‹ Les gerbes canadiennesChapitre 8 sur 32 · LETTRE PUBLIEE DANS LES " ANNALES TERESIENNES · texte numérisé non relu

LETTRE PUBLIEE DANS LES " ANNALES TERESIENNES

Vous me demandez de collaborer aux " Annales térésiennes " dans le coin réservé aux " Anciens ". C'est donc bien vrai que je suis un " Ancien " ! Ce titre me fait une curieuse et inquiétante impression, et je me demande si j'y ai bien droit. Hélas! oui; mais c'est un droit que je serais disposé à céder, pour quelques années de jeunesse, à quiconque aurait plus d'ambition que moi. Inutile, pourtant, d'espérer trouver quelqu'un qui consentirait à cet échange. Bon gré, mal gré, je dois me résigner à figurer dans le coin des Anciens. C'est un coin bien froid, couvert des frimas de l'hiver, une région désolée où l'on ne voit ni fleurs, ni fruits, aucun des charmes du printemps et même de l'été. Mais mieux vaut être là que n'être pas du tout, surtout lorsqu'on croit ou qu'on s'imagine avoir conservé ses facultés mentales. Laurier, dont je ne puis citer le nom sans émotion, disait souvent : " La vieillesse est bonne lorsqu'on y arrive en possession de ses facultés intellectuelles, sain de corps et d'esprit, et il faut en remercier la Providence." Malheureusement on aime à se faire

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illusion et les amis, comme l'amour-propre d'ailleurs, encouragent cette illusion.

Toutefois, mieux vaut pour moi être dans le coin des Anciens que dans un endroit où ma prose souffrirait d'être mise en comparaison avec des écrits aussi remarquables que ceux parus sous votre signature dans les derniers numéros des Annales. Vraiment elles m'intéressent, vos Annales; elles évoquent des souvenirs précieux, elles rappellent les noms de condisciples aimés, de professeurs dévoués. Mais ils sont rares les survivants de ma génération, ceux aussi qui furent mes premiers professeurs.

L'un des derniers, et non pas le moins brillant, de mes confrères de classe, vient de disparaître. Je parle de Routhier dont la carrière a tant fait honneur aux Lettres canadiennes. Nous commençâmes nos études en même temps, en 1850, et nous les poursuivîmes ensemble jusqu'à la Rhétorique. C'était un élève modèle, modeste, pieux et laborieux, dont le talent s'affirma surtout dans les dernières années de ses études. Sçs succès littéraires eu Belles- Lettres et en Rhétorique faisaient croire et dire qu'il baisserait dans les mathématiques; mais on se trompait, car il remporta tpUS les premiers prix dans

les deux années de philosophie. En Versification, il avait composé, sur saint Stanislas de Kostka, un poème, un drame je crois, qui lit sensation au pollège.

Nou^ n'avons pas été aussi intimes que nous

aurions dû l'être. CroyanJ; que j'étais l'auteur d'une critique piquante parue dans 1' " Opinion Publique ", il se vengea en publiant, sous le pseudonyme de Piquefort, une satire peu agréable pour moi. Malheureusement je ne pouvais le détromper sans faire tomber ses soupçons sur l'écrivain qui avait adopté le pseudonyme de Lépine.

Ces regrettables malentendus ne sont pas- rares dans notre vie politique et littéraire. Cela ne m'a pas empêché de rendre hontmage à ses vertus et à ses oeuvres littéraires toutes les fois que j'en ai eu l'occasion. Je l'ai entendu parler dans une circonstance où il avait à lutter contre des orateurs français de premier ordre, et il ne leur fut pas inférieur. Le séminaire de Sainte-Thérèse a le droit, comme le disait M. l'abbé Auclair, de le mettre au premier rang de ses illustrations. Sa vie a été bonne, nationale et chrétienne.

Des autres anciens qui furent mes confrères de classe, il reste deux ou trois vieillards qui disparaîtront comme moi avant longtemps. Il faut bien que nous cédions la place aux générations qui poussent et se préparent à nous succéder. Elles font bien de se préparer par un travail assidu, par des études profondes, à résoudre les grands problèmes sociaux et nationaux que l'avenir leur réserve.

Ce ne sont pas toujours les talents les plus brillants au collège qui se distinguent le plus dans le monde et sont les citoyens les plus utiles. L'ex-

périence démontre que ce sont les sobres, les laborieux, les plus moraux, les plus énergiques; ceux qui ont le plus exercé leur volonté afin d'être capables de résister aux entraînements de la jeunesse, aux mauvais exemples, aux séductions dangereuses, [ls sont nombreux les talents que l'oisiveté, l'amour du plaisir ou un simple travail de surface, empêchent de produire ce qu'ils faisaient espérer.

Un bon nombre d'élèves du séminaire de Sainte- Thérèse se consacrent au sacerdoce. C'est bien ce qu'ils peuvent faire de mieux, lorsqu'ils possèdent le zèle religieux, l'esprit de dévouement et le contrôle de leurs sentiments, de leurs passions. Quoi de plus beau, de plus honorable, de plus utile que la mission d'un prêtre! Ah! sans doute, il a des ennuis, des privations; les bruits du monde troublent parfois sa solitude et lui apportent le mirage trompeur des joies mondaines. Mais il ne tarde pas à constater que les joies du monde, les séductions de la popularité, de la gloire sont bien éphémères, que travailler en ce monde et en l'autre pour le bonheur de ses semblables, offre des compensations et des satisfactions plus précieuses.

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