IDÉES ET SENSATIONS
solides qu'on leur accorde, leur style qui respire vaudrait encore comme objet d'art et de curiosité. C'est qu'il s'adresse autant aux yeux du corps qu'à ceux de l'esprit. La vision liltéraire acquiert l'intensité de la couleur réelle, la main touche le relief des mots, l'ouïe perçoit l'harmonie et le mouvement de la phrase écrite. J Par des nuances, ils expriment les modifications les plus subtiles de l'àme humaine et le sentiment du moderne grouille, dans leur œuvre, comme un ferment de vie. Ceci explique la longue résistance que les Concourt ont trouvée dans le public, ennemi-né de tout ce qui le dérange de sa route.
Un style se prête mal à une démonstration, mais une habitude, une méthode de travail se décrivent. Celles des Concourt sont d'autant plus curieuses qu'une collaboration aussi longue, aussi complète, s'étant exercée sans interruption si longtemps sur des sujets aussi différents, ne s'est pas rencontrée encore dans les lettres. Celte greffe intellectuelle est un phénomène unique devant lequel il est intéressant de s'arrêter. Les confessions des auteurs nous serviront beaucoup dans cette étude.
Qu'on lise d'abord dans la Fausiin : <( La langue française me fait l'effet d'une espèce d'instrument dans lequel les inventeurs auraient bonnassement cherché la clarté, la logique, le gros à-peu-près de la définition, et il s€ trouve que cet instrument est, à l'heure actuelle, manié par les gens les plus nerveux, les plus sensibles, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu prés de leurs bien portants devanciers. »
Idées et Sensations fournit la note suivante : « Je m'aperçois tristement que la littérature, l'observation, au lieu d'émousser en moi la sensibilité, l'a étendue,
raffinée, développée, mise à nu. Celte espèce de travail incessant qu'on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvemenls de son cœur, cette autopsie perpétuelle el journalière de son être, arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus tressaillante. Mille ressources, mille secrets se découvrent en vous pour souffrir. »
On trouve enfin dans le tome premier du Journal : v. 17 mai 1857 . — On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de l'activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres. Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers, calmes, apaisés, un état bourgeois de tout i'èlre, un recueillement bonnet de coton, pour mettre ciu jour du grand, du tourmenté, du dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le Iressautement d'une existence nerveuse, ne feront pas d'œuvre el auront épuisé leur vie à vivre. »
Quand il s'agissait d'un livre à faire, les deux frères, longuement, dans la fumée inspiratrice du tabac, arrangeaient le plan, combinaient, convenaient de tel morceau de description qu'ils se rappelaient avoir serré, tout vivant, dans leur herbier de notes. Le sujet à traiter se décomposait bientôt dans leur esprit en un ceitain nombre de tableaux distincts, l'œuvre naissait avec ses membres divers^ son commencement et sa fin. C'est à -ces deux extrêmes qu'ils s'attaquaient d'abord, comme aux parties les plus importantes. Cliacun s'enfermait dans "une chambre et composait le même chapitre. A la lecture, on choisissait le meilleur.
Puis commençaient de longues séances dans lesquelles se fondaient les deux morceaux, se précisaient, de plus en plus, les arêtes du style. Ce mode