‹ Les GoncourtChapitre 12 sur 75 · MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE

Marie- Antoinette .

Nous sortons ici des menues bagatelles charmantes delà biographie historique pour entrer dans le grand courant de l'histoire. La vie de Marie-Antoinette comportait de larges développements et le récit, amplement ouvert, d'un des événements les plus dramatiques, d'un des revirements de fortune les plus terribles que l'histoire ait jamais eus à enregistrer.

Les travaux antérieurs que les Concourt avaient publiés sur la Révolution et le Directoire, un peu secs, un peu trop précis, manquant de philosophie et de recul, ne donnaient pas une idée de ce qu'allait être leur Histoire de Marie- Antoinette. Michelet, quand il en vint à son Louis XV, leur donna un brevet d'historiens. Il loua la netteté de l'exposé, mais surtout le sens de l'époque et la sûreté de l'information. Le fait est que les lettres privées de la famille royale, les documents diplomatiques, surtout les C orresf^iondances de la cour de Vienne au sujet des affaires de France, pendant les mois d'avril à décembre 1793 qui, jusqu'au jour de leur divulgation complète, avaient été soustraites au public, bien qu'elles apportent un contingent d'informations inattendues, n'ont pas sensiblement modifié la physionomie de la Reine. C'est la conduite des puissances vis-à-vis d'elle qui a été dévoilée et elle ne leur fait pas grand honneur. On trouve, dans ce dernier recueil, une lettre du prince de Condé se plaignant qu'au lieu de s'occuper de sauver la Reine, l'empereur d'Autriche, son neveu, ne songe qu'à s'emparer de l'Ai-

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sace et de la Flandre; les lettres désolées de Mercy, serviteur fidèle de Marie-Antoinette, qui fatigue le roi de Prusse et l'empereur de sollicitations pressantes, de projets d'intervention qui restent sans ré]>onse. Une lettre surtout, datée du M octobre 1793, c'est-à-dire antérieure de cinq jours seulement à l'exécution de la Reine qui est du 16, rappelle qu'aucune démarche pour l'échange et le rachat de la prisonnière n'a été tentée auprès de la Convention, et, visant une supplique du 17 septembre, se termine par ces mois : « J'y exposai tout ce que l'imagination et mon zèle purent me suggérer pour prévenir une grande catastrophe. Jusqu'à ce jour, je n'ai reçu ni réponse ni direction sur cet objet. » Et Mercy, en finissant, renouvelait ses instances pour obtenir une intervention des neutres.

Tout ceci n'explique que trop le mot de Mallet du Pan au sujet de la mort de la Reine : « Les cours ont paru si peu s'occuper de cette catastrophe que le public en a bientôt perdu la trace. »

Il n'y aurait donc que quelques détails secondaires à reprendre et à modifier pour mettre Marie-Antoinette absolument au courant des découvertes récentes. La figure principale demeure stable. Les difTérents portraits que les auteurs ont faits d'elle, aux époques marquantes de sa vie, ont l'allure majestueuse des portraits d'histoire : ils sont faits de larges lumières modelées dans de grandes ombres. Mais il eût été bien triste que les auteurs oubliassent les grâces et l'esprit du dixhuitième siècle quand il s'agissait de peindre une princesse qui a été sa personnification la plus haute, sinon la plus cliarmanle et la plus artiste. Aussi, subissant la grâce du modèle et l'émotion de sa beauté, ont-ils quitté parfois les pinceaux pour crayonner des sanguines ou des pastels.

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Ils ont fait de la Dauphine, au moment où la mort de Louis XV l'appelle au trône, le portrait que voici : « La Reine de France n'est plus la jolie ingénue de l'île du Rhin : elle est la Reine, une reine dans to<it l'éclat, dans toute la fleur et toute la maturité, dans tout le triomphe et tout le rayonnement d'une beauté de reine. Elle possède tous les caractères et toutes les marques que l'imagination des hommes demande à la majesté de la femme : une bienveillance sereine, presque céleste, répandue sur tout son visage, une taille que M'"" de Polignac disait avoir été faite pour un trône; le diadème d'or pâle de ses cheveux blonds, ce teint, le plus blanc et le plus éclatant de tous les teints, le cou le plus beau, les plus belles épaules, des bras et des mains admirables, une marche harmonieuse et balancée, ce pas qui annonce les déesses dans les poèmes antiques, une manière royale et qu'elle seule avait de porter la tête, une caresse et une noblesse du regard qui enveloppaient une cour dans le salut de sa bonté, par toute sa personne enfin ce superbe et doux air de protection et d'accueil; tant de dons, à leur point de perfection, donnaient à la Reine la dignité et la grâce, ce sourire et cette grandeur dont les étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme une vision et un éblouissement. » i^l)

C'est là, sans doute, un des passages du livre que visait Sainte-Beuve quand, ayant à raconter les négociations du maréchal de Saxe, il s'excusait de ne point faire le portrait de la Dauphine « parce qu'on ne saurait être tenté de le recommencer après celui qu'ont magistralement tracé MM. de Goncourt. »

Sur Marie-Antoinette, ils écrivaient encore : « L'esprit de la Reine avait reçu de la nature, il avait acquis (1) Éd. Charpentier, iii-18, p. 117 et 173.

de l'exercice journalier de la bienveillance, ce don rare et précieux : la caresse... Quel esprit mieux fait et mieux formé qu'un tel esprit pour la vie particulière? Il apportait à la société privée, à la causerie intime toutes les grâces de son rôle royal, plus libres et plus aisées, la facilité de se prêter aux autres, l'habitude de leur appartenir, l'art de les encourager, la science de les faire contents d'eux. Il avait, si l'on peut dire, l'humeur la plus facile, une naïveté qu'il était charmant d'attraper, une étourderie qui se prêtait delà plus agréable façon aux petites malices de ceux que la Reine aimait, des fâcheries tout aimables, si l'on venait à tourner une de ses paroles en liberté ou en méchanceté, des bavardages qui avaient le tour et l'ingénuité de la confidence, des alarmes enfantines sur les petites inconvenances qui pouvaient lui échapper, de certaines petites moues qui grondaient si joliment les gaietés un peu vives, des bouderies oubliées devant un visage triste, des accès de rire qui emportaient ses disgrâces et, tout à la fois, une indulgence de Reine et des pardons de famme... »

Il n'est point utile que nous entrions, avec les auteurs, dans l'histoire de la Révolution qui ne devait être, pour la reine, qu'une route sinistre qui la conduisit, abreuvée d'outrages et de souffrances piiysiques et morales, à l'emprisonnement et à l'échafaud. Profondément émus par la grandeur des événements qu'ils retraçaient, par la grâce et par la beauté de la femme qui en était devenue le jouet, les Goncourt n'ontils pas inconsciemment un peu éteint les points faibles de sa vie? (1j Ont-ils su se défendre toujours d'un sentiment chevaleresque et de l'enthousiasme qu'éveille

(1; « La reine était coupable, clic avait appelé l'étranger, cela est prouve aujourd'hui. » Michelel, Rccoltilion, t. vi, p. 319.

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le malheur? Ont-ils appuyé, autant qu'il convient, sur les appels à l'étranger qui violait alors le sol françaiset que Jourdan et Garnot battaient à Waltignies à l'heure même où tombait la tète de la reine ?

L'impassibilité n'est pas le lot des hommes et surtout des écrivains artistes. Tacite et Guichardin, Saint Simon et Michelet ne se défendaient pas d'introduire, dans les récils qu'ils animaient, l'enthousiasme et la passion. C'est de là qu'ils tiraient leur force et les ferments de leur éloquence. Il n'est juste de demander à l'historien que la bonne foi et le talent. L'Histoire de Marie- Antoinette en est toute pleine.

L'art du dix-huitième siècle.

« Ce livre a été commencé par deux frères, en des années de jeunesse et de bonne santé, avec la confiance de le mener à sa fin... C'était leur livre préféré, le livi-e qui leur avait, donné le plus de mal.

« Deux années encore et VHistoire de V Art français du dix-huitième siècle, — dans toutes ses manifestations véritablement françaises — était terminée. Une année allait paraître l'Ecole de Watteau, contenant les biographies de Pater^ de Lancret, de Portail, encadréeS' dans un historique de la domination du maître pendant tout le siècle. A cet avant-dernier fascicule devait succéder, l'année suivante, un travail général sur la sculpture du temps, d'où se serait détachée, comme l'expression la plus originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur Clodion.

« Ces deux années n'ont pas été données à la collaboration des deux frères. liC plus jeune est mort. Le

vieux ne se sent pas le courage, et pourquoi ne le diraitil pas, le talent d'écrire, lui tout seul, les deux études qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en cro3'ait capable, un sentiment pieux que comprendront quelques personnes, le pousserait, le pousse aujourd'hui à vouloir qu'il en soit de ce livre ainsi que de la chambre d'un mort bien-aimé, où les choses demeurent telles que les a trouvées la Mort. »

Telles sont les explications mélancoliques que le frère survivant joignit au titre de l'Art du dix-huitième siècle, commencé en 1859, terminé ou plutôt fermé tel quel en 1875.

C'est un des plus beaux livres d'art qui aient été écrits et édités en France depuis fort longtemps. Il a ceci d'original et de curieux qu'il porte doublement la griffe des auteurs. Suffisamment armés par la pratique de l'eauforte pour graver eux-mêmes les œuvres dont ils parlent, ils ont échappé à l'habituelle nécessité qui s'impose aux auteurs de faire traduire leur pensée par des graveurs dont l'interprétation est, le plus souvent, d'autant moins fidèle qu'ils sont plus habiles et plus personnels. Jules de Concourt a été un aquafortiste de grand talent. Aussi ses eaux-fortes et celles d'Edmond font-elles corps avec leur livre ; elles ne sont pas un commentaire, elles semblent pétries de l'essence même du texte et le lecteur ne les sépare plus dans sa pensée. Pour moi, des quatre éditions qui ont été données de FArl du dix-huitième siècle, je n'ouvre avec un plein contentement que la première publiée en fascicules. Elle est tellement de ses auteurs qu'elle a l'intimité de l'autographe. Dans les suivantes, très soignées pourtant, mais sans eaux-fortes, i'àme du livre semble éventée, comme un parfum.

Et pourtant, elles sont là, tout entières encore, ces monographies minutieuses et brillantes, façonnées,

l'art du dix-huitième siècle 63-

comme des mosaïques, avec des documents parfois infiniment petits, (l'apparence futile, que les auteurs ont ramassés avec amour. Avant eux, l'iiistoire se faisait pompeusement avec des déclamations philosophiques et des pièces officielles. Ils ont dit, les premiers, qu'on ne voit pas un temps dont on n'a pas, devant les yeux, les menus d'un dîner et les invitations à un bal. Ayant à scruter l'âme d'une époque galante et séductrice, frivole à la surface, mais sous laquelle ont fermenté, jusqu'à l'éruption, les idées les plus audacieuses et les plus diverses, les Concourt, par leur tempérament d'artistes, leur souplesse d'esprit, leur intelligence tenue en éveil et harcelée par une curiosité passionnée, la faculté qu'ils avaient acquise de manier la plume et la pointe du graveur avec une presque égale habileté, se sont trouvés merveilleusement préparés à remplir la tâche qu'ils s'étaient donnée. Rien de leur sujet ne leur fut étranger; ils ont tout connu d'un siècle qui, après son grand-père le seizième, a plus créé, à lui seul, dans le cercle des humanités, qu'aucun autre siècle français. Non seulement ils ont fait le tour de l'époque qu'ils décrivent, mais ils ont parcouru tous ses sentiers. Déjà, dans leurs travaux précédents, ils avaient feuilleté et inventorié ses papiers intimes ; ils avaient vécu sa vie , débrouillé ses idées, pratiqué son art. Les jugements qu'ils ont portés sur le dix-huitième siècle seraient définitifs et sans réplique si, par un sentiment de réaction qui nous semble excessif, ils n'avaient pas marchandé sa place au génie de Voltaire et au génie de Rousseau.

La nouveauté de leur œuvre, la part d'invention vraiment personnelle qui leur revient, c'est d'avoir osé dire — il y a trente ans — sur l'Ari du dix-huUième siècle, ce que tout le monde en pense aujourd'hui. Le

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siècle de M™" de Pompadour était alors en plein dis- <;rédit. L'indifférence, pire que la haine, avait ensablé itoutes ses avenues. L'art charmant qu'il avait formé à son image, n'attirait plus que quelques curieux , Le sage Brunet, dans les premières éditions de son Manuel du Libraire et de V Amateur de livres^ parues en 1809 et en 1814, mentionnait à peine les Chansons de Laborde (1) €t l'édition des Contes de Lafontaine faite aux frais des Fermiers généraux, deux livres qui sont des merveilles sans rivales d'illustrations. Mais on préférait alors les caudataires de David à Watteau, à Boucher et aux Saint- Aubin, et les noms de Moreau, de Gravelot, d'Eisen et de Masquelier étaient oubliés. On feuilletait, sur les quais, avec indifférence, les figures coquettes et charmantes qui donnent encore, et si justement, l'idée précise d'une civilisation disparue. L'Académie des Beaux- Arts avait relégué le Départ pour Cythére, qui fait maintenant si gracieuse ligure dans le salon carré du Louvre, au fond de l'atelier des élèves de David et on le leur montrait en s'en moquant.

Et pourtant, Watteau est peut-être le plus extraordinaire et, sûrement, le plus personnel des peintres français. Il est de la grande race parce qu'il a créé son art de toute pièce, sans rien emprunter au passé, et qu'avec les moyens les plus simples et une inspiration toujours égale, il a été, en même temps, un merveilleux dessinateur et un délicieux coloriste. Les types de

(1) Brunel constate, dans la quatrième édition du Manuel (1848) qu'u!i exemplaire en maroquin rouge des Chnnsotis de M. de Lai)orde a été adjugé 49 francs à la vente Helin. L'exemplaire de l'ixérécouri, en veau, avec beaucoup d'étals d'eaux-forte^^, fut adjugé au prix de 30 francs, en 1x38. Ces mêmes exemplaires se vendent maintenant au moins .3,000 francs. L'un d'eux, en maroquin rouge, par Derôme, reliure à l'oiseau, a été adjugé .'i.COO francs à la vente Kichard Lion (voir Giiidr Cnhen, Paris, 1886). Les variations du prix des dessins, des tableaux, des meubles n'ont pas été moins grandes.

l'art du DIX-nUITIÈME SIÈCLE 05

ses hommes et de ses femmes, leurs costumes expressifs, l'architecture de ses fonds et ses masses de feuillages ne se rattachent que vaguement, par un souvenir lointain, à la comédie italienne. Il a créé même des caractères et un mode particulier de comprendre l'amour. Un philosophe léger — s'il en est encore — pourrait disserter sur sa philosophie. En effet, toutes les femmes de Watteau ont une coquetterie tranquille; leur désinvolture n'est pas provocante et leur ardeur sensuelle. Un sourire vague erre sur leurs lèvres; elles entendent, sans les écouter, les musiciens invisibles qui semblent camper leurs gestes, scander la cadence de leurs poses, rythmer harmonieusement leurs marches, au milieu des décors de fêtes galantes où elles se meuvent. Elles semblent assister à un Décaméron triste, voisin, lui aussi, de la peste de Florence. Et une invincible mélancolie se dégage de ces cérémonies charmantes. Le peintre qui conduit la fête est un personnage inquiet, morose et fantasque, attristé au point de n'espérer de l'avenir qu'un lit pour mourir dans un hôpital, et qui, contemporain de Mozart, a fini tristement, comme lui, en plein succès, à l'âge de trente-sept ans. (1)

Quand les Goncourt affirmaient ces choses, il faut dire que la vie de Watteau était bien peu connue. Son

(1) A propos de mélancolie et de dix-liuilième siècle, nous 'tombons sur ce court biliet inédit que M. Kdmund de Goncourt écrivait à son ami M. Pli. Buity pour le remercier d'un article |iaru dans la République française; billet qui semble signé par Watteau luimême :

« 3 juillet 82.

c( Mon cher ami,

i( Je vous remercie bien vivement de l'aimable article consacré aux Saint-Aubin. Et moi aussi, je suis noir autant que souffrant. Je voudrais être à la campagne... ce qui va venir, je l'esiière bien, à la fin de la semaine, et j'espère ramener de la poche à la truite un de Goncourt poss'tble.

((. Mille amitiés et au retour.

« Edmond de Goncourt. »

ami, le fameux marchaDd de tableaux Gersaint, dont il avait fait l'enseigne, et d'Argenville, dans ses Vies des Peintres^ avaient été presque seuls à parler de lui, et fort sommairement. Les comptes rendus de TAcadémie royale de peinture et de sculptu/'e constataient qu'à la mort du peintre des Fêtes galantes, le comte de Caylus qui l'avait connu et qui avait daigné l'honorer de son amitié, avait lu, le 3 février 1748, une notice biographique ; mais elle avait disparu des archives et le plus grand peintre de son temps n'avait pas d'histoire.

En furetant un jour, sous les arcades Golbert, à l'étalage du vieux bouquiniste Lefèvre, les Concourt mirent la main sur un précieux registre qui renfermait ce document autographe portant les signes d'une incontestable authenticité, de par le visa apposé par Lépicié, secrétaire de l'Académie. Publiée in extenso dans leur second fascicule, cette vie de Watleau a pris maintenant la tête de leur livre et, savamment commentée, redressée quelquefois et complétée toujours, cette pièce, « pédante et agressive « mais pleine de faits, est devenue un des chapitres les plus curieux de r Art du dir-huitième siècle.

Le Dictionnaire critique de Jal, les Archives et les Nouvelles archives de l'Art français, ont mis au jour un bien grand nombre de documents authentiques sur les contemporains de Watteau. Ils ont ajouté cependant bien peu d'éléments nouveaux aux recherches de toute sorte auxquelles les Concourt s'étaient livrés avant de donner leur travail. En dehors de la solidité de ses dessous, il est particulièrement remarquable par la netteté et la précision. Chaque artiste a une physionomie différente, et les auteurs, adaptant leur faire au caractère de leurs modèles, ont parlé très dilFéremment des Saint-Aubin, par exemple, et de Prud'hon. Devant le

modèle, leur style s'est imprégné de l'essence de son œuvre et , dans ces travaux biographiques que les grands artistes de lettres ne recherchent pas ordinairement, parce qu'ils impliquent, en dehors de la difficulté du rendu, une somme d'études et de travaux préliminaires exigeant un effort continu , les Concourt ont apporté la précision d'un paléographe, la conscience et la netteté de vision d'un historien et surtout, pour parfaire l'ouvrage, la forme merveilleusement souple et imagée qui leur est propre.

Aussi, ont-ils fait la fortune de plusieurs de leurs modèles. Les tout petits maîtres surtout qui s'appliquaient tout bonnement à leur besogne d'illustrateurs, en cherchant à satisfaire les libraires, et qui ne paraissent pas avoir jamais songé que la postérité pourrait avoir cure de leur vie modeste et de leurs travaux, ont été littéralement exhumés de l'oubli. De même que, dans les cimetières de Tanagra, on a découvert récemment tout un peuple de figurines charmeuses et coquettes qui donnent l'idée d'un dix-huitième siècle antique, de même les Concourt ont tiré de la boîte à quinze sous des quais de Paris, des livres illustrés qui sont des merveilles de grâce, d'élégance et de trè& réelle beauté.

Les Hommes de lettres.

Chose singulière, les Hommes de lettres ont été écrits pour le théâtre. La comédie primitive, en cinq actes, finissait par la mort de Charles Demailly. Les auteurs racontent, dans le tome premier de leur Journal, à la date du 21 octobre 1857, les mésaventures du manus-

crit. Paul de Saint-Victor et M. Mario Uchard auxquels il avait été communiqué, l'avaient porté à M. Goudchaux, qui était alors directeur du Vaudeville. La pièce fut refusée. Quelques jours après, M. de Beaufort, successeur de M. Goudchaux, la lut aussi, resta perplexe, vit un danger dans l'acte où la petite presse est mise en scène, enfin rendit le manuscrit aux auteurs. Deux ans après, ceux-ci ne furent pas plus heureux auprès de M. de la Rounat, directeur de l'Odéon. Paul de Saint-Victor reçut de lui la réponse suivante :

« Paris, le 15 mai 1860.

« Cher ami,

« J'ai mis à profit les loisirs que m'a faits le scalpel du docteur Hiiguier jMur lire l'ouvrage de MM. de Goncourt. Je suis de votre avis : c'est plein d'esprit et de jolies choses, mais c'est là du théâtre qu'on imprime et non pas du théâtre qu'on joue.

« Quelle que soit ma sympathie et ma bonne volo7ité, je ne puis accepter la pièce. Le public ne s'intéresse pas le moins du monde à ces choses-là, et, vraiment, cette nichée de gêna mise en scène est bien vile et bien basse. Ce serait triste de montrer aux bourgeois cette sale cuisine littéraire. L'estime qu'ils professent pour les littérateurs est assez médiocre et j'aurais honte de leur montrer toutes ces vilaines personnalités.

« Le dernier acte fait une disparate complète avec les autres et le tout me semble offrir un assortiment complet de dangers : je ne doute pas du naufrage.

(c Je regrette, cher ami, de ne pouvoir servir deux hommes de talent auxquels vous vous intéressez, mais vrai! je ne le puis pas en eeci.

« Mille regrets de mon amitié dévouée.

« Charles de la RoUiNAt. »

Les auteurs résolurent alors de faire le contraire de ce qui se pratique ordinairement, de tirer un roman de leur pièce. Ils recommencèrent leur ouvraj^e, reprirent leurs calepins et leurs dossiers de notes, donnèrent du large et du développement aux idées qu'ils avaient

dù condenser pour les mettre au point d'optique du théâtre. Ainsi naquit un livre très feuillu, très chargé, qui donne de la petite presse, en 1860, une idée très différente du tableau qu'avait peint Balzac, en 1839, dans les Illusions pei'dues.

On comprend, quand on lit les Hommes de lettres, qu'il fallait beaucoup de courage ou plutôt beaucoup d'audace à deux jeunes auteurs qui avaient débuté dans r Eclair et dans le Paris, qui tenaient encore au journalisme par le plus grand nombre de leurs amis, pour crier raca sur leur origine et sortir de la petite presse comme un sultan sortit un jour de Gonstantinople, en crachant sur les murs. Leur étude, subissant le grossissement presque toujours produit par une monographie assez sévèrement circonscrite, semblait un défi porté au monde de l'esprit, le plus susceptible, le plus difficile à brider et le plus dangereux. Les auteurs avaient les mains pleines d'acres vérités, ils les ouvraient, surtout dans le premier tiers du volume presque exclusivement consacré- à des portraits et à ces silhouettes enlevées qu'avaient mises à la mode^les légendes rapides des lithographies de Gavarniet le goût alors dominant pour les physiologies. Quatre personnages qui se donnent la réplique, tout en écrivant la copie Aw Scandale, furent chargés de toutes les iniquités. Assurément les quatre types ne sont pas flattés; c'est le fond du panier du bas journalisme, une triste engeance vivant de la moquerie, du chantage et delà prostitution de l'esprit. Mais, au-dessus d'eux, le héros du livre, Charles Demailly, ne résume-t-il pas toutes les qualités morales et professionnelles de l'homme de lettres? N'a-t-il pas le goût du travail et de la vérité, la dignité personnelle, le talent enfin qui est la suprême parure de l'artiste?

Quand ce livre )iaquil — aux frais des auteurs — un cri d'indignation s'éleva de tous les côtes. On eût dit que la presse entière avait été marquée d'un fer rouge. Jules Janin, parrain littéraire des Concourt, qui disait volontiers qu'il se réchauffait à leur jeunesse et qu'il aimait même les excès de leur esprit, J. Janin leur retira sa bienveillance. Il reprit, avec quelques modifications de circonstance, le tliènie d'un article qu'il avait déjà joué, dans la Bévue de Paris, quand, en 1839, on l'avait chargé de venger l'honneur des lettres compromis une première fois par Balzac! Jules Janin accusa les Concourt d'avoir fait « un pamphlet contre leur ordre, un tableau poussant au mépris des lettres ! »

M, Edouard Fournier, dans une péroraison indulgente, termine ainsi la lamentation qu'il publia dans la Patrie : « Ah! jeunes gens, historiens trop désenchantés de ces hommes de lettres que vous avez trouvés je ne sais où, le monde n'est-il pas assez dégoûté de la littérature pour que vous le dégoûtiez ainsi des littérateurs? Que vous avait fait cette religion des lettres dont, à quelques traits, on voit que vous gardez encore l'amour? Que vous a-t-elle fait pour que vous veniez ainsi révéler à ce monde, envieux applaudisseur de nos misères, les scandales de quelques-uns qui sont l'amère douleur de tous les autres? »

Ce qu'il faut retenir des critiques peu nombreuses mais presque unanimement indignées qui se produisirent alors, — et les auteurs y ont l'ait droit dans les éditions qui suivirent, en appelant le livre Charles Demaillif — c'est l'observation que le titre général : les Hommes de lettres, était beaucoup trop vaste pour étiqueter l'histoire d'un seul écrivain perdu dans les basfonds du journalisme. Kn 1860, Victor Hugo, Michelet,

Cousin, Montalenibert produisaient encore. De près ou de loin, il n'est Tait mention ni de leurs travaux ni de leur influence. Eux aussi, pourtant, étaient des types d'hommes de lettres...

Cependant on voit groupés autour du personnage principal, quelques figures d'élite sous lesquelles il est très facile de mettre des noms. (1) C'est bien Théophile Gautier, ce Masson, « une face pleine, presque lourde, le masque empâté d'un dieu où la divinité dort, des yeux où une intelligence superbe semble sommeiller dans la paresse et la sérénité du regard; dans toute celte tête une lassitude et une force de Titan au repos, » et de la bouche duquel tombe doucement cette phrase : « Critiques et louanges me louent et m'abîment sans comprendre un mot de ce que je suis. Toute ma valeur — ils n'ont jamais parlé de cela — c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe... »

Quel délicieux portrait que celui de Paul de Saint- Victor, sous le masque de Rémonville. Enfin Charles Demailly, avec les frissons morbides de son âme et de son corps, sa verve étincelante, ses enthousiasmes éloquents et excessifs, et ses dénigrements violents, qui, dans une lettre à un ami, écrit ces mots qui renferment toute la philosophie du livre : « Nous nous calomnions nous-mêmes, » Charles Demailly n'est-il pas la personnification étonnamment juste des deux auteurs.

Oui, ce Charles Demailly, tous les deux ils l'ont vécu. Une vision subjective pouvait seule leur donner la pénétration aiguë qui fait de ce livre, composé

(1) Voici la clef de quelques silhouettes d'écrivains pourctraits dans les Jlommes de lettres : Pominageot, Champfleury, — Fiorissac, Adolphe Gaiffe — Montbaillat, Villemessant — Charvin, Arsène Houssaye — Boisroger, Th. de Banville — Larapérièrc, Gustave Flaubert — Puisigneux, Ch. de Villedeuil.

comme va la vie, sans enchaînement systématique et sans déploiement d'aventures, une œuvre de passion réfléchie, mortellement triste et qui aboutit à un suicide intellecliiel auquel les auteurs ont heureusement échappé, La vie de Jules de Concourt surtout, moins sa fin qui fut presque aussi terrible mais qui fut autre, semble calquée sur celle de son héros. Il est vraisemblable que, dans les derniers jours de sa vie, Jules s'y revoyait tout entier, quand il feuilletait ce livre dans une circonstance que son ami, M. Ph. Biirty, a notée avec éloquence : « Peu de semaines avant la mort de Jules, j'allai à Auteuil prendre de ses nouvelles. Je ne pus que serrer la main d'Edmond qui, depuis plusieurs heures, se tordait, sur son lit, dans les tortures d'une colique hépatique. En descendant, je poussai la porte de la salle à manger. Jules lisait, penché sur la table. Son visage n'avait rien de changé, sinon qu'il avait jauni, que la bouche purpurine comme celle d'une blonde, était pàle^ que les yeux n'avaient point de llammes et que la physionomie était comme est la lueur d'une lampe qu'on a baissée. Il n'attendit pas que j'aie parlé. Il médit : « Bonjour, Burty. Ça va bien? Je lis mes livres.,. Il n'j- a que cela qui m'amuse. » — Et qu'est-ce que vous lisez, Jules? — Mes Hommes de lettres... »

« Je me penchai. C'était bien leurs Hommes de lettres... Sa main maintenait le livre entr'ouvert à la page 64, peut-être précisément à ce passage... que je viens de retrouver dans mon exemplaire, souligné par moi, au crayon rouge, le jour même de celte visite qui m'avait navré : « Cela qui agit si peu sur la plupart, les choses, avait une gi-ande action sur Charles. Elles étaient pour lui parlantes et frappantes, comme les personnes. Elles lui semblaient avoir une physionomie,

une parole, cette particularité mystérieuse qui fait les sympathies et les antipathies. » (1)

Charles Demailly et Manette Salomon sont bâtis sur un même sujet : l'anéantissement progressif de deux intelligences d'élite par deux femmes. Femmes bien différentes sans doute, comme sont aussi très différents les milieux dans lesquels souffrent et meurent les malheureux qui sont agrafés à elles par le mariage. Tous les deux sont des victimes du don de sentir, don admirable et funeste qui fait les (puvres grandes et les auteurs misérables.

Au reste, les souffrances de Coriolis et de Charles Demailly n'étaient que l'écho dessoutïrances des auteurs dont l'intelligence et la sensibilité semblaient, elles aussi, vouées aux bêles. Ils souffraient comme souffrit Dickens. •L'accueil l'ait à leur nouveau livre, le silence qui s'était refermé sui- lui, pesèrent d'un poids bien lourd sur leurs esprits. Pourtant, moins malheureux que beaucoup d'autres, ils n'avaient pas perdu la conscience de leur talent et de leur valeur personnelle, car, un mois et demi après la publication, l'un des frères écrivait sur le cahier des souvenirs : « / (? tnars {1860). — J'ai reçu de M""" Sand, sur les Hommes de lettres, une lettre charmante comme une poignée de main d'ami... La vérité est que notre livre a un succès d'estime: il ne se vend pas. Au premier jour, nous avons cru à une grande vente. Et nous restons, depuis quinze jours, à cinq cents, ignorant si nous arriverons à une seconde

(1) Article sur la Maison d'un artiste, paru dans le Livre. Plus tard, dans la partie encore inédite du Journal, Edmond de Concourt écrira :

a 4 mai 1876 — Aujourd'hui les larmes me sont venues aux yeux ô^n corrigeant les épreures de Charles Demailly. Jamais, je crois, il n'est arrive à un auteur de décrire par avance, d'une manière aussi cpouvantabtement vraie, le désespoir d'un homme de lettres, sentant tout (i coup I impuissance et le vide de sa cervelle. »

édition. Après tout, nous sommes fiers entre nous de notre livre qui lestera, quoi qu'on fasse, en dépit des colères des journalistes; et à ceux qui nous demanderaient : « Vous vous estimez donc beaucoup? » nous répondrions volontiers, avec l'orgueil de l'abbé Maury: '( Très peu quand nous nous considérons; beaucoup quand nous nous comparons ! »

« Il est bon toutefois d'être deux pour se soutenir contre de pareilles indifférences et de semblables dénis de succès; il est bon d'être deux pour se promettre de violer la Fortune, quand on la voit coqueter avec tant d'impuissants.

« Peut-être, un jour, ces lignes que nous écrivons froidement, sans désespérance, apprendront-elles le courage à des' travailleurs d'un autre siècle. Qu'ils sachent donc qu'après dix ans de travail, la publication de quinze volumes, tant de veilles, une si persévérante conscience, des succès même, une œuvre historique qui a déjà une place en Europe, après ce roman dans lequel nos ennemis mêmes reconnaissent « une forme magistrale >k il n'y a pas une gazette, une revue, petite ou grande, qui soit venue à nous; et nous nous demandons si le prochain roman que nous publierons, nous ne serons pas encore obligés de le publier à nos frais ; et cela, (juand les plus petits fureteurs d'érudition et les plus minces écrivailleurs de nouvelles sont édités, rémunérés, réimprimés. »

LES MAITRESSES DE LOUIS XV iO

Les maîtresses de Louis XV.

C'est là le titre frivole, crayonné au pastel que portaientcollectivement,lors de lenrapparition,en'l860,les études de femmes intitulées maintenant : La Duchesse de Châteauroux et ses sœurs, — Madame de Pompadour, — la du Barri/. Les deux volumes qu'elles formaient primitivement furent réédités en trois, lestés de documents nouveaux et de développements qui en font aujourd'hui un des tableaux les plus vivants et les plus complets que nous ayons sur le dix-huitième siècle.

Dans la préface qu'il écrivit en tête du premier de ces volumes, M. Edmond de Concourt s'est montré bien sévère pour ces livres de jeunesse qu'il accuse de renfermer « trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop d'airs de bravoure placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les relie », et il ajoute: « J'ai trouvé aussi qu'en cette étude on ne sentait pas, la succession des temps, que les années ne jouaient pas, en ces pages, le rôle un peu lent qu'elles jouent dans les événements humains, que les faits, quelquefois arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, seprécipitaient sansdonner à l'esprit du lecteur ridée de la durée de ces règnes et de ces dominations de femmes. Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'inlimité et le vif de leur féminililé particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes, de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des contemporains. Celte histoire

me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop écrite à vol d'oiseau^ si l'on peut dire. En ces années, il existait chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés pour Tinédit et nous avions, un peu à tort, l'ambilion de faire de riiistoice absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les notions et les livres vulgarisés. »

Les Maîtresses de Zoi«'sXK, dans leur forme actuelle, ont donc été sensiltlement modifiées. Une main plus virile a donné le ton définitif à bien des tableaux inconsciemment atténués ou voilés par la sympathie latente etinvincibleque les historiens avaient ressentie pour Louis XV. Et pourtant le grand charmeur, le bien- ««mé avait été jugé, dès l'abord, avec une loyauté de pinceau à laquelle il n'était pas besoin d'ajouter; mais, dans le cours du récit, on lui avait pardonné trop facilement d'avoir agenouillé non seulement l'homme mais le roi devant ses maîtresses, et d'avoir livréàleui's caprices les questions hautes ou fuliles de la politique. Henri IV, Louis XIV, avant M™^ Scarron, le Régent, qui n'avaient pas moins aimé les femmes que Louis XV, ne traitaient pas à l'ordinaire les questions d'Etat dans leurs boudoirs ou dans leurs lits. Ils n'avaient pas livré le pouvoir royal en livrant l'homme. La faiblesse fut, en somme, le côté inexcusable du caractère de Louis XV :« Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la chasse et les chiens, rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait et dont le Cardinal (de Fleury) promenait vainement l'espi'it d'im goût à un autre, de la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées, du travail du tour aux minuties de l'éliquetle, et du tour à la tapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans

LES MAITRESSES DE LOUIS XV il

pouvoir donner à sa pensée el à son temps un emploi. Imaginez un roi de France^ l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des ombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de sa vie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et, au milieu de toutes les vieillesses de son cœur, traversé de peurs de l'enfer qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés, sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifl"érent à tout, et ne faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux, que dans la liste des invités de ses soupers. Louis XV apparaissait, dans le fond des petits appartements de Versailles, comme un grand et maussade et triste enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, de sarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Un sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de la liberté, joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportement rappelait les anciens Bourbons: c'est là LouisXVà vingt ans; c'est là le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir et le désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnée, ou intelligente, ou amusante. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même, une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à la monotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât et étourdît sa vie, en lui -apportant les violences de la passion ou le tapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de roi, la délivrance de lui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la reine; voilà ce que Louis XV demandait à l'adultère; voilà ce que, toute sa vie, il devait y chercher. » {])

(1) La Duchesse de Châteaiiroux, éd. Charpentier, 1879, p. 47.

iO LES CONCOURT

Et sa première maîtresse, M""* de Mailly, dut lui donner, par excellence, cet oubli des devoirs royaux. Il faut lire, dans l'ouvrage, la première pipée résolue, conduite par une femme ardente et hardie contre un dadais ombrageux et timide, l'entrevue dans les petits appartements où M'"" de Mailly, introduite par un valet de chambre nommé Bachellier, qui voulait devenir chef d'un harem, dut se livrer, aidée de son complice, à des provocations impudentes pour faire sortir le roi de son indifférence ou de sa niaiserie.

Elle appartenait à cette famille de Nesles qui fut la première pourvoyeuse des amours de Louis XY et qui lui fournit successivement quatre de ses filles, quatre sœurs. Au reste, celle-ci valait mieux que les trois autres. Elle aima le roi d'un amour désintéressé et après six ans, sortit pauvre d'une charge qui allait enrichir toutes celles qui lui succédèrent : « M™° de Mailly était, en -1738, une femme de trente ans dont les beaux yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour encourager les timidités de lamour. Tout, dans sa physionomie, dans l'ovale maigre de sa figure brune, avait ce charme irritant et sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de femmes, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le sang fouetté, les yeux brillants et grands, comme des yeux de Junon, le port hardi, la toilette libre, s'avancent du passi', avec des grâces effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale. » (1)

fl) La Duchesse de Châlcauroux, p. 71.

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