ET. GERM. I
de bataille, à côté des héros, dont ils sont les égaux par la naissance et par la valeur. Ainsi, dans le poëme des Nibelungen, quand les guerriers burgondes venus au camp d'Attila commencent à reconnaître les dispositions hostiles des Huns, et passent une nuit sans sommeil sous le toit de la salle où on les a hébergés, Volker le musicien va se placer sur le seuil de la porte; a il touche ses « cordes de façon que toute la salle retentit; il fait « entendre des airs doux et suaves, qui finissent par « endormir sur leur couche les guerriers souc( cieux. » Mais le lendemain il reparaît au premier rang dans la mêlée, aussi habile à manier le glaive que l'archet, jusqu'à ce qu'il meure de la mort des braves. Souvent aussi on trouve de nobles chanteurs chargés de ces défis ou de ces messages dangereux qui plaisaient à la témérité des hommes du Nord. La harpe qu'ils portent ne fait pas moins de prodiges que la lyre d'Orphée : il n'y a pas (le cœurs si durs qu'elle désespère de fléchir. Je ne puis me défendre de citer encore un de ces exemple? qui font éclater, sons des mœurs toutes barbares, le génie musical de l'Allemagne. On lit dans un vieux poëme comment le roi de Frise, Hettel, s'était épris de la belle Irlandaise Hilda, que son père Hagen retenait prisonnière, refusant les princes qui la demandaient, et faisant pendre
les messagers qui portaient leurs paroles. Cependant trois vassaux du roiHeltel se chargent de l'ambassade. Le plus célèbre des trois est Ilorrand, aussi habile musicien que bon guerrier. Ils partent avec une riche cargaison, prennent terre en Irlande, et se présentent au château de Hagen comme des marchands étrangers. Ils y passent plusieurs jours ; on admire leur bonne mine et leur magnificence, a Or il arriva qu'un soir Horrand se mit à chanter d'une voix si merveilleuse, qu'il plut à tout le monde, et les petits oiseaux qui gazouillaient dans la cour se turent, et oublièrent leurs chansons ; les bêtes des bois laissèrent leurs pâturages ; les serpents qui devaient cheminer dans l'herbe, et les poissons qui devaient nager dans les eaux, ne se souvinrent plus de leur chemin. Il chanta trois airs, et tous ceux qui étaient là trouvèrent le temps court. » Le vieil Hagen lui-même est ému; il permet que sa fille entende la voix du héros. Horrand fait si bien, que la princesse l'invite à monter près d'elle, reçoit le message, se laisse conduire sur les vaisseaux des prétendus marchands, et devient l'épouse du roi de Frise. — Horrand et Volker rappellent encore les scaldes belliqueux du paganisme; mais ils sont aussi les modèles des poètes chevaliers, des Minnesinger du treizième siècle, de ce Wolfram d'Eschembach, par exemple.
qui ne savait pas lire, mais qui composait de mémoire un poëme de vingt- quatre mille vers pour l'instruction des seigneurs et des nobles dames, et qui faisait gloire de ses faits d'armes bien plus que de ses chants (1).
Mais c'est la destinée des arts de descendre dans la foule et de se populariser, au risque de s'avilir. Au-dessous de ces chanteurs héroïques, il y en avait d'autres moins désintéressés, qui vivaient de leur talent, visitant les manoirs des riches, et revenant chargés d'or. L'idéal d'une telle vie, avec tout ce qu'elle avait de prestige, est exprimé dans une ballade anglo-saxonne d'une haute antiquité, où le poëte vante ses longs voyages à travers les royaumes et les peuples, sur la terre spacieuse. 11 a hanté, s'il faut l'en croire, la cour d'Attila, celles d'Ermanaric, roi des Goths, de Gibich, roi des Burgondes, et de tous les chefs puissants du Nord; il a pénétré en Italie et jusque dans le palais du César des Grecs : aussi a-t-il éprouvé beaucoup de bien et de mal. C'est pourquoi il peut
(1) Nibelungen, aventure 50% — Gmlrunlieder., publiées par EtmuUer, p. 58 et suiv. :
Diu lier in deni walde liezen sien, Die ■\viirme die da sollen in deiii grase gèn, Die vische die da sollen in dem wàge vliezen. Die liezen ir geverte ; jâ kunde lt siner vuoge ^vol geniezen.
chanter ce qu'il a vu, et raconter de longues histoires aux convives, dans la salle où l'on hoit l'hydromel. La ballade finit en ces termes : « Ainsi vont cheminant les chanteurs avec leurs vers. Ils traversent beaucoup de pays, ils avouent lenr pauvreté, ils ont des paroles de reconnaissance. Toujours, au nord ou au sud, ils finissent par trouver quelque juge de leurs chants, quelque chef prodigue de présents, qui désire voir exalter sa grandeur devant ses nobles vassaux. Celui qui sait dignement célébrer les actions d'autrui a la plus solide gloire d'ici-bas. » Mais la gloire était le partage du petit nombre. Souvent ces rapsodes mercenaires, repoussés par les grands, ne trouvaient d'asile qu'au foyer du pauvre. Au huitième siècle on voyait encore, dans les villages païens de la Frise, des aveugles, des mendiants gagner leur pain en récitant aux paysans attroupés « les aventures du vieux temps et les combats des anciens rois. » Après que les sacerdoces antiques se furent éteints, quand les Minnesinger eurent trouvé d'autres héros à célébrer , ce furent les poètes du peuple, ce furent ces misérables, ces ignorants qui gardèrent le dépôt des traditions nationales. Au dix-septième siècle, la ville de Worms conservait encore la coutume de décerner une récompense d'argent à l'improvisateur qui célébrait dans
un poëme sans défaut Siegfried, le meurtrier du dragon (1).
Ainsi la poésie est d'abord une fonction sacerdotale, ensuile une occupation aristocratique, entin un métier populaire. Elle constitue pour ainsi dire une profession, qui a ses usages, qui a ses charges et ses droits. Elle ne plairait pas au cœur violent des hommes du Nord, si elle n'avait pas aussi des combats et des périls. Rien n'est plus commun dans l'Edda que les assauts de paroles où deux improvisateurs se provoquent par des questions obscures, poussent leurs interrogations sur tous les points difficiles de la mythologie, rivalisent de savoir et d'éloquence, jusqu'à ce que l'un d'eux reste vainqueur : souvent la mort est le partage du vaincu. Odin, le dieu des vers, donna le premier exemple de ces luttes. Un jour il quitte le ciel ; il veut éprouver la sagesse du géant Vafthrudnir, qui a visité les neuf mondes et qui sait toutes choses. Caché sous un visage d'emprunt, il entre dans la salle du géant, s'assied devant
(1) Voici la traduction latine de quelques vers de ce chant anglosaxon, publié par Thorpe dans sa belle édition du Codex exoniensis, p. 518 : « lia commeantes — cum canlilenis feruntur — poetœ bominum — per terras multas. — Necessitatem dicunt, — gratias agunt. — S^mper a meridie aul borea — inveniunt unum — carrainura cognitorem, — prodigum donorum. » Cf. l'histoire de l'aveugle Bernlef dans la vie de saint Liudger, Bolland., Ad. SS . Martii. \V. Grimm, Hehlensage, p. 3ti0.
lui, et tous deux conviennent de jouer leur tête au combat du chant. Le géant demande à son adversaire les noms des chevaux qui mènent dans le ciel le char du jour et celui de la nuit; comment s'appelle le fleuve qui partage la terre entre les hommes et les dieux ; quelle est la plaine oij les Ases livreront leur dernière bataille. Odin répond d'abord ; il interroge ensuite : D'où vient la terre et d'où naquit le ciel? Quels plaisirs occupent les héros morts dans les cours de la Va- Ihalla? Quelle destinée attend le monde après l'embrasement général? Enfin, quel nom mystérieux fut murmuré à l'oreille de Balder quand on le plaça sur le bûcher? A cette dernière question, le géant reste muet, reconnaît son interlocuteur, et paye de sa vie l'honneur d'avoir lutté contre un dieu. L'Allemagne connut aussi ces duels poétiques. J'en trouve un vestige dans le fabuleux récit du combat de la Wartburg. En présence du landgrave de Thuringe el de toute sa cour, se présentent sept poètes : l'un d'eux s'annonce pour le champion du duc d'Autriche, et défie les autres chanteurs de lui opposer un égal ; s'il succombe dans la dispute, il consent à être juslicié comme un voleur. La dispute s'engage ; les chants, les rc- 'cits, les énigmes, se succèdent. Cependant le bourreau se tient prêt, et le vaincu perdrait en effet la
tête, si la landgravine ne lui tendait la main pour !e sauver. Au fond de cette fiction chevaleresque du treizième siècle, on voit percer un souvenir des temps païens (i).
Jusqu'ici les mœurs poétiques de l'ancienne Germanie rappellent celles des premiers âges de la Grèce : d'abord les prêtres, comme Orphée, Linus, Amphion, qui font servir l'art des vers au culte des dieux et à l'instruction des peuples; puis les chanteurs, qu'Homère représente assis à la table des rois, où l'on écoute leurs conseils aussi bien que leurs récits ; enfin les rapsodes parcourant les villes la branche d'olivier à la main, et célébrant sur la lyre les combats des héros. Il n'y a pas jusqu'aux assauts de chant, avec leur condition fatale, qui ne trouvent un exemple dans la fable deMarsyas vaincu .et écorché par Apollon. Ce ne sont ni les goûts sanguinaires ni les images monstrueuses qui manquent dans les premières créations de la poésie grecque : il s'y voit assez de parricides, assez de géants, d'hydres, de gorgones et de centaures, pour trahir le désordre des imaginations et la barbarie de l'art. Mais ces ressemblances ne vont pas au delà des temps homériques. A.\ecVIliade, tout change :
(1) Edda Sœmundfir, t. I. Wafthrudnismal. Krieg zu Warthurg, dans la collection des Minnesinger, publiée par Von der Hagen.
LA POÉSIF:. 297
le sentiment de l'ordre s'introduit dans l'art grec et ne lui laissera plus de repos qu'il ne l'ait poussé à la dernière perfection. D'un côté, ce chaos de fables se débrouille, les monstruosités sont rejetées sur le fond du théâtre, la nature seule occupe la scène ; elle y paraît avec vérité, avec simplicité, mais avec ce je ne sais quoi de divin qui eu rehausse toutes les proportions. D'un autre côté, l'harmonie des idées passe dans la prosodie, dans tout le langage ; elle lui communique une douceur, une force, une clarté inimitables. Mais ces progrès étaient soutenus par tous les efforts d'une civilisation qui a fait l'admiration du monde. Au contraire, les habitudes violentes des Germains devaient entretenir le trouble dans leur poésie comme dans leur langue et dans leurs lois. L'art y était, mais incapable de corriger la grossièreté de ses inventions et l'insuffisance de ses formes.
Il semble que ce soit une tentative étrange que de déterminer les formes de versification pratiquées chez les Germains de Tacite. Cependant je crois possible d'en indiquer les traits principaux, en cherchant ce qui s'en est conservé chez les peuples du Nord. Je pense reconnaître la prosodie primitive des langues germaniques, lorsque, du septième siècle au neuvième, je vois les mêmes règles observées avec la plus exacte uniformité dans tout ce
qui nous reste de poëmes teutoniques , anglosaxons et Scandinaves.
Si donc on rapproche quelques fragments teutoniques qui paraissent dater des temps mérovingiens, si on les compare aux plus anciennes poésies anglo-saxonnes et aux chants de l'Edda, on trouve que tout l'artifice des vers s'y réduit à deux moyens : l'accentuation et l'allitération. Et d'abord il n'y faut pas chercher une succession régulière de syllabes longues et brèves, comme chez les anciens; on n'y voit pas non plus un nombre fixe de syllabes quelconques, comme chez les modernes : la règle n'exige qu'un nombre égal de syllabes accentuées. Le vers ordinaire compte deux accents, c'est-à-dire, deux élévations de voix et deux chutes. En second lieu, les vers se succèdent deux à deux, liés, non par la rime, qui est le retour des mêmes désinences, mais par l'allitération, qui est le retour des mêmes initiales. La versification est riche quand l'initiale revient trois fois, quand la même lettre commence deux mots dans le premier vers, un dans le second. Au fond, ces règles dérivent des lois musicales auxquelles obéissent toutes les poésies. L'oreille y trouve deux plaisirs : le plaisir de la cadence et celui de la consonnance. Elle aime cette variété d'inflexions, cette succession de notes qui montent et qui descendent, et d'où résulte une
sorte de mélodie. Elle aime aussi la répétition des mêmes sons, qui met l'unité dans la variété, qui lie les deux vers pour en former une période harmonieuse. Mais ce ne sont là que les premiers efforts de l'art naissant. L'accentuation tenait lieu de rhythme dans les anciens chants populaires latins; l'allitération régnait dans les poëmes des Celtes et des Finnois. Il y a loin d'un procédé si facile à la savante versification des Grecs, à ces lois sévères qui contraignaient le génie, qui le gênaient, qui l'irritaient; mais, dans cette lutle, dans cette indignation de la pensée contre les difficultés de la parole, la verve éclatait enfin, d'autant plus puissante qu'elle était réglée : Facit indignatio versum (1).
(1) Voici des exemples d'allitération :
1° En Scandinave, Volospa, str. 5 :
Sol varp sunnan Sol e mcridie,
Sinniniana. Socius lunœ...
2° En anglo-saxon, Beowulf, v. 7 :
Oft Scyld Sceling, Sa;po Scyld Scefi iilius,
Sceathen threaturi. iïostibus congestis..
3° En teutonique, voy. l'invocati -n magique ci-derrière :
Suma 7/apt //eplidun, Aliae vincula vinciebant, Suma //eri lezidiin. Aliœ exercitum morabantur.
Je me range ici au système de M. liask, qui divise on deux vers les deux membres de phrases allitérés. M. Grimm n'en fait qu'un seul vers en deux hémistiches .
On trouve des traces d'allitération dans les plus anciens monu-
300 CHAI'ITRE V.
Le génie indiscipliné des barbares n'aurait pas supporté les chaînes d'une rigoureuse prosodie ; il n'était pas non plus capable de ce travail soutenu qui fait la perfection du style. Dans les chants anglo-saxons et Scandinaves, on reconnaît des imaginations que rien ne gouverne. Elles s'élèvent avec une admirable impétuosité; mais elles ne se maîtrisent pas, elles s'oublient. Leur dessein se trouble ; le poëme commençait par un récit d'épopée, un dialoguedramatique l'interrompt brusquement, et finit avec tout le désordre d'une composition lyrique. Le sublime y étincelle, mais l'obscurité le suit souvent. Toute clarté se perd au milieu d'un nombre infini d'allusions, d'énigmes, d'allégories. Jamais l'horreur du mot propre, jamais la passion des figures ne fut poussée si loin que chez ces pirates de la mer du Nord. L'or, qu'ils supposent
ments latins ; par exemple, dans les ternies de droit : Félix faustumque, puro pioqtie, templa tesquaque, sane sarteque. Elle reparait chez les poètes latins des temps barbares ; par exemple, dans les poésies de S. Fortunat :
V. 347 : Dum rapil, eripitur rapienda rapina rapaci. 506 ; Fœdera fida lides formosat fœda fidelis. 508 : lllustris lustrante viro loca lustra ligustra.
Du même genre était ce poëme en l'honneur de Charles le Chauve dont tous les vers commençaient par un G :
Carmina clarisonse calvis cantate CamœuîB.
Nous avons des exemples somblables dans plusieurs idiotismes français : Sain et sauf, fort et ferme, bel et bon, feu et flamme.
recueilli dans les fleuves, s'appellera dans leurs vers la [lamme des eaux, la grêle sera la pierre des nuages, un vaisseau devient le coursier de l'Océan, et un cheval le vaisseau de la terre; la harpe s'appelle le bois du plaisir^ et les larmes VeoAi du cœur. Les scaldes se vantaient de donner au dieu Odin cent quinze noms, et de pouvoir désigner une île par cent vingt et une périphrases différentes (1).
Avec une telle poésie, il ne faut point s'étonner que les Germains n'eussent pas de prose. La poésie est la forme naturelle du langage ; c'est le flot de la mer, le balancement des forets, le souffle de la poitrine, qui donne le premier exemple du rhythme et de la mesure. C'est la sensibilité qui se satisfait par les chants, comme par les cris et les pleurs. Voilà pourquoi les vers se composent et se conservent sans le secours de l'écriture, de sorte que l'improvisation n'est jamais si fréquente que parmi les peuples ignorants. Au contraire, la prose est l'ouvrage de la raison maîtresse d'elle-même et maîtresse de sa parole, tirant de son propre fonds et de l'ordre même de ses pensées la forme qu'elle donne au discours. Elle suppose donc toute l'activité de l'esprit humain. Elle veut un travail inté-
(1) Edda, passim. — Le bois du plaisir et Veau du cœur sont des expressions du poëme de Beowulf. Cf. P. E Miiller, ûber die Mchtheit der Asalehre.
rieur, que l'écriture seule peut soutenir. C'eat pourquoi il n'y a de prose que chez les nations qui écrivent, chez les nations laborieuses, et par conséquent civilisées. Les Germains possédaient un alphabet; mais nous ne l'avons vu employé qu'à des usages superstitieux, tout au plus à de courtes inscriptions sur les rochers et les tombeaux. Les plus anciens monuments en prose sont des traductions du grec et du latin. La syntaxe des textes originaux y est suivie avec une si timide exactitude, qu'il y faut bien reconnaître les premiers essais d'une langue qui n'a point de règle pour la construction prosaïque. Il n'y aurait jamais eu de livres chez un peuple qui en a tant fait depuis, s'il n'eût passé par les écoles des moines latins de Fulde et de sainl-Gall (1).
Cependant la poésie du Nord était bien moins barbare par la forme que par le fond. On n'y voit pas d'effort pour épurer les fictions d'une mythologie grossière. On y sent partout les deux passions qui
(1) La version d'Ulphilas suit mot à mot le texte grec des Évangiles ; exemple :
Atta unsar thu in Liminam, veihnai namô theins. nâTcS T.u.tôv £ il ToT; oùpavoïç, àftaCTÔTÎTO) ~h ivsaâ aou.
Quimai thiudinassus theins. Vairthai vilja theins sve in himina
È'/fiiroi r, êaa'.Àeîa avj. FEvr.ÔT'Tw tg 6c),r,u.7. gcj w; Èv cùpavû
jah ana airtha.
/'.al et:-, t-^; ^vi;.
poussaient les Germains sur la frontière romaine et les pirates normands sur les mers : la passion de l'or et celle du sang. Voici les conseils que le poêle du Havamal donne à son disciple : « Qu'il se lève « matin celui qui en veut aux richesses et à la vie « d'autrui. Rarement le loup qui reste couché « trouve une proie, rarement l'homme qui dort « trouve la victoire. — Si tu connais un homme « à qui tu te fies peu , et dont tu veuilles tirer «un service, tiens -lui un langage flatteur, « dissimule ta pensée : rends-lui mensonge pour « mensonge. » Toute la fable de Sigurd n'est que l'histoire d'un trésor et de plusieurs vengeances : les frères, pour un peu d'or, y font égorger leurs frères ; les héros arrachent le cœur de leurs ennemis et en boivent le sang ; une mère tue ses enfants, jette leur chair dans des vases remplis de miel qu'elle met sur la table de son mari, le poignarde lui-même après cet horrible festin, et l'ensevelit sous les ruines de son palais incendié. Le poëte achève son récit en déclarant heureux « l'hom- « me qui engendrera une telle fille, une femme « aux actions fortes et glorieuses ! » Ce ne sont point ici les emportements d'une imagination en délire; ce sont bien les mœurs, non des Scandinaves seulement, mais de toutes les nations germaniques. Ces spectacles de carnage se renouvellent
encore dans l'épopée allemande des Nihelnngen. On y voit des guerriers épuisés de fatigue et de soif, el leur chef leur crie : « Si quelqu'un a soif, qu'il « boive du sang ! » « Or l'un d'eux s'en fut là où il y avait des morts; il s'agenouilla près d'une blessure et détacha son casque ; alors il commença à boire le sang qui ruisselait, et, quoiqu'il n'y fut pas accoutumé, cela lui parut grandement bon (Ij. »
Mais nulle part les instincts avares et sanguinaires n'éclatent plus violemment que dans la fable du forgeron Weland, qui a laissé des souvenirs sur to.:s les points de l'Europe occupés par les Germains, depuis les Pyrénées jusqu'à la mer Glaciale, Longtemps, en Allemagne, on montra la forge de Weland, En Islande, un habile artisan s'appelle encore un Yolundr, Une complainte anglo-saxonne célèbre les malheurs de Weland, et les habitants du Berkshire faisaient voir la pierre sur laquelle l'ouvrier invisible ferrait les chevaux des voyageurs,
(I) Edda Sœimmdar, Ilavamal, 45, 58. Fafnisbana, Il : Pecunia potiri vult — hominum quisque — perpetuo usque ad diem unicam. — Nam semel — débet viventium quisque — descendere ad Ilelain. — Atlamal : Beatus est posterorum quisque — cui gignere contigit talem — puellam, fortium factorum laude, — qualem Giukius procreavit ! Cf. Nibelungen, 34' aventure.
Do fie der reckeii einer dr-, cr einen tôten vant :
Er kniet im zuo der wunden, den helm crabe gebant;
Dobegunde er Irinken daz tliezende bluot :
Svie ungewon ers waere, ez dùhte in grœzlichen guot.
Les romans chevaleresques français veulent que les nrmes bien trempées sortent de l'atelier de Galand (ou Waland), qui forgea les trois bonnes épées Flamberge, Hauteclere et Joyeuse. Voici donc l'aventure du forgeron telle que la raconte l'Edda, tellequ'au treizième siècle révêquenorwégienBiorn de Nidaros l'entendit répéter encore à la cour de l'empereur Frédéric II (1 ) .
Au temps où le roi Nidur régnait en Suède, trois Finnois vinrent s'élablir dans la vallée du Loup, tous trois frères et de race royale. Comme ils erraient un jour autour du lac qui arrose la vallée, ils virent que trois Valkyries s'y baignaient en filant du lin ; elles avaient laissé leurs vêtements sur la rive. Chacun des trois frères en prit une pour épouse. Volundr, le plus jeune des trois, eut en partage la belle Alvitra, qui savait toutes choses. Mais après sept hivers les trois Valkyries se souvinrent des combats où elles avaient coutume de se mêler, et, quittant leurs époux, elles retournèrent sur les champs de bataille. Deux des frères se mirent à leur poursuite, l'un du côté du levant, l'autre du côté du couchant. Mais Volundr resta seul dans la vallée; il resta assis tout le jour, il forgea l'or rouge, il y enchâssa des pierres précieuses, il
(1) Vilkina Saga, Edda Sœmundar, l. II; Vœlundar quida.
fit un grand nombre d'anneaux qu'il suspendit à un cordon d'écorce, attendant s'il plairait à sa belle épouse de revenir.
Or il arriva que le roi Nidur entendit parler de Volundr et de ses richesses. Il prit donc aveclui des hommes armés, s'enfonça dans la vallée du Loup, força l'entrée de la forge, fit lier Volundr qui dormait, lui prit son glaive étincelant et s'empara des anneaux d'or, dont il destina le plus riche à Bodvilda, sa fille. Il retourna chez lui chargé d'or et ramenant son prisonnier. Et Yolundr grinçait des dents en voyant son glaive aux mains du roi et son anneau au doigt d'une étrangère. La reine s'en aperçut : elle conseilla de mettre le captif hors d'état de nuire. «Craignez, dit-elle, ce serpent au « regard perfide; coupez-lui les nerfs et jetez-le « dans l'île de Sœvarstod . » On coupa donc à Volundr les nerfs des jarrets, on le jeta dans l'île, on lui bâtit une forge, et il y travaillait pour le roi Nidur à des ouvrages d'or et d'argent. Mais il travaillait aussi à sa vengeance.
Un jour, les deux fils de Nidur vinrent trouver le forgeron, et, s'étant fait donner les clefs de son coffre, ils y virent beaucoup d'or rouge et de joyaux. Et Volundr leur dit : « Venez demain, venez seuls, c( et je ferai en sorte de vous donner tout cet or. « Mais ne dites ni aux femmes, ni aux serviteurs,
« ni à personne, que vous venez près de moi. » Le lendemain, de bonne heure, les deux frères s'appelèrent l'un et l'autre. «Allons, dirent-ils, voir le « trésor. » Ils y allèrent, et, s'étant fait ouvrir le coffre, ils y regardaient avec avidité. Volundr leur coupa la tète; il cacha leurs restes sous le fourneau. Puis il prit leurs crânes, les entoura d'argent, et en fît des coupes pour le roi Nidur leur père ; il enchâssa les prunelles de leurs yeux comme des pierres précieuses, et les envoya à la reine leur mère. De leurs dents il fit une parure, et l'envoya à Bodvilda leur sœur. Un peu après, Bodvilda étant venue le prier de réparer l'anneau qu'elle avait brisé, il luiprésenta un breuvage enivrant, et ladéshonora. « C'est maintenant, s'écria-t-il, que je suis « vengé. »
En même temps Volundr s'ajusta des ailes qu'il s'était secrètement fabriquées, et il s'éleva en riant dans les airs. Or il passa devant la salle où le roi Nidur attendait ses enfants, et le roi lui cria : « Qu'ace t-on fait de mes fils?» Volundr répondit : « Jure- « moi premièrement par le bord de ton vaisseau et « par le cercle de ton bouclier, jure par l'épaule « de ton cheval et par la pointe de ton glaive, que c( lu respecteras celle qui est devenue l'épouse de « Volundr... Et maintenant va dans la forge que tu « as fait construire ; tu y trouveras les soufflets
a teints de sang. J'ai coupé la tête de tes enfants, « et j'ai caché leurs restes sous le fourneau. De « leurs crânes j'ai fait des coupes garnies d'argent « pour le roi Mdur. J'ai enchâssé les prunelles de « leurs yeux comme des pierres précieuses, et je « les ai envoyées à la reine leur mère. De leurs c( dents j'ai fait une parure, et je l'ai envoyée <à « Bodvilda leur sœur. Et, à l'heure qu'il est, Bod- « vilda porte dans ses flancs un fils de Volundr, « elle, la seule enfant qui vous reste à tous deux. » Alors le roi s'écria : a Tu n'as jamais proféré une « parole qui me causât plus de douleur. Mais il n'y «. a pas d'homme assez grand pour qu'à cheval c< même il puisse te combattre; il n'y en a pas d'as- « sez fort pour te frapper d'en bas, tandis que tu « planes là-haut dans les nues (1). »
Il semble, au premier aspect, que celte fablesoit, comme Volundr lui-même, d'origine finnoise: elle convient au caraclère industrieux et cruel que les Scandinaves prêtent aux peuples de la Finlande, leurs éternels ennemis. Cependant c'est Yolundr qui joue ici le rôle héroïque ; c'est lui que le poëte chante et que les auditeurs admirent; c'est lui qui a survécu comme un personnage national dans la mémoire
(1) Vœlundar quida. Sur le mythe de WelanJ, voyez W. Grimm, Heldensage, et l'intéroi^sant travail de M. Francisque Michel. M. Ampère, Histoire littéraire de France, t. Il, a indiqué les traces que ce mythe a laissées dans les vieilles traditions françaises.
des peuples. Des traditions nombreuses en font le fils du géant Wate, établi dans l'île de Seeland, et le petit-fils du roi de Suède, Wilkinus, qui s'unit à une déesse des eaux. D'autres fois Volundr est un Elfe, c'est-à-dire un être divin ; et l'on se rappelle qu'en effet le travail des métaux est compté parmi les plaisirs des dieux. L'Edda représente les Ases bâtissant une ville dans la plaine de l'Ida : ils y élèvent des temples, des autels et des fourneaux ; ils fabriquent d'abord des tenailles et des instruments de forgeron, puis des joyaux de toute sorte, « et les ce ouvrages d'or ne leurmanquentpas.» Ces dieux, prêtres et forgerons, rappellent singulièrement les plus vieilles religions de la Grèce, les dactyles du mont Ida, les telchines, les cabires, tous travaillant le fer, tous pontifes et magiciens (I). A leur tête est Vulcain, père d'une race d'ouvriers, dont le plus habile sera Dédale. Yulcain est boiteux, comme Weland. Mais la ressemblance va jusqu'aux derniers détails en la personne de Dédale, lui aussi prisonnier d'un roi, lui aussi travaillant dans une île, et s' échappant enfin avec les ailes qu'il s'est faites; lui aussi est resté si populaire chez les anciens, qu'on disait proverbialement un ouvrage de Dédale pour désigner un ouvrage parfait. DeUelles
(1) Guigniaut, tieiigionsde V Antiquité, t. II, p. 275.
analogies supposent assurément une tradition commune; mais on retrouve toute la différence des deux l)oésies dans les traits qu'elles choisissent et dans les couleurs qu'elles y mettent. Ce qui émeut les poètes classiques, c'est la destinée d'Icare, de ce jeune fils que Dédale emmène dans sa course aérienne, dont il dirige l'essor comme l'oiseau dirige le premier vol de ses petits. Mais le téméraire enfant s'élève trop haut : la cire de ses ailes se fond aux approches du soleil, il est précipité dans la mer. En vain Dédale, descendu sur le rocher de Cumes, voulut graver aux portes d'un temple l'histoire de ses malheurs : deux fois il essaya de ciseler dans l'or la chute d'Icare, deux fois retombèrent ses mains paternelles. Voilà le récit que les Grecs et les Latins ne îtc lassaient pas d'entendre et de répéter. Ils en avaient fait la plus touchante des élégies ; ils y trouvaient un sujet de pitié, c'est-à-dire d'un sentiment qui rend l'homme meilleur. L'épisode de Dédale reviendra encore dans ce sixième chant de V Enéide qu'Auguste se faisait lire par Virgile. Au contraire, ce qui plaît aux scaldes Scandinaves^ c'est le spectacle d'un ressentiment que rien ne désarme; c'est ce captif, ce boiteux, qui sait dissimuler, punir un roi, et lui échapper enfin. Je ne vois plus dans l'histoire de Volundr qu'un sujet d'horreur, un récit fait pour flatter les plus mau-
vais appétits de la nature humaine, un chant digne d'avoir été chanté au festin fameux où Alboin, roi des Lombards, contraignit Rosemonde à boire dans le crâne de son père.
C'est que la poésie n'a pas tout le pouvoir qu'on lui suppose. Il faut qu'elle preiine les héros de la tradition, les mœurs de la société; et, comme elle est le plus populaire de tous les arts, elle en est aussi le moins libre, puisqu'elle doit se rendre l'interprète de toutes les croyances et de toules les passions nationales. Les annales d'un peuple ne donnent que la suite de ses chefs et de ses victoires : on y apprend ce qu'il put et ce qu'il fit. C'est dans les chants de ses poètes qu'il laisse voir ce qu'il ne fit pas, mais ce qu'il voulut, ce qu'il rêva ; c'est là seulement qu'on entend le cri de l'amour ou de la haine, et qu'on a affaire, non plus à des morts, mais à des passions vivantes. Voilà pourquoi nous nous sommes arrêtés longtemps à considérer le peu qui nous reste de la poésie du Nord : ce ne sont que des éclairs, mais ils achèvent de jeter quelque lumière sur ces ruines de l'antique Germanie que nous avions cherché à reconstruire. Maintenant nous commençons à nous représenter cet état mal défini qu'on appelle la barbarie ; nous en saisissons le caractère principal, savoir, l'indiscipline des esprits et des volontés. Pendant que les sociétés po-
licées lecoiinaissent des règles qu'on ne viole pas sans soulever l'indignation universelle , c'est le propre de ces peuples incultes de ne connaître aucune loi si sacrée qui ne puisse être impunément désobéie, aucun devoir qui ne cède à l'appât du butin et au plaisir des représailles. Rien ne les empêche donc plus de descendre au dernier abrutissement, et nous ne sorflmes pas surpris de les trouver anthropophages. Mais nous savons aussi qu'il ne leur manque pas un de ces instincts généreux qui relèvent la nature humaine : ni la piété filiale, qui arme le héros pour venger son père ; ni le dévouement chevaleresque, lorsqu'il délivre la vierge captive ou qu'il la conquiert pour son compagnon d'armes ; ni la tendresse de la femme quand elle monte sur le bûcher de son fiancé; ni sa pudeur, quand elle place entre elle et lui un glaive d'or. Après que l'Evangile aura purifié cette terre barb.ii'c , il ne faudra pas s'étonner d'en voir sortir toute une moisson de saints et de grands hommes.
Ainsi la poésie ne fait que reproduire les mêmes contradictions qui éclatent dans les religions, dans les lois, dans les langues des Germains. Il n'y a pas d'horreurs, comme il n'y a pas de faussetés, qu'on ne voie parmi eux, où l'on ne sente je ne sais quelle haine de l'ordre, je ne sais quel effroyable amour
des ténèbres, du mal et de la destruction. Mais il n'y a pas non plus de beautés, comme il n'y a pas de vérités et de justices, que ces esprits grossiers n'aient entrevues et qu'ils n'aient aimées : car une race d'hommes ne traverserait pas les siècles si ces divines communications n'y maintenaient un reste d'ordre et de lumière. Un contraste si étonnant devient plus instructif quand on le voit se reproduire chez les autres peuples qui couvrirent le nord de l'Europe. Je me borne aux deux plus puissants, les Celtes et les Slaves, qu'on ne saurait oublier, 'soit à cause de leurs nombreux rapports avec la Germanie, soit à cause des derniers traits qu'ils ajoutent au tableau du monde barbare.
Il ne faut pas croire, en effet, que les Germains seuls occupassent le territoire immense où nous avons tracé l'itinéraire de leurs migrations, depuis la mer Baltique jusqu'à l'Océan. Les Allemands se font une fausse gloire de se figurer leurs ancêtres formant une nationalité compacte, maîtres d'un sol incontesté, dans un isolement qui les eût frappés d'impuissance. Gomme il fallait que cette race devînt forte, il fallait qu'elle fût mêlée, qu'elle fût contenue, qu'elle trouvât autour d'elle des alliances et des résistances ; qu'elle connût ces commerces féconds, ces luttes salutaires qui font grandir les peuples. Sans parler des Finnois et des hordes er-
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lantes désignées par les anciens sous le nom de Scythes et de Sarmales, deux autres nations pouvaient disputer l'empire du Nord. D'un côté, les Celles couvraient d'abord, comme d'une première couche, toutes les contrées que l'invasion germanique devait inonder : la Bretagne, la Gaule, l'Espagne, la haute Italie. Leurs établissements s'éten 'aient au bord de la Baltique, où l'on trouve les Cimbres ; dans la Bohème, colonisée par les Boïens; sur les rives du Danube, habitées par les Scordisques et les Taurisques, frères des Gaulois; enfin, jusqu'au nord du Pont-Euxin et du Palus-Méotide, où les anciens plaçaient la première patrie des Cimmériens, c'est-à-dire des peuples celtiques. D'un autre côté, les Slaves, d'abord resserrés entre leBorysthènc et les sources de la Yistule, devaient envahir successivement la Carinthie, la Moravie, la Silésie, la Lusace, la Poméranie, d'où ils ne sortirent plug, et pousser leurs incursions jusqu'au cœur de la Thuringe. Au huitième siècle, les moines qui allèrent fonder le monastère de Fulde parlaient encore avec terreur des bandes de sauvages slaves qu'ils avaient rencontrés descendant les rivières à la nage et troublant de leurs cris le silence des forêts. Des nations qui avaient pénétré si nrofondément dans la Germanie avaient dû laisser une trace dans son histoire. En effet, rien n'est plus célèbre
que la ligue des Teutons avec les Cimbres, les plus redoutables des Celtes ; et en même temps rien ne lient plus de place dans la mythologie du Nord que les guerres et les alliances desAses avec les Vanes, c'est-à-dire avec les Slaves. La déesse de l'Amour, Freya, passait pour une fille des Vanes admise à titre d'otage parmi les dieux des Germains, et honorée sur leurs autels comme un symbole de paix et d'union (1).
Mais les trois grands peuples du Nord n'étaient pas seulement voisins, ils étaient frères; et cette parenté a ses preuves dans les traditions et dans les mœurs.
Quand les Grecs plaçaient la cité primitive des Cimmériens aux confins de l'Europe et de l'Asie, ils
(1) Parmi les populations celtiques de la Germanie, Tacite compte les Cimbres, les Estyens, les Gothini, les Boïens, sans parler des Gaulois établis dans les agri decumates. Germania, 28, 29, 37, 43, 45. Strabon, lib. VII : x.al Ta Ke>.-t/.à (eÔvyi), cÏ te Botoi jtat 2«op- ^îa)cct Y.aX Taijpîaxoi. Plutarque {in Mario) étend le pays des Celtes jusqu'au Palus-Méotide. Sur les Cimmériens, Homère, Odyssée, XI, 12; Hérodote, I, G; IV, 1 et suiv. Cf. Diefenbach, Celtica, t. I. — En ce qui touche les établissements des Slaves, Frédégaire, 68 : « Multis post hœc vicibus Winidi (Slavi) in Thoringiam, et reliquos vastando pagos, in Francorum regnum irruunt. » Adam de Brème, c. I : (( Pr;eter eam partem quae trans Albim supra incolitur a Sorabis. » Vita S. Sturni, ap. Pertz, t. II, 3li5 : « Ibi ad (flumen Fuldam) magnara Sclavorum multitudinem i^eperit ejusdem fluminis alveo natiintes, iavandis corporibus se immersisse. » Cf. Zeuss, die Deutschen und die Nachbarstœmme, p. 636 et suiv. — Sur la ligue des Cimbres et des Teutons, Plutarque, in Mario. Guerres et alliances des Ases avec I»s Vanes, Ynglinga saga, cap. iv.
s'accordaient avec un antique récit qui représente les Celles arrivant en Occident sous la conduite de Hu le Fort. « Ils venaient du pays de VÉié (Deffro- « bani), du côté où s'élève Constantinople; ils tra- « versèrent la mer brumeuse pour s'établir enBre- « tagne; et avant eux il n'y avait point d'hommes « vivant dans la contrée, ni autre chose que des « bisons, des castors et des ours. » S'ils vinrent de l'Orient, de cette école de toutes les religions savantes, on n'est plus surpris de trouver chez eux un enseignement qui rappelle à la fois la théologie de l'Inde et les chants sacrés des Scandinaves. De là ces trois grands dieux, Teutatès, Taranis et Hésus, sembables à la trinité nationale des Germains, et rangeant aussi sous leurs lois tout un peuple d'êtres invisibles, de fées, de géants et de nains, qui animent la nature et qui la divinisent. De là cette cosmogonie où l'on voit l'univers passant par une suite de créations et de destructions, la terre elle-même représentée comme un animal gigantesque : le soleil est son œil, et de sajmitrine jaillissent trois sources, la mer, la pluie et les fleuves. De là, enfin, la métempsycose et le voyage des Ames à travers trois cercles d'existence : le cercle de l'épreuve, celui de la félicité et celui de l'infini. Tant de ressemblance entre les dogmes devait se fairesentir dans les institutions qu'ils soutenaient.
Les coutumes de la Germanie reparaissaient chez les Celtes, avec des différences qui n'infirment point la parenté, mais qui attestent la liberté des deux peuples. Dans la société, une hiérarchie où l'on distingue quatre degrés : les druides, les nobles ou chefs de guerre, les hommes libres réduits à une sorte de vasselage, et enfin les esclaves. Dans la famille, l'union conjugale consacrée par le don du matin et par le brûlement des veuves; la constitution du clan, qui unit par une étroite solidarité les hommes issus d'un même sang, et les rend propriétaires en commun du domaine patrimonial. Dans les institutions judiciaires, l'ordalie ou le jugement de Dieu par le feu et par l'eau ; le serment déféré aux parents, aux amis, aux clients de l'accusé ; la composition pécuniaire, et la loi tarifant le meurtre au prix d'un certain nombre de têtes de bétail. La comparaison des langues n'est pas moins concluante que celle des lois : en étudiant les idiomes celtiques, on retrouve une branche éloignée, mais reconnaissable, de la famille indo-européenne; l'alphabet primitif des Irlandais reproduit les seize lettres de l'écriture runique. Toute la poésie des bardes rappelle celles des scaldes islandais par les règles mêmes de sa versification , par les enseignements religieux dont elle était dépositaire, enfin par les fables épiques dont nous trouvons le dernier
écho dans les lég-endes populaires du pays de Galles. Quand je lis, par exemple, comment saint Samson combattit contre la fée qui brandissait une lance à trois pointes, et comment il pénétra dans la caverne du dragon pour l'enchaîner et le précipiter dans la mer, je ne puis oublier Sigurd, Brunhilde la Valkyrie, et le dragon de l'Edda. — Si les traditions sont communes, le même désordre s'y est introduit pour conduire les deux peuples aux mêmes excès. Les pierres druidiques réclamaient autant de victimes humaines que les autels de Wodan. César trouva en Bretagne des tribus nomades vivant de leur chasse, et qui ne connaissaient, s'il faut l'en croire, ni propriété ni mariage : les femmes y étaient communes, comme les biens. L'ivresse du carnage n'éclate pas plus dans les chants anglosaxons que dans l'hymne de guerre du barde gallois, lorsqu'il se réjouit du banquet préparé aux corbeaux et aux vautours, lorsqu'il invite ses compagnons d'armes à « multiplier les crânes vides de « cervelle, à multiplier les femmes sans époux et « les chevaux sans cavaliers. » A ces cris sanguinaires, on se souvient que plusieurs tribus celtiques étaient cannibales (1).
(1) L'émigration des Kimris, sous la conduite de Hu-gadarn, est rapportée dans les triades galloises, triade l. Lucain, Pharsale, I, 444, nomme les trois grands dieux des Gaulois. Cf. Cœsar, de Bello Gallico, IV, VI. — Sur la cosmogonie, la métempsycose et toute la
Les Slaves furent moins connus des anciens, et le peu qu'on sait de leur première condition ne laisse voir que des peuplades sauvages dispersées sur un territoire immense, où chaque chef de famille campait à l'écart, sans demeure fixe, sans voisins et sans lois. La passion de la guerre les poussait à la fois sur les provinces de l'empire d'Orient et sur les terres des rois mérovingiens. La férocité de leurs mœurs allait si loin, que les Russes offraient en sacrifice leurs enfants nouveau-nés, et qu'au treizième siècle il fallait qu'Albert leGrand visitât, en qualité de légat du Saint-Siège, les Slaves de Poméranie, pour déraciner la coutume païenne de tuer les vieillards et de les dévorer. Cependant, si l'on pénètre chez ces barbares avec les chroniqueurs du Nord, qui les connurent avant leur conversion, on y découvre les traces d'une ancienne
doctrine sacrée des Celtes, le témoignage des anciens s'accorde avec plusieurs documents dont la critique moderne admet l'authenticité. Voyez surtout deux chants de Thaliesin (Myvijrian arcJieology , 20, 27), et le poëme des Séries, publié par M. de la Villemarqué {Chants populaires de la Bretagne, t. I). — Pour les institutions celtiques, voyez aussi Tacite, Agricola; les lois galloises de Hoël le Bon ; tome l"" de VHistoire (V Irlande de Moore, et les recherches de M. de Courson sur VHistoire des peuples bretons. — En ce qui concerne les langues et la poésie, Pictet, de l'Affinité des langues celtiques avec le sanscrit; le savant recueil de M. de la Villemarqué ; miss Brooke, Relies of ancienl Irish poetry. La légende de S. Samson est tirée du Liher Landavcnsis. C'est Diodore de Sicile (v. 32, § 3) qui accuse d'anthropophagie plusieurs tribus irlandaises.
culture. C'est d'abord une doctrine sacrée, le dogme d'un Dieu suprême, lumineux et intelligent, Swjatowil, qui, avec Perun et Rujewit, forme une triade en tout point comparable à celles des Celtes et des Germains. Les divinités inférieures viennent ensuite, avec leurs attributions distinctes, leurs généalogies, leurs aventures et leurscombats. Cette mythologie a son expression dans un culte pompeux. Rien ne ressemble plus aux descriptions du sanctuaire suédois d'Upsal, que les temples des villes slaves de Rugen, de Stettin, de Rhetra, de Kiew, d'Arkona, qu'on représente peuplés de statues d'or, entourés de bois sacrés, où les provinces voisines envoyaient des offrandes et sollicitaient des oracles. La fondation de ces cités sacerdotales était déjà une tentative pour retenir et policer les peuples. On y voit l'autorité des prêtres plus grande que celle des chefs de guerre, et tous les signes d'une constitution théocratique souvent ébranlée, jamais détruite. Mais le lien le plus fort qui contînt les nations slaves, qui les empêchât de se dissoudre, c'était la chaîne des souvenirs historiques. Les poëmes qui les conservent ont toute la popularité, toute l'opiniâtreté des vieux chants de l'Allemagne : on reconnaît le même génie épique, les mêmes fables sous d'autres noms. Si les paysans du Rhin font voir le rocher où Siegfried combattit
le dragon, et la forêt où il mourut par la trahison de ses proches, les Polonais ont longtemps chanté le roi Crocus, vainqueur du serpent, et tué à la chasse par les émissaires de son frère. On montre encore les os du reptile scellés dans les murs de la cathédrale de Cracovie. Ces traits sont déjà frappants, mais l'analogie des langues est décisive. Les idiomes slaves ont leur place marquée entre le sanscrit et le gothique; seulement, par l'abondance de leurs voyelles, par la richesse de leurs formes grammaticales, ils tiennent de plus près à l'Orient. Tout s'accorde pour confirmer la tradition des Slaves, qui les faisait venir du voisinage de la mer Noire, du berceau commun des Germains et des Celtes (1). 3
Ainsi s'établit l'incontestable fraternité des nations germaniques avec les deux grands peuples du Nord en même temps qu'avec les peuples policés du Midi. Quelque différente que soit la destinée
(1) Procope, Bell. Goth., 5, 4 : Otxoùoi Si èv xaXûêai; oî^Tpaïç 5ic(7»riVWjJ.évGt 7voX>w p.£v in àÀXrîXwv, àjAetêovre; 81 wç Ta Ttc>.).à xbv tt;; èvoi/rliEMc fjcaoToi ywpov. Helmoklus Nigellus. Chronic. Slavorum, I, 55, etc. : « Inter multiformia Slavorum numina praepollet Swantewit, deus terrae Rugianorum....» Ihid., 3 : « Ilosvero (infcriores deos) distributis officiis de sanguine ejus processisse. . . nihid., 12 : « Sacerdos ad nutuni sortium et porro rex et populus ad nutuin ejus pendent. » Cf. Jornandes, de Rébus Geticis, 5. Ditmar de Mersburg, Adam de Brème, et la vie de S. Otton de Bamberg, apud Bolland., Jul. I. Nestor, Chronic, II. — Bopp, Vergleichende Grommatik, préface de la deuxième livraison.
des uns et des autres, ils donnent tons le spectacle de la même lutte. Il n'en est pas de si barbare où l'on ne voie un reste de civilisation qui se défend ; il n'en est pas de si cultivé où l'on ne loucbe au vif je ne sais quelle racine de barbarie que rien ne peut arracher. Au fond des sociétés, comme au fond de la conscience humaine, on retrouve la loi et la révolte; on retrouve la contradiction, le désordre, c'est-à-dire ce que Dieu n'y a pas mis. L'histoire, comme la tradition, aboutit au mystère de la déchéance : nous arrivons, par un chemin bien long, à une vérité bien vieille; mais rien n'est plus digne de la science que de donner des preuves nouvelles à de vieilles vérités.
'Pout le travail des siècles ne consiste qu'à réparer cette déchéance, à effacer cette contradiction ; à remettre l'unité, la paix dans l'homme, dans les peuples, dans le genre humain. C'est ce que je vois commencer au sein de la famille européenne, à l'époque où, resserrée dans les vallées de l'Asie occidentale, elle attendait l'heure de se disperser. Quand le moment de la Providence fut arrivé, les Indiens et les Perses prirent leur route vers le Sud. L'essaim de peuples d'où devaient sortir les Grecs et les Latins se dirigea du côté de l'Occident ; les Celtes, les Germains et les Slaves ne trouvèrent devant eux que les froides plaines du Septentrion,
et il semble que leur partage était mauvais. Pendant vingt siècles leurs frères possédèrent les plus belles contrées de la terre, fondèrent des cités, des écoles, et firent à eux seuls toutes les affaires publiques de l'humanité. Les conquérants, les législateurs, les philosophes, se succédaient, travaillant sans le savoir à unir les peuples méridionaux par une civilisation commune, qui s'acheva sous la garde et pour ainsi dire sous le mur de l'empire romain. Quand cet ouvrage fut accompli, il ne resta plus que de renverser le mur et de livrer l'entrée aux hommes du Nord, afin de composer cette société plus grande qui devait être la chrétienté. Les Germains se trouvaient en mesure de répondre à l'appel : ils avaient crû et multiplié dans l'ombre; et, s'ils étaient assez barbares pour renverser l'empire romain, il leur restjsit assez de lumières pour rebâtir sur ses ruines.