CORPORATIONS COMMERCIALES ET CORPS DE MÉTIERS
Dans la revue rapide que nous venons de faire des associations commerciales ayant existé en Europe pendant le moyen âge, nous en avons remarqué diverses qui se rattachent par certains côtés aux grandes compagnies de commerce du xvi‘ siècle, et notamment par la communauté de buts : l’entreprise de telle branche de commerce dans de lointains pays. Mais de grandes différences n’en distinguent pas moins ces associations de ces grandes compagnies. Tandis que les dernières ne se concoivent guère qu'entourées de monopoles et de privilèges exclusifs, les premières, pour la plupart, s’accommodent parfaitement d’un tout autre régime et ne demandent le plus souvent pour elles que la liberté.
Un auteur contemporain a cru voir, de son côté, l’origine des compagnies de commerce des temps modernes dans nombre d’associations où personne, avant lui, n'avait, nous le pensons, songé à les chercher. C’est ainsi qu'il cite sérieusement l'association formée par les Argonautes pour la conquête de la Toison d'or, l’armée que Guillaume le Conquérant conduisit en Angleterre, les compagnons des hardis croisés du moyen âge, les Villehardouin ou les Brienne, les grandes compagnies de routiers qui ravagèrent la France au xiv° siècle, les condottieri de l'Italie, que sais-je encore? comme autant de compagnies de commerce *. Nous ne pouvons, quant à nous,
1. V. sur la Compagnie catalane, W. Heyd, Æistoire du commerce du Levant au moyen âge (trad. Furcy Raynaud), Leipzig, 1885-1886, t. I, 450 et suiv., 169, 477, 535, 538 et t. Il, 270.
2. F. Malapert, Des compagnies formées en France sous l’ancien régime
CORPS DE MÉTIERS. 27 partager une telle manière de penser qui nous semble absolument controuvée.
Si l’on compare maintenant, avec Adam Smith, les compagnies privilégiées aux corporations et corps de métiers, le monopole et les privilèges seront ici le point de rapprochement entre les unes et les autres.
Comme les corps de métiers, les compagnies de commerce reposaient, en effet, sur un monopole étendu à un grand nombre de personnes. De même qu’un artisan des villes ne pouvait exercer un métier incorporé sans obtenir d’abord sa maitrise, de même, le plus souvent, un citoyen ne pouvait légalement exercer une branche de commerce étranger, sans devenir d’abord membre de la compagnie investie du monopole de ce commerce.
Là s’arrétait, croyons-nous, la ressemblance entre les compagnies de commerce et les corps de métiers, ceux-ci n'étant, avant tout, qu’une association de secours mutuels et de protection. Le pouvoir central les transforma plus tard en une sorte de rouage administratif et les dota de règlements abusivement vexatoires, en même temps que de trop nombreux monopoles. « La forteresse que s’étaient « élevée les travailleurs devient alors leur cachot », dit un écrivain de nos jours! : mais il en est autrement au moyen âge où la corporation n'apparaît que comme l’unique moyen d'existence de l'artisan.
IL n’était pas dans l'esprit du moyen âge de créer de vastes associations commerciales. Quelle est, en effet, une fois la révolution communale achevée, la principale préoccupation des communautés et des corporations ? D’empêcher une trop grande inégalité dans la répartition des bénéfices. De là, ces divisions rigoureuses du travail que
pour le commerce lointain (Journal des Économistes, t. XLVI, p. 52, avriljuin 1865).
1. Camille Pelletan, Les associations ouvrières dans le passé, p. 11 (br. in-32).
l'on connait. Dans l’industrie du drap, par exemple, tisserand et foulon, teinturier et tondeur ont chacun leur rôle nettement tracé. Dans celle des chapelets, les fabricants de patenôtres se partagent non moins bien l’ouvrage et la clientèle: à ceux-ci les chapelets d’or et de corne, à ceux-là, les chapelets de coquille et d'ivoire, à d’autres encore, les chapelets d’ambre et de jais'. Il fallait que chacun püt trouver à vivre, même en présence d’une demande assez rare. Aussi les corporations sont-elles, nous le répétons, peu favorables aux sociétés commerciales. L'association ne crée-t-elle pas de puissantes maisons qui attirent toute la clientèle et ruinent les producteurs isolés ? De là, ces prohibitions dont certaines corporations frappent les sociétés de commerce”. Nous ne parlons là d’ailleurs que de sociétés commerciales, et non de compagnies de commerce ayant un pouvoir politique.
Ces compagnies de commerce n’ont d’autres points de ressemblance, nous le répétons, avec les corporations et corps de métier que dans les privilèges exclusifs et les monopoles dont jouissaient, en principe, les membres des unes et des autres.
Si l'association s’exerce très rarement, au moyen âge, en fait de commerce ou d'industrie, et se rencontre surtout en matière religieuse ou politique, il faut pourtant faire une exception en faveur des Juifs. Ils ont, en effet, au moyen âge, presque tout le commerce entre leurs mains et forment entre eux comme une immense association commerciale, souvent persécutée, souvent dépouillée, mais toujours vivace et toujours puissante, grâce aux qualités singulières de la race israélite, à sa facilité à tout comprendre, à sa merveilleuse aptitude pour les affaires. Mais on ne peut voir là rien qui touche aux compagnies de commerce qui allaient surgir avec le xvi° siècle.