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CHAPITRE V

I. Létal du sol à la Jamaïque : abondance des forêts et des terres en friche. L'élevage. Les diverses cultures : canne, café, bananes, cocotier, tabac, cacao, etc. — IL Absence d'une industrie générale et de capitaux. Ce qu'on peut escompter comme ressources minérales. — III. L'avenir du pays et l'action des Américains du Nord.

î. — Tout ce que nous avons déjà dit laisse supposer à la fois que la Jamaïque est bien dotée par la nature, mais aussi que les efforts n'ont pas encore été assez éclairés ou assez poursuivis pour tirer parti du sol et du climat de nie comme on le pourrait. Et c'est ce qui explique cette description rapide donnée de la Jamaïque par quelqu'un qui la connaît bien : que la moitié du pays est couverte de forêts et de terres en friche. Et comme les forêts ne sont que fort imparfaitement exploitées, on peut dire que la mise en œuvre du sol du pays laisse considérablement à désirer. La seconde moitié de File se compose surtout de pâturages, et il n'y a guère que la septième partie qui en soit utilisée pour et par l'agriculture.

On sent si bien dans le monde anglais cette imperfection de l'utilisation agricole des Antilles anglaises, et en particulier de la Jamaïque, qu'on a créé un Département spécial de l'Agriculture pour les West Indies ; le centre d'activité de ce Département, qui comprend des fonctionnaires certainement éclairés, se trouve à la Barbade, mais des missions viennent assez souvent à la Jamaïque. D'autre part, il existe à la Jamaïque un Board of Agriculture, et il est secondé par une création d'origine privée, ce qui vaut toujours mieux, la Société d'agricul-

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ture de la Jamaïque. Elle répand renseignement,, distribue des récompenses, pousse à l'amélioration des races de bestiaux, etc. Elle a créé des filiales locales qui rendent des services ; des stations d'animaux reproducteurs ont été installées, elle organise des sortes de concours agricoles. On a officiellement pris des mesures pour obliger les éleveurs à entourer leurs terrains de pâture de barrières, qui évitent les dégâts causés par le bétail et la dissémination de celui-ci.

Cependant, malgré l'état primitif de l'industrie agricole du pays, Félevage a une importance sérieuse, et nombreuses sont les entreprises d'éleveurs possédant plus de 100 têtes de bétail. Il n'existe toutefois que quelques exploitations qui comportent plus de 1.000 têtes. Au total, on compte dans l'Ile 110.000 bêtes à cornes, puis 55*000 chevaux, pas plus de 16.000 moutons et quelque 20.000 ânes; il va sans dire que, dans ce pays où les moyens de communication laissent encore à désirer, ces derniers rendent de grands services, ainsi que nous l'avons constaté dans l'Ile de Saint-Domingue.

Si nous envisageons les différentes cultures pratiquées sur les 110.000 hectares livrés effectivement à Texploitation culturale dans l'Ile, nous trouvons qu'on en consacre un peu plus de 12.000 à la canne à sucre : ils suffisent à la consommation locale et donnent, de plus, à l'exportation, pour 120.000 livres à peu près de sucre, brut bien entendu, puisqu'il n'y a pas de raffinerie dans File, et 135.000 livres à peu près de rhum. Depuis une dizaine d'années, les terrains consacrés à la canne ont tendance à augmenter, ce qui laisse supposer que cette culture est rémunératrice, et aussi que des capitaux arrivent enfin dans le pays ; car il faut un capital assez sérieux

pour cette industrie agricole. Une foule des usines qui broient la canne sont du reste organisées primitivement : non seulement dans beaucoup la force motrice faisant tourner les moulins est empruntée à des roues hydrauliques, et non à la vapeur ; 'mais encore, parfois, les broyeurs sont mis en rotation par des bœufs. Les usines sont fort nombreuses, justement parce qu'elles sont de faible importance, et il faudrait qu'il se fît ici une transformation du genre de celle que nous avons constatée à Cuba ou à Porto-Rico.

Le café encore un peu couvre moins de terrain que le sucre : la récolte en est annuellement de quelque 55.000 quintaux anglais. Les terrains consacrés au café avaient augmenté jusqu'en 1903, mais ils sont en train de diminuer constamment, et cela s'explique fort bien par l'état du marché de cette baie. Au surplus, les propriétés caféières n'ont que bien rarement plus de 20 hectares de surface ; ici encore nous ne voyons pas de puissantes entreprises mettre en valeur le sol de la Jamaïque.

On doit savoir quelle place tiennent les bananes dans ce commerce des fruits tropicaux entrepris par les Américains dans toute l'Amérique Centrale, pour leur consommation nationale. A la Jamaïque, les bananiers couvrent une superficie de 26.000 hectares, sans que du reste ils donnent encore lieu à une culture véritable et très soignée ; ils fournissent annuellement un total énorme de 16 millions de régimes de bananes. Mais ce chiffre est simplement celui que les transactions commerciales permettent de relever; il est manifeste que Pile en produit étrangement plus, et pourrait surtout en donner bien davantage, si des efforts méthodiques se faisaient, avec l'appui de capitaux suffisants. La puissance d'absorption des divers

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marchés pour ces fruits, et pour les fruits tropicaux en général, est presque indéfinie, maintenant que Ton possède des navires bien organisés avec cales rafraîchies. En dix années les surfaces employées à la production des bananes ont presque triplé à la Jamaïque. Il en est tout différemment de la noix de coco : c'est qu'elle a le tort de demander à être cueillie dans des conditions toutes particulières, elle ne se conserve pas aussi facilement, et/ de plus, elle est beaucoup moins appréciée. Pour l'utiliser en pâtisserie, comme cela se fait beaucoup en Angleterre, on peut l'expédier à l'état sec de régions plus lointaines que la Jamaïque, en tout cas de pays où Ton n'a pas la ressource de faire beaucoup d'autres cultures, ainsi que c'est le cas dans cette possession anglaise. Les plantations de cocotiers ne couvrent plus 4.000 hectares dans l'Ile, alors qu'elles dépassaient très notablement cette étendue en 1898.

Nous avons parlé du gingembre dans les produits du pays, mais il va de soi que la consommation n'en est pas suffisante pour donner lieu à une culture très importante et croissante. Pour Farrow-root, la production ne s'en développe guère, simplement, croyons-nous, parce que d'autres pays peuvent le donner dans de meilleures conditions. Des essais sont tentés pour le coton, qui semblent devoir donner d'assez bons résultats. Les arachides coûtent bien plus cher à produire que celles qu'on recueille dans tant d'autres pays. On s'occupe beaucoup de tabac, et les terrains de culture ont presque doublé d'étendue depuis 1898. Il est vrai que leur surface ne dépasse pas encore 250 hectares. Cette culture est encouragée depuis 40 ans par le Gouvernement, mais les encouragements officiels ne servent pas à grand'chose. Ce qui a donné un

certain essor à cette industrie agricole toute spéciale, c'est l'arrivée dans File de réfugiés cubains qui apportèrent leur expérience et leur esprit d'entreprise. Surtout du côté de Saint Catherine et Glarendon, on trouve des terrains qui ont à peu près même composition que la fameuse Vuelta Abajo cubaine. Toutefois,, il ne semble pas que les prix obtenus, étant donnés les frais, soient suffisamment rémunérateurs pour la grande culture ; cela ne laisserait de bénéfices raisonnables qu'à ceux qui pratiquent le « faire valoir » direct. Par acre (de 0,43 hectare), le rendement est de 000 à 800 livres de tabac brut. En tout cas, les prix des cigares sont plus modérés que ceux de la Havane, et la qualité est excellente.

La production du cacao augmente rapidement à la Jamaïque, et cela est fort rationnel, étant donné que cette denrée est constamment demandée avec la même intensité parles différents marchés. On consacre 3.500 hectares à cette culture, et les producteurs de bananes se sont aperçus qu'ils peuvent aisément se livrer simultanément à la culture du cacaoier.

On a essayé la culture du thé dans l'Ile, mais l'idée ne paraît pas excellente, étant donnée l'abondance de la production dans beaucoup d'autres pays ; au reste, c'est une culture qui demande de larges ressources, parce qu'une plantation ne commence de donner qu'au bout de 5 années. Il y a beaucoup à faire avec les citrons et les limons, les oranges et les ananas : les orangers en particulier poussent sans culture, et il va de soi qu'avec des soins ils peuvent donner des fruits parfaits. Les Etats-Unis en reçoivent déjà des quantités notables : on peut leur envoyer sans crainte de mévente des raisins, qui poussent très bien dans le pays. Quant à l'ananas, si l'on est arrivé

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antérieurement à des insuccès, c'est que Ton cultivait de mauvaises espèces pour l'exportation. Si on le veut et si les conditions du marché le permettent, on peut tirer bon parti de la vanille : elle pousse à Fétat sauvage. Pour le piment, il est assuré de se bien vendre, parce qu'il n'existe pas d'autre pays où il se récolte à aussi bon compte ; mais ce piment, qui sert à la confection de certaines épices, et dont on exporte de 50.000 à 60.000 sacs tous les ans, n'est pas susceptible de donner lieu à une industrie agricole beaucoup plus importante. Il en est un peu de ce poivre de la Jamaïque comme du poivre proprement dit.

En somme, on voit que si les capitaux viennent en quantité suffisante et si on sait se diriger dans la bonne voie au point de vue commercial, il ne manque point à la Jamaïque de productions agricoles dont les résultats seront rémunérateurs. Ce que nous avons dit de la répartition des terrains, a fait comprendre qu'il existe encore bien des espaces pouvant être livrés à différentes cultures, si on les défriche et les met en œuvre.

II. — Pour ce qui est de l'industrie proprement dite, la Jamaïque est encore bien plus en retard qu'au point de vue de l'industrie agricole. (Nous ne parlerons pas de l'industrie hôtelière, qui est pourtant capable de faire la fortune d'un pays, ainsi que le montre l'exemple de la Suisse : le fait est que les touristes commencent de venir en grand nombre dans le pays, dont les beautés naturelles et le climat agréable justifient bien cette venue. Il existe de bons hôtels, qui ont été construits en assez et même trop grand nombre, à la suite d'une loi de 1890, en vertu de laquelle le Gouvernement accordait une garantie de 3 pour 100 aux capitaux engagés dans cette industrie; certains hôtels construits dans ces conditions ont été

repris par le Gouvernement après faillite, mais ils sont cédés à des fermiers).

Nous avons déjà eu occasion de dire qu'on aime assez à la Jamaïque ces interventions gouvernementales, qui n'ont pas réussi, comme on voit à galvaniser l'esprit d'initiative des habitants... tout au contraire. Des subventions indirectes ont été accordées à l'industrie sucrière ; nous avons vu que ses progrès ont été faibles. Nous n'avons point l'intention d'y revenir, et pourtant elle constitue la plus sérieuse des manifestations industrielles de l'Ile. Les quelques usines ou manufactures, généralement de modestes proportions, que nous avons à citer, sont d'abord une fabrique d'extrait de bois de campêche, qui ne demande qu'une installation très simple et un personnel réduit, assurant une production considérable. Nous signalerons ensuite une fabrique de glace, tout à fait nécessaire sous ce climat ; c'est une industrie qui ne travaille que pour les besoins locaux, et qui rentre moins dans l'ordre de choses dont nous nous occupons surtout ici. Le cas est le môme pour quelques brasseries, quelques fabriques d'eaux gazeuses ou d'allumettes, pour des briqueteries, des savonneries, qui fabriquent aussi des bougies. Il s'est établi quelques usines où l'on fait des conserves de fruits divers, puis quelques manufactures de cigares et cigarettes.

Il y aurait certainement à faire au point de vue de la transformation de certains des produits naturels et matières premières que donne ou peut donner le pays. A cet égard, et aussi pour ce qui est de l'exportation de produits bruts en dehors de l'Ile, il serait intéressant de savoir ce que le sous-sol est en état de fournir : nous devons bien avouer que les informations nous manquent, les études sur

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la question étant à peu près complètement inexistantes. On est convaincu qu'il existe des gisements de cuivre inportants à la Jamaïque, et, dès 1857, on avait essayé de tirer parti de ces minerais ; il est assuré aussi qu'on s'est constamment heurté à des échecs commerciaux absolus. Tout récemment, un ingénieur américain est venu prospecter, et il affirme que le cuivre va pouvoir être exploité prolitablement dans l'Ile : ce serait principalement dans la paroisse de Clarendon, les minerais renfermant également de For et de Y argent. Des puits et des galeries ont été creusés, et une Compagnie serait en train de se former pour commencer l'exploitation sur une grande échelle. On a déjà envoyé sur les Etats-Unis pour quelque 6.000 francs de minerai de cuivre : c'est peu, mais souhaitons que ce soit un commencement (1).

Il y a peut-être à faire avec les guanos que l'on rencontre dans les nombreuses grottes du littoral ; malheureusement,, ce guano ne contient qu'une proportion très faible de matières assimilables.

III. — En apparence, la Jamaïque est sous l'influence directe et dominante de l'Europe : c'est un morceau de terre anglaise, où la législation est aussi anglaise que possible, où les poids et mesures de même que les monnaies sont les unités usitées en Angleterre. Nous ne retrouverons pas, (à ce qu'il semble d'abord) dans cette Grande Antille cette influence considérable de la Confédération américaine que nous avons rencontrée à Cuba comme à Porto-Rico, à Haïti comme à Saint-Domingue. Néanmoins, les Américains ne négligent rien pour se pousser dans cette partie des Antilles. On se souvient que,

(i) Les eaux minérales abondent dans l'Ile.

lors du tremblement déterre, ils se sont livrés à une manifestation, qui était inspirée sans doute en bonne part du désir de venir rapidement en aide à une population frappée d'un désastre ; mais qui avait fatalement pour résultat et quelque peu pour objet de faire sentir aux habitants de la Jamaïque, et surtout aux noirs du pays, à la population primitive, combien l'Ile est proche des Etats-Unis. On se rappelle aussi la proposition de débarquement de troupes américaines, qui aurait semblé consacrer une sorte de protection, sinon de protectorat, de la Grande Confédération.

Aussi bien, et en dépit de la part considérable que la Grande-Bretagne prend dans le commerce de sa colonie, les États-Unis ont, dans ces relations commerciales, une place énorme, il faut dire qu'en matière de culture fruitière et de commerce des fruits notamment, les Américains ont rendu de signalés services à un pays que les Anglais n'ont pas su encore mettre réellement en exploitation. Et étant donné le voisinage relatif de la Confédération yankee, étant donnés également l'esprit d'initiative des commerçants et industriels américains, La facilité avec laquelle ils créent des entreprises de toutes sortes et engagent des capitaux là où il en est besoin; il n'est pas démontré qu'il ne soit pas désirable, pour le pays môme, de passer sous l'hégémonie américaine. Il est vrai que nous nous heurtons à la terrible question protectionniste, tant que les Yankees ne voudront pas en revenir de leurs monstrueux tarifs ; et que cette transformation dans la situation politique de la Jamaïque, viendrait troubler étrangement les relations en somme si importantes qu'elle entretient et avec la Grande-Bretagne, et avec toute l'Europe.

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