Les Germains avant le christianisme
Toute la société française repose sur trois fondemeuts : le christianisme, la civilisation romaine, et l'établissement des Barbares. Ce sont les trois sujets d'étude auxqnels il ne faut pas se lasser de revenir dès qu'on veut s'expliquer le droit public du pays, ses mœurs, sa littérature. Mais il n'est pas facile d'ignorer le clnisticinisme; il remplit le présent comme le passé, et force les plus indifférents à s'occuper de lui L'antiquité romaine a laissé des monuments qui se défendent de l'oubli par leur grandeur et leur beauté. Les barbares, au contraire, n'ont que des chroniques arides et des codes incomplets ; et ce peu qu'ils nous apprennent ne commence qu'après l'inva ion,
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c'est-à-dire quand ils sortent de la barbarie. C'est aussi l'époque où s'arrêtent la plupart de ceux qui ont porté la lumière dans les premiers siècles de notre histoire ; et , avec une louable réserve, ils se sont contentés d'étudier les institutions des Francs, des Goths , des Burgondes, depuis Feutrée de ces peuples dans la société chrétienne. A cet éoçard, il ne reste rien à faire après les leçons de M. Guizot, après les travaux de M. Thierry, de M. Guérard, de M. Naudet, de M. Pardessus, de M. Laboulaye et de plusieurs autres queje ne puis nommer, mais qu'assurément personne n'oublie.
Toutefois , depuis trente ans , les recherches qu'on ne devait point commencer en France, dans un pays tout romain par ses souvenirs, ont tenté la curiosité des Allemands, ces héritiers directs des Germains. Ils ont entrepris de s'enfoncer au delà du siècle des invasions, de pénétrer dans les traditions germaniques avant le temps où elles s'altèrent par le désordre de la conquête et par le commerce de l'étranger, de rétablir l'histoire des peuples du Nord à une époque qui n'eut pas d'historiens, et de les suivre assez loin pour savoir enfin d'où ils vinrent, et par quels liens ils tiennent au reste de la race humaine. Des
études si graves, et qui semblent vouloir tant de calme, naquirent cependant de l'agitation publique et de la guerre. Ce fut en 1812, dans cette sanglante année, que deux jeunes gens, les frères Grimm, découvrirent dans un manuscrit de la bibliothèque de Gassel, le poëme de Hildebrand et Habebrand. L'Allemagne applaudit à la publication de ce chant, où éclatait le génie libre et guerrier de la barbarie. Le succès décida deux des plus belles vocations littéraires de notre temps ; et les frères Grimm ouvrirent ces fouilles qui devaient produire la Grammaire allemande, la Mythologie allemande, les Antiquités du droit allemand, l'essai sur la Tradition héroïque, et mettre à nu tout le fond des antiquités du Nord (1).
Des travaux si heureusement conduits ne pouvaient rester isolés : touterAUemagne savante y voulut mettre la main. Bopp rattacha les idiomes germaniques à la famille des langues indoeuropéennes, dont il écrivait la grammaire comparée. Gans, Phillips , Klcnze, poussaient l'analyse jusqu'aux derniers fondements du droit allemand, et y montraient les mêmes
(1) M. Jacob Grimai vient do couronner ses travaux en publiant VHisloh'C de la Icuujne allenuuirle.
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principes qui soutieiineiil toute la législation de Rome, de la Grèce el de l'Inde. En Danemark et en Suède, Rask et Geijer tiraient des poëmes Scandinaves une lumière qui rejaillissait sur tous les peuples du Nord. En Angleterre, Thorpe et Kemble reconnaissaient, dans les premiers chants des poètes anglo-saxons, l'écho des traditions allemandes. De toutes }>arts, déjeunes savants s'étaient mis à creuser le sol de la patrie germanique ; et, comme ce paysan que Virgile représente labourant un champ de bataille, ils admiraient les débris glorieux qu'ils retrouvaient dans chaijue sillon, et les tombes des géants dont ils étaient les lils :
Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris.
Mais l'admiration a ses dangers : à la suite des maîtres une école s'est formée, qui a fini par ne rien voir que de gigantesque et de plus qu'humain dans les mœurs de l'ancienne Germanie. On a vanté la pureté de la race allemande, quand, vierge comme ses forêts, elle ne connaissait pas les vices de l'Europe civilisée. On n'a plus tari sur la supériorité de son génie, sur la haute moralité de ses lois, sur la
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profondeur philosophique de ses religions, qui pouvaient la conduire aux plus hautes destinées, si le christianisme et la civilisation latine n'avaient détruit ces espérances. Ces rêves ne sont point ceux d'un petit nombre d'antiquaires fourvoyés : les esprits les plus élevés ne s'en défendent pas toujours. On sait avec quelle autorité les critiques prussiens, décidés à nous refuser l'inspiration poétique, ont fait justice de Racine et de la Fontaine. Il n'y a pas longtemps que Lassen, cet orientaliste consommé, opposait, dans un éloquent parallèle, le paganisme libéral des Germains au dieu égoïste des Hébreux; et Gervinus, l'historien de la poésie allemande, ne peut se consoler de voir que la mansuétude catholique lui a gâté ses belliqueux ancêtres (1).
Les découvertes historiques de l'Allemagne pouvaient donc se trouver compromises, aux yeux de l'étranger, par l'usage qu'on en faisait. D'ailleurs, les ouvrages de M. Grimm, excepté la Grammaire^ où il y a beaucoup d'art et de génie, étaient surtout des collections de documents bien choisis, qui attendaient leur emploi. Les Allemands nous laissent volontiers
(1) Lnssrn, Indisclie Allerthumskunde, p. 415; Gcrviinis, GescliiclUe der poetisclien National- Liller a lur, p. 512.
ce travail de rédaction, trop frivole pour eux. En 1851, M. Fauriel inaugurait la chaire de littérature étrangère par ces belles leçons, où il éclairait d'un jour si nouveau les commencements de la littérature provençale. C'est là qu'il rencontrait le poëme barbare de WaUher d'Aquitaine, et l'étude de cet épisode étrange le conduisait à exposer toute la suite de l'épopée germanique. En 1852, M. Ampère ouvrit la brillante carrière de son enseignement, en menant ses auditeurs aux sources encore peu connues de la poésie Scandinave. On se rappelle avec quel applaudissement il introduisit le premier, dans la chaire classique, les chants de TEdda, les récits des Sagas, et tant de textes curieux dont la barbarie éloquente étonnait nos oreilles. D'un autre côté, M. Saint-Marc Girardin, après avoir analysé les institutions de l'ancienne Allemagne, la montrait pour ainsi dire toute vivante dans la fable héroïque des Nibelungen. En 1844, M. Lenormant consacra vingt leçons d'un cours aussi attachant que profond à éclaircir, par le témoignage de toute l'antiquité, l'origine des peuples qui envahirent l'empire romain. Il ne faut pas oublier non plus que les travaux de MM. Marmier, Bergmami, Eichhoff, Edelestand du
Meril, ont achevé de naturaliser parmi nous ♦ les vieilles langues et les vieilles littératures du Nord. L'Allemagne ne peut plus nous accuser d'êlre restés indifférents à la découverte de tant de trésors littéraires, qui sont aussi notre patrimoine. Car, après tout, les recherches dont il s'agit intéressent toute l'histoire de France; et rien n'importe plus que de savoir enfin ce quêtaient, avant leur conversion, ces Francs, ces Bourguignons, ces Yisigoths, ces Normands que nous appelons nos pères, qui mirent leur épée au service de notre foi, leur liherté dans nos institutions, et leur génie dans nos arts.
Les questions germaniques en sont là, assez agitées déjà pour réveiller l'attention publique, encore assez neuves pour ne point la fatiguer; assez éclairées par la discussion des faits pour qu'il y ait lieu de résumer et de conclure. Peut-être me pardonnera-t-on d'entreprendre un travail si bien préparé, surtout quand j'en trouve les premiers exemples dans cette chaire de la Faculté des lettres, dont je tiendrais à honneur de continuer les traditions. Je me propose premièrement de mettre en œuvre des matériaux choisis par des mains plus sûres que les miennes, et de tirer, s'il se
peut, de ses ruines l'antique Germnnie , en rnpprochnnl les restes de ses institutions et de ses traditions ; en ranimant enfin ses vieux peuples, en les accompagnant dans leurs migrations et leurs conquêtes, jusqu'au moment où le christianisme choisit les Francs pour en faire les serviteurs préférés delà Providence et les ouvriei'S principaux de la civilisation.
On ne trouvera pas ici cette lente discussion des documents, ces controverses épineuses, mais nécessaires pour fonder une science. Il s'agit de populariser une science déjtà faite, en poussant ses résultats jusqu'aux points où ils intéressent par leur nouveauté et leur étendue. Chez ces peuples, où l'on ne découvre d'abord qu.e des superstitions sanguinaires et la passion de l'indépendance poussée jusqu'à la guerre de tous contre tous, je crois reconnaître des traits inattendus de puissance et de grandeur. Je vois une doctrine religieuse rattachée, par d'incontestables analogies, aux plus fameuses religions de l'antiquité ; des lois qui sauvent les principes de la propriété, de la famille, de la justice publique, et qui s'accordent en plus d'un point avec les lois de Rome et de l'Orient ; des langues dont le vocabulaire et la grammaire attestent un singulier
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travail de la pensée, en même temps qu'on y démêle Ions les signes d'une étroite parenté avec le latin, le grec et le sanscrit; une poésie enfin qui, sous des formes imparfaites, reproduit l'inspiration, les procédés, et souvent jusqu'aux fables de l'épopée classique. Partout reparaissent les traces d'une tradition commune aux peuples errants du Nord et aux sociétés policées dn Midi; partout les restes d'un ordre ancien aux prises avec l'esprit de désordre et de destruction ; partout un état de lutte qui est le propre de la barbarie.
Celte lutte de deux principes contraires, qu'on découvre déjà dans les mœurs primitives des Germains, éclate bien plus manifestement en présence de la civilisation romaine. D'un côté, je trouve que Rome avait pénélré plus profondément qu'on ne pense, non-seulement dans le territoire, mais dans l'esprit de ces peuples ; elle leur avait successivement ouvert les rangs de ses armées, les frontières de son empire, les portes de son sénat et d(} ses écoles. Cet établissement pacifique des barbares prépara la chute de l'empire, mais l'adoucit. D'un autre côté, la domination des Romains , compromise par l'avarice et la cruauté, provoque d'abord la résistance d'une
parlie des Germains, et ensuite leurs représailles. C'est la cause de ces irruptions Tiolentes, dont les récits contemporains n'ont ])oint exagéré l'horreur. Je m'explique ainsi les contradictions qui m'étonnaient d'abord dans l'histoire des invasions ; et je reconnais, non pas l'impuissance, mais l'insuffisance du génie romain pour faire l'éducation des peuples du Nord .
Il est temps de montrer le christianisme achevant l'œuvre qui avait désespéré la polititique des Césars. A mesure que Tancienne Rome perd du terrain et des batailles, à mesure qu'elle use et qu'elle épuise contre les barbares ses trésors, ses armées, tout ce qu'elle avait de pouvoir, une autre Rome, toute spirituelle, sans autre puissance que la pensée et la parole, recommence la conquête, attend les barbares à la frontière pour les maîtriser quand ils deviennent maîtres de tout, et pénètre enfin chez eux, au cœur de la Germanie, pour y chercher les nations attardées et récalcitrantes. Pendant que les Goths, les Vandales, les Lombards, passent à l'arianisme qui les perdra, la foi s'empare du peuple franc ; des ce moment, les invasions ont trouvé leur barrière, et l'empire romain ses successeurs. Je m'atta-
che à ce peuple, à la grandeur duquel toul l'Occident Iravnille ; et, en étudiant chez lui la civilisation dn^ctienne, je me trouve au point d'où elle rayonne sur les Germains.
On sait trop peu l'histoire des missions qui achevèrent la conversion des Francs, et, par eux, celle des nations voisines. Dans ce combat de cinq cents ans contre la barbarie, on aurait lieu d'admirer autant d'héroïsme et de génie qu'aux plus beaux jours de l'Eglise primitive. Les Pères du quatrième siècle, dont une voix éloquente vient de réveiller les souvenirs (1), n'eurent ni plus de courage à défier les dangers, ni plus d'inspiration pour émouvoir les peuples, ni plus de sagesse pour les gouverner, que les missionnaires sans gloire des temps mérovingiens, saint Colomban, saint Eloi, saint Boniface. Un savant mémoire de M. Mignet a commencé la répartition due à ces hommes, dignes d'une postérité meilleure. Son travail aurait arrêté le mien, s'il n'était du nombre de ces écrits excellents qui inspirent encore plus qu'ils n'apprennent (2). C'est ce qui m'encourage à étudier de près la longue
(1) Villcmnin, Tahlean de V éloquence chrétienne au quatrième siècle. Nouvelle ôdition, 1849.
('2) Mignet, Comment l'ancienne Germanie entra clans la société de V Europe civilisée.
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éducation du peu])le fi'anc, les services de l'cpiscopat gallo-romain, les colonies monastiques de l'Irlande et de l'Angleterre, dont on ne connaissait assez ni le nombre, ni les lumières, ni les bienfaits ; enfin l'inlervention du pouvoir lempoiel en la personne de Charlemagne, les bornes où il se contint comme réfoimaleur du clergé, et celte formidable guerre contre les Saxons, dont j'ai tenté de mieux faire comprendre l'intérêt, le péril, et les fautes tardivement réparées. Je m'arrête à la conversion des Normands, au moment où, ces derniers venus de l'invasion élant entrés dans la chrétienté, le Nord n'a plus de barbares.
11 fallait suivre la conquête chrétienne jusqu'au bout, avant d'en considérer les effets dans l'Église, dans l'Etat, dans les lettres. Après tant de théologiens et de canonistes, je n'avais ni la mission ni la hardiesse d'entreprendre l'examen détaillé des institutions ecclésiastiques, il ne me restait qu'à saisir l'esprit qui les anima, à voir comment il se produisit par la hiérarchie, par la prédication, par le culte : quelles résistances il eut à vaincre dans la société et dans les âmes. Ce travail de l'Église devait pénétrer la législation des peuples nouveaux : ici les recherches de la science