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LES MAITRESSES DE LOUIS XV

A M™'' de Mailly succéda Félicité de Nesles, très jeune, laide et mal bâtie, mais d'un esprit, d'une verve endiablée qui réussit à distraire Louis XV en l'entraînant dans un tourbillon de dissipation et d'imprévu. M™® de Mailly, qui avait faiLsortirsa sœur du couvent pour qu'elle vînt passer quelques jours auprès d'elle, à Versailles, fut frappée d'une grande tristesse quand elle se vit supplantée; mais, sans force pour rompre, elle accepta les rares visites du roi, à façon d'aumône, que voulait bien tolérer, encourageait même la nouvelle maîtresse.

La mort, une mort violente et inattendue comme un crime, mit fin à ce honteux partage. Félicité de Nesles, mariée à un complaisant, le comte de Vinlimille, fut enlevée par une fièvre miliaire. Un nouvel astre apparut alors, M™" de la Tournelle, la troisième des Nesles, sèche et méchante, celle-là, mais belle, et qui, avant de se livrer, exigea du roi un titre de duchesse, de? gages réguliers assurés sur le Trésor, et le renvoi de sa sœur aînée : « Il fallait voir la jeune femme avec son teinta la blancheur éblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa physionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, ses lèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du llux et du reflux de la vie. Et cette beauté de M'"® de la Tournelle se montrait accompagnée d'un doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, Ë d'une légère ironie du bout des lèvres, et, contraste I charmant, d'un esprit qui paraissait venir de son cœur I quand on parlait de choses tendres ou sensibles. » (I) ï Le rôle qu'elle joua dans les événements de 1744

il (1) La Duchesse de Châtcauroux, p. 272.

est un des épisodes les plus curieux de l'histoire du dix-huitième siècle. La guerre a été déclarée à FAutriche. Les opérations commencées dans ses provinces des Pays-Bas sont portées dans l'est de la France. M"* de la Tournelle, faite duchesse de Châteauroux, décide le roi à prendre le commandement de l'armée et organise, à sa suite, une procession triomphale. Mais Louis XV tombe très gravement malade à Metz. Maurepas, premier ministre, et les évèques s'emparent de son chevet et demandent le renvoi de la favorite. Son crédit baisse ou hausse, d'heure en heure, suivant les fluctuations de la maladie. Enfin, de parle roi, on lui signifie l'ordre du départ. L'œil sec, le cœur contracté, la maîtresse déchue refait, comme une fugitive, les postes de la route de Versailles qu'el le avait suivie, quelques jours avant, dans tout l'éclat de la faveur.

Mais le roi s'est rétabli. Un soir, à Paris, il va surprendre, dans sa maison de la rue du Bac, l'ancienne maîtresse désolée. Aussitôt, se redressant, se gonflant d'orgueil, enfiévrée de vengeance, elle exige que Maurepas s'humilie et vienne, en ambassade régulière, lui signifier son rappel. Mais la joie déborde en elle, les nerfs trop tendus se cassent, elle suffoque et meurt dans les bras de sa sœur aînée M™" de MaiIl3^

A la suite de sa maladie, plus molle et plus inerte encore était la volonté de Louis XV. Enervé, amolli par l'abus de la femme, la tête et le cœur vides, il occupait le trône en roi fainéant, sans s'intéresser aux choses. L'ennui et le dégoût l'avaient reconquis ; il ne subsistait en lui que l'estomac profond et les sens goulus de sa race. Le divorce avec Maria Leczinska existait, en fait, depuis quatre ans. L'interrègne des maîtresses dura peu.

« Une jeune mariée occupait en ce temps le monde

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bourgeois de Paris, du bruit de ses talents, de son esprit, de sa beauté. Des aptitudes merveilleuses, une éducation savante et rare, avaient donné à cette jeune femme tous les dons et tous les agréments qui faisaient d'une femme ce que le dix-huitième siècle appelait une virtuose, un modèle accompli des séductions de son sexe... Pour plaire et charmer, M™® d'Elioles avait un teint de la plus éclatante blancheur, de& lèvres un peu pâles, mais des yeux à la couleur indéfinissable, en lesquels se brouillait et se mêlait la séduction des yeux noirs, la séduction des yeux bleus. Elle avait de magnifiques cheveux châtain clair, des dents à ravir et le plus délicieux sourire, creusant à ses joues les deux fossettes que nous montre l'estampe de la Belle Jardinière. (1) Elle avait encore une taille moyenne et ronde, admirablement coupée, des mains parfaites, un jeu des gestes et de tout le corps vif et passionné et, par-dessus tout, une physionomie d'une mobilité, d'un changement, d'une animation merveilleuse où l'âme de la femme passait sans cesse et qui, sans cesse renouvelée, montrait, tour à tour, une tendresse émue ou impérieuse, un sérieux noble ou des grâces friponnes. » (2)

Il a paru curieux de réunir ici les portraits des quatre odalisques dont les existences brillantes résument presque le règne de Louis XV. C'est une dégringolade sur l'échelle sociale. Les sœurs de Nesles appartenaient à la noblesse, M""^ de Pompadour à la bourgeoisie ; nous arrivons à la du Barry et au Parcaux-Gerfs qui conduisent à l'encanaillement de la royauté et à la boue.

(1) Portrait de M™e Je Pompadour peint par Vanloo, gravé par J.-L. Anseliii, qui était au chàieau do Bellevue.

(2) M^'' de Pompadour, l'édition Charpentier in-18, p. 7.

Et pourtant, elle était bien charmante encore cette petite Jeanne, fille naturelle d'Anne Bèqus, dite Quantiny, entrée par efïraction dans l'histoire et dont les Goncourt ont pu dire : « Toutes les figurations, tous les portraits, toutes les images que M"*' du Barry a laissés d'elle, tous ces miroirs d'immortalité de la beauté mortelle : le marbre, la toile, l'estampe, montrent et réfléchissent à nos yeux les plus charmantes séductions de la forme, les plus délicats attraits, la plus mignonne perfection d'un corps et d'un visage qui semblent réaliser l'idéal de la jolie femme française du xviii^ siècle. Ses cheveux étaient les plus beaux, les plus longs, les plus soyeux, les plus blonds du monde, et d'un blond cendré, et bouclés comme les cheveux d'un enfant, des cheveux qui gardent au front de la femme comme une adorable survie de la petite fille. Elle avait, contraste charmant, des sourcils bruns et des cils bruns recourbés, frisant presque autour de ses yeux bleus que l'on ne voyait presque jamais entièrement ouverts et d'où coulaient, de côté, des oeillades allongées, des regards à, demi-clos qui étaient le regard delà volupté. Puis, c'était un petit nez finement taillé et l'arc retroussé d'une bouche délicieusement mignarde. C'était une peau, un teint que le siècle comparait à une feuille de rose tombée dans du lait. C'était un cou qui semblait le cou d'une statue antique, allongé par le Parmesan pour se balancer délicatement sur de rondes épaules très abattues. Et encore un bras, un pied, une main... et mille beautés de détail. » (1)

Après la du Barry, il n'y a plus d'histoire. Louis XV tombe dans les aventures plates et vulgaires du Parcaux-Cerfs. L'âge augmente la honte de ces orgies de

(1) Ln (lu Barry, (•(]. Gharpcnlicr. 18S0, p. 53.

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