette famille de héros naquit à Montréal, en 1656, et reçut au baptême le nom de Charles. Il hérita de son père, non seulement son nom mais encore sa vigueur d'esprit et de corps, son habileté, une bravoure à toute épreuve, un patriotisme ardent, une volonté de fer, un zèle inlassable pour la gloire de Dieu et du Roi.
Charles et ses frères naquirent et grandirent dans une atmosphère de vertu, de piété, de courage et de dévouement. L'exemple d'un père héroïque et le récit de ses exploits devaient naturellement impressionner fortement leurs âmes et les pousser à l'imiter, à marcher sur ses traces.
Aussi, lorsqu'il sont capables de porter un fusil, ils prennent part aux expéditions les plus dangereuses, aux courses les plus fatigantes, en hiver, «à la raquette, à travers les forêts, l'été, en canot d'écorce, sur les eaux de nos grands fleuves et de DOS grands lacs.
Ce sont presque des enfants encore et déjà ils ont
des corps capables de supporter toutes les fatigues,
ils ont des âmes que rien n'effraie, ils sont remarqués, admirés; on dit qu'ils ressemblent à leur père. Celui-ci entend cela et il est heureux, il est fier de ses fils et se fait un devoir et un plaisir de les former, de les mettre en état de se distinguer dans la carrière des armes. Charles* l'aîné, à peine âgé de seize ou de dix-sept ans, est envoyé en France; il entre dans l'armée, fait la campagne de Flandre sous le maréchal d'Hunières, se distingue et obtient le grade de lieutenant d'infanterie. Sa bonne mine, son intelligence et sa bravoure le font remarquer, non seulement sur les champs de bataille, mais encore dans les salons où l'on était curieux de voir cet enfant de la Nouvelle-France, de l'entendre parler de cette terre lointaine et sauvage, et raconter les actes de vertu et d'héroïsme des foadateurs de Québec et de Villemarie, de leurs luttes contre les sauvages, de leurs souffrances et de leurs sacrifices.
En 1683, il épousait une jeune fille d'excellente famille, Claude-Elizabeth Souard, sœur du chevalier Dominique Souard d'Adoucourt, brigadier des armées du Roi, et nièce de Gabriel Souard, premier curé de Villemarie. Les récits peu rassurants des souffrances des premiers colons de Villemarie et des dangers qui les menaçaient, ne l'empêchèrent pas d'épouser le jeune lieutenant canadien et de le suivre au Canada. L'amour fut plus fort que la crainte.
Lorsque son père mourut en 1685, Charles Le
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Moyne, qui avait hérité de la seigneurie de Longueuil, alla s'établir avec sa jeune épouse sur ses terres, à quelques pas du fleuve Saint-Laurent, et y construisit, à peu près à l'endroit où s'élève la belle église de Longueuil, un château ou plutôt un fort considérable dont on trouve la description dans la lettre de noblesse qui érigea la seigneurie de Longueuil en baronnie.
" Il a fait bâtir à ses frais, disail Louis XIV, un forl flanqué "de quatre bonnes tours, Le tout de pierre et maçonnerie avec " un corps de garde, plusieurs grands corps de logis e1 une tn"'s "belle église, le tout décoré de toutes les marques de nobl< "avec une basse-cour dans Laquelle il y a grange, étable, ber- "gerie, colombier <'t autres bâtiments, t<>u- de maçonnerie, " enfermés dans Le dit fort."
Louis XIV ajoutait dans sa lettre que le fort de Longueuil avait puissamment contribué à la conservation dei habitants des seigneuries voisine-.
En effet, ce fort servit plus d'une fois de refuge
aux colons dans leurs luttes contre les féroce- Iroquois; il exista plus d'un siècle et fut incendié, en [792. Les pierres de ses murs servirent à la construction de l'ancienne église de Longueuil.
M. de Longueuil construisit de plus un moulin à farine et une brasserie, el lit défricher et mettre en état de culture les terres fertiles qui faisaient partie
de sa riche seigneurie-, entre le fleuve Saint-Laurent
et la rivière Richelieu.
Mais ces travaux considérables ne l'empêchèrent
pas de prendre part aux expéditions et aux combats qui eurent lieu contre les Iroquois ou contre les Anglais.
Nommé major de Montréal en 1683, en remplacement de M. Bizard, il marchait à la tête des miliciens de Montréal, dans la fameuse expédition entreprise en 1688 par le gouvernement Denonville pour châtier la perfidie des Iroquois.
Il contribua beaucoup au succès de cette expédition avec son frère LeMoyne de Sainte-Hélène, et fit preuve d'une bravoure et d'une habileté dont le gouverneur fit les plus grands éloges dans une lettre à la cour de France.
L'année suivante, en 1689, ^ était à la tête de la petite troupe qui, après l'horrible massacre de Lachine, voulut venger les malheureuses victimes de cette boucherie. Mais la vaillante troupe fut surprise et cernée par les Iroquois qui la décimèrent à bout portant, tuèrent ou firent prisonniers la moitié de ceux qui en faisaient partie. M. de Longueuil, au premier rang des combattants, eut le bras fracassé et ne put échapper aux Iroquois que grâce au dévouement de quatre sauvages alliés' qui le transportèrent au fort Rémy (Lachine).
L'année suivante, en 1690, il était au fameux siège de Québec, immortalisé par la fière réponse de Frontenac à la sommation de l'envoyé de l'amiral Phipps: " Dites à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons."
Son frère, le brave de Sainte-Hélène, était à son côté lorsqu'une balle anglaise lui broya une jambe, lui infligeant une blessure dont il mourut, et luimême aurait été tué si sa corne à poudre n'avait amorti la balle qui le frappa au côté.
Ils avaient réussi à arrêter la marche de l'armée de terre des Anglais qui devait attaquer Québec du côté de la rivière Saint-Charles, et contribuèrent à décourager l'amiral Phipps et à le décider à abandonner son entreprise.
La belle conduite de M. de Longueuil au siège de Québec accrut sa réputation et son prestige auprès des représentants du Roi et de ses concitoyens qui l'appelaient le Macchabée de Montréal. Ce nom de Macchabée fut ensuite étendu, par "certains historiens, à tous les membres de la famille, aux sept aînés spécialement.
M. de Longueuil put, après le siège de Québec, retourner à sa seigneurie et continuer ses travaux de défrichement. Nouveau Cincinnatus, il laissait Cépée pour la charrue et faisait preuve, dans les arts de la paix, de l'activité, de l'intelligence et de l'énergie qu'il avait déployées sur les champs de bataille. Grâce à son esprit d'entreprise et à la bienveillance du Roi, il agrandissait sa seigneurie, s'enrichissait et activait le progrès et la prospérité de Longueuil, dont la population doublait dans l'espace de dix-sept ans.
Afin de reconnaître d'une façon éclatante les ser-
vices qu'il avait rendus à la colonie et de prouver que la conduite de ceux qui, loin de la France, travaillaient à sa gloire et à son expansion, était appréciée, Louis XIV, en l'année 1700, érigeait en baronnie la seigneurie de Longueuil par un édit danslequel, après avoir fait l'éloge du nouveau baron et de sa famille, il disait :
" A ces causes, avons créé, érigé, élevé et décoré, créons, " érigeons, élevons et décorons la dite terre et seigneurie de " Longueuil en titre et nom et dignité -de baronnie, voulons " qu'il se puisse dire, nommer et qualifier Baron, etc., etc."
Trois ans plus tard, en 1703, il était fait chevalier de l'Ordre de Saint-Louis, major de Montréal en 1706, et lieutenant du roi en 1710, gouverneur des Trois-Rivières en 1720 et gouverneur de Montréal en 1724. A la mort du marquis de Vaudreuil, on crut dans la colonie, et il espéra lui-même, qu'il serait nommé gouverneur du Canada. Mais la Cour de France ne voulut pas pousser jusqu'à ce point la reconnaissance pour les services rendus par Le Moyne et sa famille; elle était opposée en principe à la nomination d'un Canadien comme gouverneur du Canada. On ne doit pas être étonné de trouver le même sentiment dans les cercles officiels anglais.
En 171 1, M. de Longueuil avait eu, encore une fois, l'occasion de donner une preuve de sa loyauté et de son zèle pour la défense de la colonie. Une armée de trois à quatre mille hommes, partie de New- York, s'avançait sur Montréal pendant qu'une flotte
considérable faisait voile vers Québec. M. de Longueuil qui remplissait les fonctions de gouverneur en l'absence de M. de Ramesay, entreprit de barrer le chemin aux envahisseurs, en se rendant à Chambly à la tête d'un corps peu considérable de miliciens et de volontaires réunis à la hâte. La résistance paraissait impossible et les gens de Montréal étaient dans la consternation. Mais les LeMoyne n'ont jamais compté le nombre de leurs ennemis. M. de Longueuil communiqua son ardeur à ses hommes, et ils partirent bien décidés à mourir jusqu'au dernier afin d'empêcher l'ennemi d'arriver à Montréal.
M. de Longueuil, qui était un croyant sincère, avait ordonné de placer à la tête de sa troupe l'étendard de la Sainte Vierge que Mlle LeBer avait fait et brodé avec le talent artistique dont le vestiaire de Notre-Dame renferme des preuves éclatantes.
Mais la destruction de la flotte anglaise sur les récifs cfe l'Ile-aux-CEufs, dans le golfe Saint-Laurentrent, arrêta, dans sa marche, l'année de terre qui rebroussa chemin et s'en retourna à New» York.
C'est pour remercier le Ciel de sa protection en cette circonstance critique, que fut construite une chapelle, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Victoire, laquelle fut remplacée plus tard par Notre-Dame-de- Pitié. Il y a quelques années la hache du progrès a démoli ce sanctuaire vénéré, cette relique d'un passé glorieux. Les exigences du commerce et de l'industrie sont parfois cruelles.
Outre la seigneurie de Longueuil que plusieurs concessions avait agrandie, le baron possédait encore les seigneuries de Belceil et de Châteauguay dont le défrichement et la mise en valeur étaient l'objet constant de ses travaux. Lorsqu'il était à Longueuil, il s'occupait des œuvres paroissiales, prenait part aux assemblées des habitants qui portaient le plus grand respect à sa personne et à ses paroles. Son esprit d'économie ne l'empêcha pas d'être généreux et charitable pour les œuvres religieuses et nationales. Il donna les terrains de l'ancienne église, du cimetière et de la commune de Longueuil, et ne refusa jamais l'aumône qu'on lui demandait pour les pauvres et pour des fins religieuses.
Devenu veuf vers l'année 1720, le baron avait épousé Marie-Marguerite LeGardeur de Tilly, veuve de M. de Saint-Ours. De son premier mariage il avait eu huit enfants, dont les deux plus célèbres furent Charles et Paul- Joseph qui devint le chef de la seconde branche des LeMoyne de Longueuil. L'aînée de la famille, Marie-Elizabeth, avait, toute jeune encore, brillé à la cour de France où elle avait rempli auprès de la duchesse d'Orléans des fonctions recherchées par les femmes de la noblesse.
Mais les plaisirs de la cour, les jouissances de la grandeur et les mœurs faciles du temps, loin de la séduire, effrayèrent sa vertu et lui donnèrent le goût de la vie religieuse. Elle revint au Canada et entra à l'Hôtel-Dieu de Québec où, sous le nom de Marie-
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de-1'Enfant-Jésus, elle donna l'exemple de toutes les vertus et mourut, à l'âge de vingt-sept ans.
Le 2.7 juin 1729, Villemarie pleurait la mort de Charles LeMoyne, premier baron de Longueuil, et toute la Nouvelle-France prit part à son deuil, car elle avait perdu l'un de ses plus nobles, de ses plus utiles enfants, l'un de ses défenseurs les plus braves et les plus dévoués.
CHARLES LeMOYNE
Deuxième baron de Longueuil.
Charles LeMoyne, deuxième baron de Longueuil, marcha sur les traces de son père et de son grandpère ; il fut comme eux vigoureux de corps et d'esprit, brave et loyal, dévoué à sa famille, à son pays. Il naquit au château de Longueuil, le 13 octobre 1687, et fut baptisé par son oncle maternel, Gabriel Souard, prêtre du Séminaire de Saint-Sulpice et curé de Villemarie. Il eut pour parrain son oncle, le brave Jacques de Sainte-Hélène, et pour marraine Anne Robutel, fille du seigneur de l'Ile Saint-Paul.
A l'exemple de son père et de plusieurs autres membres de la famille LeMoyne, il alla tout jeune apprendre en France le métier des armes et entra dans la marine en qualité de garde-marine. Grâce à sa bonne conduite et à ses aptitudes militaires, il devint en peu de temps lieutenant, puis capitaine.
A son retour au Canada, il prit part à plusieurs expéditions et fit honneur au nom qu'il portait. En 1726, son père, alors gouverneur de Montréal et commandant général des armées du Roi dans la
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Nouvette-France, lui donnait le commandement des troupes à Niagara, où il continua de servir avec distinction.
En 1733 il était nommé major de Montréal et, l'année suivante, le gouvernement français, toujours heureux de rendre hommage à la valeur et à la loyauté des LeMoyne, lui accordait la décoration si recherchée de l'ordre militaire de Saint-Louis.
En 1740, le marquis de Beauharnois, gouverneur du Canada, le chargeait d'aller à la Louisiane, à la tête d'un détachement composé de Canadiens et de sauvages, pour porter secours à Bienville dans sa lutte contre les Chicasas.
Les historiens disent que les Canadiens hésitèrent à partir pour cette expédition lointaine, mais qu'une fois partis ils se distinguèrent comme de coutume par leur courage et leur endurance. Toutes les fois qu'une expédition exigeait de l'énergie, du courage et une grande vigueur corporelle, on s'adressait aux gens de Montréal, aux "capots bleus", comme en les appelait, et le commandement eu était toujours confié a un LeMoyne.
En [749, le baron de Longueuil devenait gouverneur de Montréal, à l'exemple de son père, et à la mort de M. de la Jonquière, en 175-'. il voulut le
remplacer comme gouverneur général de la Nouvelle-France, mais il ne réussit pas pins que son père à obtenir ee poste ele\r. qu*on recherchait en France et qui fut accordé au marquis Duquesne de Menue-
ville. Il avait administré les affaires de la Nouvelle- France pendant dix-huit mois, à la satisfaction générale.
Il lit preuve d'énergie et de clairvoyance lorsque Bigot voulut le décider à porter la guerre sur l'Ohio pour en chasser les Anglais. Il refusa, disant qu'il serait impolitique et dangereux de soulever les Iroquois établis sur les bords de cette rivière et qui avaient bien le droit de faire le commerce avec les Anglais. Il ajoutait que le seul moyen pratique et raisonnable d'empêcher ce commerce était de fournir aux Iroquois les marchandises dont ils avaient besoin. Comme son père, il était toujours d'avis d'éviter ce qui était de nature à provoquer ces redoutables sauvages, à les jeter du côté des Anglais. Malheureusement, ces conseils ne furent pas toujours suivis, et, comme le dit M. Ferland, les événements qui suivirent prouvèrent que M. de L,ongueuil avait eu raison d'éviter une guerre qui ne lui paraissait propre qu'à entraîner son pays natal à sa ruine. Elle eut cependant lieu, un peu plus tard, cette guerre fatale; elle commença sur les bords de l'Ohio et, malgré des victoires éclatantes, malgré l'héroïsme de Montcalm et de ses troupes, elle se termina par la désastreuse bataille des Plaines d'Abraham. Durant tout le cours de cette longue guerre de Sept Ans, spécialement dans les campagnes qui eurent lieu sur l'Ohio, les Iroquois furent d'un grand secours aux Anglais.
Le baron de Longueuil n'eut pas le chagrin de voir passer sons une domination étrangère cette Xouvelle-France dont son grand-père avait protégé le berceau, pour laquelle son père et ses oncles, les d'Iberville, les de Maricourt, les de Sainte-Hélène, les de Bienville, les de Châteauguay et plusieurs autres membres de sa glorieuse famille avaient si vaillamment combattu et versé leur sang. 11 mourut le \y janvier 1755, à l'âge de soixante-sept ans.
De son mariage avec Charlotte-Catherine de Gray étaient nés seize enfants, dont la plupart moururent jeunes.
Charles-Jacques, l'aîné des fils, hérita de la baronnie de Longueuil. Il naquit le 26 juillet 1724, et eut pour parrain, à son baptême, Daniel Liénard de Leaujeu, le vainqueur de la Monongahéla.
Né soldat, comme tous les LeMoyne, il entra jeune au service du Roi, conquit en peu de temps le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis. En 1754, il épousait Marie - Catherine - Fleury d'Eschambault et, l'année suivante, à la mjort de son père, devenait troisième baron de Longueuil. La vie lui souriait et tout lui promettait une longue et brillante carrière, lorsqu'il fut appelé à prendre part. à la tête d'un parti de sauvages, à la funeste expédition du baron Dieskau contre le fort Edward.
Les troupes françaises, trahies par les sauvag
furent mises en déroute, et le détachement que commandait M. de Longueuil tomba dans une embus-
cade où il fut décimé; le brave baron lui-même dut périr dans cette déplorable affaire, car on ne le revit plus. L'on sait seulement qu'il fut vu en avant de sa troupe, ralliant ses soldats et s'exposant aux balles de l'ennemi, que, blessé au bras, il continua de s'avancer et de donner l'exemple de la bravoure jusqu'au moment où il disparut. Mais comme son corps ne put être retrouvé, Mme de Longueuil ne voulut pas prendre le deuil, et lorsque les deux jumelles qu'elle mit au monde, quelque mois plus tard, furent baptisées, elle refusa de reconnaître que leur père était mort. Pendant plusieurs années, elle l'attendit, espérant qu'il avait été fait prisonnier et qu'un jour il reviendrait. Toutefois, quinze ans plus tard, ayant perdu tout espoir, et, jeune encore, elle se décida à se remarier et accepta la main de l'honorable William Grant, receveur-général du Canada.
Elle n'eut pas d'enfant de ce second mariage. Ses deux filles issues de son premier mariage, l'aînée mourut très jeune et l'autre, Marie-Charles-Joseph, hérita de la baronnie de Longueuil. A l'exemple de sa mère, elle épousa un Anglais, un Grant, capitaine dans l'armée anglaise.
La branche aînée de la grande et glorieuse famille des LeMoyne s'était éteinte avec le quatrième baron de Longueuil dans un linceul de gloire, sur un champ de bataille. Elle n'était plus représentée que par des femmes, qui lui firent perdre son caractère national en épousant des Anglais. Elle se fit anglaise, des
LeMoyne portèrent le nom de Grant, la baronnie de Longueuil, fruit de près d'un siècle de combats contre les sauvages et les Anglais, devint anglaise.
On ne peut s'empêcher de regretter de voir ainsi disparaître une famille si française, si nationale. Mais tel a été le sort de la plupart de nos grandes familles canadiennes-françaises; presque toutes, ou du moins plusieurs, ont été dénationalisées par les femmes et leurs descendants portent des noms anglais. C'est un fait regrettable mais facile à expliquer. Après la cession du Canada à l'Angleterre, après le départ pour la France des fonctionnaires et des officiers français, avec qui les veuves ou les filles de nos seigneurs pouvaient-elles contracter mariage ? En dehors de la haute société anglaise, qui les recherchait, il n'y avait en réalité que des paysans, des habitants ruinés par la guerre et po dant peu la mentalité, l'éducation et les manières agréables qu'elles désiraient chez un mari.
Maintenant, il faut bien avouer ({n'en général leur choix fut excellent et que leurs maris anglais furent des hommes distingués, sympathiques aux Canadiens-français ci à leurs institution^ religieuses nationales, et que plusieurs d'entre eux ont même fondé des famille-- canadienne-- françaises et catholiques.
Le nom honorable de Longueuil ne disparut pas avec le troisième baron, mais il COntiua d'être illustré par le chevalier de Longueuil, Paul-Joseph Le
Moyne, chef de la branche cadette de la famille du premier baron de Longueuil, et par son fils, Joseph-Dominique-Emmanuel, connu sous le nom de colonel de Longueuil.
Le chevalier de Longueuil, à la mort du troisième baron, réclama le droit de porter le titre de baron, étant le seul et dernier descendant mâle du premier baron.
Du consentement mutuel des parties intéressées, la question fut soumise à six des plus éminents avocats de Paris, qui décidèrent que Marie-Charles- Joseph LéMoyne, fille du troisième baron, avait seule droit au titre et à la propriété de la baronnie.
Le chevalier de Longueuil se soumit de bonne grâce à cette décision.
Il fit, ltri aussi, son éducation militaire en France et, à l'âge de dix-sept ans, il était lieutenant dans le régiment de Normandie.
De retour au Canada, il fit preuve de bravoure et d'habileté diplomatique, fut chargé de missions importantes, nommé gouverneur des Trois-Rivières et commandant de la citadelle de Québec, créé chevalier de Saint-Louis. Il se distingua dans les campagnes glorieuses qui précédèrent la cession du pays à l'Angleterre et passa les dernières années de sa vie en France où il mourut en 1778.
Son fils, le colonel de Longueuil, fournit, lui aussi, une carrière militaire brillante, prit part comme son père aux dernières campagnes de Montcalm,
resta au Canada après la cession et y mourut aprè> avoir occupé les positions militaires les plus importantes. Il fut même nommé membre du Conseil législatif et exécutif sous l'administration de lord Dorchester. Mais les membres des vieilles et nobles familles canadiennes-françaises qui restèrent au pays après la cession, ne jouèrent pas en général dans notre monde politique un rôle brillant. Soldats avant tout, habitués à l'obéissance et au respect de l'autorité, recherchés, courtisés par les gouverneurs et les fonctionnaires anglais qui fréquentaient leurs salons, ils montrèrent peu de zèle pour l'administration des affaires publiques et pour la cause populaire. Ils subissaient naturellement l'influence du milieu où ils vivaient et de leurs relations sociales avec le grand monde anglais.
L'ère héroïque de ces grandes familles, comme celle de la Nouvelle-France, finit lorsque le drapeau -français disparut (\l^ murs de Québec pour faire place au drapeau anglais. Le règne du soldat était passé et celui de l'homme de loi, du législateur, commençait. Ce n'était plus sur les champs de bataille mais dans l'arène parlementaire que les Canadiens allaient avoir a se distinguer.
•l'ai cm devoir limiter mon travail sur la famille LeMoyne à la biograpie de Charles LeMoyne, de Bon iii- atné e1 <l< petit-fils, vu qu'on trouve dans ['Histoire des ïfaoohabéeê par Marmette tous les renseignements désirables sur les autres membres de cette illustre Camille.
.le doi-, en grande partie mes renseignements -m- la famille LeMoyne aux ouvrages et mémoires de Dollier de Casson, de Faillon, de Garneau, <!«• Marmette et «!<■ Jodoin a Vincent