RENÉE MAUPERIN
river... Tous les traits de son caractère se croisent avec la précision des signes d'un calcul : ou voit fonctionner avec -une régularité de rouage les mobiles qui le font agir. » (1)
Et pourtant les auteurs qui avaient fait de ce personnage doctrinaire et guindé, formé par le parlementarisme de parloltes et le suffrage restreint, un parfait modèle de la banalité officielle, n'ont pas eu le courage de le conduire platement jusqu'au bout de son existence. Au moment de partir pour le duel où il va trouver la mort, l'artiste s'éveille en lui ; il parle en raffiné du tir au pistolet et ne meurt pas sans avoir dit, au moins un instant, des choses délicates et fines.
La création de Yillacourt, qui semble romanesque, repose sur l'exacte réalité. En effet, on lit dans le Journal une note du 22 juillet 1857 qui constate « que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur reste près de Saint-Mihiel, ont là dépouillé le nc)ble, presque l'homme^ et que ces Clermont-Tonnerre dont un aïeul, au dire de M"*^ de Sévigné, vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd'hui vêtus de peaux de bètes, vivent dans ce bois, peuplent avec les bûcheronnes »
Tels sont les originaux du portrait de Viilacourt. Au reste, une aventure pareille à celle du roman arriva aux auteurs eux-mêmes. Il plut un jour à un quidam de s'affubler de leur nom et les vrais Concourt se virent obligés de meltre à la raison l'usurpateur.
Mais je reviens au feuilleton de Paul de Saint-Victor: «Les figures secondaires du roman sont de celte touche juste et savante qui creuse la vie à fond et qui l'exprime sans effort. Denoisel, le parisien consommé dans la
(1) Feuilleton de la Presse, It avril J864.
science et l'expérience delà vie moderne... Barousse... Dardouillet... l'abbé Blampoix... prêtre motidain quine soigne que les consciences comme il faut... Autant de caractères et de manies incarnées sous lesquelles on placerait un nom. »
Paul de Sainl-Victor ne croyait pas si bien dire. Une tempête dans un verre d'eau allait s'élever au fond de la province. M. Emile Bosquet ayant publié, dans le Journal de Rouen, le 11 avril 1864, un compte rendu du livre qui venait de paraître dans l'Opinion nationale, avait fait allusion à l'abbé Blam[)()ix et avait rapproché du type créé par les romanciers un fort honnête homme, nommé l'abbé Carron, dont Veuillot disait qu'il aurait toujours un peu de peine « à voir un curé à deux chevaux, surtout à Paris où il y a tant de voitures de place. » Le frère de M. l'abbé Carron saisit au bond l'occasion d'envoyer un panégyrique du mort au Journal de Rouen. MM. de Concourt consentirent à fournir des explications curieuses parce qu'elles portent le poinçon d'une chose littéraire et qu'ils y marquent leur respect pour les individus.
Cette lettre parut le 1" mai 1864 dans rOpinion nationale. Elle est adressée à son rédacteur en chef:
« Monsieur,
« A propos (i'im roman auquel vous avez bien voulu accorder la publicité de votre journal, et qui vient de paraître à la librairie Charpentier, Renée M<iiiperin, un journal de province ayant représenté M. l'abbé Carron comme l'original d'im de nos personnages, de l'abbé Blampoix, M. Cabriel Carron, frère de feu l'abbé Carron, a cru devoir réclamer et protester contre cette allégation, auprès du journal et du rédacteur de l'article.
« Nous déclarons spontanément que nous n'avons point eu l'intention ûo faire un portrait. Nous rej)iiy:nons aux personnalité? el nous n'avons pas l'habitude d'attaquer les morts. Nous n'avons pas voulu désigner une individualité; nous avons voulu peindre non un honuue mais un type;
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non un prêtre, mais le prêtre qui dirige les consciences bien nées et met le paradis à la portt^e des gens riches; le prêtre qui,. de la religion dure, laide, rigoureuse des pauvres, dégage comme une aimable religion des riches, légère, charmante, élastique; le prêtre qui, de l'idée de Dieu fait quelque chose de confortable et d'élégant. « Veuillez...
<( Edmond et Jules de Concourt. »
La mort de Henri Mauperin, que Renée a causée involontairement en prévenant le vrai Yillacourtde la requête qu'avait adressée son frère à la Chancellerie pour s'approprier son nom, frappe au cœur la jeune fille. Elle apprend, du même coup, que Sun frère est mort et que c'est elle qui l'a tué : « L'àme de Renée se transfigure au milieu des ruines de son corps. Il se fait en elle des changements divins. L'enfant hardi et moqueur redevient une vierge timide. Comme une guerrière blessée qui redemanderait ses vêtements de femme, Renée reprend, pour mourir, la faiblesse et la doucQifr de son sexe. Son esprit de lutin, brillant et mobile, revient encore sur ses lèvres, mais tendre maintenant et mélancolique : on dirait un feu follet dansant sur une tombe. Le sentiment qui a rempli sa vie inspire encore ses derniers instants. Témoin du désespoir de son père, elle tente d'héroïques efibrts pour le rassurer, feignant le calme, jouant la convalescence, s'épuisant en faux sourires et en projets dérisoires, faisant semblant de vivre au sein de la mort... Cependant la mort s'avance; à mesure qu'elle approche le récit s'élève et se sanctifie. Les paroles de la malade deviennent plus rares et plus solennelles. De grands silences se font dans sa chambre. On n'y entend plus que le soupir de celle qui souffre et le sanglot de celui qui veille... Ainsi finit par un des plus be-iux lits de mort que le roman ait jamais dressés, ce livre étin-
celant d'esprit et de larmes. Toutes les qualités d'écrivains et d'observateurs de MM. de Concourt s'y sont resserrées et comme exaltées. Pas une longueur et pas un hors-d'oeuvre. Un souffle poétique anime le récit : les chapitres se succèdent, courts et rapides, comme des strophes... L'art du récit s'efface sous les émotions qu'il excite; on s'attendrit avant d'admirer. »
Malgré ce feuilleton, un des plus beaux que Paul de Saint-Victor ait écrit et quelques articles moins sonores dans la presse, le succès du livre fut médiocre et la première édition traîna en longueur. Les auteurs n'étaient pas encore en possession de la renommée; ils apportaient dans Renée, un type nouveau de jeune fille; on le prit naturellement pour une figure de fantaisie et le livre, connu et apprécié par quelques artistes et par quelques lecteurs d'élite, vécut ('ans ces limbes de succès qui, maintefois, préparent plus sûrement l'avenir d'un beau livre que les débuts éclatants.
Un écrivain naturaliste qui s'était fait connaître par une étude d'une analyse subtile et d'un gris à la Flaubert, M. Hpnri Céard crut découvrir, dans Renée Mauperin, le filon d'un drame en cinq actes. Il l'écrivit et, à la fin du mois de décembre 1881, une lecture en fut faite dans le salon de M™'' Alphonse Daudet qui, peu de jours avant, avait reçu ce mot de M. de Concourt :
« /o décembre S L « Clwic Madaini',
" Ne croyez pas fpi'on ne })cnse pas à voits, au genlil ménage; mais tout en ayant fini, il y a dru covrectiona d'épreuves qui ne me laissent pas une minute. (I) Céard est en train île faire recopier Ri-ni'o .M;in[)ciin. Quand re sera fait, il
(1) Il s'agil de la publication de la Faustin qiio le Voltaire donnait en feuilleton el qui allait paraître en volume.
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ilolt vous demander une soin'e pour vous la lire. Je deninwle une invitation pour la soirée.
« Mes amitiés de eœur au gentil ménage.
" Edmond de GoiNCOurt.
« Curieux, curieux! Y aurait-il, entre nous, des courants de rorrespondance magnéticiue ? .Je rouvre ma lettre ainnoment oii je reçois la votre. Oui, j'irai dîner avec vous dimanche et vous envoie toute la tendre reconnaissance d'un vieux cœur que vous gâtez si bien. »
Après la lecture, avenue de TObservatoire, commença la passion de la pauvre Renée. Refusée par M. Emile Perrin à la Comédie-Française, par M, Raymond Deslandes au Vaudeville, par M. de la Rounat à l'Odéun, de chaque station nouvelle le drame revenait raccourci. De cinq actes il en vint à quatre, puis à trois. La longue agonie de la jeune fille qui tient la moitié ilu roman fut tranchée d'un seul coup et remplacée par la rupture d'un anévrisme. Un baiser adressé à Denoisel sortit des lèvres expirantes de Renée, faussant du coup son caractère et apportant, dans la pièce, un élément inattendu de pitié.
Telle fut la dernière toilette que subit Renée avant de paraître au théâtre. M. Porel, nouvellement appelé à la direction de l'Odéon, recueillit l'épave, la monta avec le plus grand soin, et la première représentation eut lieu au mois de novembre 1886. La critique ne lui fut pas favorable. L-'afTabulation que M. E. de Concourt, dans la préface de 1875, déclarait secondaire, était un peu vide pour la scène. L'intérêt concentré sur Renée et sur Denoisel se soutenait mal dans de longues conversations faites pour le livre et non pour la rampe. Mais il va de soi que M. H. Céard, qui est un véritable artiste, avait mis, dans cette adaptation, beaucoup de talent et de soin. Jlainte fois on sentait le roman couler sous la pièce et jaillir.
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La création du rôle de Renée fut, pour une jeune fille nouvellement sortie du Conservatoire, l'occasion d'un succès très vif d'interprétation et de beauté. M'"' Gerny' n'avait eu antérieurement l'occasion de se faii'e remarquer du public que dans un minime rôle du Songe d'une nuit d'été. Elle parut, dans Renée Mauperin, la personnification même du caractère buriné. Son genre de beauté, la gaminerie parfois rêveuse de son visage, sa diction nette et franche, le goût et la mesure qu'elle sut apporter dans la plastique du rôle, lui valurent un assentiment général. M. Dumény qui, peu de mois auparavant, avait été fort remarqué dans le rôle du Monsieur en habit noir enterrant bruyamment son célibat au bal masqué ^'Henriette Maréchal, a été, lui aussi^ un Denoisel intéressant. Il avait de la verve et l'esprit du rôle. Cette création comptera dans sa vie d'artiste.
Germinie Lacerteux.
Les Concourt n'ont pas inventé le peuple et les misérables. Sans pai 1er du Pouilleux nimbé dans un soleil d'or de Miirillo, des /iuocurs de ïéniers, des Gueux des Lenain etde Calh t, les laveuses de vaisselle et les muletiers grouillent, en pleine lumière, aux côlés de Sancho Pança, dans Don Quichotte. Cil lilas n'est guère en relation qu'avec des ruffians et on ne peut pas reprocher à Mathurin Régnier ou à Rétif de la Bretonne d'avoir été sévères sur leurs entours et de l'avoir pris de haut avec les humbles et même avec les très humbles...
Mais on navait pas osé, jusqu'au temps où parut Germinie Lacerteux, prendre pour sujet d'un livre
entier un individu vulgaire de corps et d'esprit, appliquer à son cas une méthode précise et scientifique, reconstituer son milieu au moyen de petits faits accumulés pris sur la nature, pénétrer intimement dans son existence, l'éclairer au dedans et, usant d'une large sympathie rendue puissante par le talent, analyser les successives dégradations de son âme, mettre à nu la plaie cachée de son corps et entreprendre sa démonstration pathologique. Il y a eu, dans l'innovation des Goncourt, une part de l'énergie et de l'audace qu'a du déployer André Vesale quand, pour la première fois, il a osé planter le scalpel dans un cadavre pour y puiser la science de la vie.
Avant les Concourt, la peinture des maladies morales était laissée à la philosophie qui ne s'en souciait guère, et la médecine retenait, à elle seule, la description des maux physiques. Ainsi se trouvait écarté de l'art un des ferments d'éinotion et les éléments de curiosité et d'nttirance les plus vivants et les plus humains. L'école romantique avait vu surtout, dans les humbles et les misérables, des repoussoirs et des antithèses vivantes qu'elle opposait aux puissants et aux magnifiques, à l'instar de Molière, quand il écrivait la scène du pauvre, dans son Don Juan. Claude Gueux, Ruy Blas, JeanValjean sont des prétextes à métaphores toujours sonores, parfois superbes, jnais dans lesquelles il y a plus de poésie que d'observation et de vérité. La beauté du style couvre des dessous presque vides. C'est de la littérature de poète, en l'air, sans racines dans la réalité et dans la vie.
Les Goncourt, à leur début, s'étaient laissés aller, eux aussi, à ces caprices de l'hippogriffe. On a vu que leurs premiers livres n'étaient guère que des débauches de verve et d'esprit, des ruades de poulains échap-
106 LES GOiNCOURT
pés. Mais ils avaient été bientôt enrènés court par la discipline plus grave de l'histoire. La publication de Germinie Lacerteux naarque définitivement le tournant de leur route littéraire. Je dirais volontiers qu'ils ne sont pleinement eux qu'à partir de là. Alor», en effet, commence une littérature faite de chair et de sang, dans une forme brillante et nerveuse, mais aussi merveilleusement apte aux délicatesses de l'analj'se, avec la coupure précise du bistouri et la souplesse de la sonde, littérature échappant à toutes les entraves du lieu commun et de l'exemple, aux rabâchages des redites, et qui, forte d'elle-même, paraît écrite par des auteurs qui n'ont d'autre souci que de se satisfaire eux-mêmes et mus seulement par cet axiome, trop longtemps méconnu, que l'art n'a d'autre moralité que le vrai.
Les préfaces du livre, les passages du journal qui s'y rattachent, l'histoire de la pauvre fille qui a servi de modèle pour le principal personnage, donnent sur l'œuvre des indications bien curieuses. liCs auteurs racontent qu'ils ont eu, pendant quinze ans, à leur service une femme, du nom de Rose, à laquelle ils étaientfort attachés et qui leur avait donné les preuves de l'honnêteté la plus solide et du dévouement le plus sûr. Cette femme, à la fin d'une longue maladie, voulut cire transportée à l'hôpital et elle y mourut. Autour de sa tombe, se levèrent immédiatement les aboiements de créanciers inconnus. Des criailleries de toute sorte dévoilèrent une vie de turpitude et de vagabondage que l'hystérie seule pouvait expliquer et qui avait marché de pair avec la régularité apparente de son service. Elle avait vécu d'une vie dédoublée: d'un côté le dévouement, le travail, l'abnégation; de l'autre, les courses nocturnes, les raccrochemenls honteux, crispés, surexcité? par le désir, d'une louve en chaleur.
De ces révélations est née Germinie Lacerteux, et les auteurs, empoignés parce sujet, voulurent y introduire toute la somme de vérité dont ils se sentaient capables. Ce nom de Lacerteux, avec la désinence minable rimant à loquefeux qn'eWe évoque, était resté dans lesprit de Jules qui,àBrévannes, avait connu une vieille pauvresse qui le portait. Les auteurs placèrent l'enfaiice de Germinie dans les environ? de Langres, non loin de Concourt, où, eux aussi, avaient joué enfants. Le type de Germinie leur était familier. Us raccolèrent au type d'une vieille parente, M"*" de Courmont, emportée et patiente, bonne et dure en même temps, type admirable, dans sa brusquerie et sa franchise, des vieilles femmes, aux cœurs vivants, qui avaient conservé, à travers la Révolution, les traditions et l'esprit du dix-huitième siècle. Sous le nom de M"^ de Varandeuil, c'est une biographie littérale qu'ils ont écrite.
Jupillon et sa mère étaient leurs voisins d'en face. Tout fourmille de vie dans cette œuvre dont les auteurs ont été les premiers à souffrir. Au temps où ils y travaillaient, les deux frères écrivaient sur le cahier in-4" portant son millésime creusé au canif dans le carton, qui recevait chaque jour leurs impressions: « 12 novembre { 1 8 64) . — Nous avons hâte d'en finir avec les épreuves de Germinie Lecerteux. Revivre ce roman nous met dans un état de nervosité et de tristesse. C'est comme si nous réenterrions cette morte... Oh ! c'est bien un douloureux livre sorti de nos entrailles. Même matériellement, nous ne pouvons plus le corriger, nous ne voyons plus ce que nous avons écrit : les choses du bouquin et leuf horreur nous cachent les fautes et les coquilles. »
« i 7 janvier {^1 865). — Notre Germinie Lacerteux a paru hier. Nous sommes honteux d'un certain état ner-
veux d'émotion. Se sentir l'outrance morale que nous avons et être trahis par des nerfs, par une faiblesse maladive^ une lâcheté du creux de l'estomac, une chifferie du corps. Ah! c'est bien malheureux de n'avoir pas une force physique adéquate à sa force morale. Se dire qu'il est insensé d'avoir peur, qu'une poursuite, même non arrêtée, est une plaisanterie; se dire encore que le succès immédiat nous importe peu, que nous sommes sûrs d'avoir été agrégés et jumelles pour un but et un résultat, et que ce que nous faisons, tôt ou tard, sera reconnu... et pourtant passer par des découragements, avoir les entrailles inquiètes: c'est la misère de nos natures si fermes dans leurs audaces, dans leurs vouloirs, dans leur poussée vers le vrai, mais trahies par cette loque en mauvais état qui est notre corps. Après tout, ferions-nous, sans cela, ce que nous faisons? La maladie n'est-elle pas pour un peu dans la valeur de notre œuvre? »
Il est tout naturel qu'un livre qui apportait tant de nouveauté dans la forme et dans le fond ait causé une impression défavorable. Le public — cela va de soi — n'accueillit pas le volume des Concourt avec plus d'empressement que leurs ouvrages précédents. La critique se détourna à peine de sa besogne courante pour mordre dans cette w fange ciselée », le mot est de Charles Monselet, ou dans cette « littérature putride », comme disait M. Gustave Merlet. Et il ajoutait, avec mélancolie, dans son feuilleton de la France : « J'ai bien hésité avant de vous entretenir des fails et gestes de Germinie Lacerteux qui ne mérite guère d'occuper les loisirs des honnêtes gens. Car le silence serait peut-êti'<; la plus éIo(]uenle des prolestations contre les délits que condamnent l'art, le goût et la politesse des lettres françaises. Mais ce roman fait quelque bruit;
la notoriété de ses^ auteurs le désigne à l'attention publique, il a des prétentions humanitaires, il porte une cocarde. Résignons-nous donc à en dire un mot: notre franchise témoignera de notre sympathie pour des écrivains envers lesquels on a le droit d'être sévère, car leur plume a de la valeur jusque dans ses écarts et l'attentat littéraire qu'ils viennent de commettre est aggravé par un talent incontestable... On dirait une gageure soutenue imperturbablement par des jeunes gens en belle humeur qui veulent scandaliser les élégances parisiennes et attirer l'attention en arborant des guenilles au milieu d'un salon. Oui, il y a évidemment ici une mise en scène calculée pour un effet de surprise bruyante. C'est prémédité comme un défi! »
Voici le ton de la critique d'alors. Il est difficile d'y voir moinSi clair et, bien que prévenu, de méconnaître plus complètement le sens dune œuvre et les intentions des auteurs. C'est que la critique littéraire, telle qu'elle est pratiquée en France, est bien rarement perspicace. Sainte-Beuve seul alors avait, quelquefois, un peu d'ouverture sur l'avenir et savait discerner de l'ivraie le bon grain qui doit germer. Dans cette circonstance, bien qu'il eût fait connaiti'e son intention de reprendre la thèse littéraire qu'il avait déjà soutenue au profit de Madame Homnj, il se récusa, au dernier moment, préférant, disait-il, porter la lutte sur un terrain plus solide. Et ce fut à propos de la Fanny de E. Feydeau qu'il exposa ses idées sur la réalité dans l'art et sur l'avenir du naturalisme.
Henriette Maréchal.
Le 14 décembre 1865, au plus fort de la bataille, à la veille de la sixième et dernière représentation ^^ Henriette Maréchal, la Librairie internationale mit en vente le texte de la pièce au front de laquelle les auteurs, agacés et nerveux, venaient d'écrire son histoire et d'envoyer fièrement l'hommage de leur reconnaissance à la princesse Mathilde qui avait arraché le manuscrit à la censure et à M. Edouard Thierry qui avait eu le courage de l'accueillir. Histoire curieuse et instructive dont nous lâcherons de suivre la trame en ajoutant le plus possible d'oublié et surtout d'inédit.
Terminé au mois de décembre 1863, le drame qui s'appelait alors Henriette tout court, fut porté à M. de Beaufort, directeur du Vaudeville. Il le refusa. Les auteurs qui venaient de publier lienée Mauperin, réempoignés par leur dix-huitième siècle et les pastels de Lalour, sur lesquels ils travaillaient alors, reprirent le manuscrit et, sans y penser davantage, l'avaient jeté au fond d'un tiroir, quand, à un des lundis de la princesse Mathilde, M. de Girardin fit la lecture du Supplice d'une femme.
De là leur vint l'idée de faire connaître Henriette^ dans ce salon de femmes distinguées, d'artistes et de lettrés. C'était un moyen de se rendre compte de la valeur de la pièce et peut-être un directeur de théâtre en entendrait-il parler dans des termes, qui lui feraient désirer de la connaître. Le 7 avril 1865, M. Lockroy lut le manuscrit à la place des auteurs,.
HENRIETTE MARÉCHAL Hl
trop impressionnable^ pour se donner toute une soirée en spectacle. Henriette fut jugée diversement, souleva les sympathies et les objections. Les auteurs rassurés et satisfaits de l'impression qu'ils avaient produite, écrivirent à M. Harmand qui venait de succéder à M. de Beauforl, dans la direction du Vaudeville, pour lui proposer la pièce.
En ce temps-là, M, Th. de Banville venait de faire recevoir, à la Comédie française, la petite pièce en vers qui a pour titre la Pomme. Il avait entendu la lecture à' Henriette . Frappé par la modernité de l'acte des masques, par les étincelles jaillissant du dialogue, par la franchise du jet dans l'œuvre entière, il parla d'elle, au foyer des artistes, le lendemain, avec son lyrisme et son enthousiasme habituels, devant le fin lettré qui était alors l'administrateur de la Comédie.
M. Ed. Thierry désira lire le manuscrit et M. Th. de Banville s'empressa d'écrire aux auteurs :
« Mardi, 11 avril 1863.
« Mes chers amis,
« Edouard Thierry (ceci est coufidentiel) m'a exprimé un vif désir de connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs; il a dit du bien de vos livres dans les papiers imprimés, et, dans ce moment-ci même, ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il consulte et relit sans relcàche votre Histoire de la Société française sous le Directoire.
M Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de lettres Edouard Thierry à qui elle inspire une vive curiosité. Pour votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation de ma part... »
MM. de Goncourl furent remercier M. Thierry, au Théâtre-français, et lui dire de ne pas se donner l'ennui de lire la pièce, qu'elle était impossible pour son théâtre. M. Thierry insista et elle lui fut envoyée ; mais, sur la promesse qu'on leur fit d'une lecture au Vaudeville, les auteurs durent bientôt redemander le manuscrit. M. Thierry a raconté plus tard, dans les numéros des 9 et 23 février 1885 du Moniteur universel, qu'il était alors un peu embarrassé pour alimenter le répertoire d'été de la Comédie. Les écrivains dramatiques en possession de la vogue, ne souffrent pas qu'on joue leurs pièces pendant la chaleur ; c'eiit été une bonne fortune pour le théâtre que de découvrir alors un ouvrage d'auteurs nouveaux, sans exigences, se contentant de l'espoir des demi-recettes.
M. Ed. Thierry crut trouver, dans Henriette, la pièce qu'il cherchait, et, bien résolu, s'il pouvait l'obtenir, à la mettre immédiatement à l'étude et à pousser les répétitions, il écrivit aux auteurs :
« Messieurs et chers confrères,
« ... Je ne sais pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible au Théâtre-français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-français retrancherait dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et avec les mêmes ciseaux : ceux de la commission d'examen. Le dénouement est brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible ; mais il n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début très remarquable, et, pour ma part, je serais heureux de présenter au public cette première passe-d'armes de deux vrais et sincères talents qui gagnent leurs éperons au théâtre.
« Tout à vous,
« EdOUAUU TllIlLKUV.
« 27 avril dSG.'l. »
Cette lettre amena là scène racontée dans le Journal : « 8 mai (1865) — Nous sommes devant une table recouverte d'un tapis vert, où il y a un pupitre et de quoi boire, et nous avons, en face de nous, un tableau représentant la mort de Talma.
« Ils sont là dix, sérieux, impassibles, muets.
« Thierry se met à lire. Il lit le premier acte : le Bal de rOpéra, dans le rire et au milieu de regards de sympathie adressés à notre fraternité. Puis il entame tout de suite le second acte et passe au troisième. En nos cervelles, pendant cette lecture, peu d'idées ; au fond de nous, une anxiété que nous essayons de refouler et de distraire, en nous appliquant à écouter notre pièce, les mots, le son de la voix de Thierry, le lecteur.
« Le sérieux a gagné les auditeurs, le sérieux fermé, cadenassé, qu'on cherche à interroger, à surprendre. C'est fini.
« Thierry nous a fait lever et nous mène dans son cabinet.
<( Nous nous sommes assis dans ce cabinet... Les minutes sont éternelles. Nous entendons, à travers une des deux portes, qui seule est fermée, le bruit des voix, au milieu desquelles domine la voix de Got dont nous avons peur; puis c'est un doux et successif petit bruit métallique de boules tombant dans du zinc.
« Mes yeux sont sur la pendule qui marque 3 heures 35 minutes. Je ne vois pas entrer Thierry, mais quelqu'un me serre les mains et j'entends une voix de caresse qui me dit : « Vous êtes reçus et bien reçus. »
« Là-dessus il commence à nous parler de la pièce, mais, au bout de deux minutes, nous lui demandons à nous sauver, à nous jeter dans une voiture décou-
verle, à travers de l'air que nous couperons avec nos têtes sans chapeaux. »
La pièce, sous le nom à' Henriette, était donc reçue, non pas à l'unanimité, comme les auteurs l'ont dit dans la première édition de la brochure, mais par neuf boules blanches et deux rouges sur onze votants.
Au moment où l'on distribuait les rôles aux artistes, un incident vint compromettre l'entreprise ou au moins relarder la première répétition. M. Delaunay, pris d'un scrupule imprévu, refusa le rôle de Paul qui lui était destiné, sous prétexte que son âge ne se prétait plus à la création d'un personnage aussi jeune.
M. Delaunay jouait pourtant, trois fois par semaine, le Perdican A' On ne badine pas avec V amour : il venait d'interpréter avec éclat le Damis de la Mttromanie et le Menteur, ce tout jouvenceau de Poiliers, était son meilleur rôle. Sous son refus se dissimulait une prétention qui n'avait lien à faire avec l'art. M. Got venait de s'engager dans un procès contre la Comédie française. AP Cléry soutenait pour lui, devant le Tribunal de la Seine, que les têtes de la troupe faisaient seules la besogne et les recettes, que quelques sociétaires, toujours les mêmes, étaient constamment sur la brèche et que leurs appointements n'étaient pas en rapport avec les services qu'on leur demandait. Et M. Got, qui devait perdre son procès en première instance et en appel, demandait simplement la dissolution de la société appelée Comédie française.
M. Delaunay n'était pas engagé dans l'afiaire, mais il partageait les sentiments de son camarade. Avec moins de franchise et sous forme d'inertie, il tentait d'entraver la marche du théâtre. Il se savait, au reste, depuisl'injustice qui avait amené ledépart deM.Worms
pour la Russie, le seul amoureux de la Iroupe; peutêtre aussi n'espérait-il pas tirer du rôle de Paul de Bréville un grand profit personnel.
M, Ed. Thierry, après des instances inutiles, fit un coup de maître et rafraîchit le teint de M. Delaunay en déterrant, au Théâtre de Bordeaux, un jeune comédien nommé Delessart, élégant, de bonne façon, d'une diction louable, auquel il ne manquait qu'un peu de chaleur et de flamme pour créer, avec toutes les chances de succès, le rôle contre lequel boudait M. Delaunay. La déconfiture du Théâtre de Bordeaux fit libre le jeune artiste au moment même où la Comédie avait besoin de ses services.
La presse, elle aussi, s'était mêlée de l'affaire, et tout le monde était unanime pour rappeler à M. Delaunay que;,ses minauderies n'avaient pas de raison. Ses grands chefs de file, Baron et Firinin, avaient joué les jeunes premiers jusqu'à soixante ans. Néron, dans Britannicvs, n'a-t-il pas vingt ans? Il a été néanmoins une des dernières et des plus admirables créations de Talma. Au théâtre, l'âge réel de l'acteur n'a qu'une importance secondaire ; les attitudes de la jeunesse, les gestes, la démarche, les variations de la physionomie et les inflexions de la voix, auxquelles M. Delaunay était passé maître, lui avaient créé une jeunesse qui faisait suffisamment illusion sur la scène.
Ces raisonnements à côté de hi vraie raison, mais surtout l'arrivée à Paris de M. Delessart, tout prêt à prendre sa place, avaient convaincu M. Delaunay. Il renonça à mettre M. Loyal et les exempts en campagne et abandonna le prétexte qui lui avait fait refuser le le rôle.
Les répétitions commencèrent. M™'^ Arnould-Plessy devait remplir le rôle de M™'' Maréchal, rôle plein
d'écueils d'une femme d'Age canonique qui reçoit à l'improvisle d'un blondin une déclaration de désir ressemblant fort à celle que Chérubin fait à Marceline. Bressant, avec sa tenue, sa mesure et sa verve, était le type rêvé du Monsieur en habit noir, Got faisait le raisonneur et M'"'' Victoria Henriette. C'était un ensemble fort remarquable et les auteurs, pour leur début au théâtre, allaient être défendus par une élite d'artistes telle qu'il est fort rare d'en rencontrer. (1)
Le comité, en recevant Henriette, comptait bien que la censure, qui fonctionnait alors avec vigilance, rognerait les ailes aux propos les plus impertinents et les plus osés de la scène du bal. Aussi n'avait-il pas demandé de suppressions ou d'adoucissements, afin de laisser aux censeurs l'odieux des coupures. Mais il se produisit un fait sur lequel on n'avait pas compté. La princesse Mathilde n'avait été pour rien dans la réception de l'ouvrage, mais, la pièce reçue, elle intervint auprès du maréchal Vaillant, alors ministre des Beaux-arts, et elle obtint de lui la promesse qu'il musèlerait les censeurs. Le 2 décembre, le censeur Planté apposait, par ordre, son visa sur le manuscrit et autorisait la représentation.
L'administrateur de la Comédie française se réjouit médiocrement de cette faveur. Il avait une trop grande expérience du théâtre pour ne pas prévoir que « paillasse en deuil, tourneur de mâts de cocagne en chambre, abonné de la Revue des Deux Mondes, » mots bien inofîensifs en soi, lancés à pleine balle à tra-
(1) Diins la première distribution Bressant remplissait le rôle de Piei'rc de Bréville cl Got celui du Monsieur en habit noir. Ils tirent échange. On trouva aussi des difficultés du côté de .M"'e l'Iessis. Elle se décida avec un joli mot : « C'est le premier rôle de maman que je joue. — Après ça, elle est si coupable! »
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vers une salle nerveuse, sont faits pour amener immanquablement des protestations et des sifflets. Mais le comité avait implicitement accepté la scène des masques, comme toutes les autres, en recevant la pièce sans observation et l'orage s'amoncela sans que personne l'eût prévenu.
Cependant on s'intéressait, en haut lieu, au sujet de la pièce, et le 29 novembre, les Concourt écrivaient sur leur journal : « Thierry nous montre une lettre de Camille Doucet dans laquelle le ministre Rouher et le maréchal Vaillant nous font l'honneur d'avoir cherché, trouvé un dénouement à notre pièce. Rouher veut que la fille soit seulement blessée et qu'il reste l'espérance d'un mariage avec l'aniant de sa mère. Le mali'échal Vaillant en a trouvé un autre, à peu près du même goût. Heureusement qu'il n'y tient pas, et, comme militaire, il n'est pas trop opposé au coup de pistolet du dénouement. »
Elles sont bien curieuses les observations que les Concourt, nouveaux dans le métier de metteurs en scène, faisaient de leurs fauteuils, à chaque répétition : « 10 novembre (1865) — Ce qui nous frappe surtout, c'est le long ànonnement que les acteurs mettent à dire. Ils commencent à répéter, à réciter un peu comme des enfants. On sent le besoin qu'ils ont d'être serinés, montés, chauffés. Ils tâtonnent l'intonation, ils manquent le geste. A tout moment ils font des contresens à rencontre de ce que vous avez écrit. Et comme ils vous semblent longs à entrer dans la peau de votre rôle !
« Il faut excepter pourtant M''"' Plessy; elle seule a l'intelligence véritablement littéraire. Du premier coup elle comprend et elle rend. Elle a eu immédiatement le sentiment des choses observées, des choses vraies
du rôle de M™'' Maréchal. Elle a mis le doigt sur tous les cris du cœur, en disant : « C'est étonnant, les hommes; je ne sais pas oîi ils nous prennent cela? » Et, chez elle, c'est une compréhension si vive que la traduction est immédiate, intelligente toujours, quelquefois sublime... Le seul défaut de M™'= Plessy est son instantanéité d'intuition qui ne s'arrête et ne se fixe pas. Elle comprend si vite qu'elle comprend chaque jour quelque chose de nouveau. C'est ainsi qu'elle a joué toute notre pièce de répétitions en répétitions et morceau par morceau, d'une manière supérieure; mais elle n'était supérieure, chaque jour, qu'à un endroit où elle ne l'était plus le lendemain. »
Donc, la première représentation fut annoncée le 5 décembre et on pouvait lire sur les murs de Paris l'affiche ci-contre.
Henriette Maréchal est un drame en trois actes, en prose. Le sujet n'est pas neuf: c'est la trinité de l'adultère mille fois traînée au pilori du théâtre. L'originalité de la pièce, qui fut encore accentuée par la mise en scène, réside dans la tentative de fantaisie moderne, d'improvisation pittoresque engageant l'action au foyer de l'Opéra, rue Le Peletier, une nuit de carnaval, dans la cohue et les criailleries des litis, des chicards et des débardeurs qui se bombardent de coq-à-l'àne et de lazzis, à travers l'atmosphère excitante, et sur les airs convulsifs d'un orchestre frénétique. C'est du Gavarni mis en scène, avec ses costumes et des rehauts d'esprit au vitriol.
Entre un quadrille et un galop, à un moment d'accalmie, une femme éteinte sous un domino noir, sort d'une loge. Un très jeune homme qu'un frère d'expérience a conduit là pour la première fois et dont le