‹ Les gestes ensemble la vie du preulx chevalier BayardChapitre 13 sur 13 · Chapitre quatriesme · texte numérisé non relu

Chapitre quatriesme

Pi,usiEURS gentilzliommes françoj^s ou lorrains ont volu suyvir Bayard pour les vertus qui estoient en luy, et premièrement le capitaine Pierre Pon Daly, lequel fist son lieutenant soubz la compaignie de monseigneur de Lorraine, lequel, après, quant le roy donna cent hommes d'armes à Bayard, fust lieutenant de la compaignie du dit seigneur de Lorraine, lequel est encore pour le présent le seigneur de Botiere ; long temps suyvit le seigneur Bayard, si porta son enseigne et puys le fist son lieutenant quant le roy donna cent hommes d'armes audict Bayard. Et despuis, après la mort du seigneur de Bayard, le roy le fist prevost de l'hostel. Le tiers fust le bastard du Fay, Lorrain, lequel par long temps pourta le guidon soubz le noble capitaine Bayard. Le quart a esté le segneur dii Pont ,

filz de la seur du chevalier Bayard, qui long temps a porté son enseigne, et puys fust faict, après la mort de Bayard, escuyer de l'escuyrie du roy, lequel seigneur du Pont fust tué devant Pavye en servant et dépendant le roy, dont fut moult grant dommaige, car c'estoit ung gentilhomme aussi hardy et preulx aulx armes que gentilhomme de son temps. Et si Dieu eust voulu alongner sa vie, estoit à présumer que ce eust esté le second Bayard en France. lyC cinquiesme fust noble Gaspard Terrail, cousin du dict Bayard, et de son nom et de ses armes, et estoit sorti d'une maison, luy et Bayard, qui tousjours a suyvi Bayard son cousin, tant de là les mons qu'en France. Le sixiesme fut monsieur le baron de Sasonnaige, lequel le capitaine Bayard print à la requeste de sa mère, dame moult vertueuse, car ledict baron, pour lors, estoit moult jeune et divers en son commencement ; mais il fust si bien nourri par le noble Bayard, qu'il surmontoit tous les aultres gentilzhommes jeunes de son temps, et estoit moult destre aulx armes et hardy. Mais Dieu ne voulust d'iceluy prolonguer la vie, dont fut dommaige de sa mort à

tout le pays du Daulphinoys. Et estoit à présumer que s'il eust vescu, eust esté chevalier moult vertueulx entre tous Daulphinoys. Plusieurs aultres, comme le seigneur de Sainct Quentin, qui avoit la niepce de Bayard à femme, le vaillant Chatellet, Lorrain, et aultres I/Orrains, dont, pour cause de briefveté, m'en déporte.

^ Les proverbes et responces morales du noble Bayard. Chapitre cinquiesme.

UNE foys, ung gentilhomme demandoit à Bayard quelles possessions et biens ung gentilhomme devoit laisser à ses enfaus. Respond Bayard :

— Le père doibt laisser à ses enfans ce qui ne craint pluye ny tempeste, ne force d'hommes, ne justice humaine: c'est saigesse, vertus. Et doibt le père avoir la cure envers ses enfans semblable à celluy qui faict ung jardin, c'est de bien le cultiver et bonnes semences bouter et bons arbres planter.

Ung aultre luy demandant quelle différence il boutoit entre ung homme sçavant et ignorant, respondit :

— Telle différence que tu bouteroys entre le médecin et le malade.

Disoit que la plus grant seigneurie que ung seigneur sceust avoir, c'estoit d'estre familier des gens vertueulx, et le plus grant mal avoir ses familiers vicieulx et ignorans, car il n'est

plus grande pestilence que audace et puissance, lesquelz sont accompaignez par ignorance, et telz sont les subjetz que les seigneurs. Ung aultre disoit devant Bayard :

— Certes, je voys les biens mondains et richesses humaines, mais je ne vo^^s poinct celle prudence ny saigesse que tant avés loué et faictes si grande extime.

Respondit ;

— Certes, je ne me esmer veille pas si, voyés les biens terriens, car vous avés les yeulx de terre pour les veoir, mais n'avés pas les j^eulx de l'entendement pour sapience et prudence veoir.

Une foys, veist deulx jeunes paiges jurer Dieu. Si les reprint moult grief vement. Si luy dict ung gentilhomme :

— Seigneur Bayard, vous blasmés bien les paiges pour petite chose et les reprenés bien rigoureusement.

— Certes, dict Bayard, ce n'est pas petite chose, maulvaise coustume aprinse de jeunesse.

Plusieurs aultres proverbes moraulx disoit, lesquelz, pour le présent, sont dehors ma mémoire.

^ Le siziesme livre. Des complaintes ET ORAISONS A DiEU SUR LA MORT DU NOBLE BaYARD.

^ Oraison du seigneur Bayard à sa mort.

APRÈS que le seigneur Bayaid fust frapé à mort, le seigneur d'Alegre qui estoit présent le consoloit tant qu'il pouvoit. Si luy dict Bayard :

— Je vous prie, ne me vueillés plus conforter, car mon solas et confort doibt estre en Dieu seulement. Pourtant, vous prie laissés moy parler et penser en luy, si luy dit :

« Seigneur Dieu, amateur de nature humaine, veuille moy par ta clémence mes péchés pardonner et me donner vraye amour en toy, car suys certain que celluy qui te ayme ardemment plus legierement et plutost pervient à ton royaulme. O mon Dieu tresmiséricordieulx, pardonne moy, car mon amour n'a pas en toy esté vrayement cordiale, mais plus verbale, non vraye, mais faincte, car mes

amys en leurs vices et péchés j'ay soubtenus et ainsi, je n'ay pas, comme chrétien, hay les vices. O Jésus, père de pitié, pardonne moy et veuille par ta miséricorde à la mort de laquelle je sens les douleurs, que je puisse oblier amour humaine et que je te puisse sur toutes choses aymer, et ne me veuille de ton amour ny dilection séparer. O Dieu tout puissant, je n'ay nul regret laisser ce mortel monde, lequel est plein de labeurs et tribulations, et n'est digne la vie humaine estre nommée vie, mais plustost mort et péché. O Dieu souverain, je sçay et croy que l'homme ne doibt non plus craindre la mort humaine que celluy qui navigue en la mer, qui parvient au pays auquel il vouloit aller plutost qu'il ne pensoyt. Seigneur Dieu, la mort, c'est le port lequel nous conduict au pays où continuellement nous navigons et cheminons, et si le vent ou cas de fortune soubdainement à ce port nous conduit, nous n'en debvons pas estre desplaisans, mais toy louer et mercier. Sire Dieu, je sçay que la mort n'est aultre chose que la fin de la prison de nostre ame, et la fin de nos labeurs, application de ta majesté, la

lin de nostre pélerinaige et la délivrance de la maison ruineuse, et la fin de toutes maladies humaines et évasion de tous perilz, la consumption de tous maulx, la solution du debte de nature, retournement au pays que aulx justes a esté promis, l'entrée de gloire, et pource est escript : meilleur est le jour de nostre mort que n'est le jour de nostre nativité humaine, parquoy ne crainctz riens et n'ay peur de la mort. Mais, vSeigneur Dieu, je sçay que la saincte escripture entend de la mort des hommes justes et non des pécheurs, comme je suys, très indigne et misérable pécheur, lequel par mes immérites devroye craindre la mort. O seigneur Jésus, ta clémence et miséricorde très humblement je prie, et supplie que tu aye pitié de ta pouvre créature. Et vueille avoir regard à ma très grande fragilité, et me vueille conduyre, non selon mes mérites très indignes, mais selon ta miséricorde. Tu as voulu prendre mort et passion pour les pécheurs, et as dict que tu n'estois pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. Vueille toy souvenir de ta parolle et de ton evangille et envoyer les raictz de ta miséricorde sur

moy, pouvre pécheur indigne. Car, quant tu futz près de la mort, en ta passion, comme homme, tu eust peur et dictz : « Triste est mon ame jusques à la mort.» Tu, seigneur, tu eust peur par tristesse naturelle d'icelle, laquelle fust seulement en l'appétit sensuel et non selon le rational, selon lequel tu te conformatz au vouloir de ton père, disant : « Mon « père, non pas selon que je veulx, mais selon « ton vouloir, fays de moi.» O Dieu souverain, si ton filz a crainct comme homme la mort, que peult faire le pécheur comme je suys qui est encore entre les mâchoires de la mort. O Jésus, vueille moy pardonner selon les mérites de ta saincte passion, et iceulx veuillent suppUer mes deffaultes, affin que, avec ta saincte protection je puisse toy louer en la gloire éternellement.»

If Oraison des nobles du Daulphiné à Dieu pour l'amedu noble chevalier Bayard.

DIEU tout puissant, lequel est vie vraye, duquel et par lequel et au quel vivent toutes choses lesquelles ont vraye vie, Dieu duquel la foy nous incite, l'espoir nous eslieve la charité semblable à toy, faictz seigneur Dieu pardon, aye miséricorde, pardonne les péchés à ton humble et obéissant serviteur Ba3^ard. Seigneur, vueille son ame bouter devant tes yeux. Tu es très riche en miséricorde, très large à recompancer, donne luy de tes biens spirituelz, affin que par iceulx puisse servir à toy. O tu, Jésus qui es nostre rédemption, nostre désir, nous te prions et requérons de clameur grande, vueille sainctifier l'ame de ce noble chevaher Bayard lequel, par la grâce que luy avoys donné, le pays de Daulphiné a bien de son temps régi et gouverné. Doulx Jésus tresbening, charitable, très désiré, nous te prions qu'il te plaise infondre de la multi-

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tude de ta doulceur et charité en l'ame de ce noble chevalier. Seigneur, aye memoyre du bon service qu'il a faict en ce pays duquel luy avoys donné par ta grâce le gouvernement. Tu es roy de gloire et de toutes vertus le maistre. Tu nous as monstre par parolles et exemples gémir, plorer, disant : Beati qui lugent, quant ipsi consolahuntur , Bienheureulx ceulx qui pleurent en ce monde, car ils seront consolés. Tu pleuroye ton amy le Lazare mort et gettas tes larmes sur la cité laquelle devoit périr, Jherusalem. Nous te prions dévotement, par icelles larmes que tu gettas sur la cité et sur le Lazare, qu'il te plaise avoir souvenance de l'ame de ce noble chevalier Bayard. Soyt son ame soubz ton umbre, car heureulx sont tous ceulx qui habitent en ta maison. Heureulx sont ceulx lesquelz tu as esleus pour remplir ton royaulme. Vueille par ta clémence, Dieu tout puissant, lequel est tro3's en personne, et une par essence et substance, pardonner au noble Bayard, O saincte et sans macule vierge Marie, mère de Jesuchrist, prie ton filz pour l'ame de ce noble chevalier. O sainct Michiel, sainct Gabriel, sainct Raphaël, sainct Uriel,

o sainctz trosnes, trosnes des auges et archanges, patriarches et prophètes, apostres et evangelistes, martyrs, confesseurs, prebstres et lévites, moynes et vierges, tous justes et innocens par celluy qui vous a esleu et duquel par contemplation estes très joyeulx, nous, nobles Daulphinoys, vous prions pour ce noble Bayard qu'il vous plaise prier celluy qui le monde et toutes choses par sa clémence a créé de non rien, qu'il luy plaise recueillir l'ame de ce chevalier sans reproche humaine, Bayard, et luy donner grâce que quant aura la vie céleste, puisse prier celluy qui, par sa prudence, la terre coUoca au centre du monde, pour nous icelluy roy céleste prier.

^ Prière à Dieu pour l'ame du noble chevalier Bayard par le peuple du Daulphiné.

JESUCHRiST, verbe du père, lequel est venu en ce monde saulver les pécheurs, nous, pouvre peuple Daulphinoys, te prions, par ta saincte passion, laquelle as volu x)rendre pour nous, pécheurs, et as volu ressusciter pour nous justifier, te prions par ta saincte résurrection que vueille ressusciter du sepulchre de ce misérable monde le preulx et noble esperit de nostre gouverneur, le noble chevalier Bayard, et luy donner par ta grâce partie de ta résurrection, affin que en ta grande résurrection, puisse avec les eureulx ressusciter en corps et ame. To}^ Seigneur, qui commandatz aulx vens et à la mer de cesser, et tout obeist, et fust transquilité sur mer, et cheminas sur les eaulx et undes de la mer, donne, seigneur Dieu, à ton serviteur Bayard ta miséricorde, et luy vueille pardonner ses faultes, car, s'il a esté saige et prudent, bening quant au

monde, devant toy ce n'est rien si ne procède de ta grâce, Soye donc, sire Dieu, son defïenseur contre tous ennemys infernaulx, et le vueille louger avec tes anges et tous tes sainctz en ton sainct Paradis, toi qui es père Eternel. Amen.

BAVARD l5

Oraison de l'acteur à tous les saincts pour l'âme de noble Bayard.

O tresheureulx de Dieu serviteurs qui desjà avés passé de ceste mer mondaiue les labeurs et perilz, et vous a donné Dieu sa grâce de parvenir en seurté, en toute tranquilité que tousjours estes et serés joyeulx et en joie pardurable, je vous supplie, par la grâce que Dieu vous a donnée qu'estes asseurés de vostre salut, soyés soliciteulx du salut du noble chevalier Bayard, je de recliief vous prie par celluy qui éternellement vous a prédestinés, par celluy qui telz vous a faictz, duquel avés la vision et vraye fruiction, que ayés mémoire et souvenance de prier Dieu pour l'ame du noble Bayard ; intercèdes et veuilles orer pour luy affin que, moyennant vos bonnes prières, il puisse estre avec vous du nombre des bien heureulx et que, par voz prières, il puis parvenir au vray port de salut et de repoz etern^^l et paix continuelle. AniC7i.

Lamentation et complainte par manière de chanson de la mort du bon Bayard, faicte par les aventuriers au retour de Lomhardie, après sa mort.

^ Aydés moy tous à plaindre Pouvres avanturiers, Sans point vous vouloir faindre, Ung si aoble pilier.

C'estoit le singulier Sur toutes les gendarmes, Par dedans un milier, Ung tel n'avait en armes.

^ Le jour de Sainct Estroppe, Bayàrd, noble seigneur, Voyant les ennemys en troppe, Il monstra sa valeur.

C'estoit par la faveur De la faulce canaille Dont luy vint le malheur.

Mauldict soit la bataille.

^ Plourés, pouvres gendarmes A cheval et à pied,

Car jamais d'homme d'armes Ne vous en veinst pys.

Il a tenu bon pied Sans faire au roy tort, Dont à luy fust le pis, Car gagné a la mort.

^ Le vaillant chev^alier, Il pensoit nuyt et jours Comme pourroit bailler Aulx gens du roy secours.

Adonc, il print le cours Contre ses ennemys Dont ses jours en son cours Vous voyés mes amys.

^ Ha pouvre Daulphiné, Tu peultz bien dire hélas Avant qu'il soit fine, Tu en seras bien las.

Tu as perdu ton solas Et encor derechief Tu peultz bien dire hélas, Il te couslera cher.

Epitaphe du bon chcvaliev sans peur et sans reproche Bayard.

Cy ne gist pas, par mort qui tout oppresse, Le bon Bayard tout bardé de prouesse, Decourant l'aer des saulx de ses louanges ; Ainz vit tousjours en gloire à luy propice, Rendant honneur à France, sa nourrice.

Et grant merveille aux nations estranges.

Cy n'est couché en tristes funérailles

Le bon Bayard, grant maistre des batailles,

Des fiers assaultz, des combatz et alarmes ;

Ainçois triumphe en amour et pitié

Qui ont contrainct cruelle inimitié

De l'honorer enfin de plainctz et larmes.

Ce n'est pas mys eu basse sépulture Le bon Bayard, chief d'œuvre de nature, L'nng des parfaictz qu'il soit point à la ronde, Ains est lassus, sans erreur et abus.

Guidant le char du reluysant Phebus, Environnant de ses loz tout le monde.

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Icy n'est point en terre pourrissant

Le bon Bayard en tout bien avisant

Dont les valeurs sont en tous lieulx diffuses,

Mais voile en l'aer avec Pegasus,

Prenant son vol drcict au mont Parnassus,

Pour restaurer la fontayne des muses.

Au lict d'honneur en parement de gloire,

Tendu du ciel de céleste mémoire.

Le bon Bayard est enfin trespassé

Qui, en vertus a ceulx oultrepassé

Que l'on dict preulx, triumphant par hystoire

Du bien public, l'amour seure et notoire, Des ennemys l'effroict fulminatoire De mort à vie immortelle est passé Au lict d'honneur, etc.

Quel loz, quel nom, quel tiltre méritoire Peult Ihas donner une simple escriptoire Sus ung papier de noir ancre trassé A cellu}^ qu'a tant de grâce embrassé, Qui a repotz lassus comme on doibt croire, Au lict d'honneur, etc.

O viateur cy venu à grant erre

Pour honnorer la tant heureuse terre

Couvrant le corps qui rédigé en cendre Triumphant plus que vivant Alexandre, C'est de Bayard je te ditz pour tout veoir, En la faveur de tout gentil devoir Son monument n'estre ic3^ près Grenoble, Ains en ses faictz et toute bouche noble. Vray toutefoys que cy soubz et enclose Amour de prince et de publicque chose, Prouesse, foy, voy la tombe pour mieulx N'estre jamais redempnable à tes yeulx.

Louange panageryque du nohle Bayard, par Anthoine Champier, fils de l'auteur Aysné, faicte.

^ Si la cité de Mantoa est louée par uiig poète, dict Virgile, si Veione, par ung aultre, dict Catule, si Tholose par ung nommé Statius, Bordeaulx par ung dict Ausone, Lyon par Lucius Plotius, lequel premier monstra la rhétorique latine aulx Romains, si Caume, ou selon les aultres, Vérone, par Pline, aucteur de la naturelle hystoire; si sept cités de Grèce, Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamin, Jus, Argos et Athènes ont controversié d'ung seul poète, Homère, lequel, comme ont dict aulcuns, estoit parfoys lunatique et chacune d'icelles nobles et très antiques cités dict et afferme Homère estre né d'icelle et avoir eu vraye origine. A plus forte et apparente raison, le Daulphiné doibt louer Dieu de ce que ce noble et preulx chevalier, capitaine Bayard est procréé et par naissance et origine, sorti du Daulphiné, car d'autant que la disciphne mihtaire

est préférée à poysie, d'aultant est à préférer le noble Bayard à Homère, pource que poysie par naissance vient en l'homme, la discipline militaire et par naissance, et par doctrine. En l'art militaire, est nécessaire prudence, sans laquelle est stérile ; la poysie peult estre, et le plussovant, avec follie et manie. Si doncques Homère est aymé si fort en Grèce que sept les plus nobles cités afferment estre ict lluy procréé d'elles, à plus apparante raison, ceulx du Daulphiné se doibvent réjouir de la naissance du noble Bayard, et pour luy, à Dieu rendre grâces et prier pour son ame.

^ Conclusion de ce livre.

Si aulcun demandoit pourquoy j'ay osé escripre les louanges et gestes de Baj^ard après sa mort et non durant sa vie, à ce je respons que l'on ne doibt louer l'iiomnie du temps qu'il est homme mortel ni en vie, pource que la fin de l'homme est celle qui donne lustre à ycelluy. Et toutes choses se font à cause de la fin, laquelle est la première en intention et la dernière par exécution et opération. Et exemple pouvons nous prendre au roy Crésus de Lydie, qui estoit le plus riche roy du monde, qui demanda au philosophe, le saige athénien Solon, luy demonstrant son trésor inextimable, lequel estoit le plus heureulx du monde, cogitant en soymesme Crésus, qu'il le nommeroit le plus heureulx à cause de ses richesses. Si luy respondit Solon :

— Je ne sçay homme sur terre vivant duquel on puisse dire vrayement estre heureulx.

Il fault louer après la mort, et après icelle, on congnoist les heureulx, et non durant la

vie. Du roy Alexandre, on ne le peult dire estre heureulx, car comme recite Plutarche, sa lin fust accélérée par poyson. Jule César, sa fin fut violante, et fust tué de xxiii plays mortelles, et occis par ceulx qui se disoient ses amys. Themistocle Athénien, entre tous gregeoys fust lionnoré, lequel chassa le grant Xerxes, roy de Perse qui avoit xvii cens mille Persiens, avec dix mille gregeoys ; mais, à la fin, morust en exil. Mithridates, roy du Pont, qui avoit conquesté xxii royaulmes, à la fin fust contra inct prendre venin pour soy tuer, laquelle chose ne peult faire, à cause de son antidotayre duquel il avoit par longtemps usé et fust tué par son serviteur. Saul, le premier roy des Juyfz, fust esleu de Dieu par le prophète Samuel, mais, à cause qu'il ne accomplit le commandement de Dieu contre les Amalechites, fust misérablement tué aulx montaignes de Gelboe avec Johnathas, son noble filz.

Après la mort, doncques, il fault louer l'homme, et selon ycelle, on peult dire estre heureulx eu malheureulx. Des anciens, on peult dire heureulx le filz Adam, juste Abel qui fust tué par son frère Cain, Noé le juste et Abraham

le fidèle, et Moise le piteulx et charitable, David le cueur ardent en oraison et de Dieu vray serviteur et amateur. Quant aulx nostres, Sainct Jehan Baptiste le greigneur en pénitence entre tous aultres, avec lu}^ tous les apostres et de Jésus les disciples, Sainct Martin entre les confesseurs, les quatre docteurs de l'esglise catholique entre tous aultres docteurs scientifiques. Entre les roys, Charles le grant, Robert filz de Ugue le grant, Sainct I^oys, Sainct Léonard, sainct Ladislaus, roy de Hongrie, et aultres roys, desquelz la mort a esté saincte, de laquelle est dicte : Beati qui in domino moriuntur. Heureulx ceux c[ui sont mors en nostre Seigneur et au service de Dieu, et que, à la fin de leurs jours, ont congneu leur créateur et pleuré leurs péchés et onr esté vrays penitens. Doncques, la sentence de Solon est à louer, laquelle est recitée par Ovide, poète illustre, par ces mettres :

Sed scilicet ultima semper Expectandor dies homini est ; dicique beatus Ante obitum nemo suprema que funera débet.

I/aquelle sentence de Solon Athénien cosngneut estre vraye Crésus, roy de Lydie, long

temps après, quant Cyrus, roy de Perse très puissant, print Crésus par force darmes et le volut faire brusler. Alors cria trois foys Ciesus : « Solon, Solon, Solon. » Quant Cyrus ouyt Crésus, à la fin seulement, invoquer à son a3'de Solon, si luy fist dire et demander quel Dieu estoit Solon, lequel tant seulement invoquoit à la fin de ses jours. Alors racontât Cresus rh3'stoire de Solon, lequel luy avoit dict que l'homme n'estoit heureulx en ce monde et qu'il failloit attendre la mort, et selon icelle pourroit estre dict heureulx ou malheurculx. Quant Cyrus eust entendu la sentence de Solon, revocat sa sentence, si pardonnât au roy Crésus de Lydie, considérant que ainsi luy pouvoit advenir. Parquoy l'homme tant qu'il est en ce mortel monde, se doibt reputer fragillt, subject aulx vens, à fortune, aulx fragilités humaines, et n'y a que Dieu qui puisse congnoistre et sçavoir la fin de la créature. Et pource sont vaines toutes indicatures des astrologues, ventrilogues, phisonomyens, magiciens, pyromanciens, géomanciens et semblables. Et pource dist Saint Augustin aulx questions du vieulx et nouveau

Testament que il n'y a aulcune science en ce monde si ennemye de la loy de Dieu que la doctrine des astrologues divinateurs et judiciaires des nativités humaines, et communément ceulx qui boutent leurs foy et conscience en eulx sont de ceus plus que aultres, et pour une vérité que trouvères en leurs jugemens, trouvères cent faulcetés pernicieuses. Nul doncques ne peult sçavoir la fin de la créature. Et n'est prince, si puissant soit-il qu'il ne doibve craindre la main de Dieu et sa puissance. Et se doibt reputer heureulx l'homme de quelque condition soit-il, grande ou petite, lequel en sa vie a plusieurs adversités, car, comme dict Sainct Grégoire, comme l'or et l'argent st purifient en la fornaise et au feu, et le fer à la lyme. ainsi faict l'homme par les adversités et tribulations humaines.

A ceste cause, ose affermer Bayard estre du nombre des heureulx, pource que par plusieurs adversités et tribulations, a passé par noble mort avec la congnoissance de ses péchés et vraye repentance d'iceulx, et pour vrayement son prince et chose publicque servir sans convoj-tise de richesses, a vrayement soubs-

tenu, en Dieu servant, le bien public et honneur de son souverain prince. Car oncques ne volut servir prince que le roy de France. Et au retour de Garillan, Pape Jule second, qui nouvellement avoit esté esleu pape, volust faire capitaine de l'esglise le noble chevalier Bayard, mais oncques ne le volust accepter. Si respondit qu'il remercioit le pape de son bon vouloir grandement, mais qu'il avoit ung seigneur au ciel, et ung aultre en terre, c'estoit Dieu au ciel, et le très chrestien roy de France en terre, et que aultre ne serviroit en ce monde, dont fust très desplaisant pape Jule. Et dist que c'estoit la coustame des Françoys de ainsi aymer leur naturel prince.

^ Cy iinist les faictz et gestes du noble chevalier capitaine Bayard, en son temps lieutenant du Daulphiné et de monseigneur le duc de Lorraine, lesquelles gestes ont esté assemblées et recueiUies par messire Symphorien Champier docteur, chevalier et seigneur de la Fa verge, selon que ledict messire Symphorien a peu savoir de plusieurs gentilzhommes et aultres qui ont su5^vy ledict Capitaine Bayard

en plusieurs voyages et pource que hystoires ne se peuvent prouver sinon par ceulx qui les ont veu et ont esté en présence, prie ledict messire Symphorien Champier les lecteurs d'icelluy livre que si aulcune chose treuvent qu'il leur semble n'avoir esté en la sorte faicte, qu'ils le ayent pour excuse et supplier aulx faultes, car rien ne se faict en ce mortel siècle sans reprehension, si ne sont les gestes et escripts des apostres et evangélistes. Et est chose humaine faillir à l'homme si ne vient de Dieu, lequel ne peult faiUir. Pourtant leur prie vouloir prendre rh3^stoire comme il a peu sçavoir par plusieurs personnaiges dignes de foy et de créance, car d'une mesme hystoire escripte par plusieurs lesquelz l'avons veue et esté présens sera la dicte hystoire diverse et non semblable en tout. Et ne peult estre que divers personnaiges qui ont esté en une mesme bataille puissent raconter d'une mesme sorte, car l'ung aura veu une chose, et l'aultre, non. Et pource, doibvent les liseurs supplir et excuser les hystoriographes si du tout il ne sont semblables., car il n'y a rien perfaict soubz

le ciel de la lune, qui est le ciel des actions et passions humaines.

Cy finissent les faictz et gestes du noble chevalier Bayard, lieutenant du Daulphiné. Imprimé à Lyon sur le Rosne, par Gilbert de Viliers. L'an de grâce m.ccccxxv, le xxiiij. de novembre.

I,AtrSANNE — IMPRIMERIES RÉUNIES

PQ Champier, Çymphorien

G4.5G4. du preulx chevalier Bayard

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