LA FEMME AU DIX-UUITIÈME SIÈCLE
Les Goncoiirt, quand ils se mirent à l'e'tucle du dix-huilième siècle qu'ils parcouraient d'une vue d'ensemble en commençant, sentirent très vivement que ce n'était plus seulement une histoire de Louis XIV décrépit, du Rpgent, de Louis XV et de Louis XVI qu'il était intéressant de réécrire, mais l'histoire des différentes classes du peuple. Et ils conçurent le projet de la diviser en quatre parties comprenant successivement l'Homme, la Femme, V État el Paris. Tvois de ces grands sujets n'ont pas été traités par eux. Ils ont écrit seulement la Femme.
Remettant à leur plan les documents déjà ex|)[oités et publiés sur lesquels s'échafaudent et se copient presque toutes les hi^toires qui se succèdent, les livres faits avec d'autres livres, ils donnèrent le pas sur tout cela à l'inexploré et à l'inédit. Ils ont fait la chasse aux petites choses qui marquent le battement de pouls d'un instant, aux mémoires, aux autographes, aux pampiîlets, aux plaquettes de toute provenance, aux almanachs, aux dessins, reliques muettes ou feuilles légères que la vie livre au vent, comme un duvet arraché de son aile, au fur et à mesure qu'elle vole. A tous les échelons de la société, il s'agissait d'étudier et de tixer les images fugitives des femmes ayant, à la vérité, des traits communs, mais différant entre elles par des nuances infinies ; de suivre les modifications que l'exemple, les influences ambiantes n'ont pas pu manquer d'apporter dans les croyances, dans la façon de compi-endre l'éducation, les devoirs du mariage, même dans les toilettes, dans la vie matérielle, enfin dans tout le branchage des idées qui forment l'ossature de la vie d'un peuple. On voit que le sujet ainsi compris était très vaste : aussi les auteurs ont-ils cru devoir le circonscrire et je crois qu'ils
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Tont fait avec Irop de sévérité. En efTet, dans les deux chapitres principaux : l Amour et le Mariage qui ont revêtu des formes si originales au dix-huitième siècle, les deux sexes rapprochés ne peuvent pas être analysés séparément. Dans la royauté des salons qui, sans conteste, appartenait à la femme, l'homme ne s'impose-t-il pas comme un sujet respectueux, mais dont l'absence fait évanouir la royauté de l'autre sexe?
Que de nuances et d'infinies subdivisions de nuances ne faut-il pas noter dans cette vaste enquête sur l'éternel féminin, éternellement divers. Pour ne parler ici que d'une seule caste, au sommet, quelles différences entre les Arsinoés qui singeaient les mines compassées etla tenue rigide de M™® de Maintenon, dans les quinze premières années du siècle, et la génération gaillarde et licencieuse, née d'une éclosion spontanée et bruyante, dès les premiers jours de la Régence. Les femmes alors jetèrent leurs voiles aux orties, rompirent le jeûne avec une effronterie de bacchantes. Elles déchirèrent les moeurs vieillies de la France d'alors comme le Parlement avait déchiré le testament du feu roi. Quelles différences encore, pour ne m'arrèter qu'aux plus brillantes, entre les femmes du commencement de Louis XV, les sœurs de Nesles, M™" de Pompadour, M'"" du Barry et Marie- Antoinette dont le sceptre dédoré tombe un instant aux mains de M""" Necker, de M°"' Roland, puis de M""" Récamier.
Différences si sensibles que les apparences extérieures des femmes suivent les modifications que subissent leurs esprits. Sur cette observation curieuse, Paul de Saint-Victor, auquel le livre est dédié, a écrit le joli couplet que voici: « L'histoire fait et refait les femmes à son image; elle sculpte, pour les temps corrects, des divinités classiques taillées d'un seul jet ; elle cisèle,
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pour des époques de licence, de petites statuettes libertines pétries de façons et de fantaisies. Voyez les femmes du règne de Louis XIV. Leur beauté symétrique observe la règle des trois unités. Ce sont de grands nez, de grands fronts, de grands traits, des tailles de cariatides, des corsages qui font songer aux cornes d'abondance que versePomone. Sous la Régence, les visages s'arrondissent, le nez s'amincit, le menton se dégage, la physionomie se chiffonne, la femme n'est plus qu'un raccourci de grâce et de gentillesse. La mode en fait sa poupée, elle broie sur ses joues toute une palette de rouges différents ; elle crible son visage d'une volée de mouches; tantôt elle l'enveloppe de robes ondoyantes où le corps nage dans des flots de soie, tantôt elle l'emprisonne dans les contrescarpes et les bastions du panier. »
Les auteurs ont clos leur enquête à 1789 et il était naturel qu'ils fissent ainsi. C'est la grande étape: l'ancipn régime finit et le monde nouveau commence. Là s'arrête aussi la domination que la femme a exercée au siècle dernier: les mouches tombent, les œillades s'éteignent et les éventails se ferment.
Renée Mauperin.
A la nouvelle édition qui allait paraître, en 1875, M. Edmond de Concourt ajoutait quelques lignes qui indiquent nettement l'esprit du livre et le but que son frère et lui avaient visé en l'écrivant. « HenéeMauperm, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? La jeune Bourgeoisie, le titre sous lequel mon frère et moi
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annoncions le roman avant qu'il fût terminé, ne définissait-il pas mieux l'analyse psychologique que nous tentions, en 1864, delajeunesse contemporaine? Mais, à l'heure qu'il est. il est vraimentbien tard pour débaptiserle volume. Elilni'estdonnéseulementaujourd'hui de prévenir le lecteur que la fabulation d'un roman à linslar de tous les romans n'est que secondaire dans cette œuvre. Les auteurs, en efTet, ont, préférablement à tout, cherché à peindre, avec le moins d'imagination possible, la jeune plie modct-ne telle que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années l'ont laite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer le jeune homme moderne, tel que le font, au sortir du collège, depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne du parlementarisme. »
Et pourtant lienre Maufertn n'a pas le touffu d'un roman social ni l'étendue ou la diversité des autres livres qui l'avaient précédé. C'est une histoire fort simple qui sert de tissu à des observations fines et à des broderies d'exécution. Elle précède de trois ans les petites Benoiton et tous les oiseaux de volière sans cervelle, exagérant le type, qui se sont envolés à la suite de cette Renée charmante dont Paul de Saint-Victor disait justement qu'elle a « l'originalité dans la grâce et l'étrangeté dans le charme. Cherchez bien, après avoir fermé le livre, dans vos souvenirs de romans, vous ne lui trouverez pas de sœurs. Elle esi fille unique, pour ainsi dire, et digne, à ce litre, d'entrer dans la famille idéale. »
Elle a été faite, d'après nature, sur une amie qu'avait Jules depuis son enfance, et, au mois d'octobre 1856, c'est-à-dire huit ans avant de l'introduire dans leur œuvre, les auteurs écrivaient d'elle ces