LA FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
remplissait le rôle de Barnier^ donna au rôle une empreinte précise ; sa voix, tantôt incisive, tantôt voilée, et dont il sait jouer avec justesse, lui permit d'arriver à de grands effets. M"* Deneuilly, sous la cornette de sœur Philomène, fut charmante de grâce discrète et d'onction pénétrante, et M"® Sylvine, la maîtresse phthisique de Barnier, qui scande tristement de couplets libertins la prière du soir que psalmodient Philomène et les malades de la salle, a obtenu une large part dans le succès.
Les comédiens de la banlieue de Paris s'emparèrent de la pièce et la trimbalèrent, avec des fortunes diverses, dans tous les théâtres des faubourgs.
La femme au dix-huitièmie siècle.
Saintfc-Beuve consacra à ce beau livre deux longs articles, qu'on trouvera dans les Lundis, comme au résumé le plus substantiel, à l'inventaire le plus con'densé de ce modèle d'élégance, de grâce libre, de ce temps ondoyant et divers qui a eu, lui aussi, de la cervelle à la place du coeur et un nuage de poudre à la place de la lête.
Les documents qu'il a laissés, tous les riens d'une futilité apparente qu'ont consultés les Concourt, cnl fourni un ensemble d'une exactitude très précise et d'une information un peu sèche, mais qui n'en donne ainsi que mieux l'impression du temps dont la maladie la plus rare a été l'hypertrophie du cœur. Les auteurs, emportés dans une course parfois haletante, mais dont ils n'ont jamais lâché les rênes, ont effleuré bien des
choses légères, mais ils ont mûrement approfondi les choses graves. Avant eux, un historien ayant des prétentions au sérieux n'eût pas osé parler d'un menu ou d'une carte gravée pour une invitation à dîner, d'un échantillon de robe ou de la façon d'un meuble. Le règne de Louis XV était d'autant plus volontiers dédaigné qu'on le sentait difficilement saisissable et qu'il échappait à l'analyse. Il s'agissait, pour le pénétrer, de faire descendre l'histoire de ses préoccupations épiques pour l'introduire dans les couches profondes du peuple qui, dans tous les temps, a été inconsciemment l'artisan des destinées des nations. Dans les récits de Xénophon et de Tacite, aussi dans nos vieux annalistes, on ne lui accorde pas plus d'importance que n'en ont les comparses muets et sans noms qui servent de fonds aux tragédies. Voltaire avait entrevu ce que devait être l'histoire future quand il intitulait Essai sur les Mœurs la tentative d'histoire générale qu'il a du reste assez superficiellement traitée. Frappé par l'enseignement que fournissait l'Histoire de la France, Michelet comprit que les masses des peuples sont comme les flots de la mer. Les rois les domptent par moments, mais le dernier mot est toujours au nombre qui, pareil aux éléments, subit les lois invariables que Vico a été le premier à formuler dans SciScienza nuova. La véritable histoire est donc à la base plus encore qu'au som.met et l'efl'ort des historiens doit porter à éclairer ces ténèbres où des milliards d'individus se sont agités et sont morts, ne laissant après eux qu'une quantité incommensurable de témoins muets, infiniment plus difficiles à ressaisir, à déchiflrer et à coordonner que les vélins jaunis à onciales des anciennes chancelleries ou les inscriptions lapidaires dont le président de Brosses disait drôlement qu'elles font bavarder le marbre.