Os, La Bouche. — La Bouche est le commencement de la
parole, le siège de la sagesse, la joie de celui qui est prudent. Elle fait le plaisir de l'homme et sa confiance.
R. Rad, La Chevauchée. — La Chevauchée est douce à l'homme quand elle le ramène au logis ; elle est salutaire à celui qui, monté sur un fort coursier, poursuit une longue route.
C. Cen, Le Bois résineux. — Le Bois résineux se fait connaître à tous les regards quand on le jette dans le brasier. Blanche et lumineuse, sa flamme monte dans la salle oîi dorment les fils des rois. •
H. Hœgl, La Grêle. — La Grêle est la plus blanche des graines elle tombe du ciel brumeux ; le vent la pousse en tourbillon, elle finit par se résoudre en eau.
N. Nid, La Pauweté. — La Pauvreté resserre la poitrine des enfants des hommes ; cependant elle les laisse arriver à la puissance et à la sécurité, si d'abord ils prennent conseil.
1. Is, La Glace. — La Glace est froide et glissante ; mais elle
brille comme le verre, elle scintille comme la pierre précieuse. L'œil aime à contempler les plaines unies que forme la gelée.
S. Sigel, Le Soleil. — Le Soleil fait l'espoir des gens de mer, lorsqu'ils cinglent sur le bain immense où nagent les poissons, ou que le navire, ce coursier marin, les ramène vers la terre.
LES CAUGUES. 247
T. Tyr, Le Marteau. — Le Marteau est un signe sacré. 11 maintient la paix parmi les fils des rois. Durant le voyage, on le voit briller (sous la figure de l'éclair) dans les nuées ténébreuses. Ce signe ne trompe jamais.
B. Beork, Le Bouleau. — Le Bouleau ne porte pas de fruits. Cependant il pousse vigoureusement ses branches stériles, et ses rameaux ont leur beauté. 11 rend un doux murmure, lorsque, tout couvert de feuillage, il est caressé par le vent.
M. Man, L'Homme. — L'Homme se réjouit quand il est aimé de ceux de son sang; mais l'un trahira l'autre. C'est pourquoi le Dieu juste nous rendra à la terre d'oîi nous sortîmes.
L. Lagu, L'Eau. — L'Eau devient la pensée continuelle des hommes de mer lorsqu'ils sont balancés dans la nacelle, ou quand les grandes vagues les épouvantent, et que le navire, ce coursier des mers, ne connaît plus de frein.
A. Ac, Le Chêne. — Le Chêne est sur la terre l'abri des en-
fants des hommes. Devenu vaisseau, il descend sur le réservoir où se baignent les alcyons : il va chercher la mer. Que chacun ait un chêne, c'est le plus noble des arbres.
Y. Yr, L'Arc. — L'Arc fait la joie et Thonrieur du fils de roi et de l'homme libre. Il est utile au combat, léger en voyage, bon compagnon de route pour les guerriers (1).
(1) W. Grimm [Deutsche Runen) a donné le texte de ce poème, et celui d'un chant Scandinave qui reproduit les seize runes dans un ordre un peu différent, mais avec de telles ressemblances de détail, qu'il faut y reconnaitre une seconde version du même original. Au rfste, les Anglo-Saxons mirent une sorte de raffinement dans l'écriture runique ; ils donnèrent aux caractères une forme plus compliquée, et en portèrent le nombre de seize à trente-deux.
Ce petit poëme respire bien le génie du Nord. On y retrouve loirt ce qui frappait, tout ce qui touchait les vieux Germains : les forêts de chênes et de bouleaux, et les longues chevauchi'es sur des plaines de glace, la mer et ses terreurs, la guerre et ses joies, l'amour de Tor, le pouvoir de la parole dans les assemblées du peuple, le foyer domestique où le bois résineux pétille, et par-dessus tout le souvenir des dieux, qui mettent l'éclair comme un signe dans les nuages. Nous avons donc un monument primitif de raljjhabet runique.
Il est vrai que chaque peuple, chaque siècle y introduit de noml)reuses variantes. Mais partout reparaissent seize lettres qui rappellent les seize cadméennes de l'alphabet grec, emprunté luimême aux Phéniciens. Comme les lettres phéniciennes, les runes ont des noms dont elles forment les initiales, en même temps qu'elles donnent la figure ou l'hiéroglyphe des objets que ces noms désignent. De même que l'Alpha (\) représente la tète renversée du bœuf (y), que les Phéniciens appellent aleph; ainsi, dans l'alphabet runique, la lettre r, initiale de Tyr, la foudre, est remplacée par l'image d'un fer de lance ( î ). La lettre F, initiale du mol î/r, l'arc, est représentée par un arc armé de sa flèche (^) (1). De part et d'autre c'est une (1) De même, le bêta B figure une maison {beth), le gamma T le
LES LANGIE-^, 249
ôcriturc qui cherche à exprimer des sons; mais elle garde la trace du système hiéroylypln({ue, qui s'appliquait à reproduite des images. Si une telle ressemblance ne peut être fortuite, il faut que les caractères runiques soient venus avec les Germains de l'Asie occidentale, d'où l'alphabet phénicien, qui est aussi celui des Hébreux et des Arabes, devait sortir pour faire le tour du monde.
Mais, pendant que l'art d'écrire, propagé en Grèce et en Italie, y devenait l'instrument de la parole publique, portait de ville en ville et de siècle en siècle des chants, des récits, des doctrines qui agitaient les peuples et qui pressaient le travail des esprits, le même présent, mis entre les mains des hommes du Nord, y était demeuré inutile. La caste sacerdotale avait fait de l'écriture, selon l'expression de Tacite, un secrel ignoré de la multitude, un moyen de perpétuer des superstitions qui étouffaient les intelligences.. l'ai déjà cité le Chant de Rig, où se développe, si l'on peut ainsi parler, tout le système d'éducation des Scandinaves. Les enfants des serfs et des hommes libres sont exercés aux travaux des champs et des fatigues de la guerre.
cou d'un chameau (ghimel). — On a obéi à une nécessité typographique en empruntant le V grec pour remplaci r le caractère runique qui lui icsseinble, mais qui s'en distingue par des formes bien plus anguleuses.
Le dernier des fils du noble, celui qu'on appelle Konr, c'est-à-dire le roi ou le pre'tre, est le seul qui apprenne à connaître les runes. Et en effet, dans tous les poèmes de TEdda, la connaissance des caractères runiques passe pour une science réservée aux dieux et aux représentants des dieux, à laquelle on n'arrive que par des initiations et par des épreuves. Ainsi, quand le héros du Nord, Sigurd, a délivré Brunhilde la belle captive, celle-ci,
qui est déesse, révèle à son libérateur l'art des
runes et leur antique origine. Elle lui apprend
comment Odin, instruit par le nain Mimir, grava
les premiers caractères sur un bouclier avec la
pointe d'un glaive, et, les raclant ensuite, les mêla
dans une boisson composée devin, d'or et d'herbes
puissantes, qui fut répandue dans l'espace : les
Ases en eurent une part et laissèrent l'autre aux
hommes de race noble. C'est le même breuvage
que Brunhilde présente à Sigurd, et elle ajoute ces
mots : « Reçois de mes mains, homme belliqueux,
« cette coupe enchantée, pleine de gloire et de
« vertus secrètes, pleine de chants, de prières fa-
« vorables et de joyeux discours. — Par elle tu
« apprendras les runes de la victoire (sig-runar).
« Si tu veux rester vainqueur, tu les graveras, les
« unes sur le pommeau de ton épée, les autres sur
« les coquilles qui garnissent la garde, quelques-
« unes sur les deux côtés de la lame ; et deux fois « tu invoqueras par son nom le dieu des batailles. « — Tu apprendras les runes des philtres [c'ôl-ru- « nar). Si tu veux que la femme étrangère ne « trompe point ta foi, tu les graveras sur la corne « à boire, sur le dos de la main, et tu traceras sur c( l'ongle le signe de la fatalité. — Tu apprendras « les runes de l'enfantement (biarg-runar) . Si tu « veux assurer la délivrance de la femme qui ence fante, il faut les écrire sur la paume de la main, « les enlacer autour des doigts et implorer les « déesses qui portent secours. — Tu apprendras « les runes de la mer {brim-runar) . Si tu veux « sauver dans leur course les navires, ces chevaux a de l'Océan, tu graveras ces caractères sur la « poupe et sur le timon du gouvernail ; tu les mar- « qucras avec le fer rouge sur l'aviron. Il n'y aura « plus de tempête si menaçante, ni de flots si « livides, dont tu ne sortes vivant. — Tu apprena dras les runes des plantes (lim-runar). Si tu « veux exercer l'art de guérir et reconnaître les « blessures, tu tailleras ces caractères sur l'écorce « et sur la racine de l'arbre qui pousse ses brance ches du côté où se lève le soleil. — Tu apprencc dras les runes des procès (mal-runar). Si tu c( veux que nul ne te fasse payer chèrement une ce offense, tu les lieras, tu les envelopperas, tu les
« combineras dans l'assemblée où les hommes doi- « vent compnraîlre devant le tribunal légitime, a — Telles sont les runes de l'écriture [huk-runar) , a les caractères excellents, efficaces entre les mains ce de ceux qui savent en user sans confusion et sans « erreur. Leur puissémce durera jusqu'au jour qui | « mettra fin au règne des dieux (1). » Ce n'est point ici le lieu d'éclaircir toutes les obscurilés de ce texte; cependant rien n'en ressort mieux que l'existence d'une écriture employée à conserver, comme autant de formules magiques, les premiers préceptes de tous les arts. Mais on voit ces traditions emprisonnées dans un cercle d'initiés, enveloppées de pratiques superstitieuses dont elles ne se dégageront pas, incapables de mouvements et de progrès. La science des caractères runiques, en se condamnant au secret, s'était vouée à une stérilité éternelle. Les Germains possédaient au fond le même alphabet que toute l'Europe policée, comme ils avaient la môme grammaire; mais ils n'avaient pas su se servir de ces deux grands moyens de civilisation. La barbarie, c'est-à-dire le désordre, est dans leurs langues aussi bien que dans leurs institutions et leurs croyances.
Et cependant l'étude des langues achève de rc
(1) Edda Sœmundar, Iii(jmal. Brijnhildar quida, 1.
soudre avec le dernier degré de certitude la question d'origine, déjà éclaircie par la comparaison des lois et des mythologies de l'anliquité. A la vue du ciel rigoureux de la Germanie, de cette terre ingrate et de ces tristes déserts, Tacite ne pouvait comprendre qu'on eût quitté pour eux des climats meilleurs : il croyait les Germains autoclithoiies (1). C'était l'orgueil des anciens de ne vouloir rien de commun entre eux et ces étrangers, dont ils faisaient des sujets, des esclaves, des gladiateurs. Quel n'eût pas été leur étonnement d'apprendre que leurs poétiques idiomes, que la langue d'Homère et celle de Virgile touchaient de si près à celle de ces nomades, détestés comme les ennemis des dieux et des hommes? Le christianisme ne pouvait rien faire de plus hardi que de reconnaître chez les Germains les frères des Romains et des Grecs, et la science moderne ne pouvait rien tenter de })lus honorable que de ressaisir les preuves de cette parenté. Il était réservé à la philologie, à une étude qui passe pour oiseuse et stérile, d'arriver à des découvertes si fécondes; de contredire toutes les conjectures des matérialistes; d'établir, par la
(1) Tacite, Germania, 2 : « Ipsos Gennaiios iadigenas credidei'ini... Quis porro, prc-eler ))eii(.ulmii liorridi cl i^rnoti maris, Asia, aul Africa, aut Italia relicta, Ccnnaniairi peloret, iiiforiiiem terri!?, asjici'am cœlo, Irislem cultu adsjiectuque, niïi si palria sit? »
Ér. UËRM. I. ]5
communauté du langage et des idées, une incontestable communauté d'origine entre ces races blondes aux yeux bleus, h la grande stature, qui erraient dans les solitudes du Nord, et les peuples brunis par le soleil, d'une plus petite taille, d'un sang bouillant, qui bâtissaient des villes, creusaient des ports, ouvraient des écoles, sous le ciel lumineux du Midi. 11 reste assurément beaucoup à faire pour ramener à la môme unité les races dispersées sur le reste du globe ; mais il suffit que toutes les recherches historiques du dix-neuvième siècle tendent à la démonstration du dogme de la fraternité, de la solidarité universelle. 11 faut bien que l'avenir ait des questions à résoudre; il faut que la vérité, en s'éclairant toujours, conserve toujours asïez de difficultés autour d'elle pour tenir les esprits en haleine et pour courber les savants, comme le reste des hommes, sous la sainte loi du travail.
LA rOESIE. 255
Si les Germains eurent une poésie savante. — La tradition poéti(iue chez les Germains. — Poésie lyrique. — Poésie didactique. — Commoncemciit de la poésie épique. — Interprétation de la fable de Sigurd. — Rapports de l'épopée germanique et de l'épopée grecque. — Origine commune des grandes épopées. — L'art poétique des Germains. — L'art des A'crs chez les Scandinaves. — La condition des poêles chez les Germains. — Combats poétiques. — Prosodie des langues germaniques. — Allitération. — Ce qu'il y a de barbare dans la poésie du Nord. — Fable de Yieland. — Conclusions de la première paitie. — Rapports des Germains avec les autres peuples du Kord. — Les Celtes. — Les Slaves. — Fraternité des peuples indo-européens.
Il n'y a pas de langue sans poésie. On connaît des peuples qui ne sèment point, qui ne bâtissent point; on n'en connaît aucun qui ne chante pas, où il n'y ait des chants pour bercer les enfants, pour animer les guerriers, pour louer les dieux. L'humanité, si misérable qu'elle fût, ne s'est jamais contentée de la satisfaction de ses besoins terrestres. Elle ne saurait se priver de ces plaisirs de l'esprit, qu'on a coutume de regarder comme un luxe. Il ne s'agit donc pas de savoir s'il y eut une poésie chez les Germains, mais si, au milieu des
25t) CIIAPITIIE V.
chants improvisés qu'ils avaient comme tous les barbares, il se forma un cycle poétique, c'est-à-dire une suite de récits qui missent en scène les mômes héros, qui s'enchaînassent entre eux, et s'établissent ainsi dans la mémoire des hommes. Il s'agit de savoir jusqu'où l'art fut porté, si la poésie fit l'occupation régulière d'un certain nombre d'intelligences ; comment enfin le génie germanique tenta d'atteindre à cet idéal de beauté que toulcs les nations cherchent à fixer dans leurs monuments, comme elles cherchent à mettre la justice dans leurs lois et la vérité sur leurs autels.
La Germanie, avec ses forêts éternelles, avec ses beaux fleuves, avec ses mœurs belliqueuses, avait plus de spectacles qu'il ne fallait pour réveiller l'inspiration. Comme chez toutes les nations jeunes, les grandes émotions s'exprimaient d'ellesmêmes dans un langage harmonieux et figuré. La joie et la douleur suscitaient les poètes : dans les banquets, la harpe passait de main en main comme la coupe, et le convive qui refusait de chanter était couvert de confusion. Il y avait des danses accompagnées de chants pour les noces ; il y en avait pour les funérailles. Quand on avait mis sur le bûcher le corps d'un chef avec ses armes, ses trésors et ses esclaves égorgés, une Groupe choisie de gens de guerre tournait plusieui.; fois autour, en
répétant en chœur les louanges du mort, en célébrant ses exploits et ses largesses. D'autres fois on voit les veuves des guerriers improviser le cantique de deuil, comme le font encore les paysannes de la Corse et de la Grèce. C'est ainsi que, dans un fragment de l'Edda, la belle Sigruna pleure Helgi son bien-aimé, mort sur le champ de bataille. « — Non, « je n'irai plus m'asseoir joyeuse sur les monta- « gnes de mon pays, ni le matin ni le soir ; je ne « connaîtrai plus le plaisir de la vie, tant que je ne « verrai plus mon roi porter son front haut et « rayonnant au-dessus de son peuple ; tant que je a ne verrai plus venir ce chef, pressant sous lui « son cheval belliqueux, accoutumé au frein d'or ; « tant que je n'irai pas recevoir ce héros au retour « des combats. — Quand Helgi jetait l'épouvante « parmi ses ennemis et parmi leurs proches ligués « avec eux, c'était comme si le loup poursuivait « un troupeau de chèvres, qui, éperdues, se pré- « cipiteraient du haut du rocher. — Helgi l'emcc portait sur le reste des guerriers comme le frêne a au beau feuillage l'emporte sur la ronce, ou « comme le faon, encore tout trempé de rosée, s'é- « lance portant la tête plus haute que les autres « bêtes de la forêt. » Ainsi les héros du Nord ont aussi des pleureuses à leurs obsèques : il semble que ces hommes de sang ne peuvent s'endormir
dans leur tombeau, s'ils n'y sont bercés comme des enfants par le chant des femmes (1).
Si l'homme ne savait ni vivre ni mourir sans que la poésie fût pour ainsi dire à ses côtés, comment les peuples se seraient-ils passés d'elle? Nous l'avons vue mêlée aux sacrifices et aux prières, employée à conserver les traditions religieuses, les lois, le calendrier, l'alphabet. Nous rencontrerons encore plusieurs exemples de ces compositions où les leçons d'une vieille sagesse revêtent la forme tantôt d'un récit, tantôt d'une suite d'énigmes ou de sentences. Rien n'est plus naturel, et par conséquent plus inspiré, que ces premières tentatives d'alliance entre le vrai et le beau ; que cette poésie enseignante, didactique, qu'on a coutume de regarder comme une poésie de décadence, et qu'on
(1) Voyez dans Bède [Hisf. eccL, IV, 24) l'histoire du pâtre Cœdmon. Burcbard de ^Yorms, Interrocjat., 5-4 : « Est aliquis qui supra niortuum nocturnis horis carmina dialjolica cantaret, et biberet, et manducaret ibi? » Sermo S. Eligii, apud d'Âchery S/)2c/leghim, t. V, p. 215-219 : « Ludos etiam diabolicos et vallationes (ballationes?) \el cantica gentilium fieri vetate. » Edda Sœmvndar, t. II. Hundingsbana, II : « Ita Helgius — perterruerat — hostes suos omnes — et eorum cognatos, — quasi lupo persequente — ruèrent vesanse — caprse pavoris plense — ex monte deorsum. — Ita llelgius — heroibus antecelluit, — utformosa — fraxinus spinae; — aut hinnulus iste — rore respersus, — qui reliquis feris — celsior incedit, — duna cœlura versus elata — cornua resplendent.
Les danses funèbres autour du bûcher de Beowulf, décrites à la fin du poëme anglo-saxon consacré à célébrer ce héros, ressemblent, de la manière la plus frappante, aux funérailles d'Attila décrites par Jornandès, de Relus Geiicis, cap. xlix.
trouve cependant à l'origine de toutes les grandes littératures, depuis Hésiode et les comiques grecs jusqu'aux poëtes inconnus del'Edda. Les Germains, chez qui tous les pouvoirs trouvaient tant de résistances, ne résistaient pas à la puissance des vers. Ils redoutaient la parole chantée qui pouvait les flétrir dans la mémoire de leurs derniers neveux. a Tout meurt, disaient-ils ; une seule chose ne meurl « pas : c'est le jugement qu'on porte des morts (1). » Dès lors on ne s'étonne plus si le chant menait les guerriers au combat. La bouche collée contre leurs boucliers, ils entonnaient l'hymne militaire; ils présageaient l'issue de la journée par la force et l'éclat des voix. Quand Julien l'Apostat en vint pour la première fois aux mains avec les Alemans, ses soldats, saisis d'horreur, comparaient les refrains barbares de l'ennemi aux cris des aigles et des vautours. Les prisonniers condamnés à périr dans les tourments chantaient eux-mêmes leur chant de mort, comme les sauvages du Canada. Les vainqueurs célébraient leur triomphe par des récits poétiques. Nous en trouvons l'exemple dans un fragment anglo-saxon sur la bataille de Fins-
{{) Voyez ci-après les préceptes que Bruuhilde donne à Sigurd, et l'analyse du Vafthrudnismal, Havamal, 77 : « Iiitereunt opes, — intereunt cognati, — interit ipse itidem ; — unum novi — quod non intereat — judicium de mortuo quocnmque. »
2(50 CHAl'ITRE V.
biirh, qui remonte aux temps païens, et qui respire bien l'ivresse du sang et la joie de la destruction. — a L'armée est en marche, les oiseaux a chantent, les cigales crient, les lames beliiqueuc< ses retentissent... Maintenant commence à luire « la lune errante sous les nuages; maintenant (c s'engage l'action qui fera couler des larmes... « Alors commença le désordre du carnage : les « guerriers s'arrachaient des mains leurs boucliers «. creux ; les épées fendaient les os des crânes. La « citadelle retentissait du bruit des coups; le cor- « beau tournoyait noir et sombre comme la feuille « de saule; le fer étincelait comme si le château a eût été tout en feu. Jamais je n'entendis conter « bataille plus belle à voir (1). »
Les chants ne périssaient pas toujours avec le moment qui les avait inspirés. Tacite connaissait chez les Germains d'antiques poëmes qui leur tenaient lieu d'annales : on y célébrait les héros, fds d(; dieux et pères des peuples. Les Colhs avaient aussi des chants héroïques, où ils trouvaient l'origir.« de leurs deux maisons royales, toute la suite de leurs chefs, Ethespamara, Hanala, Fritigern,
(1) Tacite, Germania, o ; Julien, Epist. Edda Sœmundar, t. Il, Atlaquida in GrœnJenaha. Chant de Ragnar Lodbrok. Le poë.-'ie sur la bataille do Finsburh a été publié par Conybeare {Ar.-ilo-sa.ron poeiry), et par Keinble, à la suite du poëme de Beowulf.
Vitigès, et les conquêtes de leur nation, auxquelles, disaient-ils, l'antiquité classique ne pouvait rien opposer de plus grand. C'était la coutume des Scandinaves de louer les exploits de leurs ancêtres dans des vers qu'ils gravaient sur les rochers. A mesure que les peuples de l'Allemagne entrent dans l'histoire, ils arrivent avec des souvenirs fabuleux dont ils ne se détachent qu'à regret, et que leurs premiers chroniqueurs ont soin de recueillir. Ainsi les Francs faisaient descendre d'un dieu marin la race de leurs rois chevelus ; les Saxons se croyaient nés des pierres du Hartz, au milieu d'un bois vert arrosé d'eaux murmurantes ; la chronique des Lombards s'ouvre, comme un poëme, par l'entretien de Freya et d'Odin, qui décide de la destinée de deux nations. Ce sont comme les débris d'autant de vieilles épopées qu'on retrouve encore chez les historiens du moyen âge; en considérant ce qu'elles durèrent, on soupçonne déjà ce qu'elles furent (1).
Mais, si chaque nation avait ses chants, rien n'est plus remarquable que la facilité avec laquelle
(1) Jornandès, de Rébus Geticis, IV, 4. Saxo Graniinaticus, prœfatio : « Danoruni antiquiores majorum acta, patrii sermonis carminibus vulgata, linguae suœlitteris saxis et rupibus insculpenda curabant. » Fredegar., Epitome, apud D. Bouquet, t. II, p. 395. Aventinus, Bairisch. Chrotiic, 18, et Grimm, Deustche Sagen, II, 02. Paul Diacon., Hislor. Longobard., lib. 1, cap. viu.
ils se communiquaient de proche en proche, et se propageaient sur tous les points d'un territoire si vaste, depuis les Alpes jusqu'aux extrémités de la Norvège. Les exploits des Ostrogoths et des Lombards étaient encore célébrés au neuvième siècle par toute l'Allemagne. Des chanteurs saxons hantaient la cour des rois de Danemark. Clovis avait demandé à Théodoric un de ces joueurs de harpe dont les récits faisaient le passe-temps des princes. Quand les langues, les mœurs, les religions, se touchaient de si près, les souvenirs devaient aisément se confondre, et former un trésor de poésie commun à tous les peuples du Nord, où chacun d'eux trouverait ses titres de famille avec ceux de ses frères. Si la perpétuité des traditions épiques permet déjà d'en chercher les traces, leur universalité prouve davantage, et nous en tirons de nouveaux indices (1).
En effet, ces traditions n'avaient pu se perpétuer et s'étendre sans que l'ordre s'y fût mis. Il fallait qu'une certaine unité en liât toutes les parties; qu'il y eût chez les premiers Germains une fable antique, populaire, autour de laquelle fussent venus se grouper les récits de chaque époque et les
(1) Flodoard, Hist. Remensis Ecclesiœ, 4, 5; Chronicon Urspergense (Argenlor., 1609), p. 86 ; Otton de Freysingen, Cltronic, V, 3; Saxo Grammalicus, Historia, lih. XIII; Cassiodor., Epist.
héros de chaque nation. Or, si Ton considère de près ce qui reste des souvenirs épiques de la Germanie, on y démêle sans peine un certain nombre de figures connues : Théodoric, Odoacre, Attila ; on y retrouve les rois authentiques des Goths, des Burgondes, des Lombards, de la Suède et du Jutland. Mais on y découvre aussi un personnage qui n'a rien d'historique : les Scandinaves l'appellent Sigurd, et les Allemands Siegfried. Contemporain des anciens dieux, c'est dans un monde fabuleux, parmi des êtres mythologiques, qu'il accomplit sa destinée. Les poètes païens n'ont pas de sujet plus aimé : les aventures de Sigurd, de ses aïeux, de sa veuve, occupent vingt fragments de VEdda ; il est célébré dans les chants populaires des îles Feroë et du Danemark ; en même temps sa mémoire se conserve sur les bords du Rhin, remplit le poëmc des Nibelungen^ et vit encore dans les petits livres qui charment le paysan pendant les veillées d'hiver. A cette ténacité des souvenirs on juge de leur antiquité. On a lieu de croire qu'une telle fable lient à ce que les peuples germaniques eurent de plus vieux et de plus sacré, quand on la trouve par tout le Nord, sous des cieux si différents ; résistant partout au changement des religions, des mœurs, des dialectes; conservée partout avec trop de différences pour qu'on y voie un emprunt de voisin à
voisin, avec trop de ressemblance ponr qu'on n'y reconnaisse pas un héritage venu des mêmes aïeux (1).
Voici la plus ancienne version de cette héroïque histoire. Je la tire des chants de VEdda, où je trouve beaucoup de répétitions, de variantes et de lacunes, m'attachant à ressaisir le thème primitil au milieu des remaniements que lui ont fait subir plusieurs générations de poètes.
Un jour il arriva que trois dieux, Odin, Hœner et Loki, parcourant la terr^^, s'arrêtèrent auprès d'une cascade, non loin de laquelle habitait le vieux nain Hreidmar avec ses trois fils, Olur, Fafnir et Regin ; et ces nains avaient le pouvoir de revêtir plusieurs formes. Ce jour-là, Otur s'élait changé en loutre afin de poursuivre les poissons de la cascade ; et, comme il dévorait sa proie au bord des eaux, Loki le tua d'un coup de pierre et l'écorcha. Le même soir, les trois dieux vinrent prendre gîte chez Hreidmar, se vantèrent de leur chasse, et montrèrent la peau sanglante. Hreidmar reconnut la dépouille de son fils ; il retint les dieux prisonniers jusqu'à ce qu'ils eussent payé la rançon du meurtre. La rançon fut de remplir d'or la peau de loutre et de la couvrir d'or. Les dieux payèrent,
(1) Pour l'ensemble des traditions héroïques de la Germanie, cf. W. Grimm, Deutsche Heldensage.
mais en avertissant le nain que le rouge métal ferait sa perle et la perle de plusieurs (1). Cette malédiction devait bientôt s'accomplir. A peine le vieux Hreidmar était-il en possession de l'or, que ses deux fils lui en demandèrent le partage. Sur son refus, Fafnir le tua d'un coup d'épée, et, afin de jouir seul du trésor, il l'emporta dans une caverne, où il se changea en dragon pour le garder ; Regin, frustré de sa part, jura de punir son frère. Or, en ce même temps, régnait la royale famille des Volsungs, c'est-à-dire des fils de la Splendeur. Odin en avait été le père, Sigurd en était le dernier rejeton. I/arrêt du destin lui promettait des années courtes, mais glorieuses : car son nom devait être célèbre sous le soleil parmi les noms des guerriers, « parmi ceux qui gouvernent la tem- « pête des lances. » Les dieux lui avaient donné le cheval intelligent Grani ; les nains avaient forgé son épée, à laquelle rien ne résistait ; lui-mênue devait conquérir le casque merveilleux dont la vue frappait de terreur les hommes et les bêtes. Sigurd venait de venger son père tué dans un combat, et, selon l'usage des Scandinaves, il avait
(1) Edda Sœmundar Fafnhhana,\[. « Id aurum faNO — quod Nanvis possedit — fratribus duobus — in necem vertatur, — et principibus oclo in dissidiuin. — Mese sane pecunise — nemo fructum capit. »
gravé de la pointe de son glaive la figure sanglante d'un aigle sur le dos du meurtrier. C'est alors que le nain Regin lui offrit de le conduire à la caverne où reposait For rouge gardé par le dragon Fafnir. Le héros tenta Taventure; il creusa une fosse profonde sur le sentier par où le monstre allait boire, s'y cacha pour l'attendre, et au passage le perça de son glaive. Fafnir mourant chanta : « Guerrier, « guerrier, de qui es-tu le fils, et de quel homme « es-tu l'homme, puisque tu as trempé ta lame « dans le sang de Fafnir? Le glaive est resté dans « mon cœur. « — Sigurd répondit : a Je m'ap- « pelle Sigurd, mon père s'appelait Siegmund ; je c( t'ai tué avec mes armes. » — Fafnir chanta : ce Oui t"a conseillé? Comment as-tu été poussé à me « ravir la vie? Jeune homme aux yeux brillants, « tu as eu un père farouche, les oiseaux de proie « se sont réjouis à ta naissance. » — Sigurd répondit : a Mon courage m'a conseillé, j'ai eu pour « aides mes mains et mon glaive aigu. Rarement « devient-il brave et insensible aux coups, celui « qui tremble quand il est enfant. » — Fafnir chanla : « Et moi je te prédis la vérité : cet or re- « tentissant, ce trésor qui étincelle comme le feu, ce ces riches bracelets, causeront ta mort (1). »
(1) Fafnif^bami, II, 2. « Al ego uaice verum tibi priçclico : —
— Sigurd se rit de ces avertissements : il arracha le cœur du monstre, et le fit rôlir pour le dévorer. Mais, aussitôt que la chair du dragon eut touché ses lèvres, il s'aperçut qu'il comprenait le langage des oiseaux. Or les oiseaux chantaient qu'il eût à se défier de Regin. Sigurd connut donc que Regin songeait à le trahir; il lui coupa la tête, s'abreuva du sang des deux frères, et se mit en possession du trésor.
Cependant les oiseaux s'entretenaient d'une belle vierge qui attendait un libérateur: c'est Rrunhilde, l'une des Valkyries, de ces divinités guerrières auxquelles Odin remet le soin des combats. Celle-ci a violé un décret du dieu : il l'a punie en lui interdisant les champs de bataille; il l'a condamnée au sommeil, au mariage et à la mort. Elle dorl frappée d'un assoupissement magique, toute revêtue de son armure, au sommet d'une montagne entourée de flammes : elle épousera celui qui arrivera jusqu'à elle en francliissant la barrière de feu. Sigurd donc chevauche vers la montagne, traverse les brasiers qui l'environnent, pénètre jusqu'auprès de la vierge captive et la réveille en fendant sa cuirasse. Alors elle salue le Jour, et les Rayons fils du Jour, et la Nuit, et la Terre fille de la Nuit ;
sonoriim illud aurum, — atque illa ignis instar rutilans pecimia,
— isti aniiuli tibi in necein évadent. «
elle salue aussi les dieux et les déesses, qui donnent le pouvoir, le savoir et l'éloquence ; elle demande enfin le nom de celui qui la délivre; elle répond à ses questions, lui enseigne l'art des runes et les préceptes de la sagesse, a Je le donne, lui dit-elle, « ce premier conseil : ne cause jamais de tort à ceux « de Ion sang, et, quand ils te feraient injure, mo- « dère ta vengeance. On dit que cette vertu est « récompensée chez les morts. — Je te donne cet « autre conseil : ne jure point de serment qui ne « soit vrai. D'horribles chaînes punissent la foi ce violée. Celui-là est exécrable parmi les hommes, « qui a violé la foi promise. — Je te donne cet « iiutre conseil : encore que tu voies des femmes <( éclatantes de beauté assises sur leurs escabelles, « ne permets pas que leurs parures d'argent trouce blent ton sommeil, et ne cherche pas leurs baice sers. — Je te donne cet autre conseil : encore c< que tu entendes les hommes assis à un banquet c< échanger des paroles violentes, ne te querelle <c point dans l'ivresse avec les guerriers. Plusieurs ce perdent la raison dans le vin. — Je te donne c< aussi ce conseil : de rendre honneur aux déf(. pouilles des morts, quelque part que tu les c( trouves, soit qu^ils aient péri de maladie, soit (( (ju'ils aient péri dans les flots, soit qu'ils aient ce péri par le fer. — Je te donne aussi ce conseil ;
c( de ne jamais croire aux promesses d'un ennemi « dont tu as égorgé le frère ou terrassé le père. Le c( loup vit encore dans le louveteau, bien que tu a penses l'avoir assouvi d'or (1). » Ces discours de la Valkyrie ravissent le cœur de Sigurd. 11 jure qu'il n'aura pas d'autre épouse : « car tu es, dit-il, « tout à fait selon mon sens. » Mais la malédiction du trésor doit troubler ce dessein.
Sigurd va chercher aventure au pays des Niflungs, c'est-à-dire chez les fils des Ténèbres, où régnent trois frères : Gunar, Hogni et Gutlorm. Il s'allie avec eux; et, leur mère lui ayant présenté un breuvage magique qui lui fait perdre la mémoire de Brunbilde, il épouse Gudruna, leur sœur. Bientôt après, Gunar entend parler de la Valkyrie prisonnière, il la convoite pour épouse : il n'a pas de paix qu'il ne l'ait conquise; il faut que Sigurd l'accompagne dans cette lointaine chevauchée. Nul autre que le vainqueur du dragon ne peut franchir le feu qui enveloppe la montagne. Il change donc
(1) Bnjnhildar quida, I : « Id tibi consilii do — ne credasunquam — promissis hostis consanguinei — cujus fratrem occidisti, — aut dejecisti patrem. — Lalet lupus — in parvulo filio, — etsi auro sit exhilaratus. » Ce discours de Brunhilde, dont je n'ai cité qu'un petit nombre de vers, semble former, comme M, Ampère l'a remarqué, un traité complet de magie et de morale, un pocme didactique, encadré dans la grande épopée du Nord. Du reste, cette morale rappelle celle de la Volospa, où les parjures sont en effet conflamnés à une captivité horrible dans In demeure des méchants, construite de serpents entrelacés. Str. 3-4 et oft.
(le forme avec Gunar : c'est sous ces traits empruntés qu'il arrive une seconde fois jusqu'à Brunhilde, et passe trois nuits auprès d'elle; mais il place entre elle et lui une épée nue, et remet la vierge pure et respectée à son frère d'armes. Cependant Brunhilde, qui n'a rien oublié, ne connaît plus de joie ; elle trouve son plaisir dans des pensers cruels ; elle ne pardonne point à Signrd ; elle veut le tenir dans ses bras ou le voir mort à ses pieds ; elle excite Gunar à le faire périr. Gunar se concerte avec ses frères ; le souvenir du trésor fatal les séduit et les décide : « car il est bon, disent-ils, de posséder « l'or des fleuves, de jouir des richesses, et d'être « assis dans un palais en goûtant le fruit de la félic< cité. » Guttorm, le plus jeune des trois frères, frappe le héros en trahison. Sigurd meurt ; mais il n'ira pas seul dans le pays des morts. Brunhilde veut le suivre : elle fait dresser un vaste bûcher. « Elevez-le, dit-elle, dans la plaine, assez large « pour donner place à nous tous qui mourrons avec « Sigurd. Qu'on le couvre dévoiles et de boucliers, « et de riches tapisseries, et qu'on y brûle le guer- « rier à côté de moi. Qu'on brûle de l'autre côté « mes serviteurs ornés de colliers précieux ; que c( deux soient à la tête avec deux éperviers ; que le « partage soit égal. Qu'entre nous on place l'épée « d'or, le glaive à la pointe acérée, comme il fut
« placé le jour où nous montâmes dans la même a couche, où l'on nous appelait du nom d'époux. « Alors les portes étincelantes de la Valhalla ne re- « tomberont pas sur ses talons ; s'il est accompa- « gné de mon cortège, notre voyage ne se fera pas « sans éclat : car cinq de mes servantes l'accompacc gnent, et huit serviteurs de naissance illustre, c( et l'esclave qui a bu le même lait que moi . J'en ai c( beaucoup dit : j'en dirais plus encore si le glaive « me permettait de parler, l^a voix me manque; « ma blessure s'enflamme. J'ai proféré la vérité: « c'est ainsi qu'il fallait mourir (i). »
En effet, Brunbilde s'est frappée de son glaive ; elle meurt en prédisant à ses frères d'implacables vengeances. Ces vengeances remplissent une suile de chants où la veuve de Sigurd reparaît, devenue l'épouse d'Attila, qu'elle égorge dans un festin. Théocloric entre en scène ; on voit s'entre-tuer les chefs des Danois, des Goths, des Burgondes ; le récit rapproche des personnages que le temps avait séparés; les siècles et les distances sont confondus, mais les noms restent reconnaissables, et tout se rapporte à la grande invasion des barbares, dont le souvenir dut agiter longtemps les peuples du
(1) Fafnisbana, III : « Tum ei non ruent in calcem splendidae fores «nulae — annulo spectabilis. — Si ei adest — meus hinc comilatus, — neutiquam iter nostrum — vile erit, » etc.
Nord. Sigurrl appartient donc à la mythologie; mais il louche à l'histoire. Il forme le nœud entre les dieux et les hommes, en même temps que, par ses ancêtres, par ses alliances, par ses descendants, il lie les maisons royales de la Scandinavie avec celles de l'Allemagne. Comme il groupe autour de lui les héros favoris de la poésie germanique, c'est sur lui qu'ils se m.odèlent. Le combat contre le serpent revient dans l'histoire de deux rois de Danemark, Frotho et Fridlev ; les Ânglo-Saxons le racontent de Beowulf ; les Allemands prêtent la même aventure à Théodoric et au fabuleux Otnit, roi des Lombards. C'est ainsi que se forment les cycles épiques; c'est toujours un même idéal héroïque que les poètes reproduisent sous des noms différents, avec d'autres épisodes. Les peuples ont ceci de commun avec les enfants, qu'ils ne se lassent pas de se faire répéter les récits qui les ont une lois charmés (1).
Et maintenant, si l'on s'étonne de la fécondité d'une fable qui en inspira tant d'autres, il faut la réduire à ses traits principaux pour en découvrir le sens mystérieux, par conséquent ce qui en fait la
(1) Edda Sœmundar, t. II; Copenhague, 1818. M. Ampère a publié une belle étude de la fable de Sigurd et de Siegfried dans la Revue des Deux-Mondes, 1852. Cf. Saxo Graminalicus, /^ass/m.; Beoivulf, vers 4^408 et suiv.; Caspar von der Rœhn, Heldenbucli ; \V. Grimm, Deutsche Heldensaye.
force et la durée. La scène s'ouvre dans ces temps voisins de la création, où les dieux et les nains, les puissances bonnes et mauvaises, se disputent la terre. Les hommes prennent part à la querelle ; on assiste à la lutte des Volsungs et des Niflungs, c'està-dire des fils de la Lumière et des enfants des Ténèbres. Sigurd est le rejeton d'Odin, le chef des défenseurs de la Lumière, le champion du bien contre le mal. Il engage le combat avec le dragon, et il en sort vainqueur, initié au langage des oiseaux, qui est celui des oracles, invulnérable enfin. Car, selon la tradition allemande, en se baignant dans le sang du monstre, il est devenu impénétrable au fer, excepté entre les deux épaules, où une feuille de tilleul s'est attachée : c'est par \h qu'il doit périr. Cependant il se rend maître {}u trésor et délivre la vierge captive. Mais cet or est maudit, et cette femme est déchue. Les deux fatalités commencent à poursuivre le héros : elles l'engagent dans l'alliance des enfanis des Ténèbres ; il devient leur victime. Il faut qu'il meure pour accomplir l'antique anathème ; mais il [faut qu'il l'efface en triomphant de la mort. C'est une croyance populaire de l'Allemagne, que le héros, transporté dans une caverne du mont Geroldseck, où viennent le rejoindre les braves des âges suivants, y attend le jour marqué par le destin pour
reparaître en vainqueur. Au fond de cette histoire héroïque on voit percer un mythe religieux. Sigurd est plus qu'un homme, c'est une incarnation divine; toute sa destinée rappelle celle de Balder, le dieu lumineux, qu'on voit aussi, dans tout l'éclat de la jeunesse, de la force et de la beauté, mourir par la perfidie des puissances infernales, mais pour revivre un jour et régner sur le monde régénéré. C'est ce jeune dieu aimé des peuples, dont ils ont voulu retrouver l'image, d'abord en la personne de Sigurd, ensuite dans chacun des héros qui lui succèdent. C'est le dogme le plus pur de l'ancienne religion, le plus moral, le plus pathétique, qui devient pour ainsi dire le pivot de l'épopée. Et comme dans cette religion tout, rappelle l'Orient, comme elle en fait venir ses dieux, on ne peut guère douter que la tradition poétique ne soil née sous le même ciel, dans ces temps reculés où les Germains attendaient encore aux confins de l'Asie le moment de leur dispersion. Le souvenir du héros voyageur les aurait donc suivis dans leurs conquêtes jusqu'au fond de la Germanie et de la Péninsule Scandinave ; il y serait demeuré pour échauffer le courage des guerriers, pour leur nippeler le péril de ces richesses qu'ils aimaient trop, pour consoler leur mort, et pour conserver enfin, au milieu de tant de populations dispersées qui ne se
connaissaient plus, le type du caractère national et la preuve d'une antique fraternilé (1).
L'origine de l'épopée germanique achèvera de s'éclaircir par la comparaison des fictions semblables qu'on trouve dans les grandes littératures de l'antiquité. La mythologie grecque connaît aussi un dieu lumineux, Apollon, qui perce de ses flèches le serpent né de la corruption de la terre. Il reste vainqueur ; mais il meurt des morsures qu'il a reçues, descend aux enfers, et en revient rayonnant d'une jeunesse éternelle, pour recueillir les adorations des hommes. C'est l'idéal que reproduisent toutes les fables héroïques de la Grèce. Le combat contre le serpent reparaît dans les aventures d'Hercule, de Cadmus, de Bellérophon. Mais les ressemblances éclatent surtout entre le héros de VEdda et trois personnages aimés des poètes classiques : Jason, Persée, Achille. L'expédition des Argonautes a pour théâtre la Colchide, c'est-à-dire une contrée maudite, où naissent les poisons, où régnent les
(1) Nihelungen, passiin, et le petit livre intitulé : Eine wundcrschœne Historié von dem (jehœrnlen Siegfried. M. Guido Gcerres a public une nouvelle rédaction de ce récit populaire, en y rattachant avec un bonhure singulier les plus grands souvenirs de la mythologie du Nord. Voyez aussi J. Grixuni, Deutsche Sagen, I, 28. En ce qui touche Tinterprétation mythologique de la fable de Siegfried, je me rapproche des opinions exprimées par J. Grimm, MytJiologie, t. I; par Lachmann, Anmerkungen zu den JSibeliingen, et par M. de Uagen. Voyez aussi W. Millier, Vcrsuch ciner mythologischen Ekiiœnmg der Nihelungen,
divinités de l'Enfer et de la Nuit. La Toison d'or rappelle la peau de loutre où lut déposé le trésor fatal : un dragon veille encore à sa garde. Jason est le rejeton des dieux, le fils de la Lumière. Il devient invulnérable par la verlu d'une onction magique dont il a frotté ses membres. Il terrasse le monstre et s'empare de l'or éclatant; mais, comme Sigurd, il trouve le danger dans la victoire. 11 s'éprend comme lui d'une vierge magicienne dont l'amour lui sera funeste. Médée s'attache à ses pas; elle épuise pour lui les secrets de son art, jusqu'il ce que, se voyant trahie, elle se venge en le faisant périr par une main inconnue. Cependant Jason n'était point resté confondu dans la foule des morts. Il recevait les honneurs divins chez les peuples de l'Arménie, de l'Albanie et de la Colchide, qui lui érigeaient des temples et qui se donnaient pour les descendants de ses compagnons. On ajoutait qu'un fils de Médée, poussant ses conquêtes au bord de la mer Caspienne, avait fondé le royaume des Mèdes (1).
La ftible de Pcrsée prête aux mêmes rapprochements. Persée descend de Jupiter; il a reçu aussi
(i) Sur k iii\the d'.Vpolloa nioiirant de ses blessures et descendunt aux eniers, cl'. Lobcck, Aglaophamus, p. 171); sur la fable de Jason et le cidte qu'on lui rendait en Arménie, Apollodore, Biblioth,, 1, 'J; Strabon, Géocjr., XI; Raoul Kochetlc, Histoire des colonies yrecqies, t. 111.
bien que Sigurd l'épée magique, le casque qui rend invisible, et le coursier intelligent, Pégase. On lui attribue la conquête du trésor des Hespérides, gardé par le serpent dont les yeux ne se fermaient ni le jour ni la nuit. 11 délivre la belle Andromède, qui devient son épouse, mais dont les noces sont ensanglantées par un combat terrible. Il meurt enfin de la main d'un traître : cependant il ne descend point aux sombres bords du Slyx ; il habite le palais des dieux, pendant que sa mémoire est honorée par toute la terre. Car Pindare veut qu'il ait pénétré bien loin dans le Nord, chez les Hyperboréens, qui l'admirent à leurs saciîifices et le firent asseoir à leurs banquets. Son fils avait conquis la Colchide, et c'était de lui que les Perses faisaient descendre la race de leurs rois(l).
Enfin, dans l'histoire d'Achille, l'héroïsme grec se dégage des circonstances mythologiques qui l'enveloppaient : au siège de Troie on ne voit plus de dragon ni de magicienne; mais il y a une femme fatale et un trésor. Achille aussi est issu d'un sang divin. Les destins lui ont promis comme à Sigurd une courte vie, mais un nom immortel. Il porte aussi une armure merveilleuse, et ses chevaux prophétisent. Trempé dans un bain sacré, il en est
(1) Guigniaut, Religions de V Antiquité, II, 157 ; Pindare, /'(/- Hiic, 10; Hésiode, Théogon., in line.
ET. LitUM. 1. 16
sorti invulnérable, excepté au seul endroit où la flèche de Paris doit l'atteindre. Il meurt frappé en trahison par celui dont il va épouser la sœur. Mais la croyance populaire le fait revivre dans les îles Fortunées, où il se repose de ses travaux avec le blond Ménélas; ou bien encore dans l'île Leucé, aux bouches du Danube, où on l'honore comme un dieu. D'autres veulent qu'il ait porté la guerre au nord du Pont-Euxin, et qu'il ait régné sur les Scythes (1).
Ainsi la tradition germanique se rencontre avec celle des Grecs, non pas en un petit nombre de points, non pas dans tous, mais dans les traits qui composent la figure du héros, qui font l'intérêt dramatique, la beauté, la moralité de l'action. De tels rapprochements ne s'expliquent ni par le hasard, qui n'a pas cette constance; ni par une imitation servile, où il n'y aurait pas cette variété. Ils supposent l'existence d'une fable antique, également recueillie, diversement déveloj)pée par le génie barbare du Nord et par la muse du Midi. Enfin les deux traditions se rencontrent sur la même scène. Achille, Persée, Jason, visitent précisément les rivages septentrionaux de la mer Noire, non loin du Tanaïs, au bord duquel les Scandinaves placent
(1) Pour le culte d'Achille au nord du Pont-Euxin, Dion Chrysostome, Borysthénit.; Strabon, Géogr., VII.
la mystérieuse cité d'Asgard, le séjour des dieux et le premier théâtre de leurs combats. Tout s'accorde pour rappeler l'ancien voisinage des deux peuples, lorsque tous deux, encore peu éloignés de la patrie commune, sur les versants du Caucase, étaient nourris des mêmes croyances et bercés des mêmes chants.
Mais la Colchide tenait de près à la Médie, et les fables grecques de Médée et de Persée avaient encore ceci de remarquable, qu'elles se liaient aux souvenirs d'un autre peuple, c'est-à-dire des Perses, dont la langue et la religion indiquent aussi une étroite parenté avec les Germains. Persée, en effet, est la divinité nationale du grand empire persan, qui porte son nom. C'est le môme que Mithras, le dieu de la Lumière; c'est l'adversaire du ténébreux Ahriman, caché sous la figure du serpent pour introduire la corruption dans le monde. Le combat divin continue de siècle en siècle entre les héros de l'Iran , ou de la région lumineuse, et les barbares du Touran, enfants de la Nuit. Ainsi le grand Dchemchid, le serviteur du Soleil, armé de l'épée d'or, en vient aux mains avec l'émissaire des démons, l'odieux Zohac, qui porte attachés à ses épaules deux serpents nourris de chair humaine. Dchemchid succombe ; mais c'est pour renaître en la personne du jeune Féridoun, vainqueur du
monstre et libérateur des peuples. Cette suile de grands rois ne s'interrompt plus jusqu'à Rusthem, le plus puissant de tous. Après de longues guerres contre les ennemis des dieux, il meurt, comme Sigurd, dans une chasse où son frère l'a traîtreusement conduit. Mais la tradition héroïque, troublée chez les Perses par de fréquentes révolutions, s'est conservée plus fidèlement dans les sanctuaires de rinde, dans ces poëmes sans fin qu'on y récite encore solennellement aux fêtes publiques. Rien n'est plus célèbre que l'épopée du Mahabharat, où Yichnou, le dieu conservateur, s'incarne sous le nom de Crichna, afin de délivrer la terre, désolée par les géants et les monstres. En vain les esprits mauvais suscitent contre lui le serpent Caliya : il se dégage des replis du reptile et lui écrase la tête; il met à mort le géant qui tenait en captivité seize mille vierges, et met en liberté les belles prisonnières ; les impies tombent sous ses coups, les opprimés sont rétablis dans leurs droits. La mission de Crichna est accomplie : il périt enfin, percé d'une flèche, en prédisant les maux qui fondront sur les hommes, j usqu'à ce qu'il redescende du ciel pour les sauver (1). Il semble donc que les grandes nations de la famille indo-européenne, qui gardèrent tant de
(1) Cf. Guigniaut, Religions de V Antiquité, I, 205, 308, 327, 677 ; et la belle analyse du Schahnameh donnée par J. Gœrres.
traces d'une éducation commune, en retinrent aussi ce sujetéternel de leurs chants. C'est toujours la lutte du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort : d'un côté, la puissance du mal s'introduisant sous la figure du serpent avec l'aide de la femme; de l'autre côté, le héros, incarnation de la nature divine, subissant la mort pour la vaincre et pour expier une ancienne malédiction. Ici je crois reconnaître un mystère, qui fait depuis six mille ans la préoccupation du monde, qui est au fond de toutes les religions, comme la religion est au fond de toutes les épopées. La lutte, la chute et la rédemption formeraient le texte d'un premier récit, dont tous les autres ne seraient que des variantes ou des épisodes. Ainsi l'humanité n'aurait jamais chanté d'autre histoire que la sienne, elle ne se serait pas donné d'autre spectacle que celui de ses antiques douleurs ; et jt ne m'étonne plus qu'elle ne s'en soit jamais lassée. Elle aime à voir, à toucher ses blessures, dût-elle les rouvrir; et voilà comment il se fait que nous cherchons un plaisir dans la poésie, et que nous ne sommes pas contents si nous n'y trouvons des larmes.
Les Germains avaient donc un cycle épique : la fable qui en faisait le pivot s'enfonçait jusque dans
la dernière antiquité; elle touchait aux plus vieilles traditions de la Grèce et de l'Orient. Ils avaient un héros, c'est-à-dire un modèle achevé des vertus qu'ils honoraient; un récit tragique, mais plein d'avertissements salutaires ; tout un monde de fictions assez merveilleuses pour retenir les imaginations charmées et leur donner l'habitude du grand et du beau. C'est ainsi que la poésie commence l'instruction des peuples. Il reste à savoir quel parti les Germains tirèrent de leurs ressources poétiques. Toutes les nations du monde ont des traditions, comme toutes les montagnes ont des carrières ; mais il faut que l'art y mette la main pour en faire sortir des monuments.
Les peuples du Nord comprenaient si bien ce que la poésie exige d'art, qu'ils en avaient fait le secret des dieux. Une fable insérée dans la nouvelle Edda raconte qu'à l'origine des siècles vivait un sage, nommé Kvasir, qui l'emportait sur tous les hommes par le savoir et par l'éloquence. Deux nains le mirentàmort, recueillirent son sang dans trois vases, et, le mêlant avec du miel, ils en firent un breuvage qui devait communiquer le don de la poésie. Il n'y avait rien qu'Odin ne tentât pour conquérir un breuvage si précieux. Il descendit sur la terre, pénétra dans la caverne où les trois vases étaient cachés, les enleva, et, prenant la figure d'un aigle,
il emporta dans le ciel le dépôt sacré, pour en faire part aux immortels d'abord, ensuite aux hommes. Lui-même s'abreuva le premier, et c'est pourquoi il est appelé l'inventeur des chants. Il ne parle qu'en vers, et ses discours enchaînent tous les cœurs. Cependant iladélégué sa puissance à Bragi son fils, et à Saga sa fille, la déesse de la tradilion. Saga a sa demeure, auprès d'une cascade [Sôqvaberkkr), où elle puise chaque jour avec une urne d'or. Bragi est appelé le dieu des vers, le chanteur à la longue barbe, le premier des poètes ; la belle Idunna, son épouse, garde dans une cassette les pommes merveilleuses dont la vertu est de rajeunir les dieux et d'écarter d'eux la vieillesse jusqu'au dernier jour du monde. L'art des vers est ensuite descendu chez les nains, chez les génies des bois et des eaux. Quand leur voix s'élève, on dit que les fleuves retiennent leurs flots et que les oiseaux frémissent de plaisir. Enfin les mortels ont appris ce langage divin. C'est en vers que le sacrificateur prie et que le magicien prononce ses conjurations ; la parole, liée par un certain rhythme, a le pouvoir de lier à son tour les vents et les tempêtes. — Il se peut que ces fictions ne soient pas toutes bien anciennes; mais elles représentent vivement ce qu'il y a de mystère, de difficulté, d'enivrement, dans le métier des poètes, les sources d'inspiration où
ils doivent puiser, l'imiTiortalité dont ik disposent. Surtout rien n'exprime mieux le caractère de la poésie Scandinave, oij tant d'horreur se mêle à tant de beautés. Il y entre assurément autant de sang que de miel(l).
Si l'art des vers est le partage des dieux, c'est aussi celui des prêtres. Il a commencé avec les fables qu'il célèbre. Son nom même (Rima, Liod) indique un étroit rapport avec la science des runes et des enchantements. On y sent le travail d'une caste sacerdotale, qui étonne la multitude avec cet idiome harmonieux, mesuré, chargé d'images et d'allusions. Les rois, issus des dieux et revêtus du pontiticat suprême, apprennent les règles du chant en même temps que celles des sacrifices. Ainsi le roi Gunar, jeté, les poings liés, dans la caverne des serpents, où il devait mourir, improvise une dernière fois en frappant du pied les cordes de sa harpe. Plus tard la poésie fut sécularisée. Les princes eurent à leur cour des sacrificateurs sur lesquels ils se déchargeaient du service des autels, et des scaldes auxquels ils laissaient le soin de célébrer leurs exploits. Cette coutume était tellement enracinée, que saint Olaf, le premier roi chrétien
(1) Edda de Snorre, 82-87. Edda Sœmundar ; Grimmismal, 45 , Mgisdrecka, 8. 15. Grimm, Mythologie, I, 215, 287, 459 ; II, 855, 863.
de Suède et l'ennemi déclaré des traditions superstitieuses, au moment de livrer la bataille de Stiklarstad, fit appeler trois poètes, et, les plaçant à ses côtés au milieu du cercle de boucliers dont ses soldats l'entouraient, leur commanda de regarder tout ce qui se passerait de mémorable, afin de le célébrer par des chants. Or il arriva qu'Olaf périt dans la mêlée, et deux de ses poètes tombèrent avec lui. Le troisième, nommé Thormoder, blessé à mort, employa ce qui lui restait de vie à composer un chant en l'honneur de son roi ; puis, arrachant le fer de sa blessure, il rendit le dernier soupir. — Comme le pouvoir se divisait entre les chefs nombreux qui prenaient le titre de roi dans toutes les provinces du Nord, les scaldes se partageaient en autant de petites cours, dont ils faisaient l'ornement. Ils se multiplièrent donc, et finirent par former une classe et en quelque sorte une école de poètes qui suivaient les chefs au combat pour chanter leurs faits d'armes, et qui avaient place à leur table pour rappeler la mémoire des aïeux. Ils jouissaient de privilèges considérables ; et leurs compositions, transmises de bouche, furent longtemps les seules annales du Danemark, de la Suèd(î et de la Norwége. Enfin la passion des chants avait passé des grands au peuple. Aux assemblées qui réunissaient chaque année le peuple d'Is-
lande, des conteurs publics récitaient les aventures des héros; d'autres allaient chercher des auditeurs de bourgade en bourgade. Il n'était pas permis de rebuter le chanteur en cheveux blancs qui frappait à la porte. Ses récits faisaient le passetemps des nuits d'hiver. Pour charmer les longues veillées du Nord, il fallait une parole infatigable et une mémoire exercée. On cite un de ces rapsodes, l'aveugle Stuf, qui savait soixante chants et trente grands poëmes. Il y a peu de temps qu'on voyait encore, parmi les pêcheurs des îles Feroë, des vieillards capables déchanter jusqu'au bout la vengeance de Brunhilde et la douleur de Gudrun (I). Ces mœurs, mieux conservées en Scandinavie, ont laissé leur trace chez toutes les nations germaniques. Les prêtres des Gètes avaient des poëmes sacrés, qu'ils accompagnaient du son des instruments. Tacite trouve chez les Germains des hymnes en l'honneur d'Hercule, c'est-à-dire du dieu Thor. Il y avait aussi des formules magiques qui se chantaient pour consulter le sort, pour fermer les blessures, pour délivrer des captifs, et dont quelquesunes sont parvenues jusqu'à nous. S'il s'agissait, par exemple, de guérir un cheval blessé, on répétait
(1) Edfla Sœmundar, t. II; Oddrunar Grair., Havamal, loG; Olaf helges saga, 218-247. Geiger, Svea rikes hœfder, cap. v. W. Grimm, Heldensaye, 321 ; P.-E. Millier, iiber die jEchtheit der Asalehre.
les vers déjà cités plus haut, où paraissaient les dieux et les déesses secourant le coursier de Balder, blessé dans la forêt. S'il fallait faire tomber les fers d'un prisonnier, on récitait cet autre chant : « Un jour les nymphes étaient assises; elles étaient « assises çà et là. Les unes nouaient des liens, les c< autres retenaient la marche de l'armée, d'autres « cueillaient des fleurs pour en tresser des guir- « landes. — Captif, secoue tes chaînes, échappe ù « tes ennemis.» Des compositions si mutilées nous apprennent bien peu. Elles laissent cependant présumer ce que pouvait être, dans des chants de plus longue haleine, cette poésie sacerdotale, dont les moindres accenls ne manquent ni de noblesse ni de grâce (1).
Dans la suite, on voit les rois des Francs et des Anglo-Saxons exercés dès leur enfance à retenir par cœur les chansons héroïques de leurs peuples. C'est ainsi qu'Alfred le Grand était resté jusqu'à l'âge de douze ans dans une entière ignorance des lettres humaines ; mais jour et nuit, dit le chroniqueur, il se faisait chanter des poëmes en langue barbare,
(1) Jornandès, Tacite, loc. citât. J. Griniin, Veber zivey enldeckte Gedichte, etc. Voici le texte du second fragment :
Eiris sazun Idisi — sazun lier : duoder. Sunia Iiapt heptidiim •— siima lieri lezidun ; Suma clul odun — unibi cuonio widi.
Inspriug I aplbandun — invar wigandun.
(ju'il retenait de mémoire. Aussi lorsque, dépossédé par les Danois, obligé de reconquérir pied à pied son royaume, il voulut pénétrer dans le camp de ces pirates pour épier leurs desseins, il y entra comme un scalde, la harpe à la main, chanta à la lable du roi, et entendit les discours des chefs. D'autres fois, les princes ont des chanteurs en titre, qu'ils chargent du soin de leur gloire et de leurs plaisirs. Le respect public entoure ces hommes inspirés. La loi des Ripuaires punit d'une peine quadruple celui qui a blessé à la main un joueur de harpe. L'épopée anglo-saxonne de Beowulf nous introduit à la cour des princes danois, lorsque, entourés de leurs compagnons d'armes, ils s'assoient au banquel, et que «Ja coupe étincelante passe de mains en mains. Alors on voit le chanteur, « l'homme aux pensées sublimes et dont la a mémoire est pleine de chants, » prendre son instrument et célébrer premièrement l'origine des choses : « comment naquit la terre, la plaine bril- « lanle qu'embrassent les eaux; comment le Dieu c( qui donne la victoire suspendit dans le ciel le soleil « et la lune, ces deux luminaires, pour éclairer les c< hommes; et comment il para toutes les contrées a du monde avec des plantes et des feuillages. » Il rappelleejisuile les aventures des héros, les guerres d'Hengest et d'Offa, et le combat que le vieux Sige-
niund livra au dnigoii gardien du trésor : « Ce fils dé « prince, seul, au pied de la Roche grise, en vint a aux prises avec la bête sauvage ; et il eut ce bonce heur que son épée transperça le serpent aux di- « verses couleurs, et qu'il devint maîlre de l'or (c amoncelé. » Mais, en même temps qu'il est dépositaire des traditionsanciennes, le joueur de harpe sait «trouver des paroles qu'il lie liarmonieusement a ensemble, pour louer les grandes actions des c( hommes de son temps. » Il chante le soir les vainqueurs de la journée, qui s'enorgueillissent de ces récits. On reconnaît bien à ces caractères les vieux Saxons, les plus farouches des hommes, mais les plus capables de civilisation : il n'y a pas de fêle pour eux sans des joies grossières, sans des nuits passées à boirejusqu'à ce que les guerriers tombent ensevelis dans le vin. Mais il n'y a pas de fête non plus sans la poésie, qui est le plus noble et le plus délicat de tous les plaisirs (1).
Cependant les poêles des Germains, comme ceux des Scandinaves, ont leur place ailleurs que dans les banquets. On les trouve sur les champs
(1) Ttiégan, de Gestis Ludovici Vu, c. xix : « i'oolica cnrmina genlilia quaj in juvciilute ilidicerat,rcspuit. » Asser, edit. Cambdeii, p. 5 et 15 : « Saxonicos lilirosrecilarcet maxime saxoiiicacarmiiia discere non desineljat. » Je n'ignore pas que l'iiistoire d'Alfred allant chanter dans le camp des Danois est contestée ; mais j'y trouve la preuve de cette instruction poétique que le peuple attribuait à ses rois.