‹ Les Germains avant le christianismeChapitre 2 sur 26 · PUÉ PAGE · texte numérisé non relu

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moderne sont poussées à une profondeur où je ne descendrai pas. Je ne m'engage pas à la suile des maîtres dans les dif(icu]lés du droit civil, et, m'atlachant à une queslion de droit public plus agitée que résolue, je remonte aux origines de la monarchie. La royauté sacerdotale et guerrière des barbares demande un appui aux institutions romaines, et va se perdre par une restauration inintelligente de l'antiquité, lorsque le christianisme la sauve en la sacrant. J'essaye d'éclairer d'un jour nouveau cette mémorable affaire de la translation de l'empire aux Francs, d'opposer à la faiblesse de la réalité la grandeur de l'idéal politique, poursuivi par les docteurs, les publicistes, les poètes. Mais, pendant que le chi'istianisme restaure le pouvoir, il lui fait des conditions qui sauveront la liberté. Enfui, sans recommencer après d'exce'lents critiques l'histoire des lettres aux temps mérovingiens, je me réduis à un sujet restreint mais nouveau, et je cherche la tradition littéraire dans les écoles, au moment où l'on a coutume de croire que tout enseignement s'interrompt et que toute science s'éteint (1). Une

(1) Histoire littéraire de la France, par des bénédictins de la congrégation de S;iint-.\laur.

Ampère, Histoire littéraire de la France.

fiuizot, Histoire de la civilisation en France, 1. 1 et II.

étude plus attentive du grammairien Yirgile, en me permettant de fixer sa date au commencement du septième siècle, me fait entrer dans le secret des écoles de la décadence, qui vécurent assez pour communiquer leur doctrine aux monastères savants d'Irlande et d'Angleterre. C'est dans ces deux îles lointaines que les barbares iront cbercher l'initiation, comme les anciens Grecs allaient la demander aux prêtres de Samolhrace. Toutefois l'Italie et l'Espagne ne laissent pas mourir le feu sacré, et la Gaule même en conserve les restes aux plus mauvais jours, dans cette école du palais, dont on avait injustement contesté l'existence, cl qui reste ouverte depuis Théodebert jusqu'à Pépin le Bref. Nous n'y trouverons pas le berceau de l'Université ; mais, quand Charlemagne y donnera rendez-vous à tout ce que la chrétienté a de savant, nous verrons commencer dans l'activité de ce grand règne tout le mouvement intellectuel du moyen âge.

Comme je ne me suis point dissimulé les difficultés démon travail, je n'en méconnais pas non plus les parties faibles. Je crains d'avoir cédé à l'entraînement de conjectures hardies qui promettent la certitude là où la probabilité

est à peine possible, lorsque, décidé par des aulorités considérnbles, j'ai cru trouver des Germains chez les Gèles, et déterminer exactement la première patrie des Scandinaves. Le chapitre des Lois voulait plus de développement; et les conclusions en seraient moins inattendues si l'on y arrivait par un chemin plus long. Je pourrais multiplier ces aveux d'une conscience inquiète, au moment de laisser échapper l'œuvre de plusieurs années. Mais, sachant qu'il y restera toujours assez de défauts pour exercer l'indulgence des lecteurs, je prévois seulement trois objections auxquelles je ne puis me rendre, parce qu'elles détruiraient d'un seul coup toute la suite de ces recherches, en attaquaut la méthode qu'on y a suivie et les résultats où elle conduit.

On me reprochera d'abord d'avoir trop accordé aux barbares, et d'avoir fait servir à la reconstruction d'une Germanie idéale des matériaux de tous les temps et de tous les pays , textes des historiens classiques , récits des temps mérovingiens, lois des Francs, des Saxons, des Lombards, chants épiques de la Suède et de l'Islande. Mais je n'ai jamais méconnu la différence qu'il faut établir entre les Scandinaves et les peuples proprement

appelés Germains ; on Ire les tribus restées à l'ombre de leurs forêts, dans une entière ignorance du genre humain, et les nations conquérantes établies au milieu de la société romaine, au centre de toutes les lumières et de toutes les corruptions. Toutefois, sans négliger les difféiences, qui sont incontestables, on peut s'attacher aux ressemblances, qui ne sont pas moins instructives. Jamais, d'ailleurs, ces rapprochements ne furent plus légitimes qu'en s'appliquant à des peuples barbares, dont le propre est de peu changer. Il n'y a de progrès que chez les nations disciplinées et laborieuses. L'Arabe de nos jours erre encore dans les mômes déserts qu'au temps d'Ismaël ; il se dresse la même lente, s'abreuve au même puits. 11 met toujours sa gloire dans le nombre de ses femmes, de ses esclaves et de ses troupeaux; ses mœurs sont encore le plus fidèle commentaire de la Genèse. De même, après avoir rassemblé les témoignages de tant d'époques différentes, on reconnaît que les Scandinaves du onzième siècle et les Saxons du neuvième, comme tous les peiijjles allemands avant leur entrée dans la société clnélienne, n'ont pas ime institution, pas une tradition considérable, qui ne soit au moins en germe chez les Germains

de Tacite. Chaque parole de cet écrivain, qu'on ne médite pas assez, résume et justifie quelqu'une des découvertes qui font l'orgueil des modernes. Pour moi, rien ne me rassure plus que la pensée de ne m'être jamais écarté d'un si grand maître ; et la plus flatteuse comme la plus hardie de mes espérances serait que mon travail pût servir de commentaire au livre de la Germanie.

D'autres me blâmeront, au contraire, d'avoir trop peu accordé à des peuples héroïques, et d'avoir calomnié l'ancienne Germanie en trouvant dans sa religion le cul le de la chair et l'amour du sang, dans ses lois l'impuissance d'une société impunément désobéie, dans ses langues et dans ses chants poétiques le désordre d'un génie qui ne se maîtrise pas. Surtout on ne me pardonnera point d'avoir supposé que Rome eûtdes leçons à donner aux hommes du Nord, et d'avoir pris le parti d'Auguste et de CharlemagneconlreArminiusetWittikind.Mais, si c'est la thèse favorite de l'école teutonique de nier ce que l'Allemagne dut à la civilisation latine, et d'abjiu^er cette éducation commune qui fait le lien de la famille européenne, c'est aux Français, comme aux aînés de la famille, qu'il appartient d'en conserver les titres.

Enfin, plusieurs Irouveront que j'ai fait la part trop grande au christianisme, soit quand j'ai cru reconnaître la trace de ses plus anciennes traditions dans les religions des Germains, soit quand j'ai montré la barbarie de ces peuples résislanl à tous les efforts humains, pour ne céder qu'à la toute-puissance de l'Evangile. Ceux qui ne yeulent pas de croyance religieuse dans un travail scientitique m'accuseront de manquer d'indépendance ; mais je ne sais rien de plus honorable qu'un tel reproche. Je ne connais pas d'homme de cœur qui veuille mettre la main à ce dur métier d'éci'ire sans une conviction qui le douiine, dont il dépende par conséquent. Je n'aspire point à cette triste indépendance , dont le propre serait de ne rien croire et de ne rien aimer. Sans doute, il ne convient pas de prodiguer les professions de foi : mais qui donc aurait le courage de toucher aux points les plus mystérieux de l'histoire, de remonter à l'origine des peuples, de se donner le spectacle de leurs religions, sans prendre un parti sur les questions éternelles qu'elles agitent? Et qui peut prendre un tel parti, surtout dans un siècle de doute et de controverse, sans que sa pensée en reste pleine et sa parole émue ? On ne peut demander à l'écrivain que

'deux choses : premièrement que sa conviction soit libre et intelligente, et le christianisme n'en veut pas d'autres : c'est l'adhésion raisonnable que réclamait saint Paul. Secondement, que le désir de justifier une croyance n'entraîne pas à dénaturer les faits, à se payer de témoignages douteux et de conséquences prématurées. C'est le péril de ceux qui se mettent au service d'un système nouveau, d'une opinion humaine, mal assurée de sa légitimité, et pressée de trouver des preuves. Mais rien ne presse les écrivains chrétiens : ils doivent avoir trop de confiance dans la foi qu'ils professent, pour croire qu'elle ait besoin d'eux ni de leurs travaux. Rassurés sur ces questions suprêmes de Dieu, de l'âme, de l'éternité, qui troublent tant d'intelligences, ils doivent entrer dans la science avec liberté et avec respect. Ils savent qu'il n'est permis ni de négliger ni de dissimuler aucune vérité, si petite, si profane, si embarrassante même qu'elle paraisse. Si leurs recherches aboutissent à justifier un dogme révélé, ils le constatent, non pour le besoin du dogme, mais ])ar amour du vrai. Et, s'il ne leur est pas donné de lever les obstacles et de conduire la science jusqu'au point où elle rencontrerait la foi, ils savent que d'autres la pousse-

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ronl plus loin; et ils prennent patience en pensant cpie la route est longue, mais quejiieu est au bout.

Ceux qui me suivront dans ces recherches auront à parcourir une période d'environ mille ans, la sixième partie et peut-être la plus laborieuse de la vie du genre humain. Nous ferons ce chemin avec leuteur, mais avec l'opiniâtre attachement qu'on met à un grand spectacle. Nous aurons lieau nous enfoncer dans les forêts de la Germanie, dans les obscurités d'un temps mal connu, nos études ne seront pas si étrangères qu'elles paraissent aux préoccupations du présent, à ses dangers, à ses espérances. Nous y verrons la civilisation, dont nous sommes les disciples, et au besoin les soldats, aux prises avec la plus formidable révolution qui fut jamais, avec l'invasion de ces révoltés, de ces destructeurs de l'ancien monde, je veux dire les barbares. Nous apprendrons à ne pas désespérer de notre siècle en traversant des époques plus menaçantes, où la violence sembla maîtresse de toutes choses, oii chaque effort pour éclairer et constituer les peuples succombait sous une nouvelle révolte de cet esprit de désordre qui méprisait la lumière et détestait la loi. Assurés que la civilisation ne peut pas périr,

nous connaîtrons aussi comment elle peut vaincre, parla paroie plus que par l'épée, et par la chanté aulant que par la justice.

Je ne puis terminer cetle Préface sans remercier les savants qui m'ont assisté de leurs encouragements et de leurs conseils. En les nommant, je ne risque point de leur faire partager la responsabilité de mes opinions et de mes errem's. Com.ment oublierais-je que la bienveillance du regrettable M. Fauriel m'ouvrit la carrière de ces recherches et m'en aplanit les premières dit'licultés ? Et comment tairais-je tout ce que j'ai dû aux obligeantes commmiications de M. Victor le Clerc, de M. Ch. Lenormant, de MM. Dœllinger et Phillips, et surtout de M. Ampère, dont j'ai trouvé l'érudition aussi inépuisable que l'amitié ?

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