BEOWULF ET LE DRAGON
FRAGMENT DE l'ÉPOPÉE ANGLO-SAXONNE (l).
Beowulf est le héros de l'épopée anglo-saxonne. Jeune encore, il est allé chercher aventure au pays des Danois; il a combattu contre l'esprit mauvais qui hantait le palais du roi Hrothgar, et contre la fée malfaisante qui habitait le lac voisin. Vainqueur dans ces deux combats, il est revenu au pays des Angles, oij il règne depuis cinquante ans, quand on vient lui apprendre qu'un dragon désole la contrée. Tout le jour le monstre reste accroupi dans son antre au bord de la mer ; il y garde un trésor enseveli depuis mille ans. Mais chaque nuit il sort de son repaire, s'élève dans les airs sur ses larges ailes, et vomit le feu sur les habitations des hommes. Le vieux roi |ure de tuer le dragon et de ravir le trésor. Une crainte secrète trouble d'abord son cœur : « Mais, dit-il, je ne recu- « lerai point d'un seul pas ; il en sera de moi comme le des-
(1) Beowulf, édit. Kemble ; m fine.
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« tin, maître de tous les homme?, en aura disposé. » Le poète le représente s'avançant avec un jeune guerrier, Wiglaf, qu'il laisse à l'écart, et le récit continue en ces termes :
« Le héros illustre se leva chargé de son houclier, la tète armée du casque menaçant, et tout couvert de sa cuirasse. Il descendit au pied du rocher, se fiant à son seul courage : ce n'est point la coutume des lâches. Alors il considéra le rocher escarpé, lui le guerrier puissant qui avait si souvent tenté la fortune des combats, quand les bataillons se précipitaient pour s'entretuer. Il vit une voûte de pierre, d'oîi s'échappait un fleuve de feu ; et nul ne pouvait entrer ni s'approcher du trésor, sans traverser ces flammes que vomissait le dragon couché dans la caverne. Alors le roi des Angles poussa du fond de sa poitrine un cri de colère. Ce héros au cœur fort était irrité. Sa voix retentissante pénétra sous la pierre blanche. Le gardien du trésor sentit s'éveiller sa haine : il avait reconnu la voix d'un homme ; il ne tarda pas longtemps à se jeter sur lui...
« La terre trembla ; le héros se tenait au pied de la colline, opposant le bouclier à son farouche ennemi. Le bon roi leva le glaive antique qu'il reçut en héritage, et dont le tranchant £UL terrible à tous ceux qu'il fallait punir... Il étendit le bras, ce chef des Angles; il frappa son hideux ennemi, selon ce que j'ai entendu conter; il le frappa de telle sorte que le tranchant s'émoussa contre les écailles noires. L'arme fut impuissante au moment où son maître eut besoin d'elle, réduit aux dernières extrémités. Alors le gardien de la caverne s'élança d'un bond puissant, le cœur plein de rage. Il vomit le feu meurtrier; il répandit au loin les tourbillons homicides. En ce moment, le roi des Angles ne se -vantait pas de la victoire ;
l'épée avait trahi sa main désarmée dans le combat. Ce n'était point ce qu'il devait attendre de celte lame autrefois invincible. Le temps ne tarda pas à venir, oi!i cet illustre fils des rois eût voulu changer de lieu; il aurait voulu, de toute son âme, se trouver dans les murs de sa ville. .. Il était dans les angoisses, enveloppé de flammes, celui qui autrefois régnait sur un peuple...
« Wiglaf vit son seigneur succomber sous le casque, en essuyant une injure mortelle. Alors il se rappela les honneurs qu'il avait autrefois reçus de lui : de beaux domaines, la puissance sur les routes, le droit déjuger le peuple, et tout ce qu'avait possédé son père. Il ne put se contenir ; il saisit son bouclier de tilleul pâle ; il ceignit son épée, arme sans égale, venue de ses aïeux... « Je me souviens, dit-il, du temps où « nous buvions l'hydromel à notre aise. Alors, dans la salle « des banquets, quand notre seigneur venait de nous distri- « buer les bracelets d'or, nous promettions de lui rendre ses (( bienfaits au jour des combats, si jamais il était surpris par (( quelque nécessité semblable à celle-ci ; nous jurions de le « servir sons le casque et avec le glaive d'acier... »
« En même temps il s'élança dans le tourbillon du combat. Il courut tout armé au secours de son chef; il parla en peu de mots : « Bien-aimé Beowulf, rappelle-toi comme, au temps « de ta jeunesse, tu promettais de ne jamais laisser languir « une vengeance. Maintenant, chef intrépide, célèbre par tant (( d'exploits, il faut défendre ta vie de toutes tes forces. Me « voici, moi, ton fidèle, à tes côtés. » Alors le roi retrouva ses esprits ; il leva son couteau de guerre, aigu et effilé, qu'il portait sur la cuirasse. Il frappa le dragon au milieu du corps, il réunit toute la force de son courage pour achever son ennemi. . . (( Cependant Beowulf connut qu'il était blessé mortelle-
ment, et il parla ainsi : « J'ai été maître de ce peuple durant « cinquante hivers, et il n'y avait pas de roi voisin qui osât « m'attaquer. J'ai vécu sur la terre le temps qui m'était « donné. J'ai gardé comme je devais ce qui était à moi. Je « n'ai pas cherché de querelles injustes, et je n'ai pas souvent « juré de faux serments. Voilà pourquoi, blessé à mort, je « puis encore me réjouir ; voilà pourquoi le créateur des « hommes n'aura pas de crimes à me reprocher, quand mon « âme va se séparer de mon corps. » Alors j'ai ouï dire que Wiglaf, sur l'ordre de son maître blessé, pénétra dans la caverne... 11 vit des coupes d'or où s'étaient abreuvés es hommes d'autrefois; il vit des casques nombreux couverts de rouille, et beaucoup de bracelets travaillés avec art. Ce trésor pourrait aisément l'emporter sur toutes les richesses enfouies en terre, quel que soit celui qui les y ait cachées. Wiglaf vit aussi des signes dorés sculptés sur la voûte, des signes merveilleux tracés par un art magique, et qui jetaient assez de lumière pour que le héros pût embrasser des yeux tout le lieu oià il était, et contempler sa vengeance... Alors Beowulf parla une dernière fois : « Jeune et vieux, j'ai eu cou- « tume de distribuer l'or autour de moi. Je remercie de « ces trésors le roi de gloire, le Seigneur éternel, parce « qu'avant le jour de ma mort j'ai pu acquérir à mes guer- (( riers de telles richesses. Je veux qu'on mette en réserve (( ces dépouilles ; elles serviront plus tard au besoin du {leu- « pie. Je ne resterai pas longtemps ici. Ordonnez qu'après {( avoir éteint mon bûcher flamboyant, on m'éJève sur le « promontoire un tertre immense qui me serve de monument « chez ma nation, en sorte que les navigateurs nomment le « tertre de Beowulf, quand ils sillonneront au loin les flots « brumeux. »