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DISCOURS A L'APPUI DE CETTE MOTION

Messieurs,

A la session de 1906, je terminais un discours au Sénat par les paroles suivantes :

Conservez le Sénat, améliorez-le, si vous voulez, mais gardez-le pour remplir sa mission de paix, d'ordre, d'harmonie et de justice.

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C'est inspiré par les rrïêmes pensées et les mêmes sentiments que je m'adresse à vous" croyant d'abord à propos de déclarer que je n'ai été incité par personne, ici ou ailleurs, à faire la présente motion. J'en suis seul responsable, et elle est conforme à mes idées bien connues, mes idées si souvent exprimées sur la mission du Sénat.

Une des principales raisons données par les Pères de la Confédération pour justifier l'institution du Sénat, fut qu'une Chambre haute, où toutes les provinces seraient également représentées, assurerait la protection voulue aux minorités. Pour répondre à ses adversaires, et même à quelques-uns de ses amis, objectant à ce que la représentation des provinces, à la Chambre des Communes, fût basée sur la population, sir Georges-Etienne Cartier déclara plusieurs fois que la province de Québec, représentée au Sénat par un tiers des membres de ce corps, y trouverait la protection requise pour elle ou pour les minorités catholiques et françaises des autres parties du pays. Il disait, et ses organes répétaient qu'il y aurait toujours au Sénat assez de gens raisonnables pour faire ce qui est bon et juste envers toutes les croyances et toutes les nationalités. J'étais un de ceux qui n'avaient pas une telle confiance et ne croyaient pas à de telles prédictions. Mais les honorables membres du Sénat d'aujourd'hui profiteront, je l'espère, de l'occasion qui leur est donnée de réaliser les espérances et la vision de sir Georges-Etienne Cartier

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Sir John A. MacDonald et George Brown, les deux principaux auteurs de la Confédération, exprimèrent à peu près la même opinion sur l'objet de la création du Sénat et de sa mission.

La nomination à vie des sénateurs fut considérée comme une garantie qu'ils rendraient justice avec impartialité et indépendance, qu'ils rempliraient les fonctions d'une cour supérieure d'équité, d'un bureau d'arbitrage et de conciliation.

Eh bien! il, est une province, la province d'Ontario, où la minorité se considère maltraitée et privée d'un de ses droits les plus sacrés, par le fameux règlement No ij. La minorité française a-t-elle raison de se plaindre de ce règlement et de dire qu'il a changé sa position quant à l'enseignement du français ? Cela est indéniable. Cela a été clairement démontré dans des discours très éloquents et très convaincants de l'hon. M. Belcourt et de plusieurs autres messieurs, Irlandais, Anglais et Français. Cela a été admis officiellement par la commission des six inspecteurs nommés par le département de l'instruction publique de l'Ontario, pour vérifier le fonctionnement du règlement. Cette commission, composée de trois Canadiens-français et de trois Canadiens-anglais, fit le rapport suivant : :' Nous considérons le règlement comme une tentative d'éliminer graduellement la langue française des écoles anglo-françaises."

Les défenseurs les plus importants du règlement

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ont admis si franchement que tel en était l'objet et tel en serait l'effet, que je trouve inutile d'insister sur ce point.

Le règlement est-il légal ou constitutionnel? Grave question, à laquelle le Conseil Privé répondra sous peu et que je préfère ne, pas étudier maintenant.

je désire plutôt me placer sur le terrain plus large et plus élevé du patriotisme et de l'intérêt public, de l'altruisme, de la justice et de la conciliation, et formuler des vues qui ne peuvent être contestées.

On ne peut nier que le nouveau règlement ait changé la situation du français dans les écoles de la province d'Ontario et soit une cause d'agitation, de friction nationale que doivent déplorer tous ceux qui aiment leur pays et sont convaincus* que la paix et l'harmonie entre les diverses croyances et les différentes nationalités du Canada sont nécessaires à son bien-être, à sa prospérité et à son avenir, lu s'il fut jamais un temps où des sentiments de fraternité devraient régner au Canada, c'est le temps présent, temps où nos mères-patries luttent, avec tant d'héroïsme, sur les champs de bataille de l'Europe, pour le triomphe du droit et de la justice, et

cimentent leur alliance du sang de leurs braves soldats, dans l'intérêt de la civilisation et de l'humanité, pour rendre à certaines nation-, à certains petits Etats, leurs droits nationaux. 11 n'y a pas de

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doute, messieurs, que l'un des principaux résultats de la présente guerre sera le partage de l'Europe d'après le principe des nationalités, et la restauration de la vie -nationale à ces petits peuples.

N'y aura-t-il qu'un pays, n'y aurk-t-il qu'une province où les luttes nationales continueront, et cette province sera-t-elle la grande, florissante et intelligente province d'Ontario? Le Canada seul donnera-t-il le spectacle de querelles nationales et religieuses, si contraires à son bonheur et à son progrès ?

Je ne puis mieux exprimer les vues- et les sentiments des esprits raisonnables sur cette question qu'en citant les opinions et les publications d'hommes éminents et de journaux importants de différentes croyances et de différentes nationalités. J'ai le discours de sir John A. MacDonald, grand chef du parti conservateur, que tous les conservateurs ont tant aimé et tant admiré. Je ne puis ne pas citer ce qu'il dit de la même question dans un discours que l'on trouve à la page 894 des débat de la Chambre des Communes, année 1890 :

Dans les quelques observations que je fis l'autre soir, je voulais signaler à l'attention de mes amis de la province d'Ontario l'action de la Province du Haut-Canada en 1793 mais la fatigue m'a fait attendre une autre occasion.

Je mets cette action sous vos yeux maintenant, pour montrer ce qu'était le sentiment du peuple du Haut-Canada, il y a un siècle... La session de la Législature en 1791 eut lieu à Newark, maintenant Niagara. Il n'y avait que dei Anglais.

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Il se trouvait une colonie de Français, à la frontière ouest du Haut-Canada, là où est maintenant le comté d'Kssex. Ces Français étaient peu nombreux, mais leurs droits furent protégés a la deuxième séance de la Législature. La province était petite et pauvre et ne pouvait pas même se permettre d'imprimer les procédures parlementaires; mais le peuple tint compte des sentiments de ses compatriotes fiançais. . .

Voici l'ordre du 3 juin 1799:

Ordonné que les Actes de la Législature de cette province, passée ou ;'i venir, -nient traduits en français, dans l'intérêt des habitants du district ouest de cette province et des autres colons français qui pourronl venir résider dans cette prorince, et que A. MacDonald, Eer., de cette Chambre, député de Glengarry, Boit aussi employé comme traducteur français à cette lin ou pour d'autres fins

Voici maintenant l'induction que sir John A. MacDonald fit de cette décision et qui est plus éloquente que tout ce que je pourrais dire:

Serons nous, mit ans après, moins généreux envers nos sujets canadiens-français que les quelques Anglais, loyalistes de L'Empire-Uni, qui colonisèrent L'Ontario! Non. messieurs. Cette attitude attirerait l'opprobre sur ceux qui tenteraient de priver nos amis français de la province d'Ontario du privilège qui leur fut donné, il y a eeut ans. par une assemblée d'hommes ne parlant que L'anglais,- à une exception près* M. Baby, député du district ouest, qui, pendant des années, fut le seul représentant, dan- la province du Haut Canada,

de cette partie de la race française \i\ant dans le Haut

( lanada, Serons-nous moins généreux! A Dieu ne plaise, monsieur

L'Orateur. Au nom de l'humanité, au nom de la civilisation,

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au nom du progrès de ce pays, je demande à tous nos amis de cette Chambre, sans acception de partis, d'oublier ce qui peut être un inconvénient, et de faire tout converger vers le désir fécond que, au Canada, Français et Anglais ne fassent qu'un peuple, sans aucune autre caractéristique que celle qui jaillit des littératures et des tendances d'esprit particulières aux différentes races et qui distinguent l'Ecossais et l'Irlandais de l'Anglais tout autant qu'elles le distinguent du Français. Notre récompense sera de voir l'incendie regrettable, allumé par une si petite étincelle, éteint pour toujours, et nous irons de l'avant, ainsi que depuis 1867, comme un seul peuple, avec un même dessein, les yeux fixés sur un même avenir, résolus à jeter les fondements d'un grand pays."

En 1890, combattant la motion pour abolir la langue française dans les territoires du Nord-Ouest, sir John dit :

Nous avons maintenant une constitution, grâce à laquelle tous les sujets britanniques sont dans une position d'égalité absolue, ayant des droits égaux de toutes sortes, droits de langue, de religion, de propriété et de personne."

Veuillez remarquer, messieurs, les mots : " Egalité de langage " — Est-ce que le règlement No 17 respecte les vues et les conseils de réminent homme d'Etat?

Comme amendement à cette motion de 1890, sir John Thompson proposa :

Que cette Chambre, vu l'usage constant de la langue française dans le vieux Canada et les clauses, à ce sujet, de l'Acte de l'Amérique britannique du Nord, ne peut admettre le principe du projet que, dans l'intérêt de l'unité 'nationale du Dominion, il devrait y avoir communauté de langage dans le peuple du Canada.

Tous les premiers ministres du Canada, y compris notre estimable collègue, sir MacKenzie Bowell, ont parlé dans le même sens et pris la même attitude à l'égard (les droits acquis ou exercés par les minorités. Ils ont tous déclaré que nos difficultés nationales ou religieuses devraient être réglées dans un esprit de tolérance.

Vous avez remarqué, messieurs, que sir John Thompson refusa d'admettre qu'il fût de l'intérêt de l'unité nationale du Dominion de n'avoir qu'une seule langue. Je crois devoir maintenant vous lire un extrait du discours éloquent du premier ministre de Québec, sir Lomer Gouin, au début de la dernière session :

Je veux adresser, au nom de toute La population de Québec, des Canadiens-Anglais, Ecossais et Irlandais, comme au nom de* Canadiens-Français, un appel au gouvernement et à la majorité de la province d'Ontario, au nom (le la justice et de la générosité dont l'Angleterre a donné tant de preuves et «pli ne peinent manquer d'animer tout citoyen véritablement britannique, comme au nom des luttes qu'onl soutenues nos pères pour ouvrir à la civilisation le- riches domaines qui sont notre patrimoine commun, je demande qu'on fasse justice à la minorité française d'Ontario et môme au besoin qu'on soit généreux envers elle.

Au nom des sublimes expressions qu'il a données à la pensée humaine, je demande pour le verbe français le droit «le jaillir des lèvres des écoliers d'Ontario «pli veulent L'apprendre et le parler,

Voici comment le Journal du Commerce de Montréal apprécia cet éloquent appel a la bonne entente

et à la justice :

Dans ce passage éloquent se trouve le véritable esprit qui doit régner au Canada. Le Canada est un pays habité

par des hommes de races et de religions différentes. C'est une terre où, presque avant tout, nous ayons besoin de voir l'es choses avec tolérance, et d'un point de vue élevé. On ne devrait pas avoir à discuter sur les droits légaux des minorités. Partout, et surtout quand surgissent ces questions si délicates de race et de croyance, la majorité, au lieu de se demander : " quelle portion congrue peut-on marchander à la minorité sans sortir des limites de la loi ", devrait plutôt se dire : " Quel est le maximum que nous pouvons concéder ? Jusqu'à quel point de générosité, sans faire d'injustice k personne, pouvons-nous satisfaire aux réclamations, aux désirs et même aux honnêtes préjugés de la minorité?" Nous sommes sûrs que, si la question de la langue française, dans ces parties de l'Ontario où la population est surtout française, est étudiée dans l'esprit qui anime le discours de Sir Lomer Gouin, on trouvera une solution.

Le Star de Montréal, et d'autres journaux anglais, ont exprimé les mêmes opinions et donné les mêmes conseils.

Le News de Toronto, suggère l'idée d'une conférence entre des représentants de la province de Québec et le ministre de l'Instruction Publique de l'Ontario pour en arriver à un règlement amical. Le discours de sir Lomer Gouin fut prononcé à l'appui d'une motion semblable à celle qui vous est soumise. A Québec cette motion fut proposée et appuyée par deux députés anglais, MM. Bullock et Finnie.

Ecoutons maintenant la voix d'un homme qui, durant plusieurs années, a joui de la confiance de la province d'Ontario. Sir Oliver Mowat : " La population française a contribué au soutien des écoles, et l'objet recherché serait atteint mille fois plus efficacement en respectant ses préjugés, en res-

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pectant son amour de sa langue, en respectant son désir qu'on enseigne sa langue à ses enfants, qu'en adoptant une politique de contrainte, (applaudissements;." Sir Oliver Mowat voulait que les Français pussent apprendre lejur langue, l'étudier, la lire dans des livres français, et il voulait aussi que, tous, ils étudiassent la langue et la littérature anglaises. On ne saurait atteindre cet objet en montrant un esprit d'hostilité à la population française. On ne l'atteindra certainement pas en proscrivant l'usage du français à l'école.

Sir George Ross dit dans sa correspondance:

'Il est convenable, juste, désirable et naturel que

les enfants dont le français est la langue maternelle

apprennent l'anglais par l'intermédiaire de leur

langue."

Sir James Whitney fit écrire la lettre suivante à un prêtre :

25 juillet. 1911.

Révérend cl cher monsieur,

• le suis autorisé par le premier ministre, Bir James Whitney, à accuser réception de la vôtre du 21 et ;"< dire qu'aucun changement n'a été fait à la loi scolaire ou aux règlements du département concernant l'étude du français dan- les écoles.

de suis chargé de vous dire (pie la question est entièrement sous le contrôle du luireau des ByndicS.

(Signé) \. 11. COLKUHON.

Sous ministre de l'Education,

Veuillez maintenant écouler l'opinion de feu l'hon. M. MacKenzie, ancien trésorier de la pro-

vince de Québec, donnée dans une lettre écrite, deux ans avant sa mort, et publiée récemment par Le Devoir, de Montréal.

Je suis convaincu que les nouvelles ordonnances du département de l'éducation dans la province d'Ontario sont contraires à l'esprit des dispositions dans l'Acte de l'Amérique britannique du Nord concernant l'éducation. L'article qui veut qu'après la première année les élèves d'origine française seront obligés de continuer leurs études dans la langue anglaise, me paraît rigoureux et injuste. Pareil système ne peut produire des résultats satisfaisants. J'espère que cette question sera réglée conformément au véritable esprit de l'Acte de l'Amérique du Nord.

On retrouve le même désir et la même espérance chez plusieurs de nos concitoyens anglais et irlandais, qui ont eu le courage de protester contre les vues extrêmes de quelques-uns! de leurs compatriotes.

Nos concitoyens irlandais ne peuvent oublier les efforts, les luttes et les épreuves de leurs ancêtres pour conserver la langue de leur berceau et leurs institutions nationales. Ils ne peuvent que sympatiser avec ceux qui, sous l'empire des mêmes sentiments, poursuivent le même objet patriotique. Et ils ne peuvent oublier que, dans leur lutte pour le. Home Rule, ils ont eu la sympathie des Canadiensfrançais. Ils ne peuvent oublier que, dans la grande calamité de 1848, où des milliers d'Irlandais moururent sur nos rivages, des centaines de leurs pauvres enfants furent adoptés, élevés et instruits par nos prêtres et par nos familles françaises. Je

pourrais nommer plusieurs de ces enfants qui, grâce à cette protection, ont connu la prospérité et sont devenus de bons et éminents citoyens.

Les Canadiens-français croient avoir de bonnes raisons de compter sur la sympathie de la population irlandaise, quand, à son exemple, ils revendiquent leurs droits.

Dans une conférence faite à Montréal, M. Hohagan a donné des renseignements très intéressants sur la libéralité avec laquelle l'Angleterre respecte la langue maternelle de ses sujets dans toutes ses possessions.

Le docteur Foran a eu l'obligeance de m'envoyer un extrait d'un article patriotique publié par Thomas Osborne Davis, un vrai patriote, oncle de notre collègue, le sénateur Davis, dans La Nation, No 1843, ou il est dit :

La langue, qui croit avec un peuple, est conforme à organes; elle réfléchit Bon climat, sa constitution et ses mœurs; elle est inséparablement mêlée à son histoire et ;*i Bon Bol, pouvant, mieux que toute autre langue, exprimer »le la manière la plus naturelle el la plus efficace Bes pensées dominantes, imposer une autre langue à ce peuple, c'est pousser son histoire à la dérive parmi les épaves de la traduit ion In peuple Bans une langue à lui n'est qu'une demi nation. Une nation doit défendre sa langue comme bs vie.

Après avoir fait l'historique de la langue irlandaise, de ses obstacles, de ses luttes, M. Davis termine par ces paroles éloquentes:

La langue était si caractéristique de la race qu'on eut recours aux pires extrémités pour l'abolir, parce qu'elle con

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servait son histoire, parfumait ses traditions et perpétuait sa nationalité.

Je suis sûr que notre estimable collègue sent et pense comme son oncle distingué sur cette question. ^

Messieurs, nous Français, nous avons nos défauts qui ressemblent beaucoup à ceux des Irlandais; nous sommes trop prompts et trop impressionnables, mais nous sommes toujours prêts à sympathiser avec ceux qui souffrent, avec les malheureux et les opprimés. Nous sommes fidèles à nos traditions religieuses et nationales, si nous ne l'étions pas, nous serions justement méprisés par nos concitoyens anglais et irlandais. N'a-t-il pas été affirmé par les hommes les plus éminents d'Angleterre que la diversité des nationalités est un élément de progrès et de civilisation?

Nous aimons notre langue maternelle et nous voulons la conserver, parce qu'elle a été celle des découvreurs de ce pays et des pionniers courageux qui ont laissé des traces glorieuses de leur passage dans toute l'étendue de l'Amérique du Nord. Le fait est que si les mers, les terres, les forêts et les montagnes situées entre l'Atlantique, le Pacifique, la Baie d'Hudson et le Mississipi, et immortalisées par le courage et l'héroïsme de nos ancêtres, avaient une âme et une voix, elles nous demanderaient de garder l'idiome civilisateur qui, le premier, a rompu le silence de leurs vastes solitudes, et leur langage serait certainement celui de France. C'est en français que nous avons appris à adorer et à prier Dieu

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et à respecter la liberté et les institutions britanniques. Le français est la langue des rois et des princes de l'Europe, de la Famille Royale et des gouverneurs du Canada. Parlé avec élégance par S. A. R. le duc de Connaught et sa noble famille, il a servi aux grands hommes qui ont enrichi et orné le monde intellectuel de tant de joyaux littéraires.

Les Canadiens-français de l'Ontario connaissent les luttes et les souffrances de leurs, ancêtres, et le sang souvent répandu, pour transmettre à leurs descendants cette part précieuse de l'héritage national, la langue. N'est-ce pas cruel de leur demander d'abandonner ce trésor, de faire ce qu'ils considéreraient comme un acte de lâcheté et de trahison?

Supposons un moment que la province de Québec. légalement ou non, tenterait d'abolir l'enseignement de l'anglais dans les écoles de la province de Québec. Que diraient les Anglais?

Que * feraient-ils ? Pensez-vous que les gens de l'Ontario resteraient indifférents et garderaient le silence? Non, non.

Qui oserait, en aucun lieu, priver les enfants anglais de leur droit à l'enseignement de leur langue maternelle, à l'usage de cette langue qui a été le véhicule de la liberté sociale et politique dans le monde, langue parlée par quelques-uns des poètes, des historiens et des orateurs les plus grands de la terre!

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Milton, Shakespeare, MacAulay, Chatham, Pitt, Fox, Burke, O'Connell, Gladstone et beaucoup d'autres.

Ne croyez-vous pas, messieurs, l'occasion favo-^ rable, de suivre la règle d'or: "Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même!"

J'admets que si l'on pouvait alléguer et prouver que l'usage et l'enseignement du français dans la province d'Ontario seraient préjudiciables à l'efficacité de son système scolaire et à ses progrès intellectuels, cela nuirait à notre cause, mais qui peut sérieusement faire une telle assertion ? Les hommes publics de l'Ontario sont trop intelligents et ont trop d'expérience pour ne pas être capables de donner satisfaction au peuple français sans nuire aux écoles.

Et puis, est-il nécessaire de démontrer que l'usage et l'enseignement de deux langues, au lieu d'être des éléments de faiblesse pour une province ou un pays, sont plutôt des éléments de progrès, de développement intellectuel ? Qui niera l'avantage pour un homme où un peuple d'avoir à sa disposition, pour développer son intelligence, les trésors scientifiques, littéraires et politiques de deux grandes nations? Le système d'écoles bilingues a-t-il nui au progrès moral et intellectuel des Belges, peuple de héros ?

Non seulement dans la guerre, mais aussi dans les arts mécaniques et industriels, et dans les beaux-

arts, ils ont prouvé qu'ils n'étaient inférieurs à aucun antre peuple.

On a dit que le français parlé et enseigné dans la province de Québec et généralemnet en Canada était mauvais et écorché. Hélas! que de choses extravagantes ont été dites par. des hommes qui pourtant devraient connaître mieux! Mais, pour repousser cette assertion, il me suffit de dire que, si elle était vraie, les livres et les discours de uns poètes, de nos écrivains et de nos orateurs ne seraient pas appréciés et loués comme ils le sont en France. Je pourrais cii mentionner plusieurs. Je ne le croi^ pas nécessaire. Permettez-moi de rappeler seulement (pic. il y a trois ou quatre ans, avait lieu en France une grande manifestation publique pour célébrer l'érection d'un monument à Montcalm. De grands orateurs parlèrent, mais l'auditoire reconnut que le meilleur discours avait été celui d'un Canadienfrançais, notre collègue, l'iioii. M. Dandurand. lu plus tard, à l 'immense concours de peuple à Notre- Dame-de-Lourdes, en France, les deux orateurs les plus admirés et les plus applaudis furent deux Canadiens-français, Mgr Gauthier et Henri Bourassa. ( )ù ces écrivains et ces orateurs éminents ont-ils été formés? Dans nos écoles, dans nos collèges.

Quant à la partie illettrée de la population, il a été reconnu par des écrivains français éminents (pie. si l'accent est rude et dur. le français est bon, meilleur que dans plusieurs départements de Franc

Le Canada de Montréal, a publié, il y a quelques jours, des pensées de M. Emile Faguet, l'un des plus brillants écrivains de France, sur la question des nationalités. Je signale à l'attention de mes honorables collègues l'extrait suivant de cet écrit remarquable :

Les peuples sont des organismes particuliers, spéciaux, originaux, qui ne peuvent prospérer et fleurir que si leur autonomie est respectée et sauvegardée.

Il ne serait pas bon que l'Europe fût anglaise, russe, ni même française. L'esprit européen doit exister, certes; mais il doit être précisément la respect de l'esprit anglais, de l'esprit russe, de l'esprit français et de leurs différences, c'està-dire de leurs libertés.

Le premier mot du général Joffre aux Alsaciens, a été: " Nous respecterons vos traditions." Il a parlé, en parlant ainsi, Ain langage vraiment philosophique, un langage inspiré par la philosophie de l'histoire. Aucun peuple, fût-il le peuple romain, n'a imposé son joug, sans éteindre des civilisations originales qui, non seulement avaient le droit de vivre, mais devaient vivre pour l'intérêt général de l'humanité. Un peuple est un flambeau.

... Il importe qu'il y ait plusieurs foyers lumineux dans le monde. Il importe qu'il y ait concurrence pour qu'il y ait "concours". Que l'esprit allemand domine, c'est vingt esprits nationaux qui sont éteints et détruits. Je me demande où est le bénéfice, pour l'Europe et pour l'humanité^ Si l'humanité est avec nous, c'est qu'elle sent d'instinct qu'il y va de plusieurs de ses sources vives qui, si l'hégémonie allemande était établie, seraient aveuglées. C'est bien cela, l'Allemagne veut crever plusieurs yeux de l'humanité pour les remplacer par un œil unique de cyclope.

Eh bien! me servant du langage de M. Faguet, je dis que nous avons au Canada deux flambeaux, deux grandes lumières nationales que nous ne pouvons éteindre l'une ou l'autre sans affecter sérieu-

LES GEHBBS ( AXADIK.WI

sèment le progrès et l'avenir du pays. Je ne crois pas inopportun de rappeler que, en 1888, parlant à l'assemblée législative de Quél>ec sur la question de nationalité, je terminais ainsi nton discours:

Je n'ai aucune hésitation à déclarer que s'il était en mon pouvoir de faire disparaître dans la province de Québec les éléments constitutifs de la nationalité anglaise, je ne le ferais pas, je ne voudrais pas prendre la responsabilité d'éteindre l'une des grandes Lumières <lu Canada, du monde entier."

Vous voyez, messieurs, que mes opinions sur cette question ne sont pas nouvelles.

C'est parce que les grands hommes d'Etal d'Angleterre ont mis ces idées en pratique dans toutes

les possessions britanniques, que nous voyons aujourd'hui des milliers d'hommes de toutes les parties de l'empire, même de l'Afrique-Sud, accourir vers les champs de bataille de l'Europe au secours de la Mère-Patrie. Croyez-vous qu'il y aurait une telle manifestation de loyauté si partout, dans l'Empire britannique, les droits des peuples et les traditionnationales n'étaient pas respectés? La justice, l'équité et la tolérance sont la plus sûre sauvegarde de la puissance britannique dans le monde, et 1 père que le Canada ne sera pas le seul pays OÙ elles ne prévaudront point.

N'oublie/, pas, messieurs, les leçons de l'histoire.

n'oubliez pas qu'une injustice nationale esl une semence de discorde et peut être comparée à un germe pernicieux qui met finalement en danger tout le

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système. La présente guerre, conflit horrible qui" épouvante l'univers, n'est-elle pas, en grande partie, le résultat de la spoliation cruelle du territoire de France ?

Nous sommes fiers de notre pays, nous avons une haute idée de ses destinées, et c'est un devoir sacré d'éviter tout ce qui peut compromettre son glorieux avenir.

Je ne suis pas enclin à considérer maintenant la question sous son aspect légal et contitutionnel, bien qu'il ait été établi par des avocats éminents que l'esprit et une interprétation raisonnable du traité de 1763, de l'Acte de Québec de 1774 et de l'Acte fédéral de 1867, donnent aux Canadiensfrançais de l'Ontario droit à renseignement du français dans les écoles de cette province. Je préfère rester dans les limites de la motion et dire qu'il est une loi au-dessus de toutes les lois : c'est celle de la nature qui fait qu'un homme, qu'un peuple aime, chérit et garde comme un trésor sacré tous les éléments caractéristiques de sa nationalité. Or nul ne niera que la langue nationale soit un de ces éléments.

Il est une autre loi, une loi divine, qui fut promulguée par le Christ lui-même quand il dit à ses apôtres : " Aimez-vous les uns les aufres comme je vous ai aimés."

Il n'y eut jamais heure plus propice pour adresser et répéter ces sublimes paroles aux Canadiens, et

même aux citoyens de tout l'Empire et pour en appliquer le noble précepte. Si l'union des Français et des Anglais ajoute tant, en ce moment, à leur influence dans le monde, est si utile à la civilisation et à l'humanité, elle n'est pas moins nécessaire, ici, au bien et à la prospérité de la patrie et à ses glorieuses destinées.

Ceux des nôtres qui partent, soit Anglais, Ecossais, Irlandais ou Français, et s'en vont combattre, côte à côte, sur les champs de bataille de l'Europe, nous donnent une leçon, un exemple que nous devrions suivre. Si nous ne sommes pas, comme eux, appelés à verser notre sang, nous devrions au moins avoir assez de patriotisme pour éviter des querelles nationales également préjudiciables au Canada et à l'Empire.

Vraiment, le temps est mal choisi pour donner au

monde le spectacle de nos divisions, quand nous

nous préparons à recevoir tous ces infortunés qui,

après la guerre, chercheront chez nous un refuge,

un lieu de paix, de justice et de mutuel égard, le

respect dû à leurs traditions nationales et religieuses.

Ne pensez-vous pas, messieurs, qu'ils craindront

d'entrer dans un pays troublé par des divisions

intestines et où ils auront raison de croire qu'ils ne

trouveront pas le repos social qu'ils désirent tant ?

Pendant que des millions d'hommes invoquent le

Dieu de la guerre, prions, au Canada, le Dieu de la

paix, qui a été si l'on pour nous, faisons sur ses

autels le sacrifice de nos préjugés nationaux et religieux, afin que nous puissions continuer à vivre et à prospérer dans la paix et l'harmonie. J'espère que les honorables membres de cette Chambre n'hésiteront pas à donner une preuve patriotique de leur esprit de tolérance et de bonne entente en votant pour une proposition qui renferme les vues de tous ceux qui mettent les intérêts généraux et le bonheur de la patrie au-dessus de toute considération personnelle. J^'espère qu'il ne sera pas dit que le Sénat ne devrait pas intervenir dans une telle cause, qu'il ne peut pas faire appel à la générosité, au patriotisme, aux plus nobles sentiments de notre peuple. Ce serait un mauvais précédent, une atteinte à la haute opinion que nous devrions avoir des fonctions et de la noble mission de cette Chambre.

Un désir, une prière, sont toujours dans l'ordre, toujours bien vus de Dieu et des hommes.

P. S. — Grâce à certaines intrigues, des sénateurs réussirent à empêcher le vote sur cette question.

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