VITESSE ANNUELLE
Pieds.
Mètres.
En 1842, Forbes fil une série (inexpériences sur la Mer de glace : il trouva des vitesses annuelles très-diverses suivant les localités^ et variant entre 68 mètres, près de la source de FArveiron et 267 mètres au centre du glacier un peu au-dessous du Montanvers (i). La vitesse de la Mer de glace a pu être calculée par une circonstance fortuite qui mérite d'être mentionnée : En 1788, lors de son ascension au Mont-Blanc, de Saussure abandonna une échelle au pied de Taiguille Noire; en 1832, des fragments de cette échelle ont été retrouvés sur la Mer de glace, près de l'endroit appelé les Moulins. On a pu en déduire la vitesse moyenne de quarante-quatre années. D'après
(1) Voir un tahleaa de t4 vitesses dans l'ouvrage de M. Forbes^ le Tour du Mont-Blanc, Edimbourg 1855, p. 22.
Tchudi, elle aurait parcouru^ pendant ce temps, 4650 mètres, donnant une moyenne de 105 mètres par an; d'après Forbes, elle aurait progressé de 4000 mètres, faisant une moyenne de 91 mètres environ; enfin d'après la carte du capitaine Mieulet, on trouverait une vitesse annuelle de 100 mètres.
On a pu- mesurer de même la vitesse du glacier du Talèfre à l'endroit de ses séracs : Au mois de juillet 1836, un guide nommé Michel Devouasson, tomba dans une crevasse de ce glacier, dont il ne put sortir qu'à grande peine en laissant son havresac dans le gouffre. En juillet 1846, c'est-à-dire exactement dix années plus tard, des fragments de ce sac furent retrouvés sur le glacier au pied de l'endroit nommé le couvercle, et reconnus par Devouasson lui-même. Le sac avait parcouru 1300 mètres en dix ans. Ce qui donne une vitesse moyenne annuelle de 130 mètres (1). Quelques débris des infortunés guides dir D' Hamel, morts en i 820, ont été retrouvés dernièrement sur le glacier des Bossons; enfin, M. Helmholtz calcule qu'il faudrait, à la glace du col du
(1) Tour du Mont-Blanc, T^, 153.
Géant, cent vingt ans pour qu'elle vînt se fondre au pied du glacier des Bois (1).
M. Tyndal, dans ses Glaciers oftheAlps^ consacre un long chapitre à ses expériences sur le mouvement. Nous y renverrons ceux de nos lecteurs qui voudraient approfondir le sujet (2). Nous nous bornerons à dire qu'ayant mesuré la vitesse de la Mer de glace en décembre 1859, il la trouva de 40 centimètres par jour, soit environ la moitié de celle de 70 centimètres accusée en été (3) .
Historique du mouvement des glaciers dans ce siècle. — Nous avons examiné les causes qui influent sur ce qu'on a improprement nommé Y avancement et le recul des glaciers. Nous avons vu que ces causes dépendaient des vents dominants, de Torientation, de l'altitude, de la température, en un mot de l'excès ou de l'infériorité des forces génératrices eu égard aux forces dissolvantes.
Les habitants des montagnes croient encore, dans certaines localités, que les glaciers augmentent peudant sept ans , pour diminuer
(1) Revue des Cours Scientifiques, juin 1866 p. 439. (9) Glaciers ofthe Alps, p. 275 et suivantes. (3) Glaciers ofthe Alps, «94.
pendant sept autres années. Nous ne rechercherons pas l'explication de cet c< on dit » ailleurs que dans une sorte de superstition à l'endroit du chiffre sept, II y a eu, toutefois, des phases de croissance et de décroissance bien marquées : ainsi, dans les Alpes, les étés froids et pluvieux qui alternèrent avec les hivers neigeux, depuis 1812 jusqu'en 1817 inclusivement, augmentèrent considérablement presque tous les glaciers. Ils parvinrent à leur maximum d'accroissement en 1818. Les vieillards ne se souvenaient pas de les avoir vus aussi bas; les habitants de la vallée de Chamounix s'alarmèrent pour leurs propriétés et furent même menacés dans les hameaux d'Argentière et des Bois. En 1819 les glaciers restèrent à peu près stationnai res; cependant, en 1820, ceux de Miage et de laBrenva, sur le versant méridional du Mont-Blanc, continuèrent encore leur mouvement progressif. En 1821 ils commencèrent à diminuer sensiblement. Les chaleurs qui se produisirent de très-bonne heure en 1822 et qui durèrent jusque vers le milieu d'octobre, hâtèrent singulièrement la fonte. Ils furent stationnaires et petits jusqu'en 1826, époque à laquelle ils reprirent leur mouvement progrès-
sif jusqu*en 1830. Ils ne firent guère de progrès jusqu'en 1833, pour avancer ensuite jusqu'en 1836. En 1836 et 1837 ils reculèrent.
En 1838 les glaciers que de Charpentier eut l'occasion de visiter : la Mer de glace, le glacier de Panerossaz et celui des Martinets au-dessus de Bex, parurent vouloir avancer; mais en 1839 jusqu'en 1842 ces glaciers et ceux de la vallée de Bagne ont tous diminué. Il n'en a pas été de même pour le glacier de Gorner près de Zermatt qui n'a pas cessé d'augmenjter depuis 1818 (1). Des oscillations se produisirent juàqu'en 1849, mais à partir de cette date, jus-qu'en 1851, il y a eu progrès. Enfin dans les quatorze dernières années les principaux glaciers de la Suisse, tels que ceux de Zmult, d'Aletsch, du Rhône, de TAar, de Grindelwald avancent, tandis que ceux du massif du Mont-Blanc reculent rapidement : ainsi, depuis douze ans, le glacier des Bossons a reculé de 332 mètres; celui des Bois de 188 mètres; celui d'Argentière de 181 mètres; le glacier du Tour de 520 mètres, et sur le versant méri-
(1) Essais sur les glaciers. Note page 26.
dional, le glacier de la Brenva s'est retiré de 300 mètres (1).
Le glacier de Gorner , au contraire , dans le massif du Mont-Rose, n'a cessé d'augmenter depuis cinquante ans d'une manière inquiétante , mais il s'est arrêté en 1865 (2).
On voil par ces chiffres qu'il n'existe pas, sous une même latitude, de période générale croissante ou décroissante ; chaque glacier est soumis à des conditions particulières dont l'ensemble serait un intéressant sujet d'études.
Les observations exactes manquent pour les autres parties du monde ; nous ne savons pas si les glaciers de l'Himalaya, du Caucase ou des Cordillères progressent ou reculent, mais il est permis de supposer qu'il n'y a pas dans ces localités^ plus que dans les Alpes, de périodes générales.
Pour permettre aux glaciers de prendre d'é* normes dimensions, il n'est pas nécessaire de faire intervenir un froid extraordinsdre. Ch. Martins a prouvé qu'un abaissement de 4 degrés seulement, dans la température moyenne, serait
(1) Ch. Martins. Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1867.
(2) M. de Billy : Bulletin de la Société géologique de France, Décembre 1869.
suffisant pour amener les glaciers du Mont- Blanc jusqu'aux bords du lac de Genève (1).
« La température de cette ville est de 9%56.
« Sur les montagnes environnantes, la limite « des neiges perpétuelles se trouve à 2,700 mè- « très au-dessus de la mer. Les grands glaciers « de la vallée de Chamounix descendent à « 1 550 mètres au-dessous de cette ligne. Cela « posé, supposons que la température moyenne « de Genève s'abaisse de 4 degrés seulement « et devienne par conséquent 5% 56. Le décrois- « sèment de la température avec la hauteur « étant de 1 degré pour 188 mètres, la limite « des neiges éternelles s'abaissera de 750 mè- « très, et ne sera plus qu'à 1955 mètres au-des- « sus de la mer. On accordera sans difficulté « que les glaciers de Chamounix descendraient « au-dessous de cette dernière limite d'une « quantité au moins égale à celle qui existe « entre la limite actuelle et leur extrémité « inférieure. Or, actuellement, le pied de ces «glaciers est à 1150 mètres au-dessus de « l'Océan ; avec un climat plus froid de 4 de- « grés, il sera de 750 mètres plus bas, c'est-à-
(1) Revue des Deux-Mondes, !•' mars 1847 p. 941.
(( dire au niveau de la plaine suisse. Ce climat a serait celui d'Upsal, celui de Stockholm, de (( Christiana et de la partie septentrionale de (( TAmérique, dans TÉtat de New-York. »
Nous serions donc menacés, d'après M. Martins, pour peu que la température moyenne s'abaissât, d'une nouvelle période glaciaire semblable à celles qui, jadis, ont envahi notre hémisphère; les glaciers rempliraient nos vallées et, conquérants invincibles contre lesquels ne pourraient rien la civilisation et ses puissantes ressources, ils étendraient de nouveau leur empire jusque dans les plaines de la France, de l'Allemagne et de l'Italie.
M. Babinet, à l'occasion du voyage du prince Napoléon dans le Nord, dit qu'aujourd'hui même, les glaces du Labrador, du Groenland et du Spilzberg, sont en voie de progression formidable. Le savant académicien attribue les différents refroidissements qu a subis notre globe, au passage de nuages cosmiques devant le soleil. Il estime que si un tel nuage obscurcissait le soleil pendant trois jours seulement, toute Teau suspendue dans Tatmosmosphère tomberait en neige sur la terre.
M. Roche s'est récemment occupé de relever
ces obscurcissements en compulsant une foule d'ouvrages; il en a constaté mille ou douze cents, dont quelques-uns étaient si forts qu'ils permettaient de voir les étoiles en plein jour. Or, comme le passage des corps ou des nuages cosmiques, entre le soleil et notre planète est sans régularité connue jusqu'à présent, nous sommes peut-être exposés à périr, d'un moment à l'autre, comme les mastodontes et les cerfs antédiluviens, sous des masses colossales de glace (1). Cependant il n'y a pas lieu de s'alarmer outre mesure : la dernière période glaciaire n'afîni que de hier, car 6 ou 10.000 ans sont moins longs dans l'histoire du monde que n'est, pour nous, la durée d'un éclair.
(t) Conférence de M. Babinet à rAtliënée (le Paris; Revue des Cours Scientifiques^ é"» année, n" 422 décembre 186G.