LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
modestement une histoire des mœurs. Aussi leur livre est-il mis au pillage, chaque jour, indignement par beaucoup des écrivains et des hommes de théâtre qui s'occupent de la Révolution et du Directoire. Les Goncourt avaient commis la faute de ne pas indiquer leurs sources, sous le prétexte assez valable que les notes auraient doublé le poids des volumes. La plupart des parasites qui vivent maintenant sur leurs fonds, se croient donc permis d'en prendre à leur aise avec eux et ne les citent pas. Mais ces deux livres, quoique débordant de faits, scrutant les dessous de la société révolutionnaire, ne remplissent pas tout leurs titres. Un échantillonnage de scènes prises sur le vif dans les salons, les cafés, les théâtres et ailleurs encore, extraits de journaux et de pamphlets, la description des caricatures avec leurs légendes commentées, donnent une idée très exacte du Paris de Tépoque, mais non pas de toute la société française. La centralisation que Napoléon allait enrèner dans sa poigne puissante et qui devait tuer plus tard, ou au moins considérablement amoindrir la physionomie des provinces, n'avait pas encore fait ses ravages. On chercherait vainement, dans ces deux volumes, une trace des mœurs des différentes sociétés provinciales, très autonomes encore, bien qu'elles eussent été, elles aussi, assez profondément troublées par les malheurs du temps. La petite bourgeoisie et le peuple, fouettés un instant par le passage des commissaires révolutionnaires envoyés par la Convention , n'en avaient pas moins conservé des usages, des costumes et des formes de langage que la Révolution laissait presque intacts. C'est qu'on ne modifie pas un pays, comme on a pu modifier Paris qui était devenu, pendant ces années violentes, la cuve à idées la plus bouillonnante qui fut jamais.
oiX LES CONCOURT
Cette lacune, elle est en partie comblée par l'enquête que, bien après MM. de Goncourt, M. Taine a établie sur les Origines de la France conteiiiporaine. Il }' a identité dans la méthode : de petits faits précis amenant un résultat que les criminalistes anglais appellent « l'évidence cumulative. » Mais oîi MM. de Goncourt ont laissé seuls parler les faits, M. Taine a osé conclure. Est-ce le défaut de la méthode ou la faute de celui qui l'applique, ses conclusions successives ne s'accordent pas entre elles?
Admettons donc que nous sommes trop près de la Révolution pour en pouvoir embrasser l'ensemble. Presque tous les problèmes qu'elle a posés demeurent en suspens et bouleversent le monde moderne sans qu'il en puisse tirer des conséquences pratiques. L'enquête n'est donc pas fermée, malgré toutes les déclamations qui nous encombrent. Nous en sommes encore à la période documentaire. La critique des textes, l'examen des révélations chaque jour nouvelles, ne sont que les matériaux d'une histoire future. A ce monufiient attendu les Goncourt ont apporté des pierres d'assises sur lesquelles la sûreté de leurs informations permettra de s'appuyer solidement.
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Sophie Arnould. — Portraits intimes du XVIII^ siècle.
Etonnés, un jour, par l'importance et par le nombre des notes et des documents inédits tirés des archives publiques ou privées dont ils avaient débouclé les liasses, riches par eux-mêmes, ù la suite d'acquisitions succès-
SOPHIE ARNOULn 53
sives poursuivies avec passion, les Goncourt, vers 1855, formèrent le projet de publier une longue suite de biographies dans lesquelles ils n'interviendraient que par une ntionture et un encadrement discrets et qui seraient presque exclusivement construites avec des pièces ^ originales. Ainsi, ils avaient chance de surprendre, au foyer même de leurs passions, de leurs amours et de leurs intérêts, les hommes et surtout les femmes que la biographie courante empaille le plus souvent et couvre de brocards, comme pour des vitrines d'apparat. Les billets galants et les confidences, les états de dépenses et les brouillons de lettres, les petits vers calligraphiés précieusement sur le papier jauni, les manuscrits des auteurs ne sont pas des témoins vulgaires; le laisser-aller et la bonne foi les animent parfois; on y perçoit encore le tic-tac du cœur. Les femmes surtout jettent dans leurs lettres intimes et dans les billets qu'elles troussent le meilleur eu le plus mauvais d'ellesmêmes. C'est d'elles seulement qu'il fallait dire que quatre lignes de leur écriture devaient suffire à les faire pendre.
Un jour, les deux chercheurs rapportaient chez eux un dossier acheté chez le marchand d'autographes Gharavay. Ils y trouvaient, en feuilletant, d'une écriture inconnue, la copie d'un commencement de mémoires qui semblaient provenir de Sophie Arnould, la copie de vingt-deux de ses lettres, enfin une histoire de sa vie.
Les Goncourt trouvèrent curieux de publier les lettres adressées à M. et à M'"^ Bélanger. Elles avaient dû être écrites au temps où Sophie, fatiguée de ses duels courtois avec presque tous les hommes de son siècle, avait pris sa retraite et n'avait conservé à son service que Bélanger, médiocre architecte, en puissance de
femme et d'enfants. L'autobiographie manuscrite, quoiqu'elle eût le ton et l'accent de Sophie, ne présentait pas alors un caractère suffisant d'authenticité. Elle leur servit simplement, avec le factum du narrateur inconnu, à éclaircir, en notes, quelques passages obscurs des lettres.
Si l'aulhenlicité de celles-ci, attestée maintenant par les originaux des dépôts publics et des collections privées est indéniable, il n'en est pas moins vrai qu'elles n'ajoutent rien à la gloire de la comédienne. Elles feraient honneur, sans doute, à beaucoup de femmes, mais elles ne sont pas à la hauteur de l'étonnante réputation d'esprit que Sophie s'était conquise et des saillies, dignes de Piron, qui courent d'elle. Au reste, on remarquera qu'elles n'ont pas été écrites au temps de sa gloire, puisque les principales datent des environs de 1800, alors qu'elle avait cinquante-six ans. On y trouve sans doute encore, sous une orthographe fantaisiste, la verdeur des propos, mais non la hauteur d'impertinence des mots de Sophie et --bien que le qu'en dira-t-on ne la gêne guères — il semble qu'il n'y ait plus là qu'un crépitement de soir de bataille et l'effori d'une ardeur mouillée.
La première édition, publiée par Poulet-Malassis, ne contient donc que les lettres, avec une comte ouverture biographi(|ue. Bien que les auteurs n'eussent pas peur de leur ombre, ils n'ont pas cru devoir pubUer le texte intégral et surtout une pièce, de la dernière intimité, dans laquelle un gynoscopiste fort précis, le docteur Morand, adressait au duc de Lauraguais, qui avait intérêt à le connaître, un relevé sur le vif de l'état sanitaire de iM"' Arnould. Mais un carton, tiré à très petit nombre, suppléait aux lacunes que présentait le livre. Ce carton n'a été distribué qu'à quelques amis et se