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LA FAMILLE

1733, à Boiirmont, Haule-Marne, avocat, puis bailli de Clefmontel subdélégué de l'intendance des Lorraine et Barrois, député par le tiers-état du bailliage de Bassigny, aux Etats généraux de 1789. Les procèsverbaux de l'Assemblée nationale constatent que son élection fut véritîée le 24 août 1789, mais, durant la législature, ne portent de lui d'autre trace que la désignation de ses votes. Aucun discours, aucune motion importante ne le firent remarquer.

Pourtant, le 6 mars 1790, il fut nommé parLouisXVl commissaire pour veiller à la formation et à l'établissement des départements et districts du royaume ainsi que des municipalités. Juge au tribunal du district de Bourmont, commissaire du gouvernement près le tribunal du district de Bourbonne, de 1792 à 1797, il fit partie de l'administration centrale et du conseil généraldelaHaute-Marne.llfut nommé, en 1800, magistrat de sûreté près le tribunal criminel du département des Vosges pour l'aj-rondisseraent de Neufchàteau et il exerça ces fonctions jusqu'au 31 mars 1811, époque où elles furent supprimées. Il avait alors cinquante-huit ans. Il continua d'habiter Neufchàteau où il mourut en 4 832.

Sa silhouette est joliment enlevée dans le Journal : « 11 juillet (I8o7}. — Nous avons revu cette maison où est mort notie grand-père, ce joli modèle bourgeois de l'hôtel du dix-huitième siècle, cette façade de pierre blanche, tout égayée de serpentements de rocaille et de fleurettes, l'escalier à grands repos, la salle à manger au papier peint représentant des jardins de Gonstantinople peuph's de Turcs des Mille et une Nuits, la cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la cheminée, enfin dans le jardin, la serre...

« Dans la salle à manger d'hiver^ Edmond a vu notre

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grand-père, le député de Bassigny en Barrois à la Constituante, un petit vieillard bredouillant des jurons dans sa bouche édentée, et perpétuellement fumant une pipe éteinte, qu'il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi au bout de petites pincettes d'argent, — une canne sur sa chaise, à côté de lui. Un rude homme qui n'avait pas toujours eu sa canne sur sa chaise et qui, dans son château de Sommérecourt dont il fatiguait la cantonade des colères de sa voix, avait façonné et formé, à coups de canne, une domesticité qu'il avait trouvé le moyen de s'attacher ainsi. La vieille Marie-Jeanne remémore encore, avec un ressouvenir affectueux et tendre, les coups de canne distribués aux uns et aux autres. Elle-même n'a nullement gardé rancune d'avoir été, sur les ordres de notre grand-père, plusieurs fois plongée dans la pièce d'eau, pour lui rafraîchir le sang, quand elle éprouvait la tentation de se marier. Après tout, en ce temps, ces coups de canne étaient considérés comme une familiarité de maître à l'endroit du valet et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas commode ; notre père qui était chef d"escadron à vingt-cinq ans et qui passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Armée, racontait qu'il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours, une lettre de son père, avant d'oser l'ouvrir. » (I)

Il reste du constituant trois portraits gravés (2), dont un le montre « avec son petit œil despotique, son immense nez aquiliu, l'avance énergique du bas de son profil ». Ce médaillon fait partie de la Suite des Législateurs. Dessiné par Perrin et gravé par Guersant, il porte, encastré dans la bordure et cime d'une couronne

(•2) Oollcclion de poi liaits rûvoluliunnair^s de M. Soliman Licutaiul.

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de comte, un écu en accolade, à la grappe de raisin d'or surmontant un croissant et deux étoiles de même sur champ d'azur.

Avant la Révolution, Jean-Antoine Huot avait épousé, à Brevannes, une personne fort élégante née aux Indes, M'"^ Marguerite-Roze Diez dont il eut deux fils. L'aîné, Pierre-Antoine-Victor, né à Bourmont le 23 juin J783, entra à l'Ecole polytechnique en 1799 et en sortit lieutenant d'artillerie en 1802. Il prit part aux diverses campagnes qui furent ouvertes jusqu'en 1810, date à laquelle il obtint sa retraite avec le grade de capitaine. Etant rentré au service en 1814, époque de l'Invasion, il alla s'enfermer dans Metz qui allait être assiégée. Il fut rendu à la vie privée quand survint l'abdication de Napoléon, mais reprit une troisième fois du service en 1815. L'Empereur le chargea alors de fortifier le& gorges des Vosges et il déploya, dans l'exécution de sa mission, une activité admirable. Il fut nommé, par quarante-quatre mille voix, député à l'Assemblée nationale de 1848, fit partie de l'Assemblée législative, tomba dans le traquenard du 2 décembre et mourut à Neufchàteau le il juillet 1857.

Son frère cadet, Marc-Pierre, fut le père d'Edmond et de Jules de Concourt. Il naquit à Bourmont, le 28 juin 1787, ainsi qu'il appert d'un acte dressé par J. Pastemps, vicaire, sur les registres de la paroisse. « Il entrait au service à l'âge de seize ans, en qualité d'élève à l'Ecole militaire de Fontainebleau. Nommé sous-lieutenant au 35^ régiment d'infanterie de ligne, puis lieutenant au même corps, il se signalait, en Italie, par un courage à toute épreuve. Au combat de Pordenone, déjà blessé, entouré par une masse de cavalerie ennemie, et sommé de mettre bas les armes, il répondait à la sommation en ordonnant de charger

l'ennemi, tuait de sa main un des cavaliers qui le menaçaient et s'ouvrait un passage avec ses hommes, lorsque, succombant au nombre, frappé à la tête de deux nouveaux coups de sabre, il tombait dans son sang et était laissé pour mort. De capitaine au 2" régiment de la Méditerranée, il passait capitaine aide de camp du général Roussel d'Hurbal et faisait avec lui la campagne de Russie où il avait l'épaule droite cassée d'un coup de feu, le lendemain de la bataille de la Moskova. A vingt-six ans, en 1813, il était officier de la Légion d'honneur et chef d'escadron. Dans l'armée, on le comptait parmi les plus jeunes officiers supérieurs qui avaient le plus bel avenir, lorsque la bataille de Waterloo brisait son épée et ses espérances... »

A la fin du mois de juin 1821, le chevalier Marc-Pierre de Goncourt épousait M"'' Annette-Cécile Guérin, née à Paris, le 30 fructidor an vi (1798). Elle était âgée de vingt-trois ans. Sa dot, honnête pour l'époque, était de quarante-quatre mille francs. Lui apportait dans la communauté, en sus de sa demi-solde, dix-sept mille francs, plus une ferme à Brinvilliers rapportant, par année, trois cents décalitres de blé et trois cent soixante décalitres d'avoine ; de plus, une autre ferme, à Brévannes, rapportant deux cent deux décalitres de blé et deux cent quarante décalitres d'avoine, ainsi qu'il fut minuté dans le contrat de mariage, en date du 27 juin 1821, minuté par M*^ Buchère et son collègue, notaires à Paris.

Les jeunes époux furent s'installer à Bourmont. Puis « sa mère morte, à l'étroit dans cette petite ville où rien ne le retenait plus (Marc-Pierre), auquel le séjour de Paris était interdit, vendait la maison de Bourmont, les petits terrages qu'il avait dans le pays, à l'exception d'une ferme... et allait vivre, avec sa jeune femme,

dans une grande propriété qu'il achetait au fond du Bassigny, à Morimond... «

Nous copions en ne modifiant que les noms, dans les pages d'exposition de Renée Mauperin, cette biographie de Marc-Pierre de Goncourt. Ses fils ont pris les principaux événements de sa vie pour composer le personnage de Charles Mauperin. Nous avons vérifié, point par point, chacun des faits qui précèdent. Dans la seconde partie du portrait, la vie de son frère aîné Pierre-Antoine a été greffée sur celle de Marc-Pierre. Il n'y a plus là que le développement d'un caractère dont la fiction s'empare et qui n'a plus d'intérêt biographique.

Enfance. — Jeunesse.

En 1822, nous trouvons M. et M™'' de Goncourt installés provisoirement rue des Carmes, à Nancy. Ils demeurèrent peu de lempsdans cette ville, mais Edmond y naquit le 26 mai 1822. (I)

Peu de temps après sa naissance, les époux vinrent habiter Paris et se logèrent 22, rue Pinon, aujourd'hui rue Rossini. Là naquit un second enfant, une fille qui

(1) Extrait thi rcyistrc de l'ctiU rivil de la ville de Nanrij, Meurthe :

L'an mil Jmlt cent vingt -deux, le vingt-huit mai, à dix heures du matin, par-devant nous Josei^h Bruno, comte de Rousselot de Morcille, adjoint au maire de la ville de Nancy, délégué pour remplir las fonctions d'ofjicier de l'état civil, est comparu M. Marc-Pierre Huot de Goncourt, chevalier, ex-chef d' escadron de l'ancien Etat-major général, officier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, demeurant en cette ville, rue des Carmes, lequel nous a présenté un enfant de sexe masculin . né le vingt-six du présent mois, à une heure du matin, de lui déclarant

mourut toute petite; puis, en 1827, une seconde fille qui, du nom de M"*" de Villedeuil, sa marraine, fut appelée Emilie. C'est la petite Lili tuée par le choléra foudroyant de 1832, et dont il est dit, dans la Maison d'un artiste : elle est « morte sur nos genoux, dans un compartiment de diligence, en l'affreuse incertitude de ne pas savoir si nous devions descendre dans les villages que nous traversions ou s'il ne valait pas mieux attendre notre arrivée dans une grande ville ». (1) Enfin Jules naquit le 17 décembre 1830. (2) Edmond tout jeune fut mis à la pension Goubaux que dirigeait alors un personnage curieux qui a laissé de bons souvenirs dans l'Université, et qui fut l'un des auteurs de Trente ans ou la vie d'un joueur. Son pseudonyme littéraire Dinaux, reste attaché au plus grand succès qu'ait.jamais remporté Frédéric Lemaître. Située dans le voisinage des jardins de Tivoli, la pension Goubaux couvait alors beaucoup de futurs littérateurs. Louis Judicis qui a été, en même temps, un romancier «t un traducteur, en vers et en prose, de la Consolation de Boêce, remportait tous les prix dans la classe

et de dame Annette-C('clle Guérln, son épouse, et auquel il a déclaré donner les prénoms cZ'Edmond-Louis- Antoine. Le." dites déclaration et présentation faites en présence de M. Franqoi^-Léopold Brçsson, avocat à la Cour rot/aie, étgè de cinquante ans, et de Louis-Antoine Chevin, négociant, étyé de quarante-sept ans, tous deux demeurant dans cette ville; et ont, le père et les témoins, signé avec nous le ]i'>'ésent acte de naissance, après lecture faite.

(Signé) Iluot de Gowourt, Bresson, t'hcrin, MorviUe {//■IJoint').

(1; T. Il, p. 199.

(i) Prcfer.lure de Ja Seine. — Ext mil du registre des actes de naissa7ice du 2^ arrondissement (ancien). Année IS30.

Dv dimanche, dix-neuf décembre mil Jiiiit cent trente, onze houres du matin. Acte de naissance de Jdles-Alfked que nous avons reconnu être du sexe mascidin, né le dix-sept de ce mois, à onze heures du matin, chez ses père et mère, rue rinon,n° :i2,Jîls de M. Marc-Pierre Huot de Concourt, ancien officier supérieur, offcier de la Légion d'honneur et de dame Annette- Cécile Guérin, son épouse. Les témoins

d'Edmond et Alexandre Dumas fils était dans la classe immédiatement au-dessous. C'est la pension Goubaux qu'il a décrite, avec des souvenirs très précis, dans r Affaire Clemenceau : (^ L'établissement était immense, tel qu'il devait être pour contenir environ deux cent cinquante élèves pensionnaires. Il se divisait en deux parties... Dans le grand quartier, quelques élèves de mérite se groupaient autour de M. Frémin [lisez Goubaux) et formaient un noyau de travail, d'émulation et de succès qui maintenait la pension dans sa bonne réputation d'autrefois. M. Frémin se donnait absolument à ces jeunes gens, abandonnant aux professeurs subalternes ceux qui ne valaient pas la peine qu'on s'occupât d'eux et qui, entre les mains de son associé, purement homme d'affaires , représentaient le côté lucratif de l'entreprise. Ce qui se passait parmi ces derniers n'est pas chose croyable. Les mauvais livres, l'ostentation du vice et de l'impiété, provoquée peut-être par les trop grandes exigences cléricales du temps, la mollesse et l'oisiveté, le libertinage précoce, tels étaient les vices courants de cette véritable république... » (1) De sa jeunesse M. Edmond de Concourt n'a conservé que d'assez vagues souvenirs. Deux faits seulement ont été notés ; on les trouvera à. la fin du premier volume de la Maison d'un artiste et dans le tome premier du Journal. « En ces temps qui remontent à l'an-

sont Louis-David Braun, rentier^ àtjè de <iuaruiUe-wi} ans, demeurant à Paris, rue delà Ferme-des-Mathurins, n° 11, et M. Marie-Louis- Jules Lebas de Courmont , conseiller référendaire à la Cour des Comptes, âgé de quarante-un ans, demeurant à Pans, rueNeuve- Sahit-Auf/ustin, h° 10, oncle de l'enfant. Sur la déclaration à nous J'aite par le père qui a signé avec les témoins et avec nous, Jean- Jacques >Beryer, maire du second arrondissement de Paris, apràs lecture faite. (.Signé) Huot de G oncourt, Louis Braun, J. Lebas de Courmont, Berger.

{ ] 1 vol. in-18. Paris, M. Lévy, p. 13.

née 1836, un de mes oncles possédait une propriété à Ménilmontant, une grande habitation en forme de temple, avec un théâtre en ruine, au milieu d'un petit Lois: l'ancienne petite maison donnée par un duc d'Orléans à M"^ Marquise, L'été, ma mère, ma tante et une autre de ses belles-sœurs dont le fils, l'un de mes bons et vieux amis, est aujourd'hui ministre plénipotentiaire de France en Bavière, habitaient, toute la belle saison^ cette propriété : les trois ménages vivant dans une espèce de communauté de tout le jour. Moi, j'étais à la pension Goubaux et, tousiesdimanohes où je sortais, voici à peu près quel était l'emploi de la journée: vers les deux heures, après iin goûter qui était, je me rappelle, toujours un goûter de framboises, les trois femmes, habillées de jolies robes de mousseline claire et chaussées de ces petits souliers de prunelle dont on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de Gavarni de la Mode, descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un charmant trio que Ic^ réunion de ces trois femmes: ma tante, avec sa figure brune, pleine d'une beauté intelligente et spirituelle; sa belle-sœur, une créole blonde, avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée et la paresse molle de sa taille; ma mère, avec sa douce figure et son petit pied. Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine. Ma tante se trouvait être, à cette époque, une des quatre ou cinq personnes de Paris énamourées de vieilleries, du beau des siècles passés, des verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des velours de (jènes, des points d'Alençon, des porceUines de Saxe. Nous arrivions chez les marchands de curiosités, '. l'heure où, se disposant à partir pour aller dîner ''-n quelque tourne-bride prèsVincennes, les volets étai -~nt

déjà fermés, et où la porte seule, encore entre-bâillée, mettait une filtrée dejour parmi les ténèbres des amoncellements de choses précieuses. Alors c'était, dans la demi-nuit de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes lumineuses, un farfouillement hàlif et inquiet, faisant le bruit de souris trottemenu dans un tas de décombres, et des allongements, en des recoins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs gants, et de coquets ramènements du bout des pieds chaussés de prunelle, puis des poussées, à petits coups, en pleine lumière, de morceaux de bronze doré ou de bois sculpté, entassés à terre, contre les murs... Et toujours, au bout de la battue, quelque trouvaille heureuse... Ce sont certainement ces vieux dimanches qui ont fait de moi le bibeloteur ipie j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie. » (I)

Edmond grandissant entrait enfin dans la classe du bon M. Caboche, « cet excentrique professeur de troisième du lycée Henri IV qui donnait aux échappés de Villemeureux à faire^, en thème latin, le portrait de la duchesse de Bourgogne, de Saint-Simon, cet intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement ironique, ce profil original d'universitaire, resté^ dans le fond de ses sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension du beau slyle, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce Caboche (]ui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette curieuse prédiction : « Vous, monsieur de Concourt, vous ferez du scandale! » (2)

Les premières années de Jules, précoces et char-

(I) La Maison d'un artiste, t. I, p. 3oj. (2j Journal, t. 1, p. 214.

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mantes, ont laissé des traces dans ses Lettres. On a conservé quelques-unes de celles qu'à treize ans et demi, pendant les vacances, il écrivait à son petit camarade <l'école Louis Passy. Elles ouvrent naturellement le volume et montrent, dés le début, une franchise de jet, une netteté, un mouvement d'idées tout à fait curieux chez un enfant et qui sont la marque d'une intelligence déjà ouverte et d'un vrai tempérament d'artiste. Les lettres d'écrivains, surtout quand ils les ont faites très jeunes et en toute sincérité de forme, olTrent, le plus souvent, un intérêt singulier. Elles sont une indignation qui ne trompe guère pour décider de la valeur littéraire de leurs auteurs. Sont-elles embarrassées et incolores, il est vraisemblable qu'on n"a pas affaire a un artiste de race. L'étude et l'attention pourront procurer à son style, plus tard, la correction ornée, les formes apprises, une beauté d'école et de placage; elles ne lui donneront pas le sang qui manque, c'est-àdire la vigueur native et la santé.

Restée veuve en 1834, la mère des Concourt s'était presque e.x-clusivement dévouée à la santé fragile de son plus jeune fils. Pour lui éviter les séparations du collège, elle s'était retirée du monde. Elle avait pour lui tous les soins et toutes les tendresses. Elle était fière de ce bel enfant frêle, espiègle, spirituel et charmant qui montait, dans ses classes successives du collège Bourbon, avec des alternatives de joie et de tristesse, rencontrant, en sixième, un terrible pédagogue, M. Herbette, qui l'engagea, sans miséricorde, dans les sleeple-chases du Grand Concours. En effet, en quatrième, il y remporta les seconds prix de version grecque et de version latine, le premier accessit d'histoire. Il en Ira enfin dans « cette bienheureuse classe de rhétorique oii il fila toute l'année, fabriquant,

en vers, un incroyable drame d'Êfieune Marcel, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au Palais-Bourbon, et, les rares fois où il se montrait au collège, passant la classe à illustrer Notre-Dame de Paris de dessins à la plume dans les marges... «

Ainsi se passa la jeunesse de Jules, jeunesse laborieuse s'ouvrant entre l'afTection de sa mère et de son frère Edmond. Sur l'éveil du sentiment profond qui unit, dès l'enfance, Edmond et Jules, on trouvera çà et là, dans les Frères Zemganno, des détails admirables de rendu et de fraîcheur. C'est Livre du souvenir que devrait avoir pour titre ce touchant ouvrage, aussi personnel que \e Journal lui-même, car, en pleine possession de son talent, par une évocation puissante, Edmond de Concourt l'a écrit dans l'effusion de sou cœur.

Voici les portraits de la jeunesse des deux frères : <( L'aîné avait de sérieuses qualités de franc et dévoué camarade, et cela, avec sur sa figure grave, un bon et doux sourire en éclairant la gravité un peu triste. Le plus jeune, lui, avait fait tout de suite la conquête de tous, par son entrain en société, ses badinages gamins, un rien même de taquinerie qu'il savait rendre caressante, et par le remuement, et par l'animation et par le bruit qu'il jetait dans l'ennui, l'embêtement de certains jours, et par la séduction indéfinissable d'un joli, plaisant et vivant être au milieu d'individus soucieux, et par ce charme, dérideur des fronts qu'(il) secouait et répandait autour de lui depuis son enfance... :» (1) Et plus loin : « Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et l'autre par des liens mysté-

(I) Les Frères Zemyanno, p. 199 et 232.

rieux, des attaches psychiques, des atomes crochus de natures jumelles, et cela quoiqu'ils fussent d'âges très différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes. Ils ressentaient des sympathies ou des antipathies pareillement soudaines, et, allaientils quelque part, ils sortaient de l'endroit ayant, sur les gens qu'ils y avaient vus, une impression toute semblable. Non seulement les individus mais encore les choses, avec le pourquoi irraisonné de leur charme et de leur déplaisance, leur parlaient mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont la naissance est d'une fantaisie si entière... les idées naissaient communes aux deux frères. »

Ils furent frappés par la perte de leur mère, le 5 septembre 1848. Elle mourut dans le département de Seine-et-Marne, au ciiàteau deMagny qu'habitait alors la famille de Villedeuil. Jules écrivit, quelques jours après, à son ami Louis Passy : « Ma pauvre mère est morte... Nous avons espéré jusqu'au dernier moment. Ma mère était malade, bien malade; je le savais, lorsque nous l'avons menée à Magny ; mais sa maladie, par la nature des crises et des mieux successifs, nous faisait sans cesse passer aux deux extrêmes de l'espélance ou de l'inquiétude. Pendant cette rechute qui devait la tuer, le médecin nous donna, chaque jour, pour nous déguiser le péril qu'il savait imminent, des espérances qui devaient être cruellement déçues. Mais, le mardi, on la trouva si mal qu'on l'administra à deux heures. Quand cette navrante cérémonia lut terminée, ma mère nous dit : « Tout est donc terminé! » Elle ne voyait pas les approches de la mort ; elle ne savait pas qu'elle allait mourir ! Une mère tient tant à la vie ! Alors elle fit part à Edmond de ses dernières volontés

et joignit nos deux mains. Le râle la prit à quatre heures un quart. Une heure après, nous étions orphelins... » (1)

L'aîné était déjà engagé dans une carrière. Ses études faites, contre ses goûts, ses aptitudes et ses désirs qui l'attiraient curieusement vers l'art, Edmond était entré au ministère des Finances et l'ironie du sort l'avait justement placé dans un bureau où on n'alignait que des chiffres. Cette besogne — cela va de soi — fut, dès l'abord, une intolérable torture à laquelle il ne demeura soumis que pour ne pas attrister sa mère ; mais, après qu'elle fut morte, il s'empressa de se libérer.

Jules, lui, en était à la lin de ses classes. Les mille événements tumultueux qui suivirent la Révolution de Février et qui avaient fait d'Edmond un garde national, se répercutaientjusqu'au fond des collèges. On y pérorait plus sur la politique qu'on n'y faisait de devoirs. Pourtant Jules ne se laissa pas détourner du baccalauréat qu'il préparait, et, au mois de décembre, il passa brillamment l'examen, en même temps que Louis Passy.

Les deux frères avaient sur le choix de leur carrière des idées pareilles. Tous deux auraient pu signer la lettre que Jules écrivait à Louis Passy, peu de temps après, de Vienne, en Dauphiné : « Je te remercie sincèrement sur les conseils que tu me donnes sur la nécessité de prendre une carrière. Je te dirai seulement que tes exhortations unies à celles de mon oncle Jules (2) arrivent malheureusement un peu tard. Ma résolution est bien ferme et rien ne m'en fera changer, ni sermons ni conseils, même de toi dont j'ai éprouvé toute l'amitié. Je np

(1) Lettres, p. 4.

(2) De Courmont.

ferai rien, pour me servir d'une expression fausse mais usitée. Je sais que je m'expose ainsi aux morales continues d'une partie de ma famille qui voudrait prendre la responsabilité de mon bonheur, en me casant dans un de ces parcs à additions ou à copies de lettres qui sont le débouché reçu de presque tous les jeunes gens dans ma position I Mais, que veux-tu? je n'ai nulle ambition. C'est une monstruosité, mais c'est comme cela. La plus belle place du monde, la mieux appointée, on me la donnerait que je n'en voudrais pas. Pour moi, je trouve que les fonctions publiques, si recherchées, si encombrées aujourd'hui, ne valent pas une seule des courbettes qu'on fait pour les obtenir. C'est mon opinion, et comme la chose me regarde, j'ai le droit de m'y tenir... » (1)

Donc, entrés successivement, par la mort de leur père et de leur mère, en possession d'une fortune modeste mais suffisant à les exonérer des préoccupations matérielles et leur permettant de se livrer à leurs goûts, les deux frères résolurent d'attaquer franchement le métier de peintre et, pour cela, d'aller passer un an ou deux en Italie.

Voyage en France et en Algérie.

Débuts littéraires.

L'Italie était aussi troublée que la France. Mazzini et GarJbaldi agitaient Home, Gioberli le Piémont, MontaneUi la Toscane ; Manin venait de proclamer la Répu-

(tj Lettres, p. 24.

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