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LA MER DE GLACE

fond du névé supérieur qui devient la glace de la surface du glacier près de son extrémité. La fonte de la surface au dessous de la ligne de neige, amène de plus en plus au jour les parties inférieures de la glace.

Des signes nombreux prouvent la réalité du mouvement des glaciers, quoique ce mouvement soit trop lent pour frapper la vue tout d’abord. Les crevasses se déplacent, dans de certaines limites, d’année en année, et quelquefois d’un mois à l’autre; or, ceci ne pourrait arriver si la glace n’était en mouvement. On observe aussi des rochers et des pierres qui ont évidemment été arrachés des flancs de la montagne. Des blocs qu’on a vus tomber de certains points particuliers, se retrouvent ensuite à une certaine distance plus bas. Sur les moraines, on trouve des roches d’un caractère minéralogique tout à fait différent de celui des roches qui composent les montagnes à droite et à gauche; et toujours, dans ce cas, on retrouve plus haut, le long du glacier, des couches de même composition que ces roches. On peut donc en conclure que les bolders étrangers ont été apportés par la glace. En outre, les extrémités de plusieurs glaciers iabourent le terrain devant elles, et renversent par leur action lente, mais impitoyable, les cabanes et les chalets qu’ elles rencontrent. Des faits de ce genre sont depuis longtemps connus des habitants des hautes régions des Alpes, qui ont pu ainsi constater, d’une manière vague et générale, le mouvement des glaciers.

Mesures de Hugi et d'Agassiz. — Mais la science ne se contente pas d indications vagues, elle cherche la précision; aussi voulut-on bientôt déterminer avec exactitude la vitesse de la marche des glaciers. Dans l’histoire de ces mesures, un glacier de l’Oberland bernois restera à

jamais mémorable. De la petite ville de Meyringen, en Suisse, on remonte la vallée de Hasli , au delà de la célèbre chute de Bandeek, où l’Aar tombe dans un gouffre de plus de 200 pieds de profondeur. On s’approche de la passe de Grimsel; mais au lieu de s’y engager, on tourne à droite et l’on remonte le cours de l’Aar. Comme le Rhône et l’Arveiron, l’Aar sort d’un glacier.

Engagez-vous sur la glace, ou plutôt sur la moraine profonde qui la recouvre, et montez toujours. La marche est d’abord pénible; mais au bout de quelque temps vous laissez derrière vous tous ces débris, et vous arrivez à un large glacier que coupe une grande moraine médiane. Celte moraine est formée par la jonction de deux glaciers secondaires, le Lauleraar et le Finsteraar, qui se réunissent à un promontoire nommé YAbschwung pour former le glacier principal de l’ Unteraar.

Sur cette grande moraine médiane, en 1827, un professeur suisse intrépide et enthousiaste, Hugi, de Soleure, construisit une cabane pour faire des observations sur le glacier. Sa cabane marcha, et il en mesura le mouvement. En trois ans, de 1827 à 1830, elle descendit de 330 pieds (100 mètres). En 1836, elle avait avancé de 2354 pieds (716 mètres); et en 1841, M. Agassiz la trouva à 4712 pieds (1432 mètres) au-dessous de son point de départ.

En 1840, M. Agassiz et quelques hardis explorateurs se mirent à l’abri sous un grand rocher surplombant, sur la même moraine, après y avoir ajouté des parois latérales pour mieux se garantir. Comme ils étaient venus de Neufchâtel, la hutte fut longtemps appelée l 'Hôtel des Neuchâtelois. Deux ans après, M. Agassiz constata que l’hôtel avait descendu de 486 pieds (148 mètres).

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Mesures exactes d'Agassiz et de Forbes. — Nous approchons maintenant d’une époque importante dans l’histoire scientifique des glaciers. Si les premiers observateurs avaient eu l’habitude des instruments de précision dont on se sert pour l’arpentage, ils nous auraient probablement donné plus tôt des mesures exactes du mouvement des glaciers. Nous allons maintenant voir introduire presque à la fois ces instruments par M. Agassiz sur le glacier de l’Unteraar, et par M. Forbes sur la Mer de Glace. Déjà M. Escher de la Linth avait essayé de déterminer le mouvement d’une série de poteaux plantés dans le glacier d'Aletscli ; mais la glace fondait si rapidement que les poteaux tombèrent bientôt. Pour obvier à cet inconvénient, en 1841, M. Agassiz fit porter à son hôtel des instruments de forage, et perça dans le glacier de l’Unteraar six trous différents , de dix pieds de profondeur , sur une ligne droite qui traversait le glacier. Dans ces trous on enfonça six poteaux , si solidement qu’ils restèrent debout une ! année entière ; et, en 1842, on mesura le déplacement de chacun d’eux. Ils avaient avancé respectivement de 160 pieds (49 mètres), 225 pieds (68 mètres), 269 pieds (82 mètres), 245 pieds (74 mètres), 210 pieds (64 mètres) et 125 pieds (38 mètres).

C’est là un grand pas de fait. En effet, les nombres du milieu sont les plus forts ; or, ils correspondent aux portions centrales du glacier. Donc ces mesures établissent d’une manière concluante, non-seulement le fait du mouvement des glaciers, mais encore celui-ci : le milieu du ’ glacier, comme celui d'une rivière, marche plus rapidement que les bords.

Avec le concours d’ingénieurs expérimentés, M. Agassiz continua ces mesures les années suivantes. Ses recher-

MOUVEMENT DES GLACIERS Gî

ches sont consignées dans un ouvrage intitulé Système glaciaire, qu’accompagne un magnifique atlas du glacier de l’Unteraar, publié en 1847.

Ces déterminations furent faites à l’aide d’un théodolite, instrument dont nous parlerons bientôt plus en détail. La même année, le même instrument fut employé par M. Forbes sur la Mer de Glace. Il établit également la vitesse plus grande du mouvement du centre du glacier. Il fit voir, en outre , qu'il n’est pas nécessaire d’attendre une année, ou même une semaine pour déterminer le mouvement d’un glacier; avec un théodolite convenablement disposé, il réussit à déterminer jour par jour le mouvement de différents points de la Mer de Glace. Il affirmait, et avec raison , que l’on pouvait déterminer le mouvement du glacier heure par heure. Nous le prouverons lus loin. Forbes fit aussi la triangulation de la Mer de Glace, et en donna une excellente carte. Ses premières observations et ses travaux sur ce sujet sont contenus dans un livre célèbre, publié en 4843 , et intitulé Voyages dans les Alpes.

Ces observations furent continuées les années suivantes, et les résultats en sont conservés dans une série de lettres détachées, et de mémoires fort intéressants. Plus tard , on a réuni tous ces travaux en un volume intitulé Mémoires sur la théorie des glaciers, qui a été publié en 1859. C’est à Agassiz et à Forbes que nous devons presque tout ce que nous savons sur les phénomènes des glaciers.

Nos mesures. — J’ai atteint le but que je m’étais proposé : j’ai prouvé le mouvement de3 glaciers, et j’ai fait l’histoire de la mesure de ce mouvement. Nous allons maintenant, par nos propres recherches sur la glace, tà-

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cher d’ajouter un peu à ce que l’on sait sur les glaciers. Il ne nous faudra manquer ni de résolution au début, ni de patience et de fermeté dans le cours de nos travaux. Prenons d’abord ce théodolite : ses pièces principales sont une lunette et un cercle gradué ; la lunette peut se mouvoir le long d’une tige verticale, et le cercle, qui entraîne la lunette dans son mouvement, tourne à droite et à gauche. Quand on veut rendre le mouvement presque insensible, on se sert de vis disposées convenablement, et nommées vis tangentes. L’instrument est porté sur trois pieds mobiles, que l’on peut fixer solidement sur le terrain.

Le cercle dont nous venons de parler porte deux niveaux à alcool placés à angle droit. Avec un peu d'habitude, il est toujours facile de prendre les pieds de l'instrument, et de les disposer de manière à rendre le cercle presque horizontal. Ensuite , au moyen de quatre vis calantes on le rend parfaitement horizontal. Sous le centre môme de l’instrument se trouve un petit crochet auquel on suspend un fil à plomb. Si la pointe du petit poids vient toucher un rocher, on fait une marque au point de contact ; si le terrain est mou, on enfonce une petite tringle exactement sous le fil aplomb. Ainsi, en suspendant de nouveau le fil à plomb, on peut, à une époque quelconque, remettre l'instrument exactement dans sa position primitive.

Si l’on regarde dans la lunette, on voit qu’elle est traversée par deux fils d’araignée d'une finesse extrême, disposés en croix. Quand nous voulons nous servir de l’instrument, nous dirigeons d’abord la lunette à travers le glacier jusqu’à ce que le point d’intersection des deux fils couvre exactement une pointe de rocher bien reconnaissable, ou un certain arbre de l’autre côté de la vallée. Ce

sera là notre point de repère fixe ; nous l’esquissons avec les objets voisins, dans un carnet, de manière à pouvoir le reconnaître immédiatement lorsque nous reviendrons au même endroit. Imaginez une ligne droite menée du centre de la lunette à ce point, et supposez que cette ligne se projette verticalement sur le glacier; c’est le long de cette ligne que nous avons maintenant à disposer une série de poteaux.

Un aide exercé est déjà sur le glacier. U dresse son piquet, et se tient derrière ; nous abaissons la lunette sans la laisser dévier ni à droite ni à gauche, c’est-à-dire, en langage mathémathique, en la maintenant dans le même plan vertical. Les fils de la lunette viennent probablement correspondre à un point qui ne se trouve pas exactement sur la ligne du piquet tenu par l’aide ; un mouvement du bras lui indique s’il doit se porter vers la droite ou la gauche; peut-être va- t-il trop loin, mais d’un signe nous le ramenons. Après un ou deux essais, l’aide voit s'il est près du point voulu, et alors il a soin de ne plus faire que de petits mouvements. Bientôt il trouve exactement le point que couvre l’intersection des fils de la lunette. Un signal l’avertit, et aussitôt il perce la glace avec une tarière, et enfonce un poteau. Il avance ensuite, et détermine un second point exactement de la même façon. Après avoir ainsi planté un ou deux poteaux, l’aide détermine très-rapidement les autres points. Nous pouvons donc disposer ainsi en ligne droite, en travers du glacier, un nombre quelconque de poteaux.

Le lendemain matin, nous mesurons la distance parcourue par tous les poteaux. Le théodolite est remis dans sa première position, et rendu parfaitement horizontal. Nous dirigeons d’abord la lunette vers le point de repère

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qui se trouve de l’autre côté de la vallée, en nous servant de la vis tangente, jusqu’à ce que l’intersection des fils couvre exactement ce point. Nous descendons ensuite la lunette jusqu’au premier poteau, près duquel notre aide s’est déjà placé. Il s’est muni d’une règle divisée en pieds et en pouces. D’un coup d’œil nous voyons que le poteau s’est déplacé. Guidé par nos signaux, notre aide retrouve le point d’où nous sommes partis hier, et détermine alors la distance de ce point au poteau. Supposons que ce soit 6 pouces; c’est donc là la distance qu’a parcourue ce poteau.

Nous avons soin de noter le moment exact auquel nous plantons chaque poteau, et celui auquel nous mesurons la distance qui le sépare de sa première position; nous pouvons alors calculer exactement le mouvement journalier du point en question. Les distances parcourues par chacun des autres points se déterminent exactement de la même façon.

C’est ainsi que nous allons opérer; nous nous rendons d’abord bien nettement compte de ce que nous avons à faire, puis nous nous arrangeons de manière à le faire exactement. Pour ne rien laisser dans le vague, je vais citer ici les mesures qui ont été réellement exécutées sur la mer de Glace, en 1857, et les conclusions qu’on a pu en tirer. Nous supposerons, si vous le voulez, que nous faisons ces observations ensemble. C’est M. Hirst qui s’est chargé de prendre presque toutes les mesures.

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