‹ Les Germains avant le christianismeChapitre 24 sur 26 · DANS LA POÉSIE DU NORD · texte numérisé non relu

DANS LA POÉSIE DU NORD

Pocme irlandais de CuchuUin.

Il semble que le combat de Ilildebrand et de IJadebrand soit encore du nombre de ces traditions poétiques dont l'héritage resta commun aux nations du nord et à celle de l'Orient. M. Ampère {Hist. littéraire, t. Il) a signalé l'étonnante ressemblance du récit germanique avec l'épisode du Schalmameh, où le héros de la Perse Rustam combat Zohrab son fds, qu'il tue sans le reconnaître. 11 a retrouvé la même aventure dans deux chants celtiques, l'un, publié parmi les fragments supposés d'Ossian, l'autre dans une collection de poëmes irlandais, dont on s'accorde à reconnaître l'authenticité. C'est celui que j'ai essayé de traduire, comme un document de plus à l'appui de l'antique parenlé qui unissait les Celtes et les Germains.

Sous le règne de Conor Mac Nessa, roi d'Ulster, vers les approches de l'ère chrétieime, l'Irlande était peuplée de guerriers si célèbres, que toute l'Europe connaissait « les héros de l'île d'Occident. » Cuchullin, après de lointaines expéditions, aima en Albanie (Ecosse) une belle prmcesse appelée Aifé; et, rappelé par les affaires de son pays, il la laissa enceinte en lui recommandant, si elle avait un fils, de lo

faire exercer au métier des armes , et de l'envoyer ensuite en Ulster. Il devait s'y faire reconnaître au moyen d'une chaîne d'or que Cuchullin remit à la mère, en y ajoutant ces trois préceptes que le jeune guerrier observait : De ne jamais révéler son nom à un ennemi ; de ne point livrer passage à quiconque semblerait l'exiger comme un droit ; et de ne jamais refuser le combat à aucun chevalier sous le soleil.

Aifé envoie son fds ; mais il semble que par jalousie elle ait évité de lui donner les instructions qui lui auraient fait connaître son père... Il arrive tout armé. Un héraut va le reconnaître.

« Conloch, superbe et hardi, a traversé les flots qui baignent la terre d'Érin. Animé par la gloire, il est venu des murs de Dunscaik pour visiter la côte d'Érin, pour éprouver l'armée puissante.

« Sois le bienvenu, jeune homme au visage intrépide, cou- « vert d'armes éclatantes. Sans doute tes pas se sont éga- « rés, hôte illustre. Mais puisque le vent d'est t'a poussé sain a etsauf sur ce rivage, raconte-nous tes courses; fais-nous le « récit des exploits qui ont étendu ta gloire,

« Ne fais point comme d'autres venus delà terre d'Albanie, « ne rejette point ma demande, ne force pas l'épée conqué- « rante à sortir du fourreau pour te terrasser, ô jeune homme! « si comme eux, par un vain orgueil, tu refusais de payer au « passage du pont le tribut accoutumé. »

— Le jeune homme répondit : « Si telle a été jusqu'ici « la coutume de votre île odieuse, sachez qu'elle n'humiliera « plus aucun chef, car ce bras va effacer votre orgueilleuse (t loi. »

En disant ces mots, Conloch se met en défense : son épée

ne trouve pas de repos qu'il n'ait jeté autour de lui cent guerriers sur la poussière. Conor demande s'il n'y a plus de héros qui veuille se mesurer avec cet étranger. Conall s'avance, et il est fait prisonnier. On envoie chercher Cuchullin dans sa haute demeure de Dundalgan; on lui montre des morts et son ami enchaîné. Il hésite cependant à combattre ce guerrier inconnu. Il ne cède qu'aux prières réunies de tous ses compagnons d'armes.

Alors, d'un pas ferme et d'un air intrépide, Cuchullin s'avança, et adressa ces mots à l'ennemi : « Permets, ô vaillant « guerrier, que je requière ceci de ta courtoisie : confie-moi « ton dessein et ton nom; quel est ton lignage et ton pays? « Ne repousse pas une main amie, et ne rejette pas la paix « que je t'offre. Cependant, si tu préfères le hasard des armes, « alors je te présente le combat, jeune homme aux beaux « cheveux. »

« — Jamais la peur ne sera maîtresse du cœur d'un héros ; « jamais, pour satisfaire une oreille curieuse, je ne trahirai n ma renommée. Non, ô noble chef, je ne révélerai à per- « sonne ni mon nom, ni mon dessein, ni ma naissance. Et je « ne cherche point à éviter le combat que tu m'offres, encore « que ton bras semble fort et ton glaive éprouvé.

«Cependant, je le confesse: si mon vœu l'eut permis, je « n'aurais point résisté à ta requête, j'aurais serré avec joie « ta main pacifique, tant la vue de ce visage étouffe en moi « toute pensée ennemie, tant ces nobles traits maîtrisent mon (c cœur. »

Alors, et malgré eux, les chefs commencèrent le combat : l'honneur réveillait leurs forces endormies. Terribles étaient les coups que portaient les bi'as vaillants, et longtemps leurs destins demeurèrent indécis. Car, jusqu'à cette heure, l'œil

512 NOTES ET l'IÈCES JUSTIFICATIVES.

n'avait jamais VU un combat soutenu de la sorte, une victoire si opiniâtrement poursuivie. A la fin, la colère et la honte soulevèrent l'àme de Cuchullin ; il poussa sa lance étincelante avec une habileté fatale, et jeta sur le champ de bataille le jeune guerrier mourant...

« Noble jeune homme! cette blessure, je le crains, n'est (( pas de celles qu'on peut guérir. Maintenant donc fais-moi H savoir ton nom et ton lignage, et d'oii tu viens et pourquoi, « afin que nous puissions t'élever une tombe qui t'honore, et '( qu'un chant de gloire immortalise ta louange.

« — Approche, répliqua le jeune blessé, plus près, plus « près de moi! Oii! queje meure siu' cette terre chérie, et dans '( tes bras bien-aimés ! Ta main, mon père, guerrier m ilheu- •c( reux! Et vous, défenseurs de notre île, approchez pour en- « tendre ce qui fait l'angoisse de mon âme : car je vais briser « de douleur le cœur d'un père.

« 0 le premier des héros ! écoute ton fils, reçois le dernier « soupir de Conloch; vois le nourisson de Dunscaik, vois « l'héritier chéri de Dundalgan. Vois ton malheureux fils « trompé par les artifices d'une femme et par une fatale pro- « messe. Il tombe, triste victime d'une mort prématurée.

« 0 mon père ! n'as-tu pas reconnu que je n'étais qu'à (( moitié ton ennemi? et quand ma lance était dardée contre « toi, n'as-tu pas vu qu'elle se détournait de ta poitrine? »

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