‹ Les GobelinsChapitre 4 sur 4 · LES JARDINS · texte numérisé non relu

LES JARDINS

Aussi bien, quand on évoque présentement les Gobelins, on songe tout de suite et d’abord à la rivière de Bièvre, si curieuse, et si immortelle surtout depuis qu’un 1 xtraordinaire artiste de lettres, J. -K. Ilüysmans, lui a consacré les pages les plus

L'ART DECOR VTIE

colorées et les plus étonnantes qui soient, .le veux croire que tous les amoureux d’art ont lu et relu cet incomparable poème en prose que Genonceaux édita, en 1890, avec tant de charmantes et dolentes illustrations. Pourtant, ne songez plus à faire le pieux pèlerinage tracé au cours des pages ; car la Bièvre est presque partout voûtée maintenant; elle 11c subsiste plus guère que par tronçons; mais, tout de meme, une porte des jardins des Gobelins peut vous conduire encore auprès de son eau maladive : « Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule (écrit Hüysmans) des amas de feuilles mortes et d'indescriptibles résidus qui la glacent, comme un plomb qui bout, de pellicules ! »

Mais la manufacture, elle aussi, est opprimée par les mégissiers. De bien des côtés, en effet, vous voyez leurs ateliers en planches cl leurs hautes cheminées qui vomissent des fumées épaisses et nauséabondes.

Heureusement, les deux cours d'Anlin et Colbert, à l’écart, la seconde surtout, donnent à la manufacture son caractère de grande maison pa i sible. La cour d'Anlin est tout de suite à l’entrée, derrière la porte charretière de l'avenue des Gobelins, qui s'annonce par un drapeau attaché au bout d’une tringle. Oui, c’est bien, dans l’ensemble, un aspect reposant. malgré ce perroquet

cneagé devant une fenêtre, qui « criaille » toutes les cinq minutes, en grimpant aux lils de fer de sa prison.

La statue en marbre de Le Brun, au centre du décor, lui ajoute certainement de la beauté.

Dans l’heure charmante, dans l’assoupissement des choses que provoque aujour d’hui un soleil lourd, je goûte infiniment la solitude de cette cour pavée qui vient des âges d’hier. Dans un coin, à l’ombre, des enfants jouent avec un chien; et ils ne poussent pas de cris : ils se contentent de tirer la tête, puis la queue de l’animal qui se laisse faire, tout en gambadant.

Par la gauche, en longeant le « musée », la laide bâtisse élevée à la bâte à la veille de l’Exposition de 1878 et que l’on va enfin démolir, pour la remplacer par un véritable » magasin d’art » (les fonds viennent d’en cire votés !), — je gagne la cour Colbert, la vraie cour de la manufacture, celle qui est vraiment de bel aspect, avec

lu rein du magasin des hunes ■

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son pavé en pierre si net, avec ses constructions anciennes, — de noble visage, certes, surtout quand on la considère d’ensemble, accoté soi-même au mur du musée, sous

Un aspect de l’ancienne chapelle, avec une tapisserie du xvir siècle, d’après Raphaël : Héliodore chassé du Temple.

les larges branches épandues d’un pawlownia, ainsi qu’un document photographique I e mon I re ici

Derrière la statue en bronze de Colbert, se trouve I ancienne chapelle transformée

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aujourd’hui en musée. C’esl là qu’on a placé une tapisserie fa meuse : Héliodore chassé du Temple , d’après Raphaël.

Si nous continuons notre promenade, voici, dans le fond de la cour Colbert, à gauche, la voûte qui conduit aux bureaux de l’Administration et au pavillon de l’Administrateur, si- Cour ( f Angiviller .

tué dans la cour

d’Angiviller. Alors, cette fois, nous sommes en pleine province, dans le calme d'un vieux couvent, pourrait-on dire, où les fleurs seules des jardinets, par leur éclat, affirment la toute-puissance de la vie. Les toits sont de tuiles vieillies, moussues; il y a de vieux escaliers usés, des vieux puits abandonnés, scellés définitivement; et des

arbustes frémissent doucement:

tandis que des papillons font mille tours et que des mouches voltigent, pèle mêle, sans cependant se heurter plus que les astres dans l'infini.

Les ateliers, non plus, n’ont guère changé.

V ous subissez une véritable émotion en suivant ces sortes de longs couloirs, où les métiers sont ali-

Cour Colbert , avec lu statue de Colbert , par Aube. gnés, comme à la

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parade. Ici, a travaillé le fameux Jans ; là, Le Brun a donné des ordres à ses illustres collaborateurs; et l’on considère avec gravite les modèles pendus aux murs: la plupart sont du v\ 111e siècle et très admirables.

Parcourez la vaste ruche, et vous trouverez bien d’autres cellules où l’on travaille : le magasin des laines et des soies, si bien organisé, si net, d'aspect hollandais ; l’atelier de réparation des tapisseries, où des femmes s’activent, se débrouillent au milieu de mille broches de toutes les nuances ; enfin l’atelier de teinture, avec ses cuves en briques et cuivre, encore installé comme il y a trois cents ans, et pour lequel on demande instamment je le note en passant — le cbaullage à la vapeur, économique, rapide

Une tapisserie en cours d’exécution : Salut à Paris , d’après A. \\ illotte.

surtout, substitué au vieux cbaullage au bois, si coûteux et si lent que l’on ne peut teindre, en un temps donné, qu’une partie très réduite de laines.

Mais si les laborieuses abeilles sortent bien de la ruche pour butiner et s’enivrer de soleil, de môme les artistes et les employés de la manufacture ont à leur disposition de petits jardins pour se distraire de l’assiduité constante de leur labeur.

Un escalier à descendre, une rue à traverser, et vous êtes tout de suite dans ce vasle espace de feuilles et de fleurs, celles-ci bien rares, hélas ! à cause des usines voisines, où l’ingéniosité des artistes et employés de la manufacture sait cultiver des salades et autres légumes.

Ces jardins — chacun des artistes et employés logés aux Gobelins a le sien, c’est une joie « bocagère » qui compense un peu la médiocrité des traitements en général. C’est ainsi qu’on peut « retenir » toute celte ruche laborieuse.

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TajASsene en. cours d'exécution : Les Blés , d’après Jules Cliéret.

Ccci dit, et après avoir omis bien des points importants, examinons ce qu'il tant penser de létal actuel des (lobclins: et ce sera, ce dernier chapitre liés bref, notre conclusion .

\ Il

Il faut le dire bien liant: les pouvoirs publies se sont toujours trop de la célèbre manufacture. Mors que l'Etat subventionnait à tort cl à

désintéressé travers tant

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de choses quasi inutilesoudont les réalisations sont le plus souvent nulles; alors que, sans compter, 1 accordait ses largesses à la Manufacture de Sèvres et à l’Ecole des Reaux- Arts, par exemple, pourquoi serrait t-i 1 si obstinément les cordons de sa bourse dès qu'il s’agissait de la Un atelier de réparation manufacture des

Gobelins ?

Ab ! on ne se gênait pas avec elle : on faisait moins que le nécessaire ! Où il y avait — sous la monarchie absolue — Soo artistes, il y en a maintenant à peine une cinquantaine! Quant à l’atelier de tapis dit de la Savonnerie, comment existe-t-il encore!' cela, c’est une énigme.

Tout le monde sait que des Gobelins sont sorties les plus admirables tapisseries qui soient: et, certes, on est bien obligé de déclarer que leur renommée ancienne — la virtuosité des artistes actuels n'est pas ici en cause — est plus considérable que leur renommée présente.

Certes, il y a bien des modifications à apporter dans l’ensemble de la manufacture. Il faut faire d’elle présentement ce qu’elle a

été et ce qu’elle L'atelier de teinture.

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n’aurait jamais dù cesser d'être : la plus admirable école d’art décoratif du monde.

Pour cela, il faut accorder des crédits sans lésiner, commander un peu moins de statues, acheter beau coup moins de tableaux et ne pas croire enfin, obstinément, ([ u e l’Ecole des Beaux- Arts soit la seule métairie qui produise des artistes.

De grands écrivains ont répété à satiété — et leurs successeurs le répètent encore — que la Monarchie, seule, pouvait faire épanouir les arts dits somptuaires. Est-ce là une assertion exacte?

Pourtant, — au point de vue général seul comment le Gouvernement ne

comprend- il pas qu’un essor sérieux donné aux Gobelins rejailli rai t sur la France entière, sur toutes les industries qui se rattachent de près ou de loin à l’art de la tapisserie proprement

Un aspect, de la Manufacture sur la ruelle des Gobelins.

Les G obe I i ns retrouvant toute leur prospérité ancienne, celle du temps de Colbert, par exemple, combien d’ateliers connexes s’onvri-

Un des jardins îles Gobelins.

raient en France.

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apportant la richesse dans de très nombreux départements! Enfin, ne conviendrait il pas de donner l’accès des ateliers aux riches particuliers, de fabriquer pour eux, en un mot, au lieu de s’en tenir à celte formule devenue désuète : « les Gobelins, ateliers de l'Etat ».

Essayez ! Faites entrer de l’argent dans la manufacture; et vous jugerez bientôt des merveilleux résultats que l’on peut attendre d’artistes qui ont pour principal souci je m’en porte garant de rester dignes de la glorieuse Maison.

Gustave Coquiot.

Une t ne sur ht /lièvre, / rise <111 long rie la muraille îles Go/ehns.

La jila/irni îles /i/iiiliii/iti/i/iiis qui illurlrml cet article sont de M. Lcinery, lit. rue Notre-] lanie-dc- Loretlr.

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