DES RÈGNES
(continuation)
4 novembre i380-29 février d384.
Et fut le dit roy Charles, nommé VP, sacré et couronné à Reims, le dimenche iiii® jour de novembre, l'an mil CCGIIIP'' dessus dit, en la fin de son xii* an^
Item, le dimenche ensuivant, xi* jour du dit mois, il retourna et entra à Paris, à grant solennité, ainsi comme il appartenoit, et fut la ville encourtinée, et furent jouxtes faites au Palais, le lundi et mardi ensuivans, de chevaliers et escuiers qui y estoient^.
Item, le mercredi ensuivant, xiiii® jour du dit mois de novembre, les gens d'Eglise, nobles et bonnes villes, qui avoient esté mandez à Paris par le Roy, furent assemblez ou Palais, en la chambre de parle-
1. Il était né le 3 décembre 1368. Par conséquent il eut douze ans révolus le 3 décembre 1380.
2. Cf. Chronique des quatre premiers Valois, p. 291; Chronique du religieux de Saint-Denis, t. I, p. 34.
ment, et là, en la présence du Roy et de ses quatre oncles, les ducs d'Anjou, de Berry, de Bourgoigne et de Bourbonnois, de pluseurs autres de son sang, fut exposé par l'evesque de Beauvaiz, lors chancelier de France, comment le Roy avoit neccessité d'avoir aide de son peuple, tant pour sa guerre comme pour son estât maintenir. Et leur fut requis que sur ce ilz eussent advis et respondissent tant qu'il fust agréable au Roy'.
Item, landemain, jour de juedi, qui fut xv® jour d'icellui mois, par un escommeuvement- d'aucuns qui alerent au Palais, là où le Roy et les diz ducs ses oncles estoient, pour ce requérir, fui ent abatuz touz les diz aides, qui avoient cours ou royaume pour le fait des guerres^.
Item, ce jour, pluseurs nobles et populaires alerent en la Juirie à Paris ^, et rompirent les huis des diz
1. Il s'agit bien ici d'une assemblée des Etats généraux de la langue d'oil, et non pas seulement d'une assemblée de notables (Léon Mirot, les Insurrections urbaines au début du règne de Charles VI {1380-1383), Paris, A. Fontemoing, 1906, in-8°, p. 28,n. 1).
2. Le ms. fr. 23138 porte, à la marge, en regard de ce mot : « alias esmouvement ». Le mot escomnieu-.'cment a, tant au physique qu'au moral, le sens de soulèvement, « La terre sera commeue d'escomrauevement. » — « Les gens del règne se sont escommeues » (Fr. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française, aux mots escomovenient et esconiovoir).
3. Ordonnance du 16 novembre 1380 [Ordonnances des rois de France, t. VI, p. 527), confirmant celle de Charles V, rendue le jour même de sa mort, le 16 septembre 1380 [Ordonnances des rois de France, t. VIT, p. 710).
4. Il y avait à Paris, à cette époque, deux Juiveries ou rues de la Juiverie, l'une dans la Cité, l'autre sur la rive droite de la Seine, entre la Grève et le Châtclet. La Juiverie dont il
Juifs et leurs huches, et prindrent touz leurs biens, tant lettres comme autres. Et aussi furent priz pluseurs corps des diz Juifs et de leurs femmes et enfans, et les emmenoit chascun où bon lui sembloit. Toutesvoies, par l'ordenance du Roy et de ses oncles, fut crié par Paris que touz ceulx qui avoient aucune chose des diz Juifs, fust corps ou biens, le rapportassent ou ramenassent par devers le prevost de Paris. Si furent les corps des diz Juifs ramenez en Ghastellet à Paris, et aucuns de leurs biens, mais ce fut peu.
Item, ou dit mois de novembre, le conte de Flandres, qui estoit à siège devant Gand, leva dudit siège, sanz aucune chose proufiter, et s'en ala à Bruges.
Item, en ce temps furent continuez les traictiez qui avoient esté commenciez, dès le vivant du Roy, du dit [roy et de] Jehan de Montfort, et fut conclus sur iceulx la seconde sepmaine de janvier ^ Et touz jours, durant le traictié dessus dit, messire Thomas, fils du roy d'Angleterre, et les Angiois, qui aveques lui avoient passé ou royaume de France et par icellui^, demourerent
s'agit ici doit être celle de la rive droite, car, d'après le Religieux de Saint-Denis, les Juifs, poursuivis par leurs ennemis, se réfugièrent au Châtelet, pour y être sous la sauvegarde du Roi (t. I, p. 54). Si les faits rapportés dans les chroniques s'étaient passés dans la Cité, c'est plutôt au Palais-Royal que les Juifs auraient cherché un refuge.
1. Le traité de paix fut conclu le 15 janvier 1381, juré et ratifié par les négociateurs français et bretons, à Guérande, le 4 avril suivant (B. Pocquet, Hist. de Bretagne, t. IV, p. 65).
2. Sur les débuts de la chevauchée de Thomas, comte de Buckinghara, le plus jeune fils d'Edouard III, voy. la Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, t. II, p. 378-379; sur la fin de cette expédition, voy. B. Pocquet, Hist. de Bretagne, t. IV, p. 64 et 67.
touz jours au pais de Bretaigne et se tindrent longuement à siège devant Nantes, qui se tenoit pour le roy de France, et finablement s'en partirent, sanz y aucune chose prouffiter, et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaux, et s'en alerent aucuns et emmenèrent grant foison de malades en Engleterre, et les autres demourerent encore ou dit pais de Bretaigne.
Item, le dit an mil CGC IIII", messire Hugues Aubriot, chevalier, lors prevost de Paris, fut citez et appeliez par devant l'evesque de Paris et par devant un frère Jacobin, appelle frère Jaques de Moray, lors inquisiteur sur les hérites \ au lundi xxi* jour du mois de janvier l'an dessus dit^. Et, pour ce que le dit prevost ne comparu à la dite journée devant les dessuz nommez, fut tenu pour contumax, et pour la dite contumace excommenié, denoncié et publié par toutes les églises de Paris, chascun jour, à la messe et à vespres. Et pour ce
1. Jacques de Morey. Voy. à son sujet la Chronique des règnes de Jean II et de CItarles V, t. II, p. 163, n. 2.
2. Le conflit entre Hugues Aubriot et l'Université de Paris avait commencé aux obsèques mêmes de Charles V (Eugène Déprez, Hugo Aubriot, praepositus Parisiensis et urbanus praetor, que pacto cum Ecclesia atque Universitate certaverit, Paris, 1902, in-8°; N. Valois, la France et le Grand Schisme d' Occident, t. I, p. 335-336). Bien que le procès d'Hugues Aubriot ait été provoqué en grande partie par le caractère même du personnage, cependant il convient de le considérer comme la première protestation contre le gouvernement de Charles V et contré les empiétements du prévôt sur les prérogatives du corps municipal. Le dévouement d'Aubriot pour le duc de Bourgogne, dont il était la créature, n'y fut peut-être pas étranger (Léon Mirot, les Insurrections urbaines, etc., p. 17, n. 1).
que le dit prevost doubtoit la villonie que on lui faisoit chascun jour, par la manière dessus dite, il comparu par devant les diz evesque et inquisiteur, le premier jour de février après ensuivant, et fu détenu prisonnier es dites prisons dudit evesque de Paris, et mis en procez, et fut absols de l'escommeniement dessus dit, et son absolucion publiée par la manière que l'escommeniement avoit esté. Si fut proposé contre lui par le procureur de l'Université de Paris, qui se fîst partie contre lui, qu'il avoit dites pluseurs paroles contre nostre foy, entre lesquelles il devoit avoir dit à un sergent, le quel n'estoit pas venu à son mandement si tost que enchargé lui avoit esté, et le dit prevost l'en reprenoit, le quel sergent s'excusa en disant qu'il estoit demouré en l'église pour veoir Dieu^ : « Ribaut, ne scez tu pas que j'ay plus grant puissance de toy nuire que Dieu n'a de toy aidier? » Ainsi devoit autresfois avoir dit le dit prevost à un homme, qui lui disoit qu'ilz veissent Dieu de la messe, que chantoit lors un evesque de Constances, appelle messire Sevestre delà Cervelle^, qu'il n'attendroit jà pour celle cause, et que Dieu ne se laisseroit point manier par un tel homme comme estoit le dit evesque. Oultre fut proposé contre le dit prevost qu'il avoit délivré de Ghastellet, de son auctorité, un prisonnier, mis en Ghastellet, à la requeste du dit inquisiteur, pour fait de hérésie^. Oultre fut encore
1. C'est-à-dire qu'il était resté dans l'église jusqu'au moment de la consécration.
2. Silvestre de la Servelle, ancien aumônier du dauphin, puis aumônier du Roi, évêque de Coutances en 1371. Voy. sur ce personnage une notice d'A. Coville [les États de Normandie au XI V^ siècle, p. 316).