IDÉES ET SENSATIONS
plus haut appartiennent à ce livre dont il faut espérer — malgré notre impatience légitime — que beaucoup plus de vingt ans nous séparent. M. de Goncourt a récompensé notre admiration pour son œuvre, notre respectueuse sj^mpalhie pour sa personne par ce lambeau royal de son oeuvre posthume.
Le temps est venu de parler ici d'une publication formée seulement des morceaux du Journal que leur caractère générai ou abstrait avait permis d'isoler des détails personnels et des croquis sur le vif. Idées et Setisations qui avaient été publiées en volume vers 1866, ont repris leur place dans l'ensemble. (1)
Pourtant, tel qu'il est apparu aux lecteurs d'élite, ce recueil conservera une physionomie qui lui est propre : mélange étrange de pyrotechnie littéraire, d'esprit à facettes et d'observation sagace, ce livre, d'un réalisme épique, oîi s'amalgament l'épice et !e parfum, n'en est pas moins une des productions les plus curieuses de la littérature contemporaine. Suivant son humeur, on en peut dire beaucoup de mal et beaucoup de bien, mais on y revient souvent, comme à un breuvage dangereux mais exquis ou à une volupté douloureuse.
Le duc de Luynes, dans ses Mthnoires, disait de Saint- Simon : « Il exprimoit fortement ses sentiments dans la conversation et écrivoit de même; il se servoit de termes propres à ce qu'il vouloitdire, sans s'embarrasser s'ils étoient bien françois. » N'est-ce pas là aussi la
(I) Là se trouve hi l)outa(ie blasphématoire : « L'anliqiiité a peutêtre été faite pour être le pair, des professeurs! » Sainte-Beuve et Paul (le Saint-Victor s'en montrèrent vivement offensés et, quoique tous deux l'aient relevée vertement, ils s'en sont souvenus jusqu'à leur mort.
marque des Goncoui't?Le rapprochement, même lointain, avec l'écrivain qui a été l'évocateur le plus puissant, le coloriste le plus hardi, le génie le plus indomptable que les lettres françaises aient produit, semble s'imposer avec tant de justesse qu'il a frappé presque tous ceux qui ont écrit sur l'œuvre des Goncourt. M. Lemaître entre autres : « L'incorrection travaillée de ces artistes si savants fait songer à l'incorrection ingénue de cet ignorant de Saint-Simon. Ils n'ont vraiment souci que de peindre; la phrase va comme elle peut. Ils ignorent les scrupules des grammairiens. » Et il ajoutait pour conclure : « Je ne dis pas que ce style soit le meilleur, mais c'en est un! »
Tout est là. L'artiste qui a créé une forme de son art, l'écrivain qui a découvert une façon de voir qui produit naturellement une façon de rendre, — car l'idée emporte son expression avec elle — comptent seuls dans le domaine de l'esprit. N'eussent-ils suggéré qu'un frisson nouveau, comme Baudelaire, ils sont mille fois plus intéressants que tous les copistes à la suite pratiquant des phrases apprises et — sous prétexte de style et de correction — redonnant à l'infini des épreuves plus faibles des clichés qu'on leur a transmis. L'artiste ne se mesure qu'à la part de nouveauté qu'il apporte à l'art; il épuise la source qu'il a découverte et la caravane d'imitateurs qui vient après lui ne trouve plus ({u'un sol desséché.
Voilà pourquoi les Goncourt occupent une place dans l'art moderne. Ils ont pétri leur œuvre d'une essence si personnelle que quatre lignes des Goncourt suffiraient pour les faire pendre par les puristes et pour les faire admirer par les letlrés. Oser est leur marque d'artistes; mais l'audace réfléchie est la forme supérieure du courage. Même s'il n'avait pas les dessous