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DU MOUVEMENT DES GLACIERS

Nous abordons ici la partie la plus ardue de la glaciologie. Tout ce^ qui précède peut être considéré comme les préliminaires de cet important chapitre, tout ce qui suit n'en sera que les conséquences. Malgré le grand nombre de savants et d'hommes éminents qui ont traité le sujet (1), il est encore comme entouré d'un voile qui permet d'en saisir les traits principaux sans toutefois en distinguer les détails. Naturalistes, physiciens, chimistes, géologues, touristes même , tous ont apporté leur tribut d'eflForts. Le voile a été soulevé en partie, mais n'est pas encore arraché. — Les théories ont

(1) On trouvera une intéressante bibliographie dans Dollfus- Ausset: Matériaux pour servir à Vélude des glaciers; 6 Yolumes. Savy. Paris, 1863 à 1866.

combattu les théories; la controverse a démoli pour reconstruire ce qu'elle a plus tard renversé de nouveau. Les camps se sont formés distincts, pour laisser ensuite la défection se glisser dans leurs rangs; et, tous'ces patients travaux, tous ces livries, toutes ces habiles dissertations n*ont pas encore donné à la glaciologie la base solide qu'elle doit avoir pour passer à Tétat de science précise. Comme dans la coupellation de l'argent, Véclair n'a pas encore jailli; une pellicule recouvre encore le précieux métal. L'impartialité dont nous nous sommes fait un devoir, nous oblige à mettre sous les yeux de nos lecteurs, le plus brièvement possible, les différentes théories émises, avec leurs preuves à Tappui, leurs auteurs et les objections quelles ont soulevées; nous laisserons au lecteur le soin d'adopter celle qui lui semblera le plus plausible.

Résumé historique. — De tout temps, malgré l'affirmation téméraire de M. Plouquet, qui écrivait dans la Gazette littéraire d'Iéna que « le mouvement progressif des glaciers est une c( chose physiquement impossible, » les montagnards ont su que ces fleuves gelés n'étaient pas des masses immobiles. Il suffit de demeu-

rer dans le voisinage des glaciers pendant quelques semaines, pour que Tœil le moins exercé en demeure convaincu. Ce n'est qu'en 1 705 que Scheuchzer publia le fait, et que le monde savant fut nanti de la question. Après lui, plusieurs hommes de science constatèrent la vérité de ses assertions ; mais les recherches du bibliographe deviennent difficiles dans ce domaine d'ouvrages épuisés, qui n'ornent plus quà titre d'archivé les bibliothèques de quelques érudits, et dont parfois les feuillets ont été jetés au vent par quelque main profane.

En 1760, Altmann et Grûner proposèrent une théorie qui, reprise, développée et complétée par le génie d'Horace de Saussure devint la base de la science glaciaire. Cette théorie, connue sous le nom de Théorie de Saussure ou Théorie par glissement, se résume dans ces quelques lignes du célèbre naturaliste (1) :

Opinion de H» de Saussure. — « Une autre

« cause qui s'oppose avec beaucoup d'efficace « à un accroissement excessif des neiges et des « glaces, c'est leur pesanteur, qui les entraîne « avec une rapidité plus ou moins grande dans

(1) Voyages dans les Alpes, par H. de Saussure; T. It, p. 251

« les basses irallées, où la chaleur de Tété est « assez forte pour les fondre.

« C'est ce glissement lent^ mais continu, des « glaces sur leurs bases inclinées, qui les enc( traîné jusque dans les basses vallées, et qui c< entretient continuellement des amas de <x glaces dans des vallons assez chauds pour <x produire de grands arbres et même de riches (( moissons. Dans le fond de la vallée de Cha- « mounix, par exemple, il ne se forme aucun a glacier ; les neiges mêmes y disparaissent « dès le mois de mai ou de juin ; et pourtant « le glacier des Bossons, celui des Bois, celui « d'Argentière, descendent jusque dans le fond « de cette vallée. Mais les glaces inférieures de « ces glaciers n'ont point été formées dans « cette place ; et elles apportent pour ainsi « dire, l'attestation du lieu de leur naissance, (( puisqu'elles descendent chargées des débris « de rocher qui bordent l'extrémité la plus « élevée de la vallée de glace; et que ces ro- « chers sont composés de pierres , dont les « espèces ne se retrouvent point dans les mon- « tagnes qui bordent la partie inférieure de « cette même vallée. »

La Théorie par glissement était fondée.

Opinion de Jean de C /larpentier . — Jean de Charpentier, géologue et directeur des salines de Bex dans le canton de Vaud, reprit à son tour les idées émises en 1705 par Scheuchzer, puis par Biselx, et fit paraître en 1841 ses Essais sur les glaciers. La théorie qu'il a émise, connue sous le nom de Théorie de Charpentier ou Théorie par dilatation^ diffère essentiellement de celle de Saussure. Convaincu que la température intérieure d'un glacier pouvait descendre au-dessous de zéro (1), Charpentier en déduisait que Teau d'infiltration, quelle que soit sa provenance, s'introduisait dans les nombreuses crevasses, fissures et conduits capillaires, et qu'en s'y congelant elle produisait une dilatation, un gonflement, qui sollicitait toute sa masse.

« Pour nous rendre compte de ce fait, écri- (( vait Charpentier (2), plaçons une barre de (( fer sur un plan assez fortement incliné pour « que la moindre augmentation de pente fasse « glisser la barre. Dans cette position, le plus « léger choc ou la plus faible pression appli- « quée à l'extrémité supérieure de la barre la

(1) Essai sur les glaciers , p. 9.

(2) Essai sur les glaciers, p. 38.

« ferait rapidement descendre jusqu'au pied «du plan. Mais si, au lieu de lui imprimer « quelque impulsion, on la chauffait surplace, « elle se dilaterait en raison de sa longueur et « du degré de chaleur communiqué, et subirait « cette dilation sans prendre un mouvement « accéléré. Supposons qu'un obstacle quel- « conque Tempêche de s'étendre dans sa par- « tie supérieure, la barre ne pourra s'allonger « que dans le sens de la pente (1).

« Pendant la durée de ce mouvement, chaque « point de la barre se déplacera légèrement, « et la face inférieure frottera sur le support « ou le plan incliné. Supposons encore qu'elle « conserve , même après le refroidissement, « l'augmentation de volume qu'elle avait « acquise par l'action de la chaleur, et que, «par un moyen quelconque, on puisse lui « rendre constamment ce qu'elle perd en den- « site par l'effet de la dilatation (comme cela a arrive aux glaciers) . En admettant enfin qu'il « soit possible de la soumettre à ces conditions « et de répéter l'expérience indéfiniment, on « parviendra à augmenter le volume de la

(1) Nous sommes obligés ici de changer quelque peu le texte pour supprimer les lettres de la figure conteuue dans TouTrage.

« barre, d'une quantité indéfinie, sans que « cette expansion lui communique un mouve- « ment accéléré qui la fasse descendre au pied a du plan. Néanmoins elle exercera un frotte- « ment durant tout le temps que la chaleur « provoquera sa dilatation. »

Telle était la Théorie par dilatation. L'auteur des lignes qui précèdent, combattait surtout la théorie par glissement en faisant observer que, si elle était vraie, le mouvement du glacier serait accéléré, comme celui de tout corps solide glissant sur un plan incliné ; les ennemis de la théorie de Charpentier prétendaient, au contraire, qu'elle n'expliquait pas ces roches polies, striées qui indiquent partout le frottement d'anciens glaciers.

Nous voyons, dans les lignes que nous venons de citer, comme une intuition du phénomène de la regélation découvert plus tard par les frères Thomson, Faraday, Tyndall, Huxley et Helmhoitz. Si de Charpentier Tavait connu, il l'aurait sûrement appliqué à sa théorie et au lieu de ces mots : <( Supposons que par un moyen quelconque on puisse rendre à la

barre cfe qu elle perd en densité , etc., » il

aurait probablement écrit ceux-ci : « La regé-

lation rend à la glace ce qu'elle perd en densité...., etc. »

C'est aux patientes recherches et aux savantes expériences de Tyndall que nous devons d'être définitivement éclairés sur ce phénomène ; aussi le savant professeur a-t-il proposé, avec une modestie égale à son mérite, la théorie par glissement et regélation. Cette théorie sur laquelle nous nous permettrons de revenir tout à riieure, relie entre eux les faits qui prouvent en faveur du glissement et ceux qui militent en faveur de la regélation. Jusqu'à nouvel ordre c'est celle qui nous semble le plus logique et le plus rapproché du vrai. Mais nous ne le cachons pas, elle est loin de nous satisfaire entièrement, car elle part de l'hypothèse que le lit du glacier est dégelé; notre conviction contraire s'appuie sur les faits nombreux et irrécusables, selon nous, qui ont été exposés plus haut.

Deux hommes éminents ont, de même que Charpentier, entrevu la regélation sans la connaître; mais, moins prudents que lui, ils ont tenté de la définir en la faisant rentrer dans les lois communes. L'un de ces hommes, autorité scientifique en Angleterre, le professeur Forbes,

a donné l'exemple , en cherchant à mesurer la quantité de mouvement de plusieurs glaciers; l'autre, pendant les rares loisirs que lui laissait son pieux ministère, M. le chanoine Rendu, depuis évêque d'Annecy, a cherché aussi la solution de ce problème compliqué.

Théorie par viscosité. — Le professeur Forbes, assimilant la glace au goudron, au miel, à la mélasse (ce sont ses propres comparaisons), mit en avant la Théorie par viscosité qui eut, pendant quelque temps, un grand retentissement. Mais il trouva un antagoniste digne de lui, dans son collègue et ami, le professeur Tyndall. Celui-ci, s'appuyant sur des faits différents de ceux qu'avait invoqués Forbes, n'eut pas de peine à prouver que la glace, loin d'être visqueuse, présentait au plus haut degré tous les caractères des corps solides. En effet, quoique le glacier puisse se mouler à la vallée qui le contient, et en épouser les moindres accidents, il n'en reste pas moins établi qull n'est pas susceptible d'allongement, sans se briser par mille fissures qui souvent prennent les proportions de crevasses colossales. Ainsi, par exemple, lorsqu'un glacier, comme celui des Bois, se meut sur une

pente de 5*, 10' et change subitement d'inclinaison pour se mouvoir sur une déclivité de 22%20' (différence 17% 10'), ce changement se traduit par une dislocation complète du glacier au point de changement de pente; la glace, pour employer les termes mêmes de Forbes, « se précipite dans la vallée en une cascade de blocs, » que l'on désigne par le nom de séracs. Â la mer de glace Tinclinaison du lit change de 4- à 9*,25' (différence 5%25') et le même phénomène de dislocation se produit, au point de rendre, de Taveu même de Forbes, le glacier c infranchissable » en cet endroit (1). Une substance visqueuse ne se comporterait évidemment pas de la sorte. Elle se plierait, s'infléchirait, se moulerait sans fracture.

Si la glace était réellement visqueuse, les crevasses ne se formeraient pas, et au lieu de s'élargir elles tendraient à se refermer. La paroi d'amont, non soutenue, aurait promptement rejoint la paroi d'aval, et la regélation ne tarderait pas à rendre la soudure complète.

Les crevasses, lorsqu'elles se lorment, ne sont que des fissures pres^;ue imperceptibles dans

(1) TyndaU, Glaciers of ihe Alps^ p. 313.

lesquelles on introduit à peine une lame de couteau; elles éclatent, cependant, avec un bruit semblable à un coup de pistolet ou de carabine; ce n'est point encore là les propriétés d'un corps visqueux. Enfin, Tyndall calcule que la quantité dont s'étire un glacier de 1 kilomètre de largeur en vingt-quatre heures n'est que de 3 centimètres ; il en conclut judicieusement que si la glace possédait une propriété visqueuse, à quelque faible degré qu'on veuille la, supposer, elle serait suffisante pour répondre sans rupture à un si faible étirement (1), En somme, si les expériences sur la regélation ont prouvé que la glace était en quelque sorte plastique sous la pression, les faits affirment qu'elle ne l'est pas sous la tension ; elle n'est donc pas visqueuse.

Théorie par écoulement. — M. le chanoine Rendu publia en 1841 sa Tliéorie des glaciers de Savoie, insérée dans le vol. X des Mémoires de l'Académie royale de Savoie. Il appelle le névé, glacier-réservoir et le glacier proprement dit, glacier^d' écoulement , termes qui s'appliquent à merveille aux rôles que jouent

(1} La chaleur p. 198. Traduction de Tabbé Moigno.

les névés et les glaciers dans la nature. Il entrevit, dès 1839, tous les phénomènes qui nous sont aujourd'hui connus, et il explique la regélalion, qu'il ignorait, par ces mots : Il y a une foule de faits qui sembleraient faire croire que la substance des glaciers jouit d'une espèce de ductilité qui lui permet de se modeler sur la localité qu'elle occupe, de s'amincir, de se rétrécir et de s'étendre comme le ferait une pâte molle.

Cependant, quand on agit sur un morceau de glace, qu'on le frappe, on lui trouve une rigidité qui est en opposition directe avec les apparences dont nous venons de parler. Peutêtre que des expériences faites sur de plus grandes masses donneraient d'autres résultats. » Malgré cette dernière phrase , Mgr. Rendu assimile en tous points un glacier à nue rivière : « Il y a entre le glacier des Bois « et un fleuve, une ressemblance tellement « complète, dit-il plus loiu, qu'il est împosc< sible de trouver dans celui-ci une circon- « stance qui ne soit pas dans l'autre. Dans les « cours d'eau la vitesse n'est pas uniforme dans « loutelalargeurnidans toute la profondeur; le t frotlementsurle fond, celui des bords, Taction

<c des obstacles^ foui varier cette vitesse quin*est « entière que vers le milieu de la surface (1). » Ces assertions sont entièrement* démontrées par des faits, comme nous le verrons tout à l'heure, et Mgr. Rendu crée par là une nouvelle théorie qu'on peut appeler Théorie par écoulement.

Quant à la manière dont ce mouvement se produit, Tauteur l'explique par la fragilité de la glace, sous Tinfluence d'une forte pression : « En recherchant les causes de la diminution te des glaciers, écrit-il, il m'est venu à l'esprit « que malgré sa dureté et sa rigidité, la glace « ne peut supporter qu'une pression détermi- « née sans s'écraser et être exprimée. En con- « séquence, quand la pression dépassera cette « limite, il y aura broiement et extradition. « Supposons, au sommet du Mont-Blanc, une « colonne de glace reposant sur une base ho- « rizontale. La glace formant la couche infé- « rieure de cette colonne est comprimée par le « poids de toutes les couches supérieures; si « la cohésion de cette première couche ne peut « supporter qu'un poids de 100, par exemple,

(1) Théorie des Glaciers de Savoie p. 96. Traduction de la citation emprantée à Tyndall : Glaciers of the Alps, p. 306.

a dès que cette limite sera atteinte, il y aura « rupture de sa base, et la glace sera exprimée. « Quelque chose d'analogue parait se produire « sur le sommet du Mont-Blanc, où l'épaisseur n de la calotte de glace semble augmenter sur « le sommet et diminuer sur les flancs (1). »

Cette hypothèse nous parait discutable. En toutes choses, la- nature prépare la base en vue du poids qu'elle a à supporter, et si cette base n'a pas, lors de sa formation, les qualités suf« fisantes, elle les acquiert par une addition lente et graduelle des charges supplémentaires. Certes si on supposait qu'une couche de glace, gelée sous la simple pression atmosphérique pût être placée sous le poids d'un glacier, elle serait, sans doute, immédiatement pulvérisée, et sa force de cohésion détruite, au point de la rendre capable d'être exprimée horizontalement par une force verticale comparativement faible. Mais si la température est de 0% comme dans les parties inférieures des glaciers, cette glace pulvérisée redeviendrait immédiatement solide et cohérente par la regélation, et c'est une contradiction que de supposer que la glace

(l) Théorie des Glaciers de Savoie^ p. 80.

serait écrasée de Douveau par la même pression sous laquelle elle vient d'être reconstituée et regelée.

Théorie de Hugi. — Hugi, de Soleure, qui a longtemps exploré les glaciers et dont le nom reste encore attaché à une cabane qu'il avait construite pour ses expériences, sur le glacier de TAar, a proposé une théorie qui ne se base pas sur le glissement, mais sur certaines influences

atmosphériques.

Voici en quels termes elle est résumée par

M. de Tschudi (1) :

<' D'après l'opinion de M. Hugi, le glacier est

« avec l'atmosphère dans les rapports les plus

« intimes, absorbant sans cesse une partie de

l'humidité de cette dernière et laissant à son

' « tour échapper par Tévaporation quelques-

« unes de ses parties constituantes. Ainsi un

« morceau de glacier d'un pied cube, poli sur

a ses surfaces, se modifie à chaque instant

« quant à sa forme et au poids sans se fondre

« en aucune façon. A une température de

« -}- 10°à+ 15°R, un cube pareil augmente

« en poids de 6 à 61/2 onces pendant la nuit,

(I) Le Monde des Alpes^ T. IH, p. 78.

(( mais pendant le jour il en reperd une quan- « tité égale, de telle sorte que le jour, malgré « une augmentation de volume, il paraît per- « dre, exhaler une partie de ses éléments at- « mosphériques qu'il réabsorbe au contraire, « qu'il aspire de nouveau durant la nuit.

(( Les surfaces lisses deviennent rudes et ru- « gueuses. Après seize jours d'observations « le morceau avait considérablement grossi et « avait cependant perdu |)lusieurs livres de son « poids primitif. Un autre cube de glace revêtu « d'un enduit et soustrait ainsi à l'influence de « Tair, n'avait changé ni de dimensions ni de (( poids. Hugi en conclut que le glacier est « constamment modifié par l'action de l'air, « qu'il en résulte un changement nécessaire et « un développement successif dans sa texture, « et c'est de cette façon qu'il explique le mou- « vement de la masse. »

Ces explications nous paraissent, sinon singulières, tout au moins bien confuses. M. le pasteur Bourrit, le fidèle et savant interprète de Tschudi, accuse Hugi de manquer souvent de précision dans ses expériences; il nous conseille de n'accepter celles-ci que sous bénéfice d'inventaire, et nous dit enfin qu'Agassiz

et Vogt, ayant voulu les répéter, étaient arrivés à des résultats assez différents (1).

Théorie de M. Thomson. — M. James Thomson, professeur au collège de la Reine, à Belfast, a cherché Texplication de la progression des glaciers dans le fait déjà signalé par Garnot, savoir : que Teau soumise à une pression exige, pour se congeler, un froid plus considérable. Il a calculé, et les expériences de son frère, M. le professeur W. Thomson, ont démontré, que le point de congélation s'abaisse de 0%0075 centigrades par chaque atmosphère.

M. J. Thomson en déduit qu'une pression agissant sur une tranche quelconque d'un glacier, liquéfiera une certaine quantité d'eau qui pénétrera la masse. Arrivée sur un point où la pression est moindre ou nulle, cette eau se congèlera de rechef pour repasser à l'état liquide dès que la pression se fera sentir de nouveau. Ce serait à la succession de ces effets que le glacier devrait d'avancer et de se mouler comme un corps plastique à tous les anfractuosités de la vallée encaissante.

M. Martins semble adopter cette théorie dans

(1) Tschadj, le Monde des Alpes, T. UI, p. 79.

un article de la Revue des deuœ mondes du !•' janvier 1867, mais M. Tyndall la combat par les considérations suivantes : La glace des glaciers est, par les causes mêmes qui la produisent, plus compacte dans les parties inférieures que vers les névés; il s*ensuit que, des deux côtés d'une tranche quelconque, la glace en amont sera plus poreuse que celle qui est située en aval. La pression forcera l'eau à se précipiter de tous les côtés, car sa pesanteur peut être considérée comme nulle devant la force qui la sollicite ; elle remontera donc dans la glace la plus poreuse pour la pénétrer. La conséquence serait, ajoute Tyndall, que les glaciers remonteraient les vallées ^u lieu de les descendre. En second lieu, la surface d'un glacier peut être complètement sèche, comme le démontrent les impuretés qui sont répandues sur cette surface; ces impuretés et les piquets fichés dans le glacier ne s'en meuvent pas moins. Enfin Tyndall calcule que, lors des expériences qu'il fît en hiver sur la Mer de glace, la température de la surface était à — 5"; puisqu'il faut une atmosphère de pression pour abaisser de 75 dix millièmes de degré le point de congélation, il faudrait, pour l'abaisser de 5° et pour

produire Teau indispensable à la théorie de M. Thomson, une pression de 667 atmosphères.

Or une atmosphère correspond à la pression d'une colonne d*eau de 10 mètres, et par conséquent à celle d'une colonne de glace d'environ 12 mètres. Il faudrait donc 8,000 mètres de hauteur de glace pour exercer une pression capable d'abaisser le point de congélation de Teau à — 5". En d'autres termes^ il faudrait la pression d'un glacier descendant d'une hauteur au moins égale à deux fois et demi celle du Mont-Blanc (A, 810 mètres), au-dessus jlu Montanvers (1,890 mètres) (1). Ces conclusions de Tyndall, contre là théorie de M. Thomson, nous semblent concluantes.

Théorie de M. Malley. — Nous ne jugerons que sous toute réserve, n'ayant pas lu l'ouvrage original, la singulière idée mise en avant par M. R. Malley (2). L'auteur, dit Charpentier (3), suppose que le lit des glaciers présente un ou plusieurs étages ou terrasses, occupées chacun par un lac qui baigne la face inférieure du gla-

(1) Tyndall, Glaciers of ihe Aips, p. 340.

(2) On ihe tneehanism of glaciers. Transactions of the geolo gical Society: Dublin 1838.

(3) Essais sur les Glaciers. Note p. 37.

cier. Ce dernier doit être percé d'ouvertures en forme de tubes, semblables à des trous de sonde ou à des puits artésiens dont l'orifice inférieur plonge dans le lac. Ces trous doivent se remplir d'eau qui agira sur le glacier, comme celle du tube étroit d'une machine à colonne d'eau le fait sur le gros piston; elle le soulèvera légèrement, et dans cet état de suspension, qui du reste n'est que de courte durée, le glacier se trouvant dégagé de tout frottement contre son lit et pouvant obéira son propre poids, devr§ se mouvoir en avant. Le jeu recommencera p.haque fois que les tubes seront remplis de nouveau. Charpentier ne se donne pas la peine de réfuter une semblable explication.

On le voit, toutes ces théories, et bien d'autres qui nous restent inconnues, se réduisent à deux alternatives : glissementou non-glissemeni. Que le glissement soit expliqué par les phénomènes de viscosité, plasticité, pesanteur, et le non-glissement par la dilatation, les affinités atmosphériques, la regélation, il n'en reste pas moins l'énoncé de deux grandes hypothèses distinctes.

Objections aux théories par glissement. — Les

principales objections qui ont été opposées aux théories par glissement, sont :

1" Que si les glaciers glissaient sur leur lit, ils participeraient à la force d'accélération comme tout corps en mouvement sur un plan incliné;

2"* Que certains glaciers, reposant sur des pentes roides, devraient, même en n'admettant pas raccélération, se mouvoir sensiblement plus vite que ceux qui glissent sur une moindre déclivité ;

3" Que les glaciers progressent même sur des lits horizontaux ou très-peu inclinés, et que pour expliquer ce fait, il est difficile d'invoquer la pression des hautes régions sur les basses ;

4** Que si le mouvement du glacier était dû à son poids et si, comme on l'admet^ la température du lit restait constante été comme hiver, il n'y aurait pas de raison pour que le mouvement se ralentît pendant la saison froide.

Examinons successivement ces différents points.

Accélération et glaciers très-inclinés, — Nous trouvons d'abord dans l'article déjà cité de la « Quarterly Review » la description d'expé-

riences par lesquelles une masse de glace, placée sur une dalle de grès, prenait un mouvement accéléré dès que cette dalle formait avec rhorizon un angle de 20 degrés. Mais à une inclinaison moindre et ne dépassant pas 9 à 10 degrés, le mouvement était lent, uniforme et proportionnel à Tinclinaison. La vitesse était augmentée en raison directe du poids. Le mouvement parut sensible pour une inclinaison d'un demi- degré, et l'aurait été probablement encore pour une déclivité moindre, si le poids avait été augmenté. Le mouvemeut était dû, d'après l'auteur, à lafusion de la glace en contact avec la plaque ; car, lorsque la température de lair était inférieure à 0*, le mouvement n'était plus appréciable.

Ainsi donc, si tant est que l'on puisse appliquer à des masses énormes comme celles des glaciers, des résultats obtenus sur des blocs maniableS; il résulterait de ce qui précède :

a. Que sur une surface de roches polie, analogue à la plaque de grès, toutes les fois que Tinclinaison dépasse 20 degrés, il y aurait mouvement accéléré.

b. Qu'à des inclinaisons moindres, le mou-

vement serait uniforme, mais proportionnel au degré de pente et au poids.

c. Que dès que la température du lit serait au-dessous de 0, le mouvement cesserait d'avoir lieu.

Il ne se passe rien d analogue dans la nature. Beaucoup de glaciers reposent sur des plans inclinés de 45 degrés et plus ; non-seulement ils ne prennent aucun mouvement d'accélération, mais ils ne paraissent point progresser proportionnellement à la déclivité et à leur masse. Ainsi, le petit glacier du Grûnberg, affluent de celui de TAar, assis sur une pente de 30 à 50 degrés, ne s'avance, d'après Desor, que de 22 mètres par an, tandis que le glacier de FAar, sur une pente moyenne de 4 degrés seulement, avance de 77 mètres. En 1846, Charles Martins mesura leurs vitesses respectives pendant les quinze derniers jours d'août; le glacier de Grûnberg progressa de 2", 22, et celui de TAar de 2",94 (1). Le glacier de Tza, qui descend de la Dent du midi, dans le val dlUiez, repose sur un plan d'environ 50 degrés ; il se tient on ne sait à quoi, et, comme le dit

(1) Aevue d€$ Deux-Mondes i 15 janvier 1867^ p. 4 19,

M. Rambert (1), à propos d'an glacier dans les mêmes conditions ou pent-ëtre de celui-là même : « Il faut qu'il ait des griffes comme le a lierre pour s'accrocher à de telles murailles. » Les glaciers du Mont-Blanc, dans le val Ferret, de la Tzezetta dans la vallée de Bagne, du Weisshom et du Mûnsterthal dans le Valais ; du Retzli dans la vallée de la Simmen, do Moine, près du col du Géant, et bien d'autres encore que nous connaissons, reposent sur des pentes excessivement rapides qui se terminent souvent au précipice; ils ne prennent cependant aucun mouvement d'accélération, bien que leur lit soit parfois une roche polie que Ton ne peut gravir même à pieds nus.

Sur ces mêmes glaciers qui aboutissent à des parois verticales, le mouvement de progression fait ébouler, de temps à autres, l'extrémité qui n'est plus soutenue ; des masses de glace se précipitent alors des hauteurs jusqu'au pied de l'escarpement. Or, on n'observe pas que ces sortes d'avalanches soient plus fréquentes sur les glaciers très-inclinés que sur les autres, et il est permis d'en conclure que la quantité

/^J*l^.* ^^^^' Smmm, par E. Rambert. H- série 1866, Paris. lilierDuliez. '

du mouyement n'est proportionnelle ni à la pente ni au poids.

U serait indispensable, cependant, pour arriver à des conclusions définitives, de mesurer les vitesses de ces glaciers. Les expériences faites, à ce sujet, par Agassiz, Forbes, Tyndall , DoUfus et autres , sur les grands glaciers inférieurs, ne sauraient suffire pour établir la progression des petils, suspendus dans les hautes régions. Un vaste champ reste ouvert, sur ce point, à l'activité et à la hardiesse des touristes, car ces mensurations n exigent aucune étude spéciale, mais seulement du courage, du sang-froid et de la précision.

Enfin, si le lit est gelé, le glacier n'aura pas plus de mouvement que n'en avait le bloc immobile sur une dalle de grès, à une température inférieure à zéro.

On nous accordera, sans doute, que si les glaciers se meuvent par glissement, une impulsion suffisante pour rompre la force de résistance du frottement, serait le signal du départ de toute la masse. Cette impulsion se produit d'une manière factice lorsqu'une vallée présente une terrasse et qu'un glacier, en

voie de progression, arrive sur le bord A d'un escarpement (pi. II, ûg. 4). Son extrémité s*écrouIe et tombe au pied B du rocher. Les glaces, accumulées sur ce dernier point, ne continuent pas leur descente, à moins que la pente ne soit excessivement rapide ; elles restent immobiles ; et ne se mettront en mouvement que si les débris amoncelés sont assez volumineux et assez agglomérés par la regélation pour former un glacier indépendant, ou lorsque le glacier supérieur aura affecté, en progressant toujours, la forme pointillée DC, entraînant le massif B avec lui. Un glacier peut donc cheminer sur une déclivité BC oîi les débris, malgré l'impulsion due à leur chute, ne chemineront pas.

Pour qu'il n'y ait pas d'accélération, s'il y a glissement, il faut que les résistances dues au frottement équilibrent sans cesse les effets de la pente et de la masse. Or, le frotteriient n'est indépendant de la vitesse et ne reste invariable qu'autant que les corps frottants sont assez durs pour ne pouvoir être attaqués l'un par l'autre. Ce n'est évidemment pas le cas entre la glace et le rocher; le frottement restera donc dépendant de la vitesse. — Pour que

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le mouvemeot se maintienne uniforme, il faudra, dès lors, que les forces retardatrices croissent dans la même proportion que la vitesse ; mais comme celle-ci augmente comme la racine carrée delà hauteur, il faudra, nécessairement, que le frottement augmente aussi comme cette racine. Il est impossible d'admettre que dans une même vallée, sous un même glacier, les rugosités et les obstacles aillent en croissant précisément dans cette proportion, d'autant plus que le frottement, étant proportionnel à la pression, diminuera dans les régions inférieures où l'épaisseur du glacier est moindre. Nous croyons donc que s'il y a glissement, il devrait y avoir aussi accélération dans une certaine mesure.

Nous ne comprenons même pas bien comment ce glissement pourrait se produire sans ruptures, car la glace n'est pas plastique à l'allongement, et l'alimentation par les névés n'est ni assez rapide ni assez régulière pour subvenir à la quantité dont chemine un glacier. Ce ne serait donc que par suite de la formation d'une longue crevasse transversale, coupant le glacier de part en part, que la masse inférieure pourrait se mettre en mouvement, puisqu'elle

aurait été jusqu'à cet instant retenue par cohésion. Or on observe que, même dans ce cas, c'est-à-dire au-dessous des dislocations que produisent les cataractes, la rapidité de marche du glacier n'est ni augmentée ni accélérée.

Il nous a été répondu à ces observations, que les fleuves se mouvaient sans prendre d'accélération et qu'il pouvait bipn en être de raêrae pour les glaciers.

Mais, d'une part, les fleuves coulent et ne glissent pas; en d'autres termes, leur mouvement est dû à l'extrême mobilité des molécules les unes par rapport aux autres, caractère qu'il est impossible d'accorder à la glace. D'autre part, il résulte de cette mobilité même, que chaque molécule peut obéir d'une manière indépendante aux lois de la pesanteur ; aussi la vitesse d'un courant, nulle sur une surface horizontale, est-elle proportionnelle à la pente ; il n'en est pas de même pour les glaciers, qui progressent aussi bien sur un plan sans inclinaison que sur un talus abrupte. Enfin une rivière ne débite que l'eau qu'elle reçoit, tandis qu'un glacier naît pour ainsi dire de lui-même. Ces différences sont assez marquées pour repousser

toute analogie et pour conclure que les glaciers ne sauraient être assimilés aux cours d*eau.

Glaciers peu inclinés — Si, comme nous venons de le voir, la forte inclinaison de quelques glaciers est une objection aux théories par glissement, la pente faible de certains autres est un argument non moins puissant.

Les partisans de la théorie par glissement reconnaissent, eux-mêmes, qu'elle n'est pas applicable à un glacier peu incliné ou dont le lit est horizontal. Pour expliquer la progression, ils font alors intervenir le poids des parties à forte pente du glacier sur celles qui sont de niveau ; mais si Ton considère le manque de^ proportion qui existe entre les portions plates et la longueur des cataractes, on peut, avec raison, mettre cette hypothèse en doute. Le glacier du Rhône, par exemple, se compose de deux parties bien distinctes, séparées par un grand escarpement CD. PI. III, fig. 5. La région supérieure BC , de plus de 8 kilomètres d'étendue et faiblement inclinée, ne serait sollicitée que par la charge du glacier sous-névé AB, impuissante à déplacer les millions de tonnes de glace qui remplissent la haute vallée. La partie BC avance cependant et se précipite en se-

racs colossaux dans la vallée du Rhône. Audessous, la vallée s'élargit et sa pente est à peu près nulle ; l'eau qui s'échappe du glacier coule paisiblement, dans la prairie de l'hôtel de Gletsch^ en comparaison des bonds que fait le torrent à quelques centaines de mètres plus bas. La région inférieure DE, sur terrain presque horizontal et de 2 kilomètres environ de longueur, devrait donc avancer rapidement, sollicitée qu'elle serait par le poids de toute la chute CD. Il n'en est rien, et la partie DE, au contraire, s'étale sans prendre une vitesse plus grande que la portion BC supérieure. Un fait analogue se présente à la Mer de glace, dont la pente moyenne n'est que de 5 à 6 degrés, sur 7 kilomètres d'étendue, depuis le pied des séracs du Géant, jusqu'à peu de distance au-dessous delà maison du Montanvers, où elle descend tout à coup et rapidement dans la grande vallée de Chamounix, pour se terminer près du hameau des Bois. « Comment se persuader, dit «M. de Charpentier (1), qu'une masse solide « de celle longueur, d'un kilomètre de largeur

(1) Essais sur les glaciers p. 34. L'auteur en estimaot Tëpaisseur de 35 à 40™ reste bien au-dessous des sondages opérés depuis et qui ont été jusqu'à 100"» et plus.

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c< moyenne et de 35 à 40 mètres d'épaisseur, « puisse se mouvoir par Faction de son propre « poids et glisser sur. un plan incliné de 5 à « 6 degrés? Il n'y a même aucune probabilité à « ce que le sol de la vallée que la mer de glace « occupe, soit uni et ne présente aucun obsta- « cle. La configuration extérieure du glacier « indique au contraire que son lit est très-iné- « gai et hérissé de rochers qui doivent opposer « un obstacle insurmontable à ce prétendu « glissement. »

« Si l'on répond que le haut-névé qui ter- « mine la Mer de glace du côté du Tacul, « ayant une pente extrêmement rapide et « pesant sur le glacier, le pousse et le fait « mduvoir et avancer, nous ferons voir que « cette application est absolument inacimis- « sible.

« Soit a al al' (pi. IV, fig. 6), la coupe lon- « gitudinale de la Mer de glace, dès le haut- « névé du Tacul 6, jusqu'au pied du glacier « a". » (La figure ci-contre est à Téchelle, sauf l'épaisseur du glacier qui est exagérée.)

« En jetant un coup d'oeil sur cette figure, « on se convaincra aisément qu'il est imposât sible que la pression du haut névé 6, sur la

« portion postérieure a du glacier puisse être a assez forte, quelque immense que l'imagina- « tion la plus hardie la supposât, pour parvenir « à mettre en mouvement et à pousser en avant « toute la masse a, à. Si le névé b ne pouvait « pas se maintenir par lui-^mème sur son lit ou « sa base fortement inclinée, au lieu de dé- « placer le glacier, il s'éboulerait plutôt paroc dessus, et formerait la bosse ou bourrelet K indiqué par la ligne pointillée c. Mais ces «c sortes de bosses au pied des hauts-névés ne ff se rencontrent ni au Tacul, ni sur aucun « autre névé à moi connu. »

Disons enfin, pour terminer ce qui a trait aux glaciers peu inclinés et aux pressions exercées sur eux par leurs parties supérieures, qu'il arrive quelquefois qu'un glacier ait à surmonter un barrage qui s'oppose à sa marche pn>givssive (pi. IV, fig. 7). La résistance de ce barrago, composé de roches en place, est inctuilostablomont plus forte que la pression du haut-iuWt^; le glissement est impossible, puisque l'inclinaison du lit se relève vers le U\rragt\ ot oopiMulant le glacier, progressant ' ' ^»u*s, |>^u*vîont à le franchir en ne le lais- \s doviuor que par les crevasses qui sil-

lonnent transversalement la surface en amont comme en aval.

Mouvement hibernal. — Nous avons cité, comme dernière objection principale aux théories par glissement que, si le mouvement du glacier était dû à son poids, il n'y aurait aucune raison pour que ce mouvement se ralentit en hiver. Il nous semble même, si Ton veut admettre la vitesse proportionnelle au poids, que la surcharge de neige, tombée sur le glacier et sur le névé, devrait augmenter la rapidité de la marche. Charpentier a été induit en erreur lorsqu'il a dit que le mouvement s'arrêtait totalement en hiver. Il a dû se fier au dire des habitants, car il n'y avait en 1841 que bien peu d'expériences faites pendant les mois rigoureux et le mouvement est, en réalité, ralenti dans des proportions telles que tout œil inexercé peut s'y tromper aisément. Mais Tyndall, depuis cette époque, a mesuré la vitesse hibernale de la Mer de glace et a prouvé que le mouvement, bien que ralenti, n'en persiste pas moins. Malheureusement les données manquent; il faut être un montagnard aussi intrépide que Test Tyndall , pour se lancer en décembre et janvier dans ces régions inhospita-

lières. Toutefois, si ce mouvement a été constaté sur la Mer de glace, il est probable qu'il existe en vertu d'une loi commune à tous les glaciers. Nous croyons que cette loi ne doit pas être recherchée ailleurs que dans la très-petite quantité d'eau que peut absorber le glacier en hiver, alors que le soleil est sans force et que les ruisseaux sont à sec. Il nous semble, enfin, que si la chaleur terrestre était suffisante pour dégeler le lit, ce ralentissement n'aurait pas de raison d'être, puisque le froid de l'hiver ne pénètre pas dans la masse et que la température du sol doit, par conséquent, rester constante en toute saison.

Nous avons examiné attentivement les objections aux théories par glissement, et nous voyons que les arguments invoqués sont de nature à mettre en doute ce mouvement des glaciers sous rinûuence de leur propre poids ou des pressions qu'ils supportent. Examinons maintenant les objections, non moins sérieuses, aux théories par non-glissement, et nous aurons la juste mesure des armes dont on se sert dans les deux camps.

Objections aux itiéories par non^lissemenU — Nous rappellerons d'abord en deux mots an

quoi consistent ces théories : D'après de Charpentier, l'eau dont le glacier est imbibé se congèle sous Tinfluence du froid intérieur de la masse. La dilatation qui en résulte fait augmenter le volume du glacier, tout en créant de nouvelles fissures qui, le lendemain, joueront le même rôle que celles de la veille. Il obtient ainsi cette expansion continuelle, sans glissement, qu'il a caractérisée par l'expérience de la barre métallique échauffée sur un plan incliné. Cette hypothèse explique parfaitement quelques phénomènes tels que : diminution du mouvement hibernal quand la fonte n'est plus suffisante pour produire leau d'infiltration ; existence des petits glaciers sans névé, comme ceux des Martinets, de Plan-Névé, de Panerossaz, au-dessus de Bex; de Pétamont, sur le flanc occidentale duMont-Velan(l), pour l'augmentation desquels l'action du soleil et de la pluie est suffisante. Cette théorie explique encore comment un glacier peut croître et avancer sur un lit horizontal ou en contre-pente, pourvu toutefois que la résistance à l'expansion soit plus grande à l'origine du glacier qu'au

(1) Essais sur les glacierst note 1 p. 20*

■ l'expérience, avait cherché à expliquer par liasse température intérieure.

La seconde objection est plus sérieuse. De '»' rpentier, entraîné par sa théorie, nous dit t| ne le glacier doit se dilater mgins dans le mi- 'iou que le long de ses bords, où la fonte est •'lus considérable àcausede la réverbération, 11, si Ton veut, àcauseducalorique rayonnant ^es flancs des montagnes, des rochers et des •Moraines qui le bordent. Par conséquent le placier, y recevant plus d'eau, doit s'y dilater davantage, et son mouvement y doit être nécessairement plus considérable qu'au milieu (1). »

C'est précisément l'inverse qui a lieu. De nombreuses expériences, faites depuis les travaux de l'auteur que nous venons de citer, prouvent, d'une manière irréfragable, que les glaciers se meuvent plus rapidement àleurpar- '■^ "nédiane et, comme le dit Mgr. Rendu, sui- V I -es mêmes lois qui régissent les fleuves, tefois nous ne croyons pas que Tobjeclit i liste : un glacier recevra, il est vrai, plus d'eau sur ses rives que dans son

ur les glacier s f p. 79.

Mil

centre par le fait de la fusion plus rapide de ses bords, mais il ne saurait en absorber qu'en raison de la quantité de Bssures dans lesquelles cette eau peut pénétrer. Le surplus coulera vers Taxe, dans le thalweg de la vallée, là oîi le glacier est beaucoup plus épais et où, par conséquent, il y a beaucoup plus de fissures disposées à la recevoir. Sa dilatation sera donc plus considérable dans son milieu.

Quant à la troisième objection, relative au transport des blocs^ une simple expérience suffira pour la détruire : au lieu de la barre de fer de M. de Charpentier, marquons un trait à l'encre sur une bande de caoutchouc, et attachons son extrémité supérieure à un point fixe; Tétirement de la bande, qui peut être comparé à la dilatation du glacier dès que la regélation intervient, fera avancer le trait comme si le caoutchouc était soumis à un glissement.

Enfin, ce mouvement de progression striera les galets et polira les roches tout aussi bien que le glissement; car notre bande de caoutchouc, si elle était enduite d'émeri par-dessous, pourrait polir et rayer la surface sur laquelle elle reposerait.

Eaypériences et lois du mouvement. — Déjà,

en 1827, Hugi avait constaté un mouvement considérable dans le glacier inférieur de l'Aar, La cabane qu'il avait fait construire près du promontoire de TAbschwung était descendue de 100 mètres en 1830, de 714 mètres en 1836, et en 1840 M. Agassiz la trouva à 1,428 mètres de sa place primitive. Elle était donc descendue d'environ 1 00 mètres par an.

Ce fut en 1840 que MM. Agassiz et Desor s'établirent sur le glacier de TAar, avec quelques savants de leurs amis, pour chercher à résoudre le problème du mouvement. Ils construisirent, sous un rocher supporté par la glace, un logement grossier connu sous le nom célèbre à' hôtel des Neuchatelois. où ils demeurèrent pendant tout un été, jusqu a ce que les dislocations que subissait leur fragile abri les contraignirent à vivre sous la tente. Pour étudier les lois qu'ils cherchaient, ces observateurs eurent l'idée de planter une série de piquets en ligne droite, correspondant à deux points fixes et aisément reconnaissables sur les flancs delà montagne. Le déplacement de ces jalons devait indiquer le mouvement, et la distance entredeux positions successives du même piquet devait accuser la quantité dont le glacier était

descendu dans le temps laissé entre deux observations. La première ligne fut ainsi tracée, mais Tannée suivante, lorsque Agassiz revint pour observer ses jalons, il les trouva tous couchés sur la glace. Cette première expérience ne lui apprit donc rien, sinon que la surface du glacier s'était abaissée, par l'efifet de la fonte, d'au moins 1".50, longueur des piquets, et que ceux-ci, déchaussés, étaient naturellement (ombés. Le même contre-temps survint à M. Escher, en juillet de la même année, sur le grand glacier d'Aletsch. Cette mésaventure eut pour résultat qu'au lieu de jalons de 1". 50, Agassiz enfonça dans la glace des perches de 5 mètres environ, qu'il recepa exactement à la surface. En 1841 Tune de ces perches ressortait de 2 mètres, et au commenment de septembre elle dépassait la surface de 3 mètres. Dès lors, sûr du résultat, le savant observateur traça une nouvelle ligne de six balises, plantées entre elles et par rapport aux bords du glacier à des distances connues. Lorsqu'il revint Tannée suivante, les balises avaient considérablement avancé et leur ligne, primitivement droite, s'était transformée en un croissant , celles du centre s'étant avancées d'une

quantité plus grande que celles des bords. Ce résultat prouvait à la fois le mouvement et la \itesse plus grandedu milieu. En 1842, le professeur Wild leva trigonométriquement le glacier dans sou ensemble. C'est sur ce plan que M. Agassiz put établir les moyennes annuelles dont chaque piquet avait progressé (1) ; il trouva la série suivante de mètres : 5, 20, 48, 55, 62, 64, 67, 69, 70, 68, 64, 54, 47, 39, 21, 11, 1.

Non-seulement la vitesse est, comme on le voit, plus grande au centre, mais encore elle semble diminuer, même sur la partie médiane, à mesure que Ton se rapproche de l'extrémité du glacier, c*est-à-dire qu'elle est moindre dans les régions inférieures que dans les régions supérieures; ce qui est diamétralement contraire à toute accélération. Ce fait a été prouvé par Tyndall sur le glacier du Géant. Il a planté trois piquets. A, B, C, sur l'axe. À était le plus haut; B, celui du milieu, distant de 544 mètres de A; C enfin, situé le plus bas, était à 487 mètres de B. Les vitesses diurnes, mesurées

( 1 ) Article de M, Agassiz dans l'Atlantic-Monthly, janvier 1864.

— i26 — au théodolite, accusèrent pour :

A, 52,19 centimètres,

Les parties supérieures se rapprochent donc constamment des inférieures, et cette différence dans les vitesses peut raccourcir de 20 Centimètres par jour une longueur de 1 kilomètre de glacier. Si la proportion du rapprochement était la même en toute saison, le raccourcissement de chaque tronçon serait de 70 à 80 mètres par an (1). On peut rechercher une explication de la moindre vitesse des régions inférieures, dans la diminution d'épaisseur du glacier due à l'ablation; en effet, moins sera grande Tépaisseur de la glace, et moins se produiront les éléments nécessaires à Tabsorption de Teau pour la regélalion. Le glacier devra donc progresser plus lentement vers son extrémité inférieure. Mgr. Rendu avait conjecturé que la vitesse superficielle devait être plus grande que celle du fond, Forbes et Martins avaient confirmé cette hypothèse, et les expériences de

(1) La Chaleur, p. 195, traduction de Tabbé Moigno.

Tyndall sont venues, en 1857, leur donner tout le poids d'une vérité. Une circonstance rare, un flanc presque vertical du glacier du Géant, prèsduTacul, permit à Tyndall d'enfoncer dans la glace trois piquets, placés en ligne verticale à l'aide du théodolite. La paroi de glace avait 50 mètres de hauteur; Tun des piquets fut planté au haut de Tescarpement, un autre à 1™,20 du lit et un troisième intermédiaire à 10 mètres du fond. Le déplacement diurne, trouvé plus rapide à la surface qu'au fond, fut calculé être de :

15,24 centimètres pour le piquet supérieur,

11,43 — — du milieu,

6,50 — — inférieur.

Toutes ces expériences semblent militer en faveur du glissement, qui retarderait les molécules en contact avec le lit et les bords; c'est absolument ainsi que les choses se passent dans les cours d'eau. Quoi qu'il en soit, les glaciers se meuvent donc plus vite sur leur axe que sur leur bord, plus vite dans les hautes régions que dans les basses, plus vite à leur surface que sur leur lit.

Si, étant donné un glacier encaissé entre des rives parallèles et rectilignes, on le partageait

par la pensée en tranches transversales et si l'on cherchait, sur chacune de ces tranches, le point de vitesse maxima, on le trouverait sur l'axe, à égale distance des deux bords. En joignant par une ligne fictive tous les points de plus grande vitesse, on obtiendrait une ligne qui représenterait le tieu des vitesses maxima. Mais un glacier n'est jamais une figure géométrique; ia vallée qui l'encaisse est plus ou moins sinueuse, les rives se rapprochent et s'écartent. Tyndall a cherché, par de nombreuses expériences, le lieu de plus grande vitesse sur la Mer de glace. U a divisé le glacier en tranches verticales par plusieurs lignes d'opération, et il a mesuré au théodolite les vitesses de chacune de ces lignes. Il a trouvé que, lorsque le glacier tourne sa convexité vers Test, le point véloce est plus rapproché de la rive orientale ; lorsqu'au contraire la convexité est tournée vers l'ouest, ce point est à une certaine distance de Taxe vers Toccident. Le lieu de vitesse maxima est, dans ce cas, une courbe plus sinueuse que la vallée, coupant l'axe aux points A et A'. PI. V, fig. 8 (1).

(1) Afin de rendre plus appréciables les conclusions du savant physicien, on a, sur le croquis, exagéré les courbures de la ligne de plus grande vitesse.

L'analogie avec les conditions d'un fleuve est frappante ; aussi cette découverte semble-t-elle donnergain de cause àMgr. Rendu et à M. Forbes qui ont assimilé les glaciers à des cours d'eau. Les théories du mouvement par dilatation et par regélation semblent impuissantes à réfuter cet argument de fait, qui vient à l'appui de la théorie par glissement.

On le voit par tout ce qui précède, de puissantes objections sont opposées à chaque sys- •tènae. L'arène est encore ouverte, et Tétat actuel de la science empêche de formuler une opinion précise et absolue. Dans notre manière de voir, chaque glacier est un individu dont le mouvement dépend d*une infinité de causes différentes : altitude, dimensions, inclinaison, tenapérature, orientation, sinuosités, rugosité du lit, absorption, ablation, etc. Le poids de ces masses de glace ne peut évidemment pas être négligé; s'il ne provoque pas le mouvement il en est à coup sûr le plus actif auxiliaire. Dans certains glaciers, le mouvement dû à la regélation peut être plus considérable que celui qui est dû à la pesanteur : il peut même agir seul ; dans d'autres cas, ces deux forces peuvent agir également; enfin Faction du poids peut Tem-

porter sur celle de la regélatioD. Mais la pesanteur n'agira seule que sur des pentes très-rapides et lorsque les glaciers s'écrouleront en avalanches.

Nous conclurons, si tant est qu'il y a là conclusion, en disant que, vu la congélation du lit et les autres preuves en faveur des théories par non-glissement, nous croyons que la regélation intervient, dans le mouvement des glaciers, pour une part beaucoup plus considérable que celle de la pesanteur; mais que devant d'autres phénomènes et la loi générale de la gravité, il est impossible d'exclure entièrement l'action de celle-ci.

Quantité du mouvement. — Antérieurement aux mensurations du professeur Forbes, plusieurs savants avaient déjà cherché la quantité de mouvement ou la vitesse annuelle de quelques glaciers. Tyndall donne à ce sujet le tableau suivant (1) :

(1) Glaciers ofthe Alps, p. 305.

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