‹ Les GoncourtChapitre 7 sur 75 · DÉBUTS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

DÉBUTS LITTÉRAIRES

sans nom de plantes aquatiques flottent dans l'air, comme un invisible encens. Un ramier, perdu dans le lointain, soupire un long roucoulement. Sous Técorce qui l'emprisonne murmure la sève ; sur les plantes pâmées s'abat le pollen ; de magnétiques effluves se dégagent de l'eau, des bois, des fleurs ; une chaude ivresse embrase la création , l'universelle nature se parle d'amour et s'agite, palpitante, sous les chauds baisers du midi » (1)

Donc, quelques jours après le coup d'État qui avait méchamment coïncidé avec la publication de leur premier livre, les deux frères étaient allés remercier J. Janin du long article, incohérent mais spirituel, qu'il leur avait accordé dans son feuilleton des Débats. Au moment du départ, en échangeant les poignées de mains, le critique avait fermé la conversation par ces mots: « Voyez-vous, il n'y a que le théâtre ! » et les jeunes gens, en s'en revenant rue Saint-Georges et en commentant cet aphorisme, eurent l'idée d'écrire une pièce en un acte., ou plutôt une conversation entre une jolie femme et un homme du monde devisant, au coin du feu, à la dernière heure de 1851 , et récapitulant les événements de l'année.

Il fout qu'une porte soit ouverte ou fermée, que jyjme Allan venait de rapporter de Saint-Pétersbourg et qu'elle jouait, avec Brindeau, à la Comédie française, inspire tout naturellement cette revue-proverbe. On l'appelle la Nuit de la Saint-Sylvestre et, à la mode du jour, on souligne pas un sous-Litre : Tête-à-tête. Le petit acte, pétillant de mots d'esprit, bientôt paré, frisé, pom^ ponné, est porté à J. Janin qui donne une lettre d'in-

(1) En 18..., 1 vol. gr. in-lG. Bruxelles, Kistcmaeckers, I80I-I880, p. 177.

troduction auprès de M™'' AUan. Elle lit la lettre et le proverbe ; il lui plaît ; elle s'engage, s'il est reçu par le Comité du Théâtre-Français, à l'apprendre tout de suite et à le jouer le 31 décembre. On est au 21 et il ne reste que dix jours. Les jeunes auteurs courent rue de Richelieu, saisissent Arsène Houssaye, alors administrateur général, qui les renvoie à Lireux, lecteur ordinaire, et laisse espérer un tour de faveur, si le rapport est favorable. Lireux promet d'écrire ce rapport pour le lendemain et tient parole. Il reste à s'assurer du concours de Brindeau : le rôle lui va... tout est fait !... n'était un croc-en-jambe imprévu : « Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre et palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions M'"'' AUan jeter, à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix de la ville : « Ce n'est pas gentil, ça ! » — « Enfoncés ! » — dit l'un de nous à l'autre, avec cet affaissement moral et physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune homme tombé sur la chaise d'une cellule de Glichy. En effet, M™^ Allan avait changé d'avis. »

Le petit acte fut publié dans l'Eclair, puis, un an après, dans le Messager de la Hauti'-Marnc. C'était une troisième mésaventure théâtrale. Elle fut suivie d'autres encore dont il nereste trace que dans les lettres de refus qui ont survécu aux œuvres : « Il me revient même — raconte M. Edmond de Concourt — que, pressés de faire un opéra-comique pour notre cousin de Villedeuil qui avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce dans la manière des vieux bouffons italiens, intitulée Marri' selle Zizabelle, acte pour lequel je ne suis pas bien sûr que mon frère n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. »

l'éclair et le paris 35

Alors qu'ils étaient tout entiers au Directoire, les Concourt écrivirent une petite pièce dont le manuscrit a été égaré au Théâtre-Français et qui s'appelait Incroyables ou Merveilleuses, ou peut-être Retour à Ithaque. « C'était vraiment une jolie mise en scène du temps étudié par nous au milieu du touchant épisode d'un divorce. »

L'Éclair et le Paris. — Un procès littéraire.

Pierre- Charles, comte de Villedeuil, était un personnage singulier, spirituel et remuant, cousin des Concourt et leur camarade de vacances. A la fin de 1852, il sortait du collège, avec l'ambition de conquérir, de haute lutte, la renommée et la fortune. Et il pensait que le journalisme lui en fournirait le moyen : « Un soir, dans un café, à côté du Gymnase, par manière de passe-temps, nous jetions en l'air des titres de journaux.« U Eclair, 1^ fait Villedeuil en riant, et continuant à rire : « A propos, si nous le fondions, ce journal, hein? » — Il nous quitte, bat les usuriers, imagine un frontispice où la foudre tombait sur l'Institut, avec les noms de Hugo, de Musset, de Sand dans les zigzags de l'éclair, achète un almanachBottin, fait des bandes, et, le dernier coup de fusil du 2 décembre parti, le journal /'jÉ'c/azV parait. » Ce phénomène fut visible le 12 janvier \S'62. L'Éclair avait pour sous-titre : Journal hebdomadaire de la Littérature, des Théâtres et des Ai'ts. Les bureaux étaient installés au rez-de-chaussée d'une maison de la rue d'Aumale.

Le premier numéro s'ouvre, au verso du titre, par une énorme annonce, en lettres d'affiches, révélant aux lecteurs VH'tstoire de tlnipôt des boissons, par Charles de Villedeuil. Suivent modestement, sans interruption et du même auteur, trois articles, dont un, de forme dithyrambique, sur ^n 18... qui venait de paraître. On lit après, le premier article de journal qu'aient publié les Goncourt. Il a pour titre : SiUiouettes d'acteurs et d'actrices : Fechter. Villedeuil et ses deux cousins faisaient à eux trois toute la besogne. Bientôt apparut une signature nouvelle : Cornélius Holff, mais c'était un pseudon^-me de Villedeuil.

L'Eclair n'en est pas moins un des journaux les plus curieux et les plus recherchés du commencement de l'Empire. C'est que les Goncourt qui avaient passé leur enfance à regarder et à copier des lithographies de Gavarni donnèrent à Villedeuil l'idée de lui demander des dessins pour le journal. Gavarni offrit de faire une série qu'il appellerait le Manteau d' Arlequin et commença la publication, de quinze en quinze jours, en alternant avec Nadar. Les deux premières planches furent gravées sur bois,. les suivantes sont des lithographies qui ont été imprimées par Lemercier. Gavarni continua sa collaboration au journal en donnant les Manières de voir des Voyageurs.

Mais rÉclair hebdomadaire, auquel l'abonné mordait fort peu, ne suffît pas longtemps au débordement d'activité du comte de Villedeuil. Il résolut de fonder, sur le modèle du Charivari, un journal quotidien qui ne donnerait que des articles littéraires, sans un mot de politique. Son titre fut Paris et le premier numéro fut lancé le 20 octobre 1852.

Gavarni avait promis de donner, chaque jour, un dessin nouveau. I! tint parole pendant une année

Page 1