‹ Les glaciers et les transformations de l'eauChapitre 38 sur 126 · MORAINES ET PLATEAUX · texte numérisé non relu

MORAINES ET PLATEAUX

cher qui se trouvent quelquefois sur des colonnes de glace. C’est là ce que l’on appelle des plateaux de glacier. Ces plateaux ne proviennent pas de la croissance d’une tige de glace sortie du glacier; ils proviennent de ce que le glacier a fondu tout autour de la glace, laquelle a été protégée par la pierre. Voici l’esquisse d’un des plateaux de la Mer de Glace.

Esquisse d'un des plateaux de la Mer de Glace.

Remarquons de plus qu’il est rare qu’un plateau de glacier soit d'aplomb sur sa base. En général, il penche d’un côté; et des observations répétées permettent de constater que son inclinaison indique toujours la ligne nord-sud du glacier. En effet, le soleil étant au sud du zénith, dirige ses rayons vers l'extrémité sud du plateau, tandis que l’extrémité nord reste dans l’ombre. Alors, l’extrémité sud, recevant le plus de chaleur, ne protège pas la glace qu’elle couvre, avec autant d’efficacité que l’extrémité nord. Le plateau penche d’abord, et finit par glisser toutà-coup de dessus son piédestal.

La figure ci-dessous représente ce que nous pouvons appeler un plateau idéal. Les lignes obliques représentent la direction des rayons du soleil, et la manière dont le plateau finit par glisser sur sa base, est d’accord avec ca que l’on observe sur les glaciers.

Esquisse schématique d’un plateau de glacier.

Un caillou ne s’élève pas ainsi : comme le morceau do drap de Franklin, un caillou noir s’enfonce dans la glace. Une motte de terre noire ne reste pas à la surface; elle enfonce : différentes parties du glacier du Géant sont trouées par des mottes de terre qui se sont enfoncées dans la glace.

Mais il n’en est plus de même quand la terre est assez épaisse pour protéger la glace. Il arrive souvent qu’un courant d’eau entraîne du sable desmontagnes ou des moraines, et le jette sur certains points du glacier. Il en résulte une action fort curieuse : la surface sablée s’élève, et c’est la* partie où se trouve la couche de sable la plus épaisse qui devient la plus haute. Il se produit ainsi de petits pics et do

petites éminences, et, quand la distribution du sable est favorable, et l’action suffisamment prolongée, il se forme de petites montagnes, quelquefois isolées, quelquefois groupée de manière à imiter les Alpes elles-mêmes. Les cônes de sable de la Mer de Glace n’ont rien de frappant; mais sur le Gôrner, l’Aletsch, le Morteratsch et d’autres glaciers, ils atteignent quelquefois une hauteur de dix ou vingt pieds.

Les moulins des glaciers. — - Une longue expérience nous a fait .connaître le caractère de la Mer de Glace. Nous l’avons parcourue chaque jour, avec un objet spécial en vue, mais sans fermer pour cela les yeux à tout le reste. Ce sont les objets entrevus en passant, lorsqu’ils nous occupent seulement d’une manière accessoire, qui deviennent à leur tour de nouveaux sujets de recherches scientifiques.

Ainsi, en parcourant la glace près de Trélaporte, nous avons souvent été frappés par un bruit qui rappelle les sourds grondements du tonnerre. Plus tard nous avons cherché la cause de ce son, et nous l’avons trouvée.

Une grande portion de ce côté du glacier est sans fissure. Des filets d’eau peuvent y former des ruisselets ; ces ruisselets se réunissent en ruisseaux, et ceux-ci se combinent en petits torrents qui se creusent quelquefois des lits profonds dans la glace. Tôt ou tard, ces cours d’eau arrivent à un endroit où le glacier a subi un effort, et où une fissure s’est formée en travers de la direction du ruisseau. Une voie s’ouvre ainsi par où l’eau arrive au fond du glacier. A force d’agir, le ruisseau creuse un puits, et la fissure devient ainsi l’origine d’un entonnoir dont on ne peut voir le fond, et dans lequel l'eau s’élance avec le fracas du tonnerre.

Tyndall. g

Cet entonnoir et sa cataracte forment ce qu’on appelle un Moulin de glacier.

Donnez- moi la main pour que je vous tienne ferme; vous pourrez alors vous tenir sur le bord de ce puits et regarder jusqu’aufond. Ce trou, plein d’une lueur bleuâtre, est très- beau; mais il est terrible. Des imprudents sont tombés dans ces puits; une seconde ou deux d’étourdissement ont été suivies d’une mort subite. Mais, sur les glaciers et dans les montagnes, l’habitude doit faire delà prudence une seconde nature pour les explorateurs comme vous et moi.

La fissure dans laquelle le ruisseau se jetait d’abord pour former le moulin, descend peu à peu avec le glacier. Une nouvelle portion de la glace arrive à l’endroit où s’exerce l’effort de rupture. Une nouvelle fissure se forme alors au-dessus du moulin, lequel est désormais abandonné par le ruisseau, et continue à descendre, mais vide et inutile. Ici, sur la Mer de Glace, en avant du grand moulin, nou3 ne voyons pas moins de six de ces trous abandonnés. Nous en sondons quelques-uns jusqu’à la profondeur de 90 pieds (27 mètres).

Mais nous voulons déterminer, si la chose est possible, toute la profondeur de la Mer de Glace. Le Grand Moulin nous offre pour le faire une occasion qu'il ne faut pas négliger. Une première tentative pour sonder le moulin échoue, par suite de l’impétuosité des eaux qui détermine la rupture de notre corde. Nous savons que les marins mettent un peu de graisse dans un poids creux, ce qui leur permet de juger du fond auquel ils ont à faire. Nous avons recours à un poids ainsi préparé, mais sans pouvoir arriver au lit du glacier. La plus grande profon-

deur à laquelle arrive notre plomb de sonde, est de •163 pieds (49 mètres 55).

Du 28 juillet au 8 août, nous avons suivi la marche du Grand Moulin. A la première de ces dates, nous avons déterminé la position du moulin. Le 31, il avait descendu de 50 pouces (4 mètre 265); un peu plus de vingt-quatre heures plus tard, il avait avancé de 74 pouces (4 m 872). Le 8 août, il avaitavancéde 198 pouces (5 m 009), ce qui donne unemoyenne d’environ 48 pouces (0 m 455) par vingt-quatre heures. Sans doute, l’été prochain, on trouvera sur la Mer de Glace un Grand Moulin tonnant près de Trélaporte ; mais, comme la crevasse du grand plateau dont nous avons déjà parlé, ce ne sera pas notre Moulin. Celui-ci, ou plutôt la glace où il était creusé, se trouve probablement maintenant à plus d’un mille au-dessous de la position qu’il occupait en 4857.

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