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Les Gobelins

Entrée principale de la Manufacture ou Cour d?Antin, avec la statue de Charles Le Brun , par Cordier.

■Il YX GOBELIX ET SES SUCCESSEURS. LES PREMIERS l’ Vl’ISSIEHS INSTALLÉS A PARIS.

Ti. y a presque cinq siècles, vers l’année i \ 4 o exactement, venait s'élablir à Paris une famille de teinturiers, dont le chef répondait au nom de Jean Gobelin. Le lieu avait été choisi au faubourg Saint-Marcel, sur les bords de la petite rivière de Bièvre, qui G lait alors un riant cours d'eau et non pas l’affreuse » cbilï'ortonne > , (pie les marchands de cuirs ont si odieusement souillée.

Jean Gobelin « besogna » fort ; et, ma foi, il n’eut pas à s’en repentir, sur le tard de sa vie, car, en mourant, il laissait, avec une nombreuse famille, une « honnête » fortune qui devait permettre à ses descendants de parvenir aux premières charges de l’Administration financière.

L’orgueil vint alors à ces nouveaux « grands seigneurs ». Des teinturiers ? Noilà ce qu’on n’ose pas avouer; aussi, cent, soixan te ans plus tard, la maison de Jean Gobelin passe-t-elle aux mains des tapissiers flamands que le roi Henri T\ vient d’appeler pour installer des ateliers en France.

Ces tapissiers: Van den Planken et Marc de Comans trouvent l’atelier de teinture tout installé, et ils n’ont, pour le reste, qu’à procéder à quelques remaniements. Bien plus, le nom de Gobelin leur reste, ou du moins, baptise leurs ateliers et cela si bien que le nom fameux désigne aussi sans tarder tous les ouvrages qui sortent de leurs mains A \rrai dire, avant Henri l\ , François Ier et Henri II avaient déjà protégé des ateliers

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de tapissiers : mais on ne possède que de vagues renseignements sur ces ateliers, dits l'un de Fontainebleau, l’autre de la Trinité.

On suit mieux l’histoire des deux: compères appelés par Henri IV: ceux-là sont de rudes travailleurs, bien qu’ils se targuent d’èlre 0 gentilshommes ». Ils ont même déjà développé singulièrement leur industrie quand, en 1Ü07, un édit royal décrète la première organisation officielle de leur manufacture, dite des Gobelins.

Mais, toutefois, Planken et Comans ne demeurent pas les seuls tapissiers alors installés à Paris. D’autres ateliers, même subventionnés encore par le Roi, font une concurrence; l’un deux, celui de l’hôpital d’orphelins de la Trinité, créé par Henri II, l ue Saint-Denis, fonctionnera même jusqu’au milieu du xuie siècle : cl l’on peut citer encore l’atelier qui occupe une partie de la grande galerie du Louvre, et dont Maurice Dubourg ou Dubout, un enfant de la Trinité, est le chef.

Tous ces ateliers divers produisent de nombreux ouvrages. La nomenclature en est assez incertaine.

C’est par plusieurs centaines de tentures sans doute qu’il faudrait estimer la production de la manufacture des Gobelins, au cours de sa première période des soixante années qui précèdent l'avènement de Louis XIV. Mais le catalogue n'en est pas aisé à établir.

Bien des esprits chercheurs et ingénieux ont tenté celle tâche. Le meilleur des renseignements que nous possédons sur cet instant historique, nous le devons sans conteste à Lacordaire, ancien directeur des Gobelins sous Napoléon III, qui a signalé la plupart des travaux exécutés dans la manufacture de 1601 à 1G62.

COLBEltT II L’APOTHÉOSE DES GOBELINS.

Quoi qu’il en soit, il est bien évident que les ateliers divers du début du \vue siècle ont donné le plus magnifique essor à l’industrie de la tapisserie. Les peintres français contemporains de Henri IV et de Louis XIII avaient le plus haut sentiment de l’art décoratif. Quand Colbert arrivera pour donner à la manufacture des Gobelins la formidable impulsion que l’on sait, il y trouvera d’admirables prouesses réalisées qui ne pourront que l’encourager à tout demander à son Roi en faveur des Gobelins.

Chargé de la surintendance des Bâtiments royaux, Colbert, du reste, ne perd pas de temps.

Il commence par modifier entièrement l’organisation même de la manufacture. File 11e constituera plus une entreprise libre et commerciale, elle sera un vaste atelier royal chargé de travailler exclusivement pour le souverain. Appelée officiellement Manufacture royale < les meubles de la Couronne, elle abritera des représentants habiles de la mosaïque, de l’orfèvrerie, du travail du bronze et de l’ébénislerie. Mais il faut lo ger tout ce monde!’ eh bien, on agrandira la manufacture; 011 achètera maisons en vironnanlcs et terrains : cl tout cela est bientôt réalisé.

Tous les tapissiers dispersés dans les quartiers de Paris, les tisseurs du faubourg Saint Germain , les orphelins apprentis de la Trinité, les artistes des galeries du

THE J. PAUL GETTY MUSEUM LtBRARY

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Louvre, etc., tous viennent renforcer les tapissiers installés par Henri 1\ sur les bords de la Bièvre.

La ruche est admirable. Trois ateliers de haute lisse sont diriges par Jean .lans le père; deux ateliers de basse lisse par Jean Delacroix cl Jean-Baptiste Mozin. Tous les

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La Salutation angélique , tapisserie des Flandres du A I siècle. (Musée des Ciobelins.)

artistes sont disciplinés, actifs et exercés. Leur grand maître, c’est Charles Le Brun, le merveilleux ordonnateur de toute la décoration de Versailles. Voilà un choix admirable de Colbert.

C’est Le Brun qui arrête tous les modèles de tapisseries. Pendant les vingt-huit années qu’il dirige les Gobelins, la ruche ne cesse pas de produire d’admirables (ouvres. Cinq ou six séries illustres entre toutes caractérisent l’art décoratif de l’époque. Tout le monde connaît les Eléments et les Saisons , l'Histoire du Uni. les Enfants jardiniers, les Mois ou les Résidences Royales, enfin V Histoire d' Alexandre.

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Le Bran eut alors en François Van der Menlen un collaborateur avisé et singulière ment précieux. La manufacture conserve beaucoup de dessins de ce peintre excellent, qui avait le sentiment très vif des panoramas et de la foule.

Le style des tapisseries de cette époque est très accusé; il est pompeux et grave. Un reproche souvent adressé aux tentures appelées VHistoire du Roi, c'est qu’elles constituent simplement des copies de tableaux.

Le reproche est fondé; mais Le Brun devait traiter avec toute la vérité historique des cérémonies parfaitement officielles, dont toute fantaisie était bannie; toutefois, il faut bien convenir que l’ensemble même de l 'Histoire du Roi est d’une grande beauté et fait le plus vif éloge des peintres qui donnaient les modèles et des artistes tapissiers qui les interprétaient.

Quant aux autres tentures que nous venons de citer, il serait on ne peut plus aisé d’expliquer pourquoi elles sont merveilleuses. Une fantaisie charmante, un sentiment déco ratif varié et ingénieux, une ordonnance incomparable, voilà leurs principales qualités : et Le Brun, je le répète, avait à « manier » des collaborateurs différents, » dissemblables ».

Il devait s’adresser à Yvart le père pour les grandes figures, les tapis de pied et les rideaux; à Baptiste Monnoyer, pour les fleurs et les fruits; à Boulle, pour les animaux et les oiseaux. Ce n’était pas tout : Anguier était chargé de l’Architecture; à an der Meulen, des paysages et des petites figures ; Genouels et Baudoin, des paysages que n’avait pas traités Van der Meulen. Diriger ces artistes, voilà vraiment le rare mérite de Le Brun, et il est digne de notre plus vive admiration.

Mais il faut toujours, dans l'éloge, associer Colbert: et, si on l'a déjà loué, recommencer à le louer ; car le splendide moment d’apothéose des Gobelins, c’est au grand Ministre qu’on le doit. Mieux : tout ce qui subsiste de noble dans la manufacture, c’est signé : Colbert.

L’incendie de 1871 a détruit la moitié des constructions élevées par le surintendant: mais consultez un vieux plan de 1691, dressé par Robert de Cotte et dont la manufacture garde une copie, et vous verrez que les escaliers, les puits, les ateliers, etc., occupent les mêmes emplacements qu’autrefois. La manufacture vit encore main tenant de l’extraordinaire vilalilé que sut lui donner le grand ministre.

Il mourut en iGSj. Les sujets religieux prirent alors la place des scènes modernes, ou antiques, consacrées à la gloire du souverain. On copia VHistoire de Moïse , d’après Le Brun puis les Chambres du Vatican.

Noël Coypel, le plus illustre des collaborateurs de Le Brun, s’inspira de Jules Romain ou de Raphaël, pour donner les Triomphes des dieux et les Sujets de la Fable. œuvres d’un très beau sentiment décoratif.

I ES UOBEI.IXS SUBISSENT UNE M VUVAISI PÉRIODE, PUIS ILS H 1 ; P K EN NI, N I LEUR ESSOR.

Mais, en 1690, Le Brun est remplacé par Pierre Mignard. Ce nouveau directeur est. hélas! trop âgé, et il se contente de regarder vivre la manufacture. Louvois, son protec-

La Mort de Joab , tapisserie de l'Ecole de Fontainebleau, attribuée à Du Cerceau, xvr siècle. (Musée des Gobeüns).

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teur, est le surintendant. Ricntôt il est contraint, par les événements politiques, de retirer à la manufacture presque toutes ses ressources.

Mignard s'en va en i6g5; on ne le remplace pas. Des ateliers sont fermés. De 1694 à 1697, le travail est presque entièrement arrêté. La manufacture ne vit plus que par sa gloire d’hier, si exactement résumée par Voltaire, dans le Siècle de Louis Y/F, par les lignes suivantes : « Le vaste enclos des Gobelins était rempli alors de plus de huit cents

ouvriers; il yen avait trois cents qu’on y logeait. Les meilleurs peintres dirigeaient l’ouvrage, ou sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d’Italie » .

Cette ardente vitalité — que nous avons déjà nous-même mentionnée plus haut — fait que la manufacture, qui a résisté de tout son courage, retrouve enfin sa gloire sous l’autorité du duc d’Antin, qui est nommé Directeur des Bâtiments (1708), les fonctions de surintendant, étant désormais supprimées.

Et c’est une nouvelle pléiade d’artistes attachés aux travaux de la tapisserie.

Voici des noms qui méritent toute renommée : le peintre d’histoire Joseph Avait, le peintre de fleurs Relin de Fontenay, les peintres d’ornements Michel Anguier, Claude Audran, Philippe Meusnier, Pierre Josse Perrot. Le plus illustre d'entre eux est Claude Audran , un ingénieux, fantaisiste et charmant décorateur.

On assure que Walleau collabora à ses côtés à l’exécution des Por Hères des dieux , justement considérées comme un des chefs-d’œuvre de l’art de la Régence. Mais comment Walleau ne fut-il pas appelé à être le Maître, à diriger aux Gobelins tous les autres artistes? Quel oubli ou quelle sottise! L’incomparable peintre eût signé des fantaisies décoratives à coup sûr absolument merveilleuses.

Nous verrons, du reste, plus loin, d’autres exemples d’une telle incompréhension.

Infatigablement enthousiaste, Claude Audran exécuta les Mois grotesques à bandes , pour la décoration de la chambre du Grand Dauphin, au château de Meudon. C’est une merveilleuse tenture qui ajoute à sa gloire.

Toutefois, Y Histoire de Don Quichotte allait faire plus encore. De 1718 à 1794, l’exé culion de celte tenture lient en haleine les tapissiers des Gobelins. Les vingt-huit sujets

Les Mois grotesques, par Claude Audran (Fragment.)

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lires des aventures du héros de Cervantes sont de Charles Coypcl ; mais il faut bien dire que le prodigieux succès de celte tenture est dù surtout aux encadrements qui accompagnent le motif central; et Claude Àudran en fut le principal artisan. Dans

La danse des Nymphes , d’après un carton de Jules Romain, (xvir siècle.)

l'histoire des Gobclins au x\me siècle, celle tenture lient, certes, une place considérable.

Mais Louis \IV avait eu son Histoire; il fallut bien en Irouvcr une pour Le Bien Aimé. Alors le duc d’Anlin, toujours parfait courtisan, chargea, en i ~ 3 , le peintre Oudry de représenter les chusses de Louis \ V, dans les forets de Compïègne et de Fontainebleau .

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Les quatre Eléments.

Le Feu. d'après Claude Audran.

eut yre des Indes : Combat <T animaux, d’après F. Desportes.

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Aminthe et Sylvie, tapisserie d’après un carton de I

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Vers la même époque, on envoya aux ateliers la Tenture des Indes , dont le modèle original, ofl'ert à Louis XVI par le prince Maurice de Nassau, avait été entièrement repeint et modifié en partie par François Desportes.

Du reste, les tentures s'ajoutent aux tentures. Les énumérer toutes, un livre y suffirait à peine.

Comme tentures célèbres, Jean-François de Troy donne avec un vif succès l 'Histoire d'Esther. En 17/18, le même artiste envoie toute une suite consacrée aux Aventures respectives de .Jason et de Médée.

Enfin, voici le favori de la marquise de Pompadour : François Boucher; alors, naturellement, il reçoit, toutes les commandes. On connaît les sujets affectionnés par ce peintre licencieux. A celte époque, un maître tapissier, jCozelte, accomplit des merveilles. François Boucher trouve en lui un incomparable interprète.

Pendant ce temps, et en se tenant humblement dans le sillage du favori, Charles Natoire donne Y Histoire de Mure Antoine et de Cléopâtre; Restout peint Pygmalion et A pelle: et Amédée Van Loo présente la suite des Costumes turcs.

Puis, c’est la décadence. En 177/1, le comte d’Angiviller impose aux tapissiers de reproduire exactement les peintures, qui nesontplus du toutconçues dans un sentiment décoratif: même les bordures sont supprimées le plus souvent : c’est alors un tableau en laines, et rien de plus.

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