DISCOURS AUX ELEVES DE SAINTE-THERESE
Messieurs,
En me levant pour vous adresser la parole, je suis assailli par un monde de pensées, je vois se dresser devant moi plus d'un demi-siècle de s< iuvenirs émouvants. Oui, c'est bien ici que, voilà soixante ans, j'arrivais, le cœur gros, pour faire mon cours d'études. Le vieux collège, je devrais dire les deux vieux collèges, n'existent plus, mais c'est toujours la même maison, la même institution. Soixante ans! Cela vous paraît bien long, Messieurs les élèves, à votre âge, cinquante, soixante ans paraissent une éternité. Pourtant, à mon âge, cela paraît bien court; c'est comme un rêve, un rêve OU la vie avec ses joies et ses tristesses se manifeste sous mille formes fugitives. Je revois mes anciens professeurs, mes compagnons de classe et de collège; ils passent, ils passent rapidement. ( )ù sontils?' J'ai beau regarder, j'en vois peu autour de moi. Ils sont partis pour des régioqs d'où l'on ne revient pas. Je revois les salles d'étude et de récréation,
tous les endroits où j'ai peiné, étudie, ri souvent
150 LES GEEBES CANADIENNES
et quelquefois pleuré. Voici les arbres, les beaux arbres à l'ombre desquels nous avons tant de fois bercé nos jeunes imaginations et cherché à percer les voiles de l'avenir. Il me semble entendre la cloche, la fameuse cloche dont le son nous paraissait bien lugubre, lorsqu'elle nous arrachait, l'hiver surtout, à la chaleur de nos lits, mais qui résonnait joyeusement à nos oreilles, lorsqu'elle nous appelait à la récréation ou au réfectoire. L'écho de cette cloche, il continue cependant de sonner longtemps dans nos rêves, de nous rappeler nos années de collège.
Soixante ans ! "Près de huit générations, puisque le cours d'études est de huit ans, huit générations d'élèves qui se sont succédé, qui ont vécu de la même vie, mangé à là même table, bu à la même coupe, éprouvé les mêmes sentiments, les mêmes joies, les mêmes tristesses. Car, si tout change, se modifie et se transforme dans le monde, il est une chose qui est immuable, qui ne change pas : la nature humaine. Le fond en est éternellement le même, on y trouve toujours les mêmes sentiments, bons et mauvais, les mêmes aspirations, les mêmes éléments de grandeur et de déchéance, de bonheur et de souffrance. Si je pouvais lire dans le cœur et l'esprit des jeunes élèves qui m'écoutent en ce moment, j'y trouverais les pensées, les rêves, les ennuis, les inquiétudes et les projets qui nous obsédaient, les mêmes instincts de répugnance, de révolte
contre tout ce qui contrariait nos goûts et nos tendances, le même désir de déchirer les nuages qui cachent l'avenir, de dérober les secrets de la vie, de la destinée. -
Comme nous, vous trouvez parfois la vie dure au collège, et pourtant elle l'est beaucoup moins qu'autrefois, et elle vous paraîtra plus tard bien douce comparée aux situations difficiles que vous traverserez. Toutefois, il faut l'avouer, la période de la formation intellectuelle est pénible, les premiers travaux de l'esprit sont fatigants. Et la Providence ne distribue pas ses dons également; il en est pour qui le travail est facile, presque agréable, dont les succès embellissent la vie, pour d'autres le travail est plus dur, plus ingrat, et ils sont portés à envier le sort de leurs compagnons plus favorisés par la fortune. Mais les derniers deviennent souvent les premiers lorsqu'au lieu de se décourager ils ont cherché par un travail constant, persévérant, à développer ce que la Providence leur avait donné d'intelligence et de volonté.
" Le génie, a dit un grand philosophe, c'est le travail ".
C'est, peut-être, exagéré, mais c'est vrai en ce sens qu'une intelligence ordinaire servie ou développée par UIl travail obstiné, par une volonté tenace et persévérante, vaul mieux qu'un génie sans caractère, sans volonté, paresseux et inconstant.
Un grand écrivain de la France a dit : " Le vent qui souffle sur une tête dépouillée ne vient jamais d'un rivage heureux." Non, pardon, il vient parfois d'un rivage heureux, lorsqu'il ne rapporte aucun regret, aucun remords, lorsqu'on peut se rendre le témoignage qu'on a fait un bon usage de tous les instants de sa vie. Mais ils sont rares ceux qui peuvent se rendre ce témoignage consolant. Combien regrettent de n'avoir pas appris, lorsqu'ils étaient jeunes, ce qu'on apprend plus difficilement, lorsque la mémoire est moins fidèle, l'esprit moins fort, moins actif!
Les Canadiens-français ont des facultés brillante* ils ont, comme les Français, le don d'apprendre et de faire sans effort tout ce qu'ils veulent, surtout dans le domaine des lettres et des arts. Mais pour occuper sur ce sol, dans ce pays, une place digne de leur origine, il faut qu'ils acquièrent l'esprit positif, le sens pratique et surtout la volonté opiniâtre et la ténacité inébranlable qui caractérisent nos concitoyens d'origine anglo-saxonne et qui partout leur donnent le pouvoir, l'influence et la fortune.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Je pourrais rappeler ce que les grands peuples ont toujours fait, les méthodes tyranniques, cruelles même auxquelles ils ont eu recours pour faire des hommes forts, courageux, capables de tout oser, de tout entreprendre. Je pourrais mentionner les moyens extraordinaires employés par les Japonais pour for-
mer des soldats invincibles mais je crains d'être trop long.
Je suis heureux de constater que le Séminaire de Sainte-Thérèse continue de faire sa part, une part glorieuse, dans l'œuvre de la formation intellectuelle de notre population, qu'il est fidèle à la pensée, à la noble devise de son généreux fondateur, monsieur Ducharme. Il était bien modeste le grain de sénevé que ce bon prêtre semait en ces lieux, il y a environ 70 ans, mais il a germé, il a grandi et il a produit de riches et abondantes moissons, des moissons de prêtres, de citoyens utiles et honorables qui font honneur à la religion et à la patrie. Et la moisson qui se lève sera digne des autres, j'en suis sûr.
Elle est belle l'œuvre des fondateurs de nos collèges et séminaires et de ceux qui la continuent avec tant de zèle et de dévouement, qui ont fourni et donnent encore au clergé, aux professions libérales, à l'Eglise et à l'Etat, tant d'hommes éminents. Dieu merci! Sur ce terrain nous axons le droit de défier toute concurrence, de porter la tête haute; notre formation classique donne à notre nationalité un éclat qui nous honore.
Ah! sans doute, à côté de ces collèges, de ces séminaires, il nous faut, notre intérêt national l'exige, il nous faut des écoles d'instruction comnierçale, industrielle et technique. Mais l'un n'empêche
pas l'autre, et quoi qu'on fasse l'étude des classiques
est encore et sera toujours le meilleur mode de former et d'embellir l'esprit humain, de lui inspirer le culte du beau, de l'idéal.
Un grand tribun de France, Gambetta, dont on peut admirer l'éloquence, tout en condamnant ses opinions religieuses, a dit, parlant à des étudiants, que pour être ce que l'honneur et le progrès de la France exigeaient, ils devaient se nourrir de la moelle des lions. Permettez-moi de vous donner, Messieurs les élèves, le même conseil et de vous dire que cette moelle des lions vous la trouverez dans l'étude des classiques.
Oui, ayons des écoles industrielles, commerciales et techniques pour former des hommes capables de lutter contre les autres races dans le domaine des choses matérielles, ayons-les à tout prix, mais conservons et fortifions renseignement classique qui imprimera à notre nationalité un caractère, un cachet de distinction si honorable, conservons ces sanctuaires où se forment les esprits dirigeants du monde intellectuel. C'est par quoi spécialement, peut-être, nous pourrons nous distinguer et accomplir notre mission en Amérique.
Permettez-moi en finissant de citer les belles paroles d'un français éminent, Monsieur Doumer. Dans un livre remarquable, dédié à ses fils, il dit, parlant des Français :
" Nous n'avons pas le droit de ne pas être un grand peuple, nous devons être grands et puissants
aussi, parce que placés comme nous le sommes sur la carte du Monde, si nous ne jouons pas un des premiers rôles sur la scène nous disparaîtrons."
On dirait que ces paroles ont été prononcées pour nous. Aussi je me contenterai d'ajouter un mot, un seul mot pour dire que placés comme nous le sommes, nous aussi, au milieu de races fortes et vigoureuses, si nous ne jouons pas un des premiers rôles, nous disparaîtrons, et qu'il ne nous est pas permis d'être petits, parce que nous sommes les fils d'hommes qui ont été grands, parce que nous sommes des fils de héros.
Or, c'est par le travail, par l'étude, par l'instruction, par la volonté, par la pratique franche et sincère des vertus publiques et privées, des préceptes de la religion et de la morale, que nous serons vraiment grands, que nous ferons respecter notre foi religieuse et nationale, nos droits et nos glorieuses traditions.