‹ Les GoncourtChapitre 6 sur 75 · DÉBUTS LITTÉRAIRES 3Î · texte numérisé non relu

DÉBUTS LITTÉRAIRES 3Î

au logis des père et mère et vint emplir leur grenier. Un jour qu'Edmond et Jules avaient grimpé là, par hasard, ils se mirent, assis par terre, à lire un exemplaire ramassé dans le tas, et trouvant leur premier ouvrage « faible, incomplet, enfantin, » ils se décidèrent à le brûler.

On ne parla donc plus à' En 18... devenu un de& merles blancs introuvables que les bibliomanes poursuivent à cause de leur rareté. Il y a trois ou quatre ans, un éditeur belge, M. Kistemaeckers, fortement attiré par les essais des débutants, désira joindre à sa collection le premier livre des Goncourt. Après une assez longue hésitation, l'auteur survivant autorisa la réimpression, mais il fit réintégrer les passages supprimés par les censeurs de 1851 et lesta le volume d'une préface aussi spirituelle qu'éloquente, dans laquelle il le juge sans aucune indulgence. « Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne ! c'est une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue dont la langue parlée est faite avec des phrases de livres, c'est un coquelage amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable... 11 existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'En 18... : il est composé de deux styles disparates : d'un style alors amoureux de Janin, celui du frère .cadet, d'un style alors amoureux de Th. Gautier, celui du frère aîné... »

Mais n'eût-il contenu que le passage sur le Bas-Meut/'jnau()uel J. Janin s'était arrêté avec amour, que le livre mériterait d'être sauvé :

« Il y a là, au milieu des roseaux frémissants, au milieu des saules penchés sur l'eau, un vieux bac moussu, la tête enfoncée sous les larges feuilles verdâtres des nénuphars qui enjambent ses planches disjointes. Sur une barque, un marinier à la chemise blanche, sil-

houette éblouissante, tire péniblement le sable. Une croisière de canetons, flocons de plumes courant sur l'eau, cingle vers des bancs de plantes submergées dont le vert pourpré brise seul l'image du ciel qui se regarde dans la rivière.

« La rivière coule, douce, et s'endort dans ces îles bénies qui la reposent avant son courant de Saint-Gloud.

« Il est midi. Le ciel est bleu, partout bleu. Des balayures de nuages, gouttes de lait épandues dans l'étber, s'envolent à l'borizon. De poudroyantes clartés illuminent l'espace, et, détachant les dernier- voiles, accusent vivement les contours noyés sous l'estompe du malin. Tout rayonne. Le fleuve, comme un immense poisson tout cuirassé d'azur et d'or, secoue à tout moment, dans un pan d'ombre, ses millions de paillettes, comme d'étincelantes écailles.

« Le soleil allume, une à une, les dernières émeraudes du feuillage et, perçant les sombres masses de verdure, les pénètre de transparence et ne laisse qu'une ombreuse percée dans cette verte saulée assise sur la rive de l'île, au pied du vieux bac.

« La rivière susurre ; le bourdonnement des insectes, le stri slri incessant du grillon, les sourds battements d'ailes dans les hauts peupliers, les notes étouffées de lointaines chansons, le bruissement des germes qui s'élancent à la vie, joyeux et crépitants, remplissent le silence de ce murmurant hosannah que chante une belle journée.

« Par instants^ une brise sans haleine passe dans la feuillée ; les branches amoureuses renversent l'une sur l'autre leurs feuilles qui s'argentent. Les roseaux s'inclinent et font, le long delà rive, onduler leurs arches vertes; l'eau frissonne et se ride de moires diamantines. Mille senteurs pénétrantes et vagues, tout ce parfum

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