MANETTE SALOMON
per à l'art des mots, tout est peint avec une précision et un relief volés à un art plastique. Le rendu de la figure n'a de pareil, parmi les grands morceaux descriptifs modernes, que quelques strophes marmoréennes de Emaux et Camées. Mais les Goncourt diffèrent de Théophile Gautier en ce que celui-ci s'arrête à l'extérieur des choses. Eux vont plus loin ; ils les mettent dans leur air et dans leur milieu, éclairent leurs dedans, décrivent l'impression qu'elles donnent, font passer dans l'âme du lecteur le frisson qu'elles procurent. Théophile Gautier devait penser à la description de Manette qu'on va lire quand, malade, cherchant ses idées et ses mots, il traçait péniblement au front d'un exemplaire de Emaux et Camées :
Aux graveurs sur pierre fine de la prose,
Edmond et Jules de Goncourt,
Un maintenant mais toujours double.
Leur ami
Théophile Gautier.
Épithètes lapidaires que méritent bien des artistes qui ont écrit ceci devant un modèle : a Soudain, elle laissa tomber de ses dents desserrées la fine toile qui glissa le long de son corps, fila de ses reins, s'affaissa d'un seul coup au bas d'elle, tomba sur ses pieds, comme une écume. Elle repoussa cela d'un petit coup de pied, le chassa par derrière, ainsi qu'une queue de robe ; puis, après avoir abaissé sur ellemême un regard d'un moment, un regard où il y avait de l'amour, de la caresse, de la victoire, nouant ses deux bras au-dessus de sa tète, portant son corps sur une hanche, elle apparut à Coriolis dans la pose de ce marbre du Louvre qu'on appelle le Génie du
repos éternel... Sa main droite, posée sur sa lèteà demi tournée et un peu penchée, retombait en grappe sur ses cheveux ; sa main gauche, repliée sur son bras droit, un peu au-dessus du poignet, laissait glisser contre lui trois de ses doigts fléchis. Une de ses jambes, croisée par devant, ne posait que sur le bout d'un pied à demi levé, le talon en l'air; l'autre jambe, droite et le pied à plat, portait l'équilibre de toute l'attitude. Ainsi dressée et appuyée sur elle-même, elle montrait ces belles lignes étirées et remontantes de la femme qui se couronne de ses bras. Et l'on eût cru voir de la lumière la caresser de la tête aux pieds : l'invisible vibration de la vie des contours semblait faire frémir tout le dessin de la femme, répandre, tout autour d'elle, un peu du bord et du jour de son corps. » (1)
C'est cette figure, vue de face, et vue de dos, qu'a transportée dans son art M. ClaudiusPopelin, l'auteur des deux émaux encastrés par Lortic dans les plats de l'exemplaire de Manette Salomon que renferme la bibliothèque d'Auteuil, La silhouette d'or de la jeune femme champlevée sur l'ovale sombre du fond se profile avec une austère élégance, mélange rare et raffiné, comme tout ce qui sort du fourneau de l'artiste, de l'art grec aminci et gracieuse par Jean Goujon.
En 1867, à une époque où la presse, étroitement muselée quand elle voulait chasser sur la politique, donnait aux événements littéraires une attention quelle leur marchande aujourd'hui, l'apparition de Manette Salomon fut à peine signalée par quelques feuilletonistes. Dans la collection des rares articles écrits sur elle, nous ne trouvons guère qu'une étude, importante par sa seule longueur, qui coule sans
(1) Manette Salomon, t. !, p. 261.