CHAPITRE IL
LES NfiVÊS.
Il est rare^ avons-nous dit, de voir, dans les hautes régions, la neige sous forme de flocons; ce n'est que Tété, sous Tinfluence de certains vents tîèdes, chai'gés d'humidité, qu'elle présente les cristallisations élégantes que nous lui connaissons dans les plaines. Uextrême sécheresse de Tair lui fait prendre une structure grenue, fine et légère. Le plus souvent elle tombe en petites aiguilles de glace en étoiles à trois ou six pointes, en cristaux, en grésil el en poussière (i).
Cette neige étend son éblouissant manteau sur toutes les montagnes et constitue les névés.
(I) Voir pour les formes qu'afTectcnt les flocons, Tyndall, » f» chnlevr^ » tradaction de Tabbé Moigno, p. 176. Tyndall, the Giaeiert offhe Aips^ p. 21^.
Division des névés. — On distingue sous le nom de Hauts névés ou Firnen en Allemand, ceux où la transformation de la neige en glace peut se faire lentement, et on entend, au contraire, par BcLs névés^ ceux qui, situés dans les régions plus chaudes, ne peuvent, par cela même, atteindre l'épaisseur suffisante pour que leur métamorphose s'opère. L'eau s'infiltre jusqu'à leur lit, sans se congeler et s'échappe abondamment par leur extrémité.
L'intérieur d'un bas névé ne renferme donc jamais de glace compacte, sauf peut-être, sur quelques points exceptionnels, où l'épaisseur est augmentée et l'eau d'infiltration retenue par quelque accident du sol.
Les différences principales entre les hauts et les bas névés consistent en ce que :
!• Les seconds ne présentent jamais de grandes dimensions, car ils ne tarderaient pas à se transformer en glaciers ;
2* Les blocs et les débris de toute nature, tombés à la surface, sont enfouis à jamais, tandis qu'ils reparaissent sur le glacier s'ils tombent sur le haut névé.
3* Enfin, les bas névés ne sont pas susceptibles de mouvement car ils ne renferment pas
de glace compacte capable d absorber et de congeler Teau.
Il peut arriver, cependant, qu'à la suite d'une série d'hivers rigoureux^ le bas névé atteigne des proportions telles quMl se change en glacier, sous l'influence de certains vents persistants qui raliinentent de la neige balayée des hauteurs. Il acquerra dès lors du mouvement. C'est ainsi qu'en 1816, 1817 et 1835 M. de Charpentier a vu passer à Tétat de glacier, le névé des Grandes Combes (au grand Saint- Bernard) (1). D'autres glaciers sont en formation, quoique ne se reliant pas aux hauts névés; ce sont, par exemple, o la neige bleue du « Sântis, le Dreckgletcherli sur le Faulhorn, « qui date de la génération actuelle et les « grandes fondrières d'avalanches de la Binna, « au-dessus d^Ausserbinn (Valais), dont l'une « s'est maintenue depuis 12 ans et présente ii déjà des couches de glace à sa base. Le gla- « cier du Rotheich, au Simplon, date de 1732 ; c< un autre, sous le Galenhorn dans la vallée « de Saas, de 1811, le glacier lui-même du
(I) De Charpentier, Essais sur les Giaciers, Lausanne 1841, note page 7.
<( Roseulaui ne peut avoir une origine bien « ancienne (1).
Causes cm infuenl sur les dimensions des névés. — On est quelquefois surpris de trouver que deux glaciers exposés, Tun au midi, l'autre du nord d'une même chaîne de hautes montagnes et tous deux alimentés par ses neiges^ ne présentent pas des fluctuations semblables. Dans une même année, à la même latitude, k une même hauteur et avec une source commune, Tun peut augmenter considérablement tandis que Fautre diminuera ou restera stationnaire. C'est dans la formation du fiévé que nous trouverons sans peine l'explication de ce phénomène (PL I, fig. 1). Si le vent du nord vient à souffler, les neiges du flanc septentrional franchiront la crête et seront déposées sur le versant sud. Elles y formeront un névé considérable pour alimenter pendant tout l'été le glacier méridional et le faire avancer^ tandis que le glacier du nord, privé d'une grande partie de son névé nourricier, diminuera rapidement. L'inverse aura lieu si le vent dominant souffle du midi : la
(I) Tschudi, t. IIÏ, p. 68.
neige du versant sad, franchissant larête pour s'amonceler sur le névé du nord, l'augmentera au détriment de son voisin. Cependant, toutes choses ^ales d'ailleurs, la masse de neige accumulée dans ce dernier cas sera moindre que dans le premier, parce que le vent chaud du sud facilitera Tévaporation, et mangera, si je puis employer ce terme consacré dans le pays, une certaine quantité de neige dans ce transport par-dessus la crête. Sa température activera la fusion et, au lieu de rendre la neige du versant sud grenue, légère et propre au transport, il rattachera au sol en lui cédant une partie de son humidité.
Quelques auteurs se sont emparés de cet argument, pour établir que, dans notre hémisphère, les glaciers tournés vers le midi auront une tendance à devenir plus puissants que ceux exposés au nord. Us ajoutent qu'en automne et en hiver, le vent dominant étant celui du pôle boréal, la masse de neige, transportée au sud, sera considérable et contribuera à l'accroissement du glacier méridional ; que le soleil chauffant celui-ci de ses rayons, en secondera la transformation, de concert avec les vents chauds, tandis que le versant nord rcs-
tera constamment dans Tombre. A quoi on peut objecter que le soleil rend à l'atmosphère, par Tévaporation, une énorme quantité d'eau ; que les versants nord ne restent point dans Tombre, mais que les deux flancs des nombreux contre-forts qui se détachent de la chaîne principale, sont exposés à l'est et à l'ouest et reçoivent les rayons du soleil levant et couchant ; que la neige les blanchit plus tôt en automne et plus tard au printemps, enfin que l'inclinaison des pentes et leur structure, peut être plus propre à la formation des glaciers au nord qu'au midi. Si donc cette théorie peut se vérifier dans certaines localités, elle est au moins hardie pour d'autres et ne saurait être érigée en principe. Ce qui a lieu dans le massif du Mont-Blanc, par exemple, semble également donner tort à cette affirmation : là les glaciers exposés au nord descendent en moyenne à 400 mètres plus bas que leurs collatéraux (!)• 11 en est de même pour le massif de la Jungfrau, dans les Alpes centrales^ où le plus grand
(1) Carte du Mont-Blanc, levée par M. le ciipitaine Mieulet et publiée par le Dépôt de la Guerre, 1/40 000, Paris, Dumaiiie, — J865, et Bulletin de la Socic'té.de géographie de Paris, octobre 1865.
glacier tourné vers le nord, celui de Grindelwald atteint la cote 1050 mètres, tandis que le plus grand glacier exposé au midi, celui d'Aletsch, reste à 1228 mètres d*alti(ude (1). Ce que nous avons dit des fluctuations* qui peuvent affecter deux glaciers d'orientation différente, est aussi applicable à un même glacier, composé de deux branches séparées par un contre-fort (PI. ï, fig. 2) ; Tune d'elles peut avancer tandis que l'autre diminuera ou restera stationnaire. Il suffit, pour comprendre ce fait, de tenir compte de l'orientation, de la topographie du bassin et du vent dominant, sous Tinfluence duquel la neige des crêtes a dû se rassembler sur Tune ou Tautre branche.
ËnBn, cette accumulation variable, explique comment un glacier peut progresser et envahir de riches prairies, et comment un autre, âgé de plusieurs siècles, peut diminuer et disparaître pour rendre à la culture un sol dont il s'était emparé et dont reprennent possession la végétation et la vie (2).
(() Carte fédérale du général Dnfour,
(2) Note sur les changements de voiume en sens inverse des deux glaciers de Gorner et de Findeien, près de Zermatt^ par M. K. de Billy. Uulleliii de la Société géologique de France, 2« série, t. XXIV. Séance du 3 décembre 1866.
FifS A^fSl:
Transfùrmaiion du névé en glacier. — Nous avons dit, dans Tintroduction, comment la neige se changeait en névé et comment celuici, à son tour, se transformait en glacier. Les exemples que nous avons cités, établissent le fait sans toutefois l'expliquer.
Phénomène de la regélaiion. — Faraday, reprenant, il y a une quinzaine d^années, les expériences de J. et W. Thomson, eut l'occasion de constater que lorsque deux surfaces de glace en fusion sont en contact, elles se soudent instantanément et avec d'autant plus de solidité que la pression est plus forte. Dans le cas où ces surfaces sont planes et unies, et oii la pression est supérieure à celle que peuvent exercer les mains, l'adhérence est si parfaite qu'il devient impossible de distinguer le plan de contact; si solide est la soudure, qu'un choc brisera le plus souvent la masse suivant un plan différent du premier. Faraday observa de plus, qu'en rapprochant des morneaux de glace immergés, même dans l'eau chaude, on peut, en promenant un des morceaux, entraîner tous les autres à sa suite. Tyndall et Huxley en Angleterre, et le docteur Helmholtz en Allemagne ont complété ces expériences et sont
arrivés à établir la loi de ia regélation^ si iraporlante pour l'explication de toutes les théories glaciaires; celte découverte forme époque dans la science nouvelle qui a reçu le nom hybride de Glaciologie (1).
Voici l'expérience caractéristique par laquelle Tyndall a établi le fait de la regélation: prenant deux blocs de buis il y fit creuser des cavités qui, appliquées parfaitement Tune sur Taulre, laissaient entre elles un vide lenticulaire. Un morceau déglace de forme quelconque et de volume plus que suffisant pour remplir le vide, fut ensuite placé dans l'un des moules et recouvert par l'autre; le tout fut soumis à une pression qui brisa la glace en mille morceaux ; les débris qui restèrent dans la cavité, en prirent exactement la forme et avaient constitué, à la fin de l'opération, une lentille parfaite, d'une transparence et d'une homogénéité absolue. Ce même fragment fut, parles mêmes procédés, moulé dans une cavité cylindrique
(1) Le terme anglais de regélation que Ton pourrait traduire plus correctement eu français par celui de regels a été donné par M. ie docteur Hookes, qui a fait aussi d'importantes expériences sur la glace. Il a été adopté par MM. Tyndall et Huxley, • comme aujourd'tiui par tous les glaciologues. (Lettre de Tyndali. Revue des cours scientifiques, 3* année, n" 27, juin 1866^ p. 4f8.)
et se transforma en un cylindre parfait, aussi limpide que la lentille. L'illustre physicien poussa plus loin rexpérience : il fil creuser, dans un bloc de buis, une cavité hémisphérique qui pouvait être presque remplie par un autre hémisphère de bois, réservé en saillie sur un second bloc. Le jeu laissé entre Thémisphère plein et Thémisphère creux pouvait avoir 8 millimètres d'épaisseur. La cavité fut remplie de glace, on y adapta le couvercle protubérant et, après avoir soumis le tout à la presse hy- (Iraulique^ on en dégagea une coupe de glace parfaitement transparente et capable de contenir un liquide sans déperdition par suintement (1).
A chaque nouvelle opération, la glace avait été broyée en menus morceaux et toujours elle sortait compacte et limpide de son dernier moule : il y avait eu regélation^ c'est-à-dire queTeau, mêlée aux fragments, s'étant instantanément regelée ^ les avait soudés à nouveau. Tyndall vit bien vite tout le parti que Ton
(1) T>ndali aiflrme qu'il surait tout aussi aise de mouler des iviatuettes de glace et que les pièces sortiratent sans défauts de leur moule. {La chaleur^ traduction de l'abbé Moigno, p. 184.)
pouvait tirer de ces expériences de laboratoire par l'étude des glaciers.
La vallée encaissante tient lieu de moule, et le poids du névé lui-même remplace l'action factice de la presse; mais dans les névés, comme dans le moule de buis, la neige doit être à une température de degré et légèrement humide, car si elle était sèche et gelée, elle se comporterait, à la pression, comme du sable et ne donnerait aucun des résultats auxquels conduisent les intéressantes recherches du savant professeur.
Nous n^entrerons pas dans l'explication des phénomènes moléculaires qui produisent la regélation ; ceux de nos lecteurs que pourrait intéresser ce sujet, devront se reporter à la traduction que M. TabbéMoigno a fait de l'ouvrage de Tyndall sur la chaleur (1) et à l'article de M. Helraholtz, publié dans le troisième volume de la Revue des cours scientifiques (2).
Densités. — Dans ses changements d'étal, la neige varie de densité; d'après les expé-
(1) La chaleur considérée comme un mode de mouvement par John Tyndall, traduit par M. l'abbé Moigno, Paris, Etienne <;iraud, 18G4, 1 vol., pages 315 et suivantes.
(2) N" 27, juin 18GC.
riences de M. DoUfus, un mètre cube de neige fraîche pèse environ 85 "kilogrammes ; 1 mèlre cube de névé, dans les régions supérieures, pèse 628 kilogrammes et le poids du même volume de glace, transparente et pure, prise dans les régions inférieures d'un glacier, est de 909 kilogrammes. On voit donc que la neige, suivant la hauteur, la profondeur, et suivant son d^egré de transformation, suit toute Téchelle des pesanteurs spécifiques entre 85 et 900.
Absorption de Peau. — La quantité d'eau absorbée par un névé ou un glacier est très-variable, car elle dépend du produit de la fonte et de la quantité de pluie qui tombe à sa surface; ainsi, les parties inférieures d'un névé, soumises à une température moyenne plus élevée, absorberont plus d'eau que les parties supérieures; celles qui reçoivent le soleil en absorberont plus que celles qui sont situées à l'ombre; celles^ où la pente est rapide et où l'fiiiu s'écoule promptementj en absorberont moins que les parties plates où l'eau s'amasse et séjourne: enfin, les parties plus rapprochées de la surface ou des crevasses, s'imbiberont
plus fortcmefit que celles qui en sout plus éloignées (1 ).
L'absorption n ayant pas lieu partout également on en conclut que le névé aura une tendance à se transformer plus rapidement en glace sur certains points que sur d'autres ; de même sur le glacier, Teau absorbée en se congelant et en se dilatant, le gonflera dans certaines parties plus que dans d^autres. Cette inégalité dans l'absorption est un des faits les plus impoilants delà théorie glaciaire, et nous y reviendrons plus tard.
Forme des névés. — Les névés qui remplissent le fond des hautes vallées présentent pres- (|ue toujours, dans leur section. transversale, une forme concave; ils se relèvent sur leurs bords comme le fait un tas de sable contre un mur. Le vent chasse constamment les granules de neige contre la paroi , d'oti ils retombent pour former un talus dont l'inclinaison varie avec celle du sol et avec Fétat hygrométrique de la neige. La section transversale d'un glacier présente toujours, au contraire, une forme '^'^'^vexe à cause de la plus grande action, sur
arpent ter, page 8.
les rives, de la chaleur réfléchie par lesversanls de la vallée encaissante.
Il sérail intéressant d'étudier la marche progressive des hauts névés ; nous ne savons pas que des mensurations exactes aient encore été faites dans ce but. L'isolement, la sévérité et la difficulté d^accès de ces régions, rendent de semblables études difficiles et dangereuses.
Elles seraient cependant d'une grande utilité pour expliquer les lois sous lesquelles se cachent encore le mouvement de ces immenses fleuves glacés, animés d'une vitesse imperceptible mais commensurable.
Mouvement des névés. — Le mouvement progressif des hauts névés, bien qu'il n'ait pas été mesuré, est cependant un fait constant; la glace sous-névée, en subissant les mêmes lois qui régissent les glaciers, doit entraîner avec elle les couches qui la recouvrent et les forcer à descendre. Ce mouvement est constaté dans tous les névés où règne une large crevasse, près des rochers contre lesquels ils sont adossés (PI. Il, fig. 3). Cette crevasse indique clairement que la masse a été sollicitée par une force quelconque, vers les régions inférieures.
Au contraire, les bas névés qui ne produi-
duisent aucun glacier, ne présentent pas cette particularité ; ils ne sont soumis à aucan nriouvemcnt et ne constituent que des pentes de neige immobiles. La glace est donc seule susceptible de progression, et quelles qu'en soient les causes, nous pouvons admettre que c'est elle qui entraine le névé qu'elle porte et le force à se séparer du rocher.
Ces cœvassesy connues sous le nom particulier de rimayes (en allemand bergschrund) , opposent un sérieux obstacle àl'ascension des pics élevés. Leurs dimensions les rendent souvent infranchissables, mais leur gouffre béant n^est pas le seul danger qu'elles présentent, car lorsque le voyageur est parvenu sur Tautre bord, la corniche de neige, restée adhérente au rocher, n'offre à ses pieds qu'un étroit et fragile appui. Que d'existences ont englouli ces rimayes ! De quels drames et de quels dévouements elles ont été les témoins muets !
Que de cris de désespoir elles ont étouffé entre leurs parois glacées !
Les nécessités de la vie, l'amour de l'art ou
de la science explique noblement l'audace de
"<^rlains hommes à braver les dangers sans
nbre de ces régions inhospitalières; la té-
mérité du chasseur se justifie par les entraîneiTients d'une mâle passion; mais on peut se demander à quel sentiment obéit le simple touriste qui, laissant derrière lui la sécurité et le bien-être, s^expose gratuitement aux conséquences presque toujours mortelles du moindre faux pas ou d'un instant de vertige. Poursuit-il la yaine satisfaction de pouvoir se dire, et surtout dire aux autres : J'ai escaladé ces sommets abruptes ! . . . Le premier j'ai foulé aux pieds ces fiers géants qui n'ont de relation qu'avec le ciel et la tempête?... Nous inclinons à le croire pour beaucoup d'entre eux. D'autres aussi, peut-être, recherchent dans les émotions du danger, une excitation morale que refusent à leur flegmatique nature les événements ordinaires de l'existence ; ils côtoyent la mort afin de mieux goûter la vie. Mais la plupart obéissent à ce sentiment providentiel qui nous pousse vers l'inconnu pour en sonder les mystères; à cette irrésistible attraction pour les phénomènes de la nature, où la puissance divine se révèle sous la forme la plus imposante. Ces masses dont l'aspect grandiose affirme à l'homme son exiguïté en même temps que sa faiblesse matérielle^ ne lui diseut-elles pas
aussi combien est forte la volonté intelligente que Dieu a mise en lui pour le faire triompher des résistances de la matière !
Stratification des névés. — Chaque hiver dépose sur le glacier des épaisseurs successives de neige qui lui donnent Tapparence d'uue véritable masse stratifiée, dont les couches seraient séparées par une ligne jaunâtre, parfois très-mince, et qui provient des débris organiques et de la poussière répandue par le vent durant l'été.
Immédiatement au-dessous de cette ligne, on trouve généralement une couche fine de glace, formée par la congélation de la dernière fonte superficielle avant la première chute de neige delautomne. Si les crevasses pénétraient jusqu'au lit du glacier, ou seulement jusqu a la glace sous-névée, cette sol'te de stratification permettrait de compter aussi aisément l'âge d'un névé qu'il est facile de préciser l'âge d'un arbre abattu par les courbes concentriques de sa section. Mais les crevasses se rétrécissant petit à petit, finissent par se refermer; on ne peut donc enregistrer qu'un nombre limité d'années.
Ce serait encore une étude curieuse et pleine
d'intérêt que de rechercher dans les rimayes des points assez profonds pour atteindre jusqu'au lit et jeter ainsi, par des expériences exactes, quelque lumière sur cette question encore controversée.
La stratification du névé se maintient-elle lorsque la transformation de celui-ci est complète et pourrait-on la retrouver dans le dacier ? Telle est une des questions qui ont attiré Tattention d'éminents glaciologues et suscité entre eux les discussions les plus savantes. 11 est certain que le glacier présente aussi une sorte de stratification qui constitue un des caractères distinct if s de sa glace, comparée à celle des lacs et des rivières. Mais, d'une part, les strates des glaciers au lieu d'être horizontales ou très-légèrement inclinées, se redressent toujours, deviennent souvent verticales et s'inclinent quelquefois en sens inverse; d'autre part, cette stratification s'observe et se maintient après les plus grandes dislocations, au pied même de ces imposantes cataractes solides, dont les mille éclatantes aiguilles constituent une des scènes les plus grandioses de la nature alpestre. Enfin, les stratesdes glaciers ne semblent pas composées d'une même matière;
les unes sont formées de glace bleue, limpide et homogène, les autres sont blanchâtres, opaques et remplies de bulles d'air. Ces veines alternent entre elles et se suivent; elles courent en une infinité de zigzags ou en courbes gracieuses qui se nouent et se dénouent comme autant de rubans d'azur. De là le nom de structure rubanée ou veinée qui a été donné à cette apparence du glacier.
La structure rubanée est-elle dépendante ou indépendante de la stratification du névé? Telle est la question que nous allons tâcher d'éclaircir dans le chapitre suivant.