PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX
La lumière et la chaleur sont les agents priucipauxde tous les phénomènes de notre globe : végétation, vie animale, évaporation, coloration, mouvement, nous pouvons ajouter électricité et magnétisme, ne sont que les effets de ces deux grandes causes premières.
Le soleil, étant le foyer principal de la lumière et de la chaleur, agira sur un point donné de notre globe avec une intensité variable, selon l'obliquité d'incidence et la .durée d'action de ses rayons.
L'inclinaison de Taxe terrestre explique le
fait de plus ou raoÎDS de durée des jours et des nuits dans les deux hémisphères : on comprend comment l'hiver du pôle nord, privé pendant six mois de soleil, correspond à Tété du pôle sud^ privé de nuits pendant le même temps. Mais on comprend généralement moins comment, sous une même latitude, un hiver éternel règne sur les montagnes, tandis que les plaines, situées h leur pied, jouissent du bénéfice des saisons et de toutes les douces influences de Tété. Pour expliquer ce phénomène, il faut entrer dans quelques détails relatifs à la chaleur.
De même que les vagues de la mer ne sont que la transmission du mouvement d'une molécule à sa voisine, sans déplacement latéral de la molécule elle-même, ainsi le son, la lumière et la chaleur sont autant d^ondulations
produites dans les différents milieux sur lesquels ces forces peuvent agir.
Uacoustique et l'optique, ont réussi à compter les ondes ou les vibrations qui produisent certains effets déterminés : une note aiguë, par Tapie, résulte d'ondes plus rapides que qui donnent la note basse, et Savart a lire qu'une bonne oreille pouvait par-
cevoir la note haute résultant de 24.000 vibrations par seconde et le son bas produit par huit vibrations seulement dans le même temps. La coloration en rouge est due à des ondulations plus lentes que celles qui donnent la sensation du violet. Entre ces limites extrêmes on peut trouver toute la gamtne musicale et toute celle des couleurs. Pour produire Timpression du rouge, il faut que Tœil soit sollicité, en une seconde, par 474 millions de millions de vibrations, ou 474 suivi de douze zéros. Pour produire l'impression du violet, il faut, par seconde, 699 millions de millions de vibrations.
Revenons maintenant à la chaleur qui nous occupe plus spécialement. De même qu'un instrument de musique peut produire des sous résultant d'un nombre de vibrations inférieur à huit par seconde, et que ne perçoit pas le tympan, de même le soleil émet des rayons dont les ondulations, plus lentes encore que celles qui produisent le rouge, ne sont pas perceptibles pour la rétine. Ce sont les rayons de chaleur obscure. L'existence en est démontrée en promenant une pile thermoélectrique sur un spectre solaire : au delà du violet, au violet
même, à l'indigo et au bleu, Paiguille ne bouge pas; au vert, elle se déplace à peine; au jaune^ le mouvement devient sensible et du jaune au rouge il augmente. Enfin il devient maximum lorsqu'on dépasse le rouge et que Ton présente la pile à la zone obscure qui borde cette couleur (1). Ce qui prouve que le violet ne possède aucun pouvoir thermique et que le rouge en a moins encore que n'en a la couleur» imperceptible à nos sens, qui le borde.
La chaleur est de même essence que la lumière ; ce sont les mêmes ondes% Nous percevons la chaleur lorsqu'un rayon solaire tombe sur nos nerfs sensitifs et nous percevons la lumière, lorsque ce même rayon sollicite nos nerfs optiques. Or^ de même que certains corps s'opposent absolument au passage des ondes lumineuses et sont opaques^ que d'autres sont ce que Ton appelle transparents^ que d'autres enfin ont un tel arrangement moléculaire que les ondulations rouges peuvent les traverser, tandis que les violettes sont absorbées et dé-
(1) Ia Chaleur, parTyndall. Traduction de M. Tabbé Moigno, p. 247.
truites et vice versa, de même notre atmosphère laisse passer librement les rayons lumineux qui viennent réchauffer la terre, mais arrête au passage, en les absorbant, les ondes de chaleur obscure réfléchies par elle. On comprend dès lors que> plus on s^éloignera de la source de cette émission, c'est-à-dire de la surface terrestre, plus on aura l'impression du froid, et Ton conçoit maintenant pourquoi plus les montagnes sont élevées, fût-ce sous Téquateur, plus elles resteront le siège d'un rigoureux hiver.
Quant à la chaleur émise par les sommets eux-mêmes, sous Tinfluence des rayons solaires, elle se perdra plus rapidement dans l'espace, puisque la couche d'air qui s'interpose à son passage est plus mince que dans la plaine de toute la hauteur de la montagne.
M. Helmhoitz, savant physicien allemand^ attribue cet abaissement de la température dans les hautes régions à une autre cause encore : tout corps perd de la chaleur en se dilatant, et s'échauffe par la compression ; les gaz suivent cette loi commune. Les vents qui assiègent les sommets, se dilateront donc par le fait de la faible pression barométrique^ et se
refroidiront en arrivant dans les hautes régions. M. Helmholtz prétend que le vent chaud du sud, connu en Suisse sous le nom de fœhn^ peut perdre, par cette dilatation, de 16 à 25 degrés de chaleur; il déposera en passant, sous forme de neige, l'humidité qu'il a puisée dans la Méditerranée et ne se réchauffera de nouveau que lorsqu'il aura atteint les plaines du bassin nord, où il sera comprimé par une plus forte pression. Cette assertion de M. Helmholtz, toute spécieuse qu'elle est, ne semble pas exph'quer pourquoi, après le refroidissement qu'il a dû subir dans les hautes régions, le fœhn est plus chaud dans les plaines oîi il redescend, que les vents du nord, soumis cependant à la même pression pour un même lieu(l).
Limite des neiges. — La vapeur d'eau, transportée sur les cimes par les ailes du vent, se condense, se congèle sous Tinfluence du froid et tombe à terre sous forme de neige, même dans les mois les plus chauds de l'été. Cette neige, accumulée sur celle de l'hiver, forme
(1) Helmholtz, la Glace et les glaciers. Revue des cours scientifiques , 3* année, n* 27, juin 18C6, p. 434.
des couches d'une épaisseur considérabie, que le soleil, les vents chauds et l'évaporation sont impuissants à faire disparaître d*une manière complète. L'altitude à laquelle la quantité do neige tombée est plus grande que celle que peut faire disparaître la fonte et Tévaporation, établit ce que Ton nomme improprement la limite des neiges éternelles, au-dessovs de laquelle tout respire la vie, tandis qu^au-dessus on ne rencontre qu'un monde froid, inhospitalier, oîi la vie n^apparalt qu'éphémère et misérable.
Faisons remarquer, avant d'aller plus loin, que le mot de neige étemelle, mis à la mode par les poètes et si généralement adopté, n'est pas exact : les neiges ne sont Ini éternelles ni perpétuelles. Jadis la riche v^étation et la faune colossale du monde antédiluvien vivaient et s'agitaient sur les mêmes rocs qui, soulevés aujourd'hui par les convulsions terrestres, n ont conservé comme souvenir des âges plus chauds que des empreintes fossiles ou des ossements blanchis. La géologie peut calculer l'époque à laquelle les neiges ont conquis leur empire, elle peut prévoir celle où elles disparaîtront. Il ne peut donc y avoir d'éternité pour ce qui
a eu OD commencement et ce qui aura peutêtre une fin. Mais les neiges persisteront sur les hautes régions, tant que l'altitude et le climat resteront les mômes ; dès lors nous devons les appeler seulement neiges persistantes.
La limite des neiges persistantes est trèsvariable; elle dépend de la quantité tombée pendant Thiver, de la chaleur de Tété, de Tex-. position des versants et d'autres causes encore. Néanmoins on a pu établir, par de nombreuses expériences, que sur nos Alpes et dans les Pyrénées il ne pleut presque jamais à 3.000 mètres (1), parce que la densité des nuages de pluie les maintient ordinairement à une moin^ dre élévation. Il ne pleut jamais à 3. 600 mètres ; à celte hauteur, toute la vapeur d'eau est transformée en neige. Souvent même ces vapeurs ne peuvent pas se précipiter dans cette atmosphère légère et sèche; elles doivent, pour se décharger, descendre dans un air plus pesant. C'est ainsi que Ton a constaté qu'au-dessus de 3.200 mètres il ne tombe qu'une faible quan-
(1) Tschudij « le Monde des Alpes. » Traduction Bourrit, t. m, p. 59.
Russel-Killough> les Pyrénées, les ascensions et la philosophie, de rexercice. Bull, de la Soc. de géographie de Paris, 18G5. p. 771.
tité de neige, et que c'est eutre 2.200 et 2.&09 mètres que la moyenne est la plus forte dans les Alpes (1).
On le voit donc, il existe une limite supé^ Heure des neiges au-dessus des points les plu» élevés où rhonime peut atteindre. Cette limite, nous ne pouvons pas la préciser, elle passe au* dessus des plus hautes cimes des Âlpes, des Andes et de l'Himalaya; mais la diminution de la quantité de neige, à mesure que Ton s'élève, nous la fait pressentir. Les neiges occupent donc une zone, et n'augmentent pas, comme on le croit généralement, à partir de leur limite inférieure.
• D'autres observations viennent encore confirmer ce fait : dans les très-hautes régions, les deux plus puissants agents de disparition des neiges, savoir les glaciers et les avalanches, n'existent pas; le soleil, les tourmentes et l'évaporation qui, vu la sécheresse de Tair, se produit encore à 2 ou 3 degrés au-dessous de zéro, suffisent seuls à rétablir l'équilibre entre la quantité de neige tombée et celle qui doit disparaître. Si la couche hibernale était aussi
(1) Tschudi. le Monde des A/pes. traduction Bourrlt, t. Uî, p. 60.
épaisse sur ces sommets que dans la région moyeiane, ces éléments de destruction ne seraient plus suffisants et la neige s^amoncellerait avec les siècles.
Dans la zane des neiges des Alpes, on doit distinguer deux régions : la région inférieure, comprise entre 2.200 et 3.000 mètres, où la neige disparaît partiellement, et la région supérieure au-dessus de 3.000 mètres, où elle ne fond jamais. La limite inférieure de la zone varie beaucoup, nous Tavons dit, selon la la* titude et Texposition des versants. Schlagint* weitlafait osciller entre 2.600 et 2. 700 mètres dans la partie nord des Alpes, entre 2.730 et 2.800 mètres dans les Alpes centrales (1). Dand les Alpes de Styrie et du Tyrol, cette limite se trouve à 2.600 mètres environ; dans le Caucase 3.300 ; dans les Apennins 2.900 ; dans les
(1) D'autres aateurs ont donné pour les Alpes des cbif&es qwA* que peu dilTérents de ceux-ci. Ainsi de Saussure fixait la ligne des neiges à 2.635 mètres sur les massifs et à 2.730 sur les cimes isolées ; Pfyffer à 2.540 ; Gruner à 2.925 ; Humbold et Hogard à 2.700; Rendu à 2.920; Agassie à 2.550 mètres. Bouguer estimait que cette limite devait se trouver sur la ligne isotiierme de 0*; or la température moyenne au niveau de la mer et à 45" de latitude étant de 12%7^ il en résulte > en supposant 1<* de diminution par 191 mètres de dénivellation (expériences de Gay- Lussac et résultat de dix années d'observation entre le grand Saint- Bernard et Genève) , il en résulte que la ligne isotherme de 0', se trouverait à 2.43G mètres et suivant Schagintweit, à2.30O. Les
— tl —
Pyrénées^ la moyenne peut être étaMie entre 2.730 et 2.800 mètres pour te versant septentrional; le versant méridional n'a pas de neiges persistantes; dans rAltaï 2.150. La limite inférieure remonte sous Téquateur à 5.200 mètres au Kilimanjaro (3* latitude sud) d'après MM. Von der Decken et Kaersten, qui attribuent à la montagne une hauteur de 6.115 mètres; elle monte à 4.800 mètres dans les Cordillères, jusqu'à 5.300 sur le versant nord de l'Himalaya et à 4.900 sur le versant sud; elle descend au contraire, vers les pôles : en Norwége à 1.500 mètres; ea Islande à 970; au cap Nord à 700 ; sur File de Beeren et aux Spitzbergen à 300 (1) ; en6n dans les régions polaires la limite des neiges coïncide avec le niveau de la mer. Il en est de même dans Thé* misphère austral.
D'autres conditions que la latitude peuvent encore modifier la hauteur de la limite inférieure de la zone; ainsi^ les vallées et les pla-
«xpcriences directes ne confirment pas Thypothése do Bouguer ; MM. Bi&st et Renou émettent d'autres lois dont les résultats se rapprochent plus de la vérité. (Voir les Comptes rendus de VAco' tiémie des sciences, t. LVIII, n** 8, p. 21.
(1) Des lies Spitzbergen et du pôle arctique, par Charles Grad. Paris. Challamel aine. 1 vol. 18GG.
teaux élevés sont autant de réservoirs de chaleur qui réchauffent l'atmosphère ambiante par l'émission plus rapprochée des rayons obscurs, «t repoussent les neiges assez haut. Les yents, suivant leur force, leur périodicité et leur direction, peuvent accumuler plus ou moins de neige sur un versant ou sur l'autre; enfin, la sécheresse ou Thumidité de l'air qui varie selon les climats et les années, et le voisins^e des grands amas de glace qui refroidissent l'atmosphère, font descendre sensiblement la ligne des neiges. Elle se relève, au contraire, sur les sommets isolés, les arêtes étroites, les roches sèches et de couleur foncée. La structure même des montagnes peut modifier cette limite; lorsque les versants sont profondément découpés et présentent de larges cuvettes oh les neiges peuvent s'amonceler, lorsqu'ils sont assez faiblement inclinés pour que les avalanches ne puissent pas se produire, la ligne des neiges s'abaissera plus que sur les versants abruptes et réguliers.
Température. — On se fait souvent d'étranges illusions sur le froid qui sévit dans les hautes montagnes. A voir, de la plaine, ces
géants de neige qui déchirent lazur du ciel de leur cimier de glace, on croit que tout est mort dans ces régions maudites où semble r^er en maître un éternel hiver. Cependant le thermomètre y monte souvent au-dessus de zéro, et quelque fois la chaleur devient incommode. Dans les Âlpes^ à 2.700 mètres, j'ai constaté à plusieurs reprises 30 degrés centigrades audessus de zéro, dans les cirques de rocher exposés au midi. Â la fin du siècle dernier, de Saussura observait déjà que le froid des hautes régions n'est pas aussi intense qu'on se le figure. Il admet que la différence entre la température des plaines et celle des montagnes n'est, l'hiver, que les 2/3 de ce qu'elle est en été. Il en conclut pour le mont Blanc, par exemple, que puisque la température moyenne du col du Géant n'est, en été, que de IS"" plus froide que celle de Genève, elle ne le sera que de 10 en hiver. Or comme les plus grands froids ressentis à Genève n'excèdent guère 15 degrés, ceux du col n'excéderont guère 25 degrés et ceux de la cime du mont Blanc — 30 ou — 31°; ce qui est un peu moins que les plus grands froids de Saint-Pétersbourg.
Ces prévisions du savant genevois ont été con-
firmées par les eipériences plus récentes de M. Âgassiz et autres. De nombreuses observations^ faites à l'hospice de Saint-Gothard (2.100 mètres) donnent une chaleur maximade+ 13"*, 4 et un froid de — 1 5* ; soit une moyenne de — i%16. Au grand Saint-Bernard, le plus grand froid observé a été de — 83", 7, mais la température moyenne est de — 2*, 5. Dans la haute Engadine, à Devers (1 .720 mètres), le maximum a été de + 28%25 et le minimum en 1840 — 32% 10; la moyenne peut cependant être établie au-dessus de zéro, car Thiver de 1840 a été tout à fait exceptionnel. Un thermomètre à minimum, laissé sur le sommet du Faulhorn pendant Thiver, accusa — 32* ; mais au printemps le liquide se trouva être séparé et cette observation n'offre pas toute la sécurité désirable. Un autre thermomètre abandonné pendant l'hiver 1857-58 sur le Néthou (3404 mètres) dans les Pyrénées, fut trouvé par M, Russel- Killough être descendu à — 25'' seulement, tandis que dans les plaines de Sibérie on a constaté des froids de — 56' (1).
Pendant l'été, la température du Finste-
(1) Bulletin de la Société de géographie de Paris, 1866, p, 773.
raarhorD a été trouvée souvent de 10 degrés; au sommet du mont Rose on observe pendant la belle saison, et au pied des rochers, + 15 à 16 degrés; au Jardin, sur la mer de glace, le minimum de Thiver de 1858-59 a été de — 21* et à Ghamounix, la dernière semaine de cette rigoureuse année 1858 a accusé une moyenne de — 21*, 6,
Nous pourrions multiplier à rinfini les preuves que la zone des neiges n*est point celle des gelées perpétuelles. Ces régions ont leur été cfaétif, court et misérable, mais suffisant cependant pour développer, même sur les plus hautes cimes, quelques germes de vie animale et végétale.
Catises de disparition des neiges. — La masse énorme de neige qui tombe chaque hiver sur les montagnes, s'y maintiendrait en vertu de la basse température et augmenterait d'année en année, si la nature n'avait appelé quelques agents à son aide pour mettre un terme à cette accumulation. Dans les Âlpes^ à Thospice du Grimsel par exemple (1874 mètres), la quantité de neige qui tombe annuellement a été estimée à 16 ou 18 mètres d'épaisseur; si dans les régions plus élevées, où la neige est persis-
tante, nous en supposons 10 mètres seulement^ la hauteur apparente des montagnes croîtrait chaque année, les \allées et les cols se comble^ raient et le relier de toute la chaîne varierait à chaque instant. Depuis dix-huit siècles, tous les sommets des Alpes se seraient élevés de 18.000 mètres, c'est-à-dire de quatre fois la hauteur du mont Blanc au-dessus de TOcéan.
Que serait-ce donc si, au lieu de partir du commencement de notre ère, nous remontions jusqu'aux époques géologiques ?
Il n'en est pas ainsi. Ces milliards de mètres cubes qui, s*ils fondaient tout d'un coup»
inonderaient les plaines de l'Europe , ne se dissolvent que lentement. La nature, par ses lois admirables, décharge régulièrement les montagnes du surplus de chaque hiver, et les agents dont elle se sert pour rétablir cet équilibre indispensable sont : le soleil, l'évaporation, la pluie, les brouillards^ les tourmentes, les vents chauds, les avalanches et les glaciers.
Le Soleil peut fondre jusqu'à 40 et 50 centimètres de neige en douze heures, lorsqu'elle n'est pas trop compacte et que la chaleur de ses rayons peut pénétrer dans la masse.
Lévaporalion est d'autant plus active que Tair est plus sec ou le vent plus violent, et les rayons solaires étant plus chauds que l'atmosphère, cette évaporatîon se produit encore au-dessous de zéro.
La ptuie^ selon sa température, fond plus ou moins rapidement la couche, mais elle ne peut agir, ainsi qu'il a été dit plus haut , qu'audessous de 3.000 mètres.
Les brouillards, en empêchant le rayonnement et les gelées nocturnes, sont des agents efficaces de la fonte; aussi les appelle-t-on , dans certaines localités, des Mangeurs de neige {Schneefresser}.
Les tourmentes^ en enlevant la neige des crêtes, l'emportent dans les airs et la déposent dans les régions tempérées inférieures, où elle peut fondre rapidement» Ces ouragans peuvent balayer, dans un temps très-court, des masses considérables de cette neigé grenue particulière aux hautes régions ; l'air est épaissi par cette multitude infinie de petits cristaux qui tourbillonnent avec le vent, fouettent le visage, pénètrent les vêtements et brillent au soleil comme une large voie lactée. La montagne semble fumer, et en quelques heures les sur-
faces exposées au soufQe de la tempête sont rendues libres au détriment de celles abritées de ses fureurs.
Les vents chauds, — De tous les ouragans, ceux du midi sont les plus efficaces. Dans les Alpes, le fœhn, plus actif encore que le soleil, peut, d'après les expériences faites à Grindelwald, diminuer de 60 à 70 centimètres en douze heures l'épaisseur de la couche de neige (1).
Né dans les sables du Sahara le fœhn traverse la Méditerranée et se précipite sur les contre-forts des Alpes avec une violence quelquefois extrême; son arrivée est annoncée par une baisse subite du baromètre et produit une prostration complète des forces. Des nuages échevelés , formés par la condensation des vapeurs aux approches des glaciers, volent audessus des plus hautes montagnes sans en effleurer les cimes. Bientôt la neige, balayée des sommets par son souffle puissant ^ s'étend vers le nord en longues traînées blanches, qui se détachent sur un ciel plus bleu que de coutume. Chaque crête semble ornée d*une aigrette
(1) Tachhdi, t. I, p. 40.
de dentelle légère. Quelques instants encore^ et les couches inférieures de l'atmosphère, entraînées par le courant, font gémir les forêts et soulèvent en épais nuages la poussière des routes. Les lacs prennent une teinte Terte et s'agitent avec fureur, commesi quelque démon était venu s'ébattre dans leurs eaux, ordinairement si bleues et si tranquilles. Le fœhn est descendu^ comme on le dit vulgairement. Il mugit en notes lugubres dans les maisons dont les habitants éteignent tous les feux (1) ; il soulève les tuiles et les ardoises^ abat les cheminées et déracine les sapins séculaires; il emporte et fait voltiger comme des feuilles d'automne les toits des petits chalets, dévaste les récoltes, saccage les vergers, renverse les chariots et, comme un génie malfaisant, il détruit tout sur. son passage.
Quand il souffle avec une semblable violence, le fœhn prend les proportions d'un fléau; ajoutons, toutefois, que rarement et seulement aux environs des équinoxes, il atteint le paroxysme de sa fureur. Le plus souvent il
(1) Dans le canton d'Urt.dès que le fœhn souffle avec violence, un règlement de police^ sévèrement observé^ contraint à éteindre tous les feux et défend de fumer dans les rues.
aborde les Âlpes en bienfaiteur. Dès le mois d'avril il attaque Thiver qui depuis huit mois régnait sans partage, et le force à gagner les hauteurs ; souvent aussi ce qu'il a conquis en huit jours, il le perd en une seule nuit de tourmentes ; Thiver redescend et reprend Tavantage. Cependant, à force d'assauts réitérés et persévérants, le printemps est vainqueur et rhiver se retranche sur ses sommets inexpugnables d'où il ne redescendra qu'en septembre pour prendre sa revanche. Le fœhn, avec Tauxiliaire des pluies chaudes, réglemente alors sa nouvelle conquête: il secoue les masses de neige sous lesquelles pliaient les pins et les aroles, développe partout les bourgeons et les pousses qu'il transforme en une fraîche végétation et s'avance, avec sa couronne de verdure, jusqu'à la limite des forêts. Au delà il livre encore de rudes combats à l'hiver qui ne lui cédera que quelques semaines d'été. Les bois se peuplent de chanteurs, les fleurs déploient au soleil leurs brillantes corolles, les insectes bourdonnent dans les rayons que tamise le feuillage, les ruisseaux, jusque-là desséchés, coulent en mêlant leur murmure au concert général; tout renatt à la vie, tandis
qu'au loin le tonnerre des ayalanches annonce à cette nature en fête chaque succès de son libérateur. Le fœhn est tellement la condition essentielle de Tété que les montagnards, té« moins chaque année de ces luttes, ont coutume de dire que « le bon Dieu et le soleil doré ne a peuvent rien contre la neige si le fœhn ne <i leur vient en aide. »
Les avalanches. — Tous les agents dont nous venons de parler ne sauraient débarrasser les montagnes de leur lourd manteau d'hiver, si les avalanches n'entraînaient dans les régions inférieures les masses de neige entassées sur les sommets. Ce qu'elles opèrent en quelques minutes, le soleil et le fœhn seraient impuissants à l'exécuter dans le cours de plusieurs semaines.' L'hiver, toujours maître des cimes, paralyserait les efforts du printemps et de l'été. La mort remplacerait la vie et des déserts de glace s'étendraient sur les lieux mêmes où, grâce aux avalanches, le faucheur des Alpes et le berger trouvent une nourriture suffisante pour leurs troupeaux» C'est ainsi que, par ses admirables lois, la nature rend utiles, indispensables même, les plus terribles phénomènes du mécanisme terrestre, dans lesquels
notre esprit borné ne voit tout d'abord que fléau et que bouleversement.
Ces immenses torrents de neige, qui grondent avec les éclats du tonnerre et dont la puissance est aussi grandiose qu'invincible^ sont un des phénomènes les plus pittoresques et les plus saisissants des Alpes. Rien ne peut ar* rêter les avalanches dans leur course furieuse, mais dans certains couloirs, leur chute est assez périodique et leur marche assez régulière pour que l'œil exercé du montagnard puisse préciser le jour et l'heure du danger.
L'inclinaison des pentes, la température, le vent, la végétation et la quantité de neige sont autant de circonstances qui déterminent le»
avalanches. Elles sont rares dans les endroits très-escarpés exposés au nûdi, où la neige ne peut s'accumuler; elles sont au contraire fréquentes et périodiques sur les pentes ou dans les couloirs inclinés à 30 ou 35*.
Lorsque le soleil ou la pluie ont attaqué un champ de neige incliné, Teau produite par la fusion s'infiltre au travers de la masse par les nombreux interstices qui séparent les granules ou les flocons. Elle réchauffe le sol, fait fondre la couche inférieure, lubrifie la surface,
et un moment arriye où tout le champ de neige, sollicité par les deux forces de la gravité et du frottement qui s'équilibrent exactement n'attend qu'une légère impulsion pour se précipiter dans le fond de la vallée. Trop souvent le voyageur qui s'aventure imprudemment, roule dans l'abîme avec l'avalanche détachée sous SCS pieds par son propre poids : la catastrophe survenue à la caravane du docteur Hamel en 1820 et celle plus récente encore de M. Arkv^right au mont Blanc, en sont de funèbres exemples. Quelquefois un coup de feu, en ébranlant la colonne d'air, détermine la chute de toute la masse. Souvent il faut moins encore : le passage d'un chamois (1), le piélement ou le coup d'aile d'un oiseau, un cri, une simple parole suffisent — terribles effets de bien petites causes! — pour rompre l'équilibre et précipiter dans les plaines des milliers de tonnes de neiges, qui ravagent tout sur leur passage, écrasent des villages entiers, ensevelissent vivants, dans
(1) Les chamois s'aventurent rarement sur les pentes dangereuses; ces prudents animaux semblent comprendre le danger. Cependant leurs squelettes trouvés au printemps, lorsque tbnd la neige de l'avalanche, prouve que parfois leur instinct est en défaut.
leur linceul glacé, des centaines d'habitants.
Les avalanches affectent deux formes principales, savoir : celle des avalanches compactes (en allemand Grundlavinen) et celle des avatanches poudreuses (Staublamnen) . Toutes les autres formes qu'elles peuvent présenter, et qui varient de nom à l'infini selon les localités, rentrent dans Tune ou l'autre de ces catégories.
Les avalanches compactes sont celles dont nous venons de parler : la couche de neige, séparée du sol par la fonte due à Peau d'infiltration, se met en mouvement sur le terrain lubrifié. Elle pousse devant elle les couches inférieures. La masse augmente, les champs de neige roulent les uns sur les autres, enti*atnant dans leur chute ceux des pentes voisines, labourant le sol, renversant les forêts, déracinant des rochers énormes, et se précipitant dans la vallée avec un fracas épouvantable.
Lorsque Tavalanche n'est pas considérable, ou lorsqu'elle n'a 'pas encore acquis une grande vitesse, une forêt quelque peu touffue peut en arrêter la marche et la retenir. Les rhododendrons, les myrtilles, ou simplement le foin oublié par la faucille du montagnard, suffisent
souvent pour la fixer. La neige retenue par les mille branchages entrelacés de ces plantes, peut ne pas se détacher et fondra lentement sur place.
C'est à l'efficacité des forêts, comme préservatrices du fléau , qu*il faut attribuer la singu lière légende d'Ândermatt, village de la vallée d'Urseren, au pied du Saint-Gothard. On prétendait jadis qu'il coulait du sang de chaque arbre abattu dans le petit bois de sapin qui domine et protège l'endroit. L'origine de cette superstition serait que, dans les temps reculés, les lois de cette étrange vallée punissaient de mort l'imprudent qui, par la coupe d'un arbre, attirait mille dangers sur le village. La peine de mort était sévère pour un simple délit forestier; aussi est-elle depuis longtemps abolie, mais la légende a suffi pour sauver Andermatt d'un déboisement plein de périls.
Pour prévenir les avalanches compactes, les gens du pays emploient plusieurs moyens; mais, dans leur incurie, ils négligent le plus efficace : le reboisement. Ils se contentent de fixer la neige au sol, dès le premier printemps, par des pieux, dont la présence joue le rôle des forêts détruites. C'est ce qu'ils appellent r/cm^r
Cavalanckej et toute la population valide de la commune prend part à cette opération. On peut tailler aussi, dans la pente de départ, plusieurs étages de gradins horizontaux sur lesquels la neige repose d'aplomb et qui servent, pendant Tété, de sentiers au bétail conduit en pâture dans ces hautes prairies. Quand le manque de bois ou la nature du sol empêche de fixer l'avalanche, on cherche à la diriger par des murs, à la sortie de son couloir. Enfin, comme palliatif, on prot^e souvent les maisons par d*épais éperons en pierre sèche, qui séparent le courant à la manière de l'avantbec d'une pile de pont : Téglise d'Oberwald (1), dernier village du haut Valais, et les maisons de refuge du Saint-Gothard, du côté du Tessin, sont protégées de la sorte. Lorsque la pierre fait défaut, on se contente d'un éperon en neige arrosé d*eau ; le massif do glace compacte ainsi formé présente une résistance suffisante pour ramener la sécurité aussi longtemps qu'existe le danger.
Les débris des avalanches ne présentent pas,
(1) Au mois de janvier 18G7, une terrible ayalanche s*est écroulée sur cette église; i'éperon l'a protégée, mais le courant, lancé de chaque côté du modeste édifice, a brisé tous les vitraux et a pénétre en masse compacte dans l'intérieur.
dans les i^allées, une surface unie, comme le serait, par exemple, un éboulement de boue ou de sable, mais un chaos inextricable de blocs colossaux qui affectent mille formes variées et atteignent quelquefois 10 à 12 mètres de hauteur. Leur couleur jaune sale est due aux nombreux débris organiques et minéraux entraînés par le courant dont la vitesse dépend de l'inclinaison du sol et de Tétat hygrométrique de la neige. J'en ai vu se précipiter des hauteurs avec la rapidité de la flèche, tandis que d'autres semblaient visqueuses et avançaient si lentement qu'elles laissaient au paysan menacé le temps de sauver son avoir. En 1860, une avalanche déboucha dans le Valais* entre les villages de Munster et de Gœschenen. Sa marche était presque insensible; aussi la population était -elle accourue tout entière pour retirer de sa partie antérieure les troncs d'arbres, arrachés de la forêt, qu'elle poussait devant elle.
Les avalanches compactes sont, pour la plupart, inoffensives. Elles ne suivent que certains couloirs déterminés et descendent chaque année, presqu'à la même époque. Celles qui surprennent les villages sont de rares excep-
tious. Quiconque est familiarisé avec la montagne sait que sur les pentes exposées au levant elle se détachent avant midi , entre midi et deux heures sur les pentes exposées au sud, entre trois et six heures sur celles qui regardent le couchant, et jusqu'à la nuit close sur les versants tournés vers le nord. Il est important de tenir compte de ces observations lorsqu'on médite une excursion quelque peu périlleuse.
Les avalanches poudreuses sont bien autrement à craindre, car elles peuvent se produire partout, à tout moment et sans signes précurseurs. Elles se forment en hiver et au premier printemps, lorsqu'une neige granulée, sans consistance, est tombée sur un sol gelé ou sur la croûte glacée d'une première couche.
Le moindre ébranlement suffît aussi pour les provoquer ; mais au lieu de glisser, les légers granules s'enlèvent dans les airs en un nuage immense de poussière. L'air refoulé se précipite sur les pentes voisines et détache de nouvelles avalanches qui viennent grossir la première. La montagne semble vomir des vapeurs; on ne voit plus qu'un tourbillon de poudre qui brille au soleil et qu'accompagne un roule-
ment semblable à celui du tonnerre. L'avalanche péfiiètre avec fureur dans les forêts qu'elle rencontre ; les arbres craquent et se brisent, lèvent siffle dans les branches de ceux qui résistent, les rocs se détachent et se culbutent) l'écho de tout ce fracas est répercuté^ en sourds mugissements, de sommets en som^ mets, et Tavalanche bondit en sauts gigantes* ques jusqu'au fond des vallées où, quelques minutes plus tard, son cadavre brisé gtt en membres épars.
La trombe d'air qui raccompagne produit de terribles effets : les arbres déracinés sont lancés au loin. Sur le versant opposé de Tétroite vallée, des forêts entières joHchent une immense étendue de terrain. L'ouragan est irrésistible, mais son action est circonscrite dans certaines limites au delà desquelles pas une feuille ne bouge sur les arbres (1).
Les avalanches^ on le voit, sont un puissant moyen de déchargement des montagnes* La liste des plus célèbres avalanches et le nombre des victimes qu'elles ont faites seraient longs à établir; pas un village des hautes vallées qui
(I) Tchudf, « le Monde des Alpes, » t. II, p. 41.
— songea ait inscrit plusieurs dans ses annales ; pas un sentier de la montagne où quelques croix ne rappellent un malheur.
Les débris accumulés atteignent parfois la hauteur des maisons et les branches supérieur res des arbres. La neige en est si compacte qu'elle forme, même à une faible épaisseur, des ponts solides sur les torrents ou, sur le» routes, des obstacles dans lesquels l'homme est obligé de creuser des tunnels nécessaires à la libre circulation. Que de fois n'avons-nous pas franchi le Rbône, au-dessous de son glacier, sur le pont formé par Tavalanche de la Mayen^'and et qui ne mesurait pas 60 centimètres d'épaisseur !
Lorsqu'au printemps dernier, la guerre en-r trc TÂutrice et l'Italie fit à la Suisse un devoir de se préparer à défendre une neutralité qui veut être respectée, le petit corps d'observation du colonel de Salis^ placé sur la frontière, dut maintes fois traverser avec son artillerie de montagne des ponts naturels ainsi jetés sur les torrents ou défiler sous les tunnels de neige de Zernelz ou de Poscbiavo.
Cette neige se durcit et se comprime à tel point que lorsque, surpris par une avalanche.
un malheureux se trouve retenu par Tun de ses membres, il lui serait bien difficile de se dégager seul; s*il est enfoui à quelques centimètres seulement de profondeur, il peut entendre distinctement toutes les paroles de ceux qui le cherchent, tandis que ses cris les plus désespérés ne parviennent pas à sortir de son tombeau glacé pour diriger le travail de ses sauveurs.
Avant de terminer ce qui a trait aux avalanches, il importe de chercher à rectifier une idée complètement fausse, avancée par quelques auteurs qui, certainement, n'ont vu le phénomène que dans leur imagination ; ils décrivent les avalanches sous l'aspect de boules colossales roulant sur les pentes. Rien de pareil n'existe, et une telle boule serait brisée au premier choc, après quelques mètres seulement de parcours.
Les glaciers. — Nous avons dit que les avalanches n'avaient lieu que sur des pentes de 30 à 35 degrés ; dans les endroits moins inclinés, les montagnes se déchargent par les glaciers^ moyen plus puissant encore, régulier, lent et infaillible qui amène peu à peu dans des
régions, bien ioférieures à leur limite, toutes les neiges des sommets.
La neige, dans les couches supérieures de Tatmosphère, n'affeete pas la forme de flocons que nous lui connaissons dans les plaines. Elle est beaucoup plus sèche, plus fine, plus serrée et ressemble plutôt à du sable ou à de la een^ dre. La surface, attaquée par le soleil* entre en fusion lente ; Feau produite sMnfiltre peu à peu dans tous les interstices de la masse, où elle arrive au contact des granules. Elle ne tarde pas à descendre à la température de zéro» où elle se transforme en glace par un phénomène dont nous nous occuperons plus loin et qui est connu sous le nom de regélation ou regel. Â une très-petite profondeur la masse est déjà homogène, mais d'un blanc opaque, et sa nature peut être comparée, sauf la dureté, à un grès dont les éléments seraient des molécules de neige, enchâssées dans un ciment de glace. Les couches succédant chaque année aux couches, augmentent la pression; celle-ci chasse l'air contenu dans les zones inférieures, et toute la masse se rapproche de plus en plus de l'état de glace compacte et transparente.
Névés. — Là neige dans cet état de transition prend le nom de névé.
C'est souvent à une faible profondeur que la transformation commence à se produire.
Les nombreuses crevasses et les escarpements permettent d'étudier tout ce travail de métamorphose et d'en suivre les différentes phases.
Pour donner une idée exacte du phénomène, reportons-nous à notre enfance lorsque animés par Fardeur du combat, nous comprimions violemment la boule de neige pour la rendre plus dure : la chaleur de nos mains produisait une fusion superficielle, la pression introduisait l'eau dans Tintérieur de notre balle et nous formions un véritable névé, résolvant ainsi, sans le savoir, un grand problème longtemps cherché par les savants. — Un fait analogue se passe dans les glacières artificielles : lorsque rhiver n*a pas été assez rigoureux pour les alimenter, on se contente de les remplir de neige. Il suffit de Tarroser d'eau pour produire un névé qui, au bout de quelques semaines, si la glacière est profonde et la pression suffisante, se transformera en glace homogène et trans* parente. Enfin, lorsque Ton chemine sur une neige dans certaines conditions d'humidité, on
observe souvent une semelle déglace, iDcrnstée dans Tempreinf e des pas de quelque voyageur; dans ce cas, le poids du corps a forcé Feau, maintenue à l'état liquide, à s'introduire sous la surface où elle s'est instantanément congelée, formant sous le pied une croûte solide, où l'empreinte de chaque clou du soulier reste marquée. Ces quelques exemples, empruntés à des faits que chacun peut avoir observés, suffisent pour faire comprendre la formation du névé.
En creusant un névé, on trouve bientôt la glace. M. de Charpentier, auquel on doit de nombreuses recherches sur les glaciers, affirme qu'au col du mont Cervin, la couche de neige recouvrant la glace n'avait guère, en 1825 que 1",20 de profondeur; dans plusieurs autres névés, cette épaisseur était encore réduite. La transformation se fait donc trèsr rapidement et peut, dans certaines conditions, être complète à moins d'un mètre.
Mouvement des glaciers. — On a longtemps cru que les glaciers n'étaient que des fleuves figés, comme les cascades suspendues en cristaux sur les parois des rochers, ou comme les ruisseaux que nous voyons, en hiver, solidifiés
sur leur lit par couches successives. Ces stalactictes colossaux n'étaient, pour les observateurs, que des momies inertes attendant, pour renaître, les chaleurs bienfaisantes de quelque nouvelle période géologique. Au commencement du siècle dernier seulement, on a constaté par des faits irrécusables, que les glaciers sont, au contraire, des masses animées d'un mouYem^it insensible à Tœil, mais qui n'en transporte pas moins sans relâche le trop-plein des neiges.
Les causes de leur progression ont été et sont encore vivement controversées ; nous les examinerons tout à Tt^ure. Qu'il nous suffisede dire, dans cette introduction, que deux grandes théories bien distinctes sont en présence :
1* Celle qui veut que les glaces n'obéissent qu'à la loi commune de la gravité, comme les cours d'eau et tous les corps sur un plan incliné ;
2* Celle qui explique cette progression par une assimilation de l'eau absorbée par le glacier.
On conseil, en etfet, que cette eau, en pénétrant dans les fissures capillaires qui sillonnent la masse en tous sens, doive s'y congeler. Cette
congélation amène forcément une dilatation qui, se faisant principalement sentir dans le sens oh la résistance est la moindre, c*est-àdire dans le sens de la vallée, gonflera le glacier, le forcera à avancer et déterminera de nouvelles fissures. Celles-ci s'imbiberont à leur cour le jour suivant, de telle sorte que si le produit de la fonte pouvait être entièrement absorbé, le glacier augmenterait <;oHstamment de volume. Mais en descendant il atteint des régions plus chaudes, où Tévaporation est plus active et dans lesquelles la fonte produit plus d'eau qu'il n'en peut absorber. Dès lors, les causes de formation ne pouvant plus compenser celles de destruction, le glacier diminuera de plus en plus et finira par disparaître.
Une locution aussi fausse que l'idée sur laquelle elle est basée, semble faire croire que les glaciers avancent, qu'ils restent stationnaires ovl ({\x\h reculent. Il n'en est rien. Un glacier avance toujours ; mais si un été froid succède à quelque rigoureux hiver, les causes de destruction seront insuffisantes pour compenser celles de formation, et le glacier avancera. Si les agents contraires s'équilibrent, le glacier restera stationnaire . Enfin, pendant un
été chaud après un tiède hiver, les forces destructives étant plus puissantes que les forces génératrices, la tête du glacier se fondra plus ou moins rapidement et celui-ci semblera re^ cuier.
Les très-hautes régions ne possèdent pas de glaciers, parce qu'elles ne présentent pas les éléments nécessaires à leur formation : la neige et la chaleur voulue pour produire Teau d*intiltration, indispensable à la transformation du névé. Les hauts névés, restent à Tétat de névé sans aucun changement dans leur constitution ni dans leurs caractères. Dans les Cordillères, par exemple, sous Téquateur même, la neige reste sur d'immenses étendues tellement menue et désagrégée que la marche y devient impossible : ce phénomène peut s'expliquer par Té vaporation qui, très-puissante sous ces latitude»i, interdit Finfiltration et par conséquent la formation du glacier. D'après M. Tschudi, ce ne serait que vers le i^" degré de latitude Sud, au nevado de Sorato, à l'Est du lac de Titicaca, que les neiges des Cordillères commenceraient leur transformation; M. Philipps affirme que les premiers glaciers ne se voient qu'au 35' degré. M. le docteur Martin de Moussy a bien
voulu nous communiquer à ce sujet les notes qu'il a lui-même recueillies sur ce terrain si peu connu ; nous nous empressons de les publier en entier (1).
(1) Je n*ai point tu de champ de neiges soqs l'équatear, puisque dans les Andes je n*ai parcouru que du 33* au 23' de latitude. — J'ai trouvé qu'à partir du 30* degré, en allant sur le Nord, la neige s*y évaporait plus qu'elle ne fondait. Il n'y a pas de glaciers propreoaent dits dans cette zone; mais dans certaines anfnictuosités, la neige s'amasse et devient glace, ainsi qu'on peut le voir par les morceaux que les muletiers apportent à Mendoza, à Tucuman, à Salta, où je les ai vus moi-même.
Les Nevados de toute cette zone, ou pics élevés au-dessus de 4800 mètres, conservent leur neige toute Tannée, mais sous le tropique, quelques pics isolés hauts de 5000" la perdent tout à fait, comme le pic de Zenta où le passage est à 4530'*; je Fai franchi dans la neige récemment tombée au mois de septembre, et les gpns du pays m'ont assuré qu'il en était dépouillé au cœur de l'été.
Les plateaux des Andes sont prodigieusement secs, surtout vers l'Ouest; Tévaporation y est donc fort active, et je crois que la vraie cause du névé qui s'y trouve en certains endroits est, selon toute apparence, la non pénétration de l'eau dans la masse. Mais il en est autrement dans les anfractuosités des sommets; là il se forme de véritable glace. J'ai constaté que, vers l'Ouest, le ciel est extrêmement pur, et que la Cordillère reçoit peu de neige si ce n'est à l'entrée de l'hiver, c'est-à-dire en juin. Ces glaciers sont très-petits, très-Iocalisés ; à partir du 33* vers le Sud il y a, comme le dit Philipps, de véritables glaciers, quoique beaucoup moins grands qu'en Suisse et toujours dans des anfractuosités. J'ai vu l'Aconcagua (6994"), le Tupongato (CTIO") et d'autres pics, en février 1857, conservant leur neige. Le Tupungato est un cône presque parfait, le quart supérieur de la hauteur était tout blanc, l'Aconcagua plus élevé, a ces rochers noirs dont les arêtes sont dépouillées, mais il a de longues traînées de glace en tout sens ; c'est aussi ce que j'ai vu aux Nevados voisins (par 33» en moyenne) puis au Potro, au Bonete par 28% au Negro et au Castillo, par 24** 40' près Salta.
Près Tucuman (2T'S.),rAconquiJa (4800") a toujours un peu déneige, mais il termine le côté oriental des Andes et participe au
Dimensians et limites inférieures de quel^ties glaciers. — De nombreuses observations ont permis d*établir que les glaciers s'étendent entre les lignes isothermes — 8* et ■+- 5\ en comprenant dans ces limites les glaces au moment
climat de la région pampéenne, qai reçoit assez souvent de la pluie, tandis qne, dans les vallées intérieures des Andes, il ne pleut .que Tété; jusqu'à 4000 mètres de hauteur. A cette altitude même c'est plus souvent de la grêle et de la neige, ou de courtes pluies d'orage.
L£s débordements des rivières qui viennent des Andes sont dus aux pluies qui tombent dans les vallées inférieures à 3000<" et non à la fonte des neiges qui sont toujours en petite quantité. Sauf le Tupungato (33'' S. 6710), je n'ai vu aucun nevado aussi glacé qne notre Àfont-Blanc ; les neiges y sont assez peu épaisses pour que Ton puisse voir toujours, même près du sommet, des pcirties dépouillées. Cela tient à la forme de la montagne et au vent. Le voyageur passe souvent, h des hauteurs de 4000", près de nevados qu'il peut parfaitement examiner.
A partir du 3G% il pleut sur les deux versants des Andes, et il y a des glaciers des deux côtés. Alors la végétation de ces montagnes commence à être belle, tandis qu'en remontant vers le Nord elle est chétive faute d'eau. A 2000 mètres par 33% il y a des arbres, on en trouve encore h 2500 sous le tropique, mais ils sont petits. A 1500 mètres d'altitude, la végétation est européenne, A 800 mètres elle est encore tropicale.
Les glaciers ou plutôt les apparences de glaciers, les amas de neige sont plus nombreux, plus persistants du côté oriental que du côté occidental.
D'ailleurs la limite des neiges perpétuelles est très-'variable à latitude égale, elle dépend de rofientation de la montagne, de la forme de la vallée, du vent dominant, de la largeur du plateau, etc. n ne faut pas oublier que par 20** de latitude le plateau des Andes a 8° de longitude en largeur, c'est-à-dire 150 lieues marines et une altitude moyenne de 3800 mètres ; le lac de Titicaca est à 3920».
Les différences du chiffre de limite des neiges perpétuelles qne notent les auteurs, et dont on s'étonne, tiennent à ce qu'on n'a pas analysé assez complètement la topographie des localités, et la météorol ogie du plateau ou de l'arête des Andes. Cette limite
de leurformalion, encore recouvertes des névés qui les produisent, et ^jue nousappelerons^/arr^ sous-névées. Quant à l'altitude du pied des glaciers, elle dépend naturellement de leur latitude, de leur masse et de leur orientation :
dans THimalaya (30 degrés latitude Nord) d'immenses glaciers descendent à 3,000 mètres; celui do Baltoro, dans la vallée de Brahaldo, mesure , d'après le capitaine Monlgomerie , 58 kilomètres de longueur sur 2 à 4 de largeur; celui de Biafo n'a pas moins de 103 kilomètres de développement ; celui deMooztagh, d'après
varie pour chaque nevado et on ne peut fixer une règle géiicraie.
A partir de 37*> vers le Sud, les Andes forment une véritable Suisse américaine : les lacs, les ruisseaux, les rivières abondent. Le climat est pluvieux, la végétation très-riche, la chaleur peu élevée Tété, et l'hiver très-doux. Le pays des Araucans est dans cette condition, les colonies allemandes placées près du golfe de Reloncavi (4t° S.) ont trouvé là le climat de l'Allemagne du Sud, moins ses fortes gelées.
Le grand plateau des Andes, dit plateau Bolivien, commence au 30' de latitude Sud dans la province argentine de San-Juan, au-dessus du bourg de Sachal, il va en s'élargissant jusqu'au 2(K de latitude formant un triangle allongé dont l'extrémité est en bas vers le Sud. Dès je 29*, le dos du principal massif andin a 15 lieues de large et une altitude variant de 3800 à 4200 mètres ; le passage est dangereux à cause du vent, du froid et de l'absence de ressources. La route n'est pas difficile; c'est une plaine haute pierreuse, ondulée, sans un atome de végétation, sauf la Uareta [Bolax), umbellifère à racine résineuse donnant un excellent feu et qui croit dans les roches où elle semble un lichen tapissant le sol. Cette plante précieuse pour le voyageur est assez rare encore. Elle croit lentement.
M. Godwin Austen, 58 kilomètres, comme celui de Baltoro ; le pic le plus élevé de la chaîne, le Karakorum, s'élève à 8460 mètres, c'est-à-dire à 3650 mètres plus haut que notre Mont-Blanc (i). Dans le Caucase, les glaciers descendent moins bas qu*en Suisse ; Tallitude moyenne de 8 glaciers, d'après MM. Kholenali et Ruprechl, est de 2185 mètres à leur base.
Plus on s^approche du nord et plus cette hau teur diminue; en Norwége, le glacier deLodal (61 degrés latitude) s'arrête à 580 mètres, et celui de Nygaard h 340. Au 70* degré, ils s'arrêtent encore avant de toucher la mer. En Islande (64 degrés) , et à l'île de Jan Mayen, (70 degrés), ils atteignent l'océan Glacial (2). Au Spitzberg (77 à 81 degrés) , les glaciers s* avancent dans la mer; celui du cap Sud et un autre au Nord de Horn-Sound, atteignent près de la côte une largeur de 20 kilomètres (3); il en est de même au Groenland où ils forment de formidables escarpements d'une hauteur totale de 350 à 450 mètres; ils présentent sur
(1) Ch. Martins. Revue des Deux-Mondes. 15 janvvier 18G7, p. 410.
(2) Ch. Maintins. Revue des Deux-Mondes. t5 août 18C3.
(3) Ch. Grad. Esquisse physique des îles Spitzliergen et du pôle arctique. 1 vol. Paiis-Chnliamcl 18GC.
ces points, comme le glacier de Humboldt dans le détroit de Smith, un front de 1 H kilomètres. Au Kamtschatkat et dans la NouYcUe-Zemble (75 degrés), il existe aussi des glaciers, mais par une anomalie singulière, toute la côte de Sibérie baignée par la mer Glaciale en est dépourvue (1).
Dans rhémisphère austral, les teri:es polaires sont aussi couvertes de glaciei*s : la terre de Feu en possède le long du détroit de Magellan ; la Nouvelle-Zélande enfin « d'après les remarquables travaux de M. Julien Haast, en présente qui descendent jusqu'à 1240". Sur le versant Est, le plus grand glacier, celui de Tasnian, descend jusqu'à 845 mètres, taudis que sur le versant Ouest, le glacier beaucoup plus petit de François-Joseph arrive à 215'". Ce dernier est, par 43*. 35' latitude Sud, c'està-dire la latitude^ correspondant dans l'hémisphère Nord, à celle de Montpellier, de Pau et de Marseille. Il faudrait aller à 20 degrés plus au Nord, enNorwége, par 67 degrés, pour trouver des glaciers descendant aussi bas (2). Dans
(1) cil, Marlins. Revue des Deux-Mondes. 15 janvier 1867.
(2) Juliuê Haast. Rapport sur la formalioii des glaciers de Mlcrliury (Nouvelle-Zélande). 18C4.
les Alpes, le glacier d'Aletsch s'arrête à 1228", celui des Bois à 1 125 ; celui du Rhône à 1730, et le glacier inférieur de Grindelwald à lOSO".
En général, les glaciers les plus puissants sont les plus encaissés, les mieux abrités par les montagnes voisines, ou ceux qui se rattachent aux grands massifs glacés.
Nous avons jelé un coup d'œil d'ensemble, sur les montagnes, la neige, le névé et les glaciers, nous allons maintenant reprendre une à une ces différentes questions, et entrer, pour chacune, dans quelques développements qui, nous Tespérons , ne seront pas sans intérêt pour le touriste décidé à bien voir, ou pour les personnes peu initiées aux mystères de nos montagnes.