MAI
Il nous a été donné plus d'une fois de saluer des personnages éminents, des députations 1)rillantes de notre ancienne et bien-aimée mère-patrie la France, et chaque fois nous nous sommes efforcés de leur faire l'accueil le plus cordial.
En 1855, le capitaine de Belvêze, commandant de la Capricieuse, abordait sur nos rives. C'était la première fois, depuis la conquête, qu'un vaisseau de guerre français remontait le cours de notre grand fleuve. Ce fut un événement national; il réveilla les vieux souvenirs endormis et provoqua, d'un bout du pays à l'autre, des manifestations émouvantes. Nos poètes et nos écrivains célébrèrent à l'envi ce joyeux événement et firent entendre des accents qui remuèrent profondément l'ame populaire. Une
Voix surtout se lit entendre >ur les rive- du Saint-
Laurent, la voix de notre grand et infortuné poète,
Octave Créma/ie. célébrant les gloires de notre passé
dans des strophes Immortelles.
La France avait reconquis l'àme de notre population.
Puis, vint Rameau de Saint-Père qui consacra une partie de sa vie à faire connaître les faits glorieux de notre origine, de notre histoire, à méditer sur nos destinées. La porte était rouverte, l'élan donné, de grands personnages, des amiraux,' des princes même vinrent nous visiter,* et sans nous soucier de leurs opinions personnelles ou politiques, nous les reçûmes avec enthousiasme, ne voyant en eux que des représentants distingués de la France.
Mais je puis dire, sans crainte d'être contredit, que jamais nous n'avons eu l'honneur d'être visités par un groupe de Français plus remarquable que celui dont nous célébrons la présence, car il représente la France savante et littéraire, celle qui excite, dans le monde entier, le plus d'admiration cordiale, le moins de jalousie, celle dont la gloire ne pâlit jamais.
Illustres messagers de la France, nous sommes heureux de vous offrir nos hommages les plus sincères, les plus chaleureux; nous vous connaissons par vos discours, par vos livres, par votre œuvre, et nous vous disons du fond du cœur : " Soyez les bienvenus.".
Vous venez en Amérique pour rendre hommage à la mémoire de Champlain, au fondateur de notre glorieux Québec, au père de la Nouvelle-France. Vous avez bien voulu nous faire visite en passant ; nous vous en remercions et nous espérons que vous
ne regretterez pas cet acte de bienveillance qui vous permettra de constater avec bonheur, j'en suis sûr, qu'ici comme ailleurs, la France n'a pas jeté en vain sa " semence féconde."
Dans son charmant livre " La fleur des histoires françaises", M. Hanotaux a donné la raison de l'action extérieure de la France, de la création de ses colonies. Il dit que de tout temps l'esprit d'aventure et de dévouement, le besoin d'expansion et l'amour de la gloire ont poussé la France hors de ses frontières. Après avoir fait l'éloge de Dupleix, de la Bourdonnais, de Cartier, de Champlain. de tous ceux qui ont tant fait pour étendre dans le monde entier l'influence française, il se demande quel est le but de ces efforts et il dit: " Kt l'on se demande quel est le but de ces efforts, quel sera enfin le résultat de ces entreprises, il suffit d'un seul mot pour répondre: créer sur ces terres éloignées de la France autant de Fronces nouvelles, c'est-à-dire des pays où des Français prospéreront, où la race se développera, où se conserveront sa langue, se- mœurs, son génie, où sa richesse fructifiera, où son renom et sa gloire se perpétueront."
Kt il termine par ces belles paroles: " Les individus sont morts, leur œuvre subsiste."
Oui, c'est vrai, ils sont morts les Cartier, les
Champlain, les Maisonneuve, les Frontenac, les Juliette, les d'iberville, les de la Verandrve; ils sont
morts, tons ers héros, ces martyrs qui ont fondé et
immortalisé la Nouvelle-France. Mais leur œuvre subsiste, et nos pères, marchant sur leurs traces, ont créé partout sur le continent américain des Nouvelles-Frances, fières de leur origine, fidèles à leurs traditions, désireuses de faire honneur à leur vieille et toujours glorieuse mère-patrie. Ah! sans doute, elles n'ont pas acquis encore le raffinement intellectuel, de la Vieille-France, car il ne faut pas oublier que leur lutte pour la vie a été longue, dure et pénible parfois, que pendant longtemps elle a absorbé toute leur force, leur énergie.
Tous ces rameaux détachés du vieil arbre de la France sont jeunes, ils sont faibles encore, mais les racines en sont fortes, la sève féconde, et ils ne peuvent manquer de produire tôt ou tard des fleurs et des fruits abondants.
Vous n'aurez pas manqué, sans doute, messieurs, de remarquer que si le Canada offre un exemple si frappant de prospérité, cet heureux résultat est dû, en grande partie, à l'entente cordiale qui règne entre les peuples divers qui l'habitent. Cette entente cordiale démontre que la diversité de races et de nationalités, loin d'être un élément de faiblesse, est une source de progrès et de prospérité lorsqu'elle unit pour le bien commun des qualités et des forces nationales si diverses, mais si puissantes.
C'est l'impression que vous rapporterez, nous l'espérons, de votre visite au Canada, de votre voyage en Amérique!