‹ Les grandes chronique de FranceChapitre 2 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

A qui le Roi avait-il confié la tâche d' a enluminer » et d' « historier » un manuscrit, destiné à être l'un des joyaux de sa « librairie »? Question singulièrement embarrassante et, pour dire le vrai, insoluble. L'histoire de la miniature au xiv" siècle est pleine de lacunes^ . Entre la période la plus brillante de ce qu'on a appelé « l'école de Jean Pucelle » et les chefs-d'œuvre des peintres fameux, qui travaillèrent pour le duc de Berry, il ne s'est pas écoulé plus de trente à quarante ans, — moins peut-être, — et dans cet intervalle que de changements survenus ! C'est tout d'abord un fléchissement sensible, qu'une habileté technique, toujours très grande, la richesse et la variété de l'ornementation ne sauraient dissimuler; c'est ensuite une véritable rénovation artistique, explicable sans doute par des influences étrangères, mais dont les origines et les progrès nous échappent. Pour suivre les phases successives de l'évolution, qui s'est accomplie de 1 350 à 1 380, il nous faudrait autre chose que les mentions brèves et imprécises, glanées dans des fragments de comptes, ou rencontrées par hasard dans des documents encore moins explicites. Or, à peine peut-on citer les noms de trois ou quatre des maîtres qui, sous les règnes de Jean II et de Charles V, dirigèrent quelques-uns de ces ateliers parisiens, nombreux, renommés, et dont l'ac-

1. Tout ce qu'on sait de cette histoire est résumé, avec autant d'autorité que d'agrément, par le comte Paul Durrieu, dans l'Histoire de l'art depuis les temps chrétiens jusqu'à nos Jours, publiée sous la direction de M. André Michel (t. II, Paris, Armand Colin, 1907, in-4*', p. 120 et suiv.). Je renverrai également au charmant petit volume de M. Henry Martin, les Peintres de manuscrits et la miniature en France, Paris, H. Laurens, in-S", p. 35 et suiv.

tivité ne se ralentit jamais : Jean de Montmartre', Jean Susanne^, Jean le Noir, qui avait associé à ses travaux sa fille Bourgot^, et enfin Pierre ou Perrin

1. « Pour deux paires de fermouers d'argent, esmaillez à fleurs de liz, bailliées à Jehan de Montmartre, son enlumineur (du roi Jean), le xxii'^jour de juing [1352]... » (L. Douët-d'Arcq, Comptes de l'argenterie du roi de France au XIV^ siècle, Paris, Société de l'Histoire de France, 1851, in-8°, p. 126).

« En 1350, le même Jean de Montmartre avait touché au Trésor, par ordre de Jean, alors duc de Normandie, une somme de 400 livres, « pour les emploier et convertir en la façon d'une « Bible qu'il fait faire pour monseigneur le duc [de Norman- « die] » , travail qui , dans une note additionnelle , est ainsi désigné : « De operatione et illuminatione cujusdam Biblie et « aliorum librorum in gallico. » L'expression la Bible qu'il fait faire nous autorise à supposer qu'une aussi grosse somme était mise à la disposition d'un chef d'atelier » (L. Delisle, Recherches sur la librairie de Charles V, t. I, Paris, H. Champion, 1907, in-8°, p. 404-405; d'après un registre de la trésorerie du duc Jean en 1349 et 1350, conservé aux Archives nationales sous la cote RK.7).

2. Lettres du roi Jean (Hôtel de Nesle, 30 octobre 1350) : « Johannes, etc. Nos, attenta sufficiencia Johannis Susanne, illuminatoris librorum, commorantis Parisius, grataque considérantes servicia nobis per dictum Johannera impensa ... ipsum retinuimus illuminatorem librorum nostrorum et per présentes retineraus, dantes et concedentes eidem Johanni, in recompensacionem serviciorum predictorum ... duos solidos parisiensium de vadiis per diem, centumque solidos parisiensium pro robis, habendos et percipiendos per ipsum super redditibus et emolumentis recepte nostre Rolhomagensis, quandiu vitam duxerit in humanis, anno quolibet, in terminis Pasche et Sancti Michaelis futuris... » (Bibl. nat., fr, 25701, n° 71; copie du 6 mars 1356. — Publiées par L. Delisle : Recherclies sur la librairie de Charles V, t. I, p. 329, n. 4).

3. Lettres du régent (Paris, 10 décembre 1358) : « Charles, etc. Savoir faisons ... que, ramenans à mémoire pluseurs agréables services faiz à monseigneur par lonc temps et à nous

Remiet^ Nous savons les noms de ces personnages obscurs, parce que la faveur royale les distingua entre beaucoup d'autres. Mais quelle part leur attribuer dans les productions d'une époque très féconde, et surtout à quels signes reconnaître leur manière ou celle de leurs disciples? Sur ces divers points nous devons confesser notre ignorance, sans beaucoup d'espoir que des trouvailles inattendues viennent la dissiper.

Des œuvres nous restent heureusement, assez variées et en assez grand nombre, pour nous permettre d'apprécier à leur valeur ces maîtres, célèbres de leur vivant, mais depuis longtemps oubliés.

Leurs mérites furent naturellement très inégaux, et surtout ils n'exécutèrent pas les uns et les autres le même genre de travail. Le talent des enlumineurs proprement dits, leur dextérité manuelle, si l'on veut, ne sauraient être prisés trop haut'. Ils connaissent, par

par noz bien araez Jehan Le Noir, enlumineur, et Bourgot, sa fille, enluraineresse de livres, et que ja piecha il delaissierent, pour la plaissance de monseigneur, le service de la contasse de Bar, pour monseigneur et nous servir, si comme nous sommes acertenez, et de leurs quielx services à monseigneur et à nous faiz il ne ont esté aucunement rémunérez, mais grandement leur est deu de leurs gaiges, nous ... leur avons donné et octroyé ... une maison ou manoir séant en la rue de Troussevache, en la ville de Paris, ... laquelle ... est venue et acquisse à monseigneur et à nous pour la forfaiture de Charlles Toussac, nostre traître et rebelle, nagaires mis à mort pour ses démérites... » (Arch. nat., JJ. 90, fol. 2, n°4. — Publiées par L. Delisle, op. cit., t. I, p. 365-306;. Cette mention de la comtesse de Bar (Yolande de Flandre) est intéressante et à retenir, mais on n'en saurait conclure qu'une influence flamande se soit exercée, dès cette époque, sur la miniature française.

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