COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES
corder une particulière attention, quand l’ordre de cette étude nous amènera à nous occuper de chacune d'elles.
Le caractère entreprenant des Hollandais et la position géographique de leur pays firent de tout temps le succès de leurs entreprises maritimes. Vers la fin du xvr° siècle, les Hollandais avaient, au dire de Grotius, 70,000 hommes occupés à la mer et construisaient par an 2,000 bâtiments, barques ou navires. Quatre cents vaisseaux étaient employés au commerce de Cadix et de Lisbonne.
Un événement se produisit alors qui allait doubler la puissance de ces marins en fournissant à leur activité le plus fécond aliment.
La dureté du gouvernement espagnol et le zèle de la religion nouvelle embrassée par les Hollandais aux premiers temps de la Réforme, les avaient déterminés à rompre enfin des liens détestés et à rejeter une souveraineté dont ils avaient eu trop cruellement à souffrir. Guidés par les princes de la maison de Nassau, les Hollandais s'étaient soulevés contre Philippe IT et s’apprêtaient à conquérir, au prix d’un sang qui devait être largement versé, leur entière indépendance.
Ne pouvant plus aller chercher à Cadix les précieuses épices de l'Orient, les Hollandais les demandaient aux négociants de Lisbonne. La découverte du cap de Bonne- Espérance, les conquêtes de Vasco de Gama et du grand Albuquerque aux Indes avaient fait, en effet, de la capitale du Portugal un entrepôt général où les Hollandais allaient puiser librement de quoi alimenter les marchés de l'Europe septentrionale. Ce grand cabotage leur suflisait. Mais quand le Portugal eut été réuni en 1589 à l'Espagne, quand lheureux vainqueur d'Alcantara, le duc d’'Albe, eut fait reconnaître dans toute la péninsule Philippe I pour roi, le port de Lisbonne fut désormais fermé aux Hollandais, ainsi que les autres ports portugais.
Obligés dès lors de renoncer aux seuls marchés d'Europe où se rencontrassent en abondance les produits de l'Inde,
ne pouvant plus les demander à Venise, déjà bien déchue de son ancienne importance, les Hollandais se virent forcés d'aller chercher eux-mêmes sur place ces fameuses denrées dont l'usage, jadis inconnu, s’imposait désormais à de nombreux consommateurs en France, en Angleterre et surtout dans les pays du Nord.
Inspirés par la nécessité, et craignant de tomber entre les mains des Espagnols s'ils prenaient la voie ordinaire, quelques particuliers de Zélande cherchèrent de nouvelles routes d’où ils pussent gagner la Chine et les Indes par le Nord-Est, en côtoyant, s’il était possible, la Norvège, la Moscovie et la Tartarie. Trois essais furent tentés dans ce sens de 1594 à 1596; mais tous trois sans succès. Les froids extrêmes de la Nouvelle-Zemble, au nord de laquelle hivernèrent les membres de l’expédition de 1596, dirigée par Jacques Hemskerck, d'Amsterdam, les glaces impénétrables du détroit de Vaïgatz, ruinèrent ou rebutèrent les escadres.
Le passage si vainement cherché existait pourtant, la place d’un navire pouvait se trouver libre au milieu de cette accumulation de banquises menacantes qui défendent l’abord de ces lointains parages. Mais il fallait, pour découvrir ce passage et pour y diriger un navire, une connaissance approfondie des mers polaires, un outillage spécial pour les longs hivernages. Il fallait surtout cette fermeté d'âme, cette persévérance que donne seule une conviction profonde.
Pendant que ces essais infructueux se tentaient au nord, une entreprise se préparait au sud qui allait mieux réussir. La nécessité de faire le commerce l’emportait enfin sur la peur que l’on avait eue d’abord des Espagnols. L'expédition avait pour chef Cornélis de Houtman, de Gouda. Ce capi-
1. Ce renseignement nous est donné par le Mémoire sur le commerce des Hollandais jusqu'en 166%, conservé aux Archives nationales sous la cote K 1349, n° 132, fo 21 vo.
COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES. 13 taine, après avoir séjourné de longues années à Lisbonne et avoir « fait plusieurs voyages dans les Indes avec les Portugais »!, avait eu des déméêlés avec lInquisition. Il était alors revenu à Amsterdam, rapportant avec lui plusieurs cartes de ces mers de l'Inde que la renommée disait si belles. Voyant le marché de Lisbonne fermé à ses compatriotes, il leur persuada de travailler, à l'exemple récent des Anglais, à s'ouvrir des relations directes avec l'Inde. Ses connaissances spéciales en la matière, les cartes et les livres portugais qu'il avait en sa possession, firent impression sur son entourage. Séduits par ses discours, neuf marchands d'Amsterdam se décidèrent à former, sous le nom de Compagnie des pays lointains, où compagnie Van Verne*, une société ayant pour but d'établir des relations de commerce avec les peuples de Orient. « Ils équipèrent « à leurs frais quatre vaisseaux également propres à la « guerre el au transport des marchandises. Le ? avril 1595, « ces quatre bâtiments partirent du Texel et arrivèrent le « ? août au cap de Bonne-Espérance ; mais retenus par « des vents contraires, retardés dans leur course par des « disputes qui s’élevèrent entre les équipages, ils n’attei- « gnirent qu'au mois de juin de l’année suivante Pile de « Java »°.
Ils rencontrèrent là des marchands portugais établis à Bantam, capitale de l'ile, et peu désireux d’y voir s’installer aucun concurrent.
Désespérant de triompher de l'hostilité du chef indien qu'avaient ouvertement excité contre eux les Portugais,
1. Mémoire sur Le commerce des Hollandais jusqu'en 1669. (Arch. nat., K 1349, no 132, fo 22 ro).
2. Hoffmann, Æistoire du commerce, traduite par Duesberg, Paris, in-8°, 1859, p. 449.
3. A. Esquiros, La Nérrlande et la vie néerlandaise. (Revue des Deux Mondes, année 1857, p. 305 et suiv.) Nous avons eu l'occasion de constater que l'étude intéressante d'A. Esquiros s appuie sur de sérieuses recherches.
les navigateurs quittèrent Java et se dirigèrent sur Bali. Ils reçurent là un meilleur accueil et purent s’y procurer à bas prix un abondant chargement d'épices.
Il fallut penser au retour. L'un des navires hollandais avait tellement souffert de la mer qu’on dut se résigner à l’abandonner. Quant aux trois autres, ils mirent à la voile pour Amsterdam, où ils firent leur rentrée triomphale, le 18 août 1597, après deux ans d'absence.
La petite flotille rapportait une riche cargaison de poivre, de muscade, de girofle et de cannelle ; maïs elle avait perdu plus des trois cinquièmes de son équipage. Des 250 hommes partis du Texel en 1595, 90 seulement rentraient dans leur patrie. Malgré tout, le voyage avait été fructueux et allait en inspirer d’autres.
L'expédition d'Houtman fut bientôt suivie, en effet, de tentatives semblables. Le commerce entre les Pays-Bas et les Indes orientales allait toujours en se développant'. Peu à peu les Hollandais dissipaient les injustes préventions suscitées contre eux dans les mers de l'Inde par les Espagnols et les Portugais. Des alliances étaient conclues avec le roi de Ternate, avec les habitants de l’ile de Banda, avec le roi de Kandy, dans l'ile de Ceylan. Le roi d’Achem (Aïchin, ou plus correctement Atjeh), jusque-là ennemi acharné des Hollandais, se laissa même aller à leur envoyer des ambassadeurs. On leur fit en Hollande une réception magnifique; et ils revinrent dans leur pays vantant partout l'intégrité, la probité des marchands néerlandais comme leur richesse et leur puissance.
Plusieurs compagnies de marchands se formèrent à ce moment, qui envoyèrent des bâtiments aux Indes.
L'ancienne compagnie d'Houtiman venait d'entrer en relation avec une compagnie nouvellement créée à Amsterdam.
1. On trouvera de très intéressants renseignements sur ces premières entreprises des Hollandais aux Indes, dans le Mémoire déjà cité sur Le commerce des Hollandais jusqu'en 1669, conservé aux Archives nationales sous la cote K 1349, no 132.
COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES. 55 Elles équipèrent ensemble” une flotte de huit vaisseaux qui, sous l'amiral Jacob Van Neck”, quitta le Texel en 1598. Une autre flotte de trois vaisseaux, armés par les mêmes compagnies, leva l’ancre le 4 mai 1599. L'Amiral revint à Amsterdam avec d'immenses richesses.
Ces premiers armements furent encore suivis de plusieurs autres. Ces expéditions, quoique conduites avec beaucoup de prudence et sans bruit, finirent cependant par exciter l’attention des Espagnols. Ils résolurent de s'opposer à la continuation de ces entreprises et envoyèrent qualorze vaisseaux de guerre aux Indes. Mais ces vaisseaux furent battus par huit navires marchands hollandais. Les Hollandais ne se sentirent pas seulement encouragés par ce succès à continuer leurs voyages dans l’Inde ; la pensée leur vint, voyant la faiblesse des Espagnols sur mer, d’armer, dans la suite, des flottes pour les combattre en Europe.
En attendant, une fièvre d’or et d'aventures poussait en avant ces hardis marins ; et le baron de Buzanval, ambassadeur d'Henri IV en Hollande, pouvait écrire en 1600 àson royal maître: « Les Portugais sont en danger de ne pas « jouir longtemps des richesses de l'Orient ». Mais tant de navigateurs hollandais aflluaient aux Indes que, devant une telle concurrence d'acheteurs, le prix des épices y montait très haut, tandis que l'extrême abondance de ces mêmes épices en Hollande les y faisait vendre à bas prix. Augmentation des prix aux Indes, avilissement des denrées en Hollande, telle était, telle allait être de plus en plus la conséquence de la concurrence existant entre les diverses compagnies de commerce des Pays-Bas. Appréhendant justement les périls d’un tel état de choses, les États Généraux convoquèrent une assemblée des directeurs de ces compagnies. Ils leur proposèrent de se fondre en une seule association ; et, de cette union, que la nécessité imposait,