‹ Les GoncourtChapitre 22 sur 75 · MANETTE SALOMON J · texte numérisé non relu

MANETTE SALOMON J

ments, les auteurs, fouilleurs de la vie comme ils ont été les fouilleurs de la langue, ont fait des tableaux plutôt qu'un livre. Ils ont montré, avec une conscience et une perspicacité pénétrantes, les mœurs et les idées de la génération des peintres qui commence vers 4840, à l'époque « où le grand mouvement révolutionnaire du Romantisme, qu'avaient vu se lever les dernières années de la Restauration, finissait dans une sorte d'épuisement et de défaillance, » mais où restaient, au front de l'art, deux noms qui étaient deux cris de guerre : Ingres et Delacroix. Avec des documents pris sur nature, les deux auteurs ont fait de la vérité synthétique et jeté leurs croquis, leurs indications et leurs notes dans un moule qui les a rendus, après l'alliage, avec la frappe et la précision de médailles définitives. Il n'y a pas grandVaison pour chercher Drolling sous le masque de Langibout, Hippolyte Flandrin sous Garnotelle, Chenavard sous Chassagnol, Millet, Rousseau et Jacques sous le paysagiste Crescent. Manette Salomon vaut mieux qu'un livre à clef. Si la plupart des peintres qui étaient en possession d'une juste notoriété à la fin de l'Empire, alors que les Concourt écrivaient leur livre, ont fourni quelques caractéristiques aux figures qui devaient entrer dans leur œuvre, les modèles d'un instant ont assez perdu la marque de leur individualité pour que lés types rentrent dans le grand courant des créations générales.

Où le livre vaut surtout, avec une vigueur et une justesse étranges, c'est dans les discussions d'art, à bâtons rompus, qui sillonnent le récit, à l'improviste, comme ces boutades que Diderot fait sauter, comme des mines, sous ses Salons. Les périodes, saccadées et puissantes, comme l'électricité d'un courant interrompu, se prêtent merveilleusement aux sabradesde style. Là,

l'indépendance des idées — si Ton se reprrte au temps où Manette fut écrite — ne le cède en rien à la nouveauté de la forme ; car il n'est pas inutile de noter que ce livre, imprégné de moderne, a fait pre?que scandale, il y a vingt ans, quand il affirmait que « dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du dixneuvième siècle à la nature nalurelle, dans cette étude sympathique des choses à laquelle vont/ pour se retremper et se rafraîchir, les civilisations vieillies, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école présente, » étaient renfermés l'originalité et l'honneur de la peinture française. Alors déjà il faisait dire à Coriolis, ce que j'affirme vrai pour l'avoir vu de mes yeux, que l'Orient de Decamps, sauce de bitume à la Rembrandt^ vrai peut-être en Afrique et en Egypte, était le contraire de l'Orient de l'Âsiemineure et de la Syrie : « un pays de montagnes et de plaines inondées une partie de l'année... C'est une vaporisation continuelle... Tenez! une évaporation d'eau de perle; tout brille et tout est doux. La lumière, c'est un brouillard opalisé... avec des couleurs comme un scintillement de morceaux de verre coloré. » De cet Orient-là, spongieux, blond et nuancé, Delacroix, Decamps, Marilhat n'ont pas donné l'impression. On en parlait pour la première fois en Frame. M. Renan n'avait pas écrit encore les paysages de Galilée de la Vie de Jésus ni ce merveilleux passage d'une brochure intime qui n'a pas franchi le cercle de la famille et de l'amitié : « Rien n'égale, en automne et au printemps, le charme de la Syrie. Un air embaumé pénètre tout et semble communiquer à la vie quelque chose de sa légèreté. Les plus belles fleurs, surtout d'admirables cyclamens, sortent en touffe de chaque fente de rocher;

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dans les plaines, du côté d'Amrit et de Tortose, le pied des chevaux déchire des tapis épais, composés des plus belles fleurs de nos parterres. Les eaux qui coulent de la montagne forment, avec Tàpre soleil qui les dévore, un contraste plein d'enivrements. » (1)

On a souvent reproché aux Concourt leur tendance qui se produisait sous toutes les formes, à ne point accepter les idées reçues, à les poursuivre d'un ton gouailleur, sans hésitation et sans pitié. Sur Ingres, sur Delacroix, sur l'école d'art de la Villa Médicis, ils ont lancé cent fois, dsins, Manette Saloinon, des flèches barbelées de critiques qui semblent siffler de l'arc de Chamfort.

Qu'on pardonne cette parenthèse: l'àge n'a pas apaisé l'originalité militatite de M. Edmond de Concourt. On retrouvera la même ardeur et le même goût d'innovation dans une lettre inédite qu'il écrivait récemment à M"^ Alphonse Daudet pour lui demander des nouvelles de son mari que les médecins avaient envoyé aux eaux de la Malou, dans les Gévennes :

23 août 80.

Chère madame,

Voilà donc notre cher malade là-bas! Comment a-t- il supporté le voyage et comment se comportent avec lui les eaux, pour commencer. Moi, je suis toujours en mon hôtel, ainsi gue m'écrivent des tireurs de carottes, et naipoint encore de nouvelles de la princesse. Ah! drridnnent, l'été n est pas la saison des vieux garçons et je me trouve cette année d'un seul, d'un réUhataire, qu'il me prend envie de pleurer. Enfin, ce qui ne m'est jamais arrive, je passe des journées au musée, oui, parole d'honneur! Mais la compagnie de ces chefs-d'œuvre culottés me remplit de noir, me met du bitume dans l'âme, — et puis, entre nous, ils ne me paraissent pas si chefs-d'œuvre rjue cela.- Il faut vous dire que j'ai été longtemps hanté par Vidée de faire un catéchisme révolutionnaire de l'art où je mettrais à néant toutes les blagues consacrées, oii je lyrouverais cjue tel

1 Henrif.tte Renan, Souvenirs pour ceux gui l'ont connue.

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Raphaël qiion admire, par le nombre des rentoilagea, restaurations, nettoyages , vernissages, authentiquement relevés depuis les trois cents ans qu'il est peint, n'a plus rien du dessin ni de la rouleur du divin maître. Aller voir des tableaux dans des conditions d'espritpareilles, c'est vous dire quon atteiul Sainte- Estéve. (i) Le bon du musée., c'est quil y fait frais, et il serait désirable qu'on me permit d'y transporter mon jardin.

Tendrement au ménage.

Edmo-nd de Go^■couRT.

Dans le même ordre d'idées, mais bien avant cette lettre, M. Edmond de Goncourt écrivait sur son Journal posthume inédit:

Mai 1879. — Quel malheur de n'avoir pu faire notre Calécbisme révolutionnaii'e de l'art, et comme il aurait été arausant, au mot Raphaël, éi propos de tel tableau qu'on admire, d'indiquer ce que les restaurateurs ont laissé juste de la peinture et même du dessin du maître. Mais c'était un travail immense de recherches, de courses, de conversations avec les techniciens ; et il ne fallait pas d'erreurs ni d'exagérations.

Puis encore, au sujet d'une faïence de Henri II, de démontrer le peu de perfection de la matière, la tristesse du décor, l'insenséisme des prix. Et ainsi de tout, et aller, pendant trois cents pages, trépignant, bouleversant les idées reçues, les opinions consacrées, les admirations à la queue leu-leu, les })rogrammes des professeurs d'esthétique, toute cette vieille foi artistique jilits entêtée, plus dépoureue de critérium que la fui religieuse.

Mais revenons à Manette qui, dans son milieu de couleurs voyantes et de frondaisons parasites, n'en demeure pas moins la perle du livre. Les auteurs ont dressé avec amour, sur sa table de modèle, cette «. statue de nature, immobile et froide, dont le sexe n'est plus rien qu'une forme. » La beauté de ses lignes^ le modelé délicat de son corps, les nuances les plus subtiles, les suavités de couleurs qui semblaient échap-

(') \'ill(':gialiire en Provence, cliez des amis coniniuns, M. et Mme Pmioccl.

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