‹ Les GoncourtChapitre 17 sur 75 · RENÉE MAUPERIN · texte numérisé non relu

RENÉE MAUPERIN

lignes, sur leur cahier de notes : « M'"' ***, la cordialité et la loyauté d'un homme alliées à des grâces de jeune fille; la raison mûrie et le cœur frais ; un esprit enlevé, on ne sait comment, du milieu bourgeois où il a été élevé, et tout plein d'aspirations à la grandeur morale^, au dévouement, au sacrifice ; un appétit des choses les plus délicates de l'intelligence et de l'art; le mépris de ce qui est, d'ordinaire, la pensée et l'entretien de la femme. Des antipathies et des sympathies à première vue, et vives et braves, et des sourires d'une complicité délicieuse pour ceux qui la comprennent et des figures longues, comme dans le fond d'une cuiller, pour les raseurs, les jeunes gens à citations, les bêtes ; et mal à l'aise dans le mensonge du monde, disant ce qui lui vient comme il lui vient, avec une entente singulière de l'esprit d'atelier, avec un tour de mots tintamarresque ; cette gaîlé de surface venant d'un fond d'âme mélancolique, où passent des visions de blanc enterrement et reviennent des notes de la marche funèbre de Chopin. Passionnée pour monter à cheval, pour conduire un panier, elle se trouve mal à la vue d'une goutte de sang, a la terreur enfantine du vendredi, du nonibre treize, possède tout l'assemblage des superstitions et des faiblesses humaines et aimables chez une femme : faiblesses mêlées à d'originales coquetteries. » (1)

Trois ans après, Kenée était en train de peindre dans un petit atelier que son père lui avait fait bâtir, au fond d'un jardin. Jules Ht d'elle un portrait au crayon qui est conservé dans les cartons d'Auteuil. La jeune fille, de profil, à droite, travaille devant un chevalet. Quelques roses sont piquées dans sa chevelure; le

(1) Journal. I. lifi.

front est bombé, Tœil noir, une cravate d'homme un peu lâche tombe sur son col rabattu; au-dessus du dessin sont écrits, à l'encre bleue, le nom du modèle et la date : 19 septembre 1859.

Cette scène du portrait a été transportée dans le roman. Les circonstances sont les mêmes, mais Jules s'appelle Denoisel. C'est l'ami délicat, raffiné et finement blagueur, dans lequel se personnifient l'esprit et le caractère des deux auteurs, qu'ils ont donné pour partner à leur jeune fille moderne. Son père et lui l'ont élevée : « Renée a grandi sous cette double influence. Aucun pli de convention n'a faussé sa svelte et vibrante nature. Son caractère a pris une tournure virile; son langage, l'accent pittoresque des conversations d'atelier. Tout ce qui passe par sa jeune tête descend sur ses lèvres et s'en échappe en saillies soudaines. Son esprit s'est, pour ainsi dire, déguisé en homme; il court, il vole, il observe avec des étourderies de page et des malices de rapin... Car c'est là le charme de cette fille étrange ; la hardiesse est sur ses lèvres et la pureté dans son cœur. Ce masque d'ironie recouvre une figure de vierge. Supérieure, par l'esprit, au monde bourgeois qui l'entoure^ douée d'une observation f)énétrante et vive^, comme la seconde vue. Renée échappe à l'amour par la délicatesse même de son être qui n'admettrait pas un bonheur vulgaire. »

Il faudrait tout citer du merveilleux feuilleton que Paul de Saint- Victor a écrit sur le livre de ses amis : « Henri Maupcrin... est le jeune homriic à sang froid, une espèce particulière à la seconde moitié de ce siècle, le jeune homme né mur, désabusé, pratique, qui, dès le seuil de la vie, congédie l'amour, les illusions, l'enthousiasme comme des amis importuns dont le cortège retarderait sa marche et l'empêcheraient d'ar-

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