‹ Les glaciers et les transformations de l'eauChapitre 28 sur 126 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

„A. 11ER DE GLACE PENDANT L’HIVER. — MOUVEMENT DES GLA- CIERS DE GR1NDELWALD, D’ALETSCH ET DE MORTEUATSCH.

La Mer de Glace pendant l’hiver. — L’hiver est cette fois rigoureux. Il y a de la neige à Londres, de la neige à Paris, de la neige à Genève ; près de Chamouni, la neige est si profonde que les barrières qui bordent les routes ont entièrement disparu. Dans la nuit de Noël, à près de minuit, en 1859, j’arrive à Chamouni.

Le 26 Décembre, la neige tombe en abondance ; mais le 27, la tempête se calme un peu, et nous parlons. J’emmène avec moi quatre bons guides et un porteur. Us attachent des planchettes sous leurs chaussures, pour ne pas enfoncer dans la neige; je néglige cette précaution, et souvent j'enfonce jusqu’à la ceinture. Quatre ou cinq fois pendant notre ascension, la neige se fend avec un bruit de tonnerre, et menace de descendre en avalanches *.

1. Quatre ans après, au printemps de 1863, un excellent guide, un de mes courageux compagnons, nommé Johann-Joseph Bennen, s’est perdu sur une de ces pentes, englouti par la neige qui s’était fendue et avait ensuite glissé le long de la pente.

LA MER DE GLACE PENDANT L’HIVER

La neige récemment tombée était dans cet état particulier qui la fait adhérer à tout ce qu’elle touche ; aussi tous les flocons qui étaient tombés sur les arbres y étaient-ils restés. Les pins ainsi chargés présentaient des formes belles et souvent fantastiques.

Après cinq heures et demie d’une marche laborieuse, nous arrivons enfin au Montanvert. Nous ouvrons l’au-

Pin couvert de neige*

berge abandonnée, autour de laquelle la neige était amoncelée. J’ai déjà parlé des effets produits par les forces de cristallisation. Les figures tracées par la gelée sur les vitres de l’auberge étaient merveilleuses : c’étaient surtout des arbustes et des feuillages produits par la lutte entre la force ordinatrice et l’adhésion qui existait entre la cou-

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che liquide et le verre. L’aspect du glacier était imposant, et le silence absolu. Les cascades qui, en été, remplissent l’air de leur harmonie, étaient muettes, et pendaient au bord des rochers, en colonnes de glace cannelées. La surface du glacier était évidemment plus élevée qu’en été, ce qui faisait penser que, tandis que le froid de l’hiver maintenait immobile dans ses limites l’extrémité inférieure du glacier, les parties supérieures descendaient toujours et augmentaient l’épaisseur de la glace. Le pic de l’Aiguille du Dru était couronné d’un panache de nuages, dont nous avons déjà expliqué l’origine et la nature. (Voir le frontispice.)

Le 28 au matin, ce panache était tout à fait grand et mposant, et, empourpré par la lumière du soleil levant, il brillait comme une flamme. Des roses de nuages entouraient aussi les crêtes de la Grande-Jorasse, et pendaient aux pics de Charmoz. Quatre hommes, bien attachés ensemble avec des cordes, descendirent sur le glacier. L’un d’eux, exercé par moi à ce travail en 1857, devait enfoncer les poteaux. La tempête avait chassé la neige devant elle, laissant certaines parties du glacier découvertes et recouvrant les autres. Sur les points où la neige s’était entassée, il ne fallait avancer qu’avec la plus grande précaution, parce que dessous se trouvaient souvent des crevasses. Mes hommes sondaient à chaque pas avec leurs bâtons. A un moment, tandis que je suivais la petite troupe avec ma lunette, je vis tout-à-coup disparaître celui qui marchait en tête : la neige qui recouvrait une crevasse avait cédé sous ses pas ; mais ses compagnons accoururent promptement, et le retirèrent de l’ouverture. La ligne fut bientôt tracée à l'aide du théodolite, et les poteaux plantés un à un, au nombre de onze.

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Il ne fallait pas songer à remonter la vallée plus haut, la neige était trop profonde et le temps trop menaçant; nous plantâmes donc le théodolite au milieu des pins, un peu au-dessous du Montanvert, et de là, par une éclaircie, je pus voir jusqu’à l’autre bord du glacier. De temps en temps, mes compagnons étaient enveloppés de tourbillons de neige qui les cachaient entièrement à mes yeux ; il fallait donc profiter des moments où le vent se calmait z un peu. Il remontait la vallée par bourrasques, obscurcissant l’air, soulevant la neige sur le glacier, et la lançant sur toute sa longueur en nuages violemment agités, séparés par des espaces vides qui correspondaient aux points où la glace était restée à découvert. Au milieu de ces tourbillons, nos hommes travaillaient toujours. Bravement, et sans se rebuter, ils plantèrent un poteau après l’autre, jusqu’à ce qu’il y en eût dix sur la largeur du glacier.

Plusieurs de ces poteaux étaient plantés dans la neige. Ils avaient quatre pieds de long, et étaient enfoncés d’environ trois pieds. Plus d’une fois, pendant la nuit, en entendant le fracas de la tempête, je crus que peut-être la neige et les poteaux seraient emportés ensemble avant le matin. Cependant le vent s’apaisa. Nous étions debout dès l’aurore, mais, la neige tombait à gros flocons. Elle était toute composée de ces charmantes fleurs à six pétales, ou de ces étoiles à six rayons que nous avons déjà décrites. Le temps s’éclaircit enfin un peu, et nous établîmes notre théodolite à l’extrémité de la première ligne. Mes compagnons descendirent sur le glacier, et, instruits par l’expérience de la veille, exécutèrent rapidement les mesures. La première ligne était terminée avant 11 heures du matin. Alors la neige recommença à tomber et à remplir l’atmosphère

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de ses flocons innombrables, qui couvrirent toutes les hauteurs ; mais, contre mon attente, je pus voir et diriger mes hommes malgré la tourmente.

Pour arriver à la position occupée par le théodolite à l’extrémité de notre seconde ligne, il me fallut marcher en enfonçant jusqu’à la poitrine dans une neige aussi sèche et aussi molle que de la farine. Quant à mes compagnons, leur travail sur le glacier, pour s’ouvrir un chemin à travers la neige, fut prodigieux. Mais ils ne se rebutèrent pas, et j’entendis enfin le chef, debout derrière le poteau le plus éloigné, me crier : « Nous avons fini. » Je fus surpris de l’entendre si distinctement, car je croyais que la neige tombante étouffait le son. Le travail était terminé, et je démontai mon théodolite avec un sentiment semblable à celui d’un général qui aurait gagné une petite bataille.

Nous remîmes tout en ordre dans la maison, nous fîmes nos paquets, et nous redescendîmes en nous laissant glisser par les pentes escarpées de la Filia jusqu’à la voûte de l’Arveiron. La rivière était basse, mais n'était pas tarie. Il devait y avoir plusieurs semaines qu’elle n’avait reçu d’eau de la surface du glacier. Mais au commencement de l’hiver, les fissures étaient presque toutes pleines d’eau, et les eaux de l’Arveiron actuel étaient probablement dues au dessèchement graduel du glacier. Nous pouvions, cette fois sans danger, nous engager sous la voûte, car la glace semblait aussi dure que du marbre. Dans la caverne, nous nous trouvâmes environnés d’une lumière bleuâtre. L’étrange beauté de cet endroit avait quelque chose de magique, et me rappelait les contes de cavernes de fées que j’avais entendus dans mon enfance. C’est à la source de l’Arveiron que se termina notre visite d’hiver à la Mer

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de Glace ; le lendemain matin, j’étais en route pour Londres.

Mouvement de la Mer de Glace pendant l'hiver. — Voici les mesures exécutées pendant l’hiver de 1859 :

Ligne n* 1.

Poteau n° 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 H.

Pouces 7 11 14 13 14 14 16 16 12 12 7.

Ligne n* 3.

Poteau n" 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10.

Pouces 8 10 14 16 16 16 18 17 15 14.

Ainsi, pendant l’hiver, la vitesse de la Mer de Glace dans le voisinage du Montanvert est, en nombres ronds, moitié de celle de l’été.

De même qu’en été, le bord oriental du glacier, en cet endroit, marche plus vite que le bord occidental.

Mouvement des glaciers de Grindelwald et d'Aletsch. — Au point de vue du mouvement, nous n’avons étudié aucun autre glacier aussi complètement que la Mer de Glace ; mais nous pouvons cependant ajouter à ces résultats quelques mesures exécutées sur d’autres glaciers célèbres. Près du village de Grindelwald, dans l’Oberland bernois, se trouvent deux grands courants de glace qui portent les noms de glacier supérieur et glacier inférieur de Grindelwald; le second de ces glaciers est souvent visité par ceux qui parcourent les Alpes. Le 6 Août 1860, M. Vaughan Hawkins et moi nous y plantâmes une ligne de douze poteaux ; le mouvement de ces poteaux, mesuré le 8, nous donna, par 24 heures, les chiffres suivants :

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