‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 2 sur 51 · CLAUDE VENTO · texte numérisé non relu

CLAUDE VENTO

S'il est un nom qui s'impose quand on veut parler de grâce, d'élégance, de charme et d'esprit, c'est celui de la princesse de Metternicii.

Toute pétrie de ces tendances exquises du xviir siècle dont aujourd'hui n'a gardé que le souvenir, altiêre à la fois et simple comme les grandes dames d'alors, avec la crâne allure de la femme moderne, c'est sous l'influence de cette princessefée que la fin de ce siècle a reconquis toutes les élégances perdues, le goût raffiné et le sentiment artistique qui s'est glissé désormais dans les moindres détails de notre art somptuaire.

GRANDES SAIffiB DAUJOVRDHITI

Venue en France en plein Empire, — alors que la mode en démence tentait raille fantaisies diverses, les volants à fracas et les incommensurables crinolines, pour les substituer aux modes plus ridicules encore de 1830 et de la Restauration, — la jeune ambassadrice autrichienne, radieuse en ses vingt ans, le rire aux lèvres et de l'éclat plein ses beaux yeux, suprêmement élégante en sa démarche incomparable, se demanda sans doute comme il se faisait qu'en ce beau pays de France, renommé en l'univers pour ses instincts délicats et son exquis sentiment de l'art, il ne se trouvât pas une femme [lour chasser ces grotesques ajustements, leur suppléant quelque chose qui fût à la fois coquet et harmonieux.

Ce que d'autres n'avaient su faire, la princesse le fit. Elle lança Worth et inventa Virot, et ce fut une renaissance véritable dans l'élégance européenne. La femme eut son cadre adorable dans les jolis costumes inspirés de ses devancières; et, comme son cadre ne doit pas s'arrêter au dernier volant de sa jupe, l'heureuse révolution pénétra jusque dans l'appartement. On eut des tapissiers qui devinrent des artistes, comme le couturier, et jamais équipages ne furent plus correctement superbes que ceux qui défilèrent alors aux Champs-Elysées.

La grande calèche attelée on Daumont de la

l PRINCBSfiE DK ICKTTERmCH

princesse de Melternich, avec sa casaque de drap noir galonné d'argent, étincelait dans ce tourbillon de lumière, rivalisant avec celles de la princesse de Sagan, à la casaque écarlate, et celle de la marquise de Galliffet, couleur d'or.

La princesse de Metternich devint rapidement la femme à la mode; et cette Viennoise plus vraiment Française que les Françaises, spirituelle comme un démon et bonne comme un ango, fut assurément l'astre le plus radieux de cette constellation de jolies femmes qui se leva au firmament des Tuileries, durant les dernières années de l'empire.

La princesse, bientôt, eut sa légende ou plutôt « ses légendes t. On parla d'elle dans les salons, dans les journaux, partout. On lui fit des mots qu'elle eût eu assez d'esprit, certes, pour dire, mais qui n'étaient pas les siens. On en parla en tout propos et à tout propos. On en parle depuis vingt ans, et nul n'en a parlé en toute vérité parce que tous ceux qui en ont parlé l'ignoraient, ne la connaissant que d'après des racontars bètes, inventions de journalistes en détresse de copie, ou de femmes jalouses qui cherchaient ù. cet astre quelque coin sombre, pour tâcher d'en obscurcir le désolant et pur éclat.

Absolument différente de toutes les peintures qu'on en a faites, cette princesse tant contée est donc absolument inconnue en dehors de sou cercle

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Venue en France en plein Empire. — alors que la mode on démence tentait mille fantaisies diverses, les volants â fracas et les incommensurables crinoUn.es, pour les substituer aux modes plus ridicules encore de 1830 et de la Restauration, — la jeune annbassadrice autricliienne. radieuse en ses vingt ans, le rire aux lèvres et de l'éclat plein ses beaux yeux, suprêmement dégante en sa démarche incomparable, se demanda sans doute comme il se faisait qu'en ce beau pays de France, renommé en l'univers pour ses instincts délicats et son exquis sentiment de l'art, il ne se trouvât pas une femme pour chasser ces grotesques ajustements, leur suppléant quelque chose qui fût à la fois coquet et harmonieux.

Ce que d'autres n'avaient su faire, la princesse le fit. Elle lança Worth et inventa Virot, et ce tut une renaissance véritable dans l'élégance européenne. La femme eut son cadre adorable dans les jolis costumes inspirés de ses devancières; et, comme son cadre ne doit pas s'arrêter au dernier volant de sa jupe, l'heureuse révolution pénétra jusque dans l'appartement. On eut des tapissiers qui devinrent des artistes, comme le couturier, et jamais équipages ne furent plus correctement superbes que ceux qui défilèrent alors aux Champs-Elysées.

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i princesse de Mctternich, avec sa casaque de drap 1 noir galonné d'argent, ôtincelait dans ce tour- E biilon de lumière, rivalisant avec celles de la prin- I cesse de Sagan, à la casaque écarlate, et celle de I la marquise de Galliffet, couleur d'or.

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Tuileries, durant les dernières années de l'empire. La princesse, bientôt, eut sa légende ou plutôt ' « ses légendes », On parla d'elle dans les salons, I dans les journaux, partout. On lui fit des mots I qu'elle eût eu assez d'esprit, certes, pour dire, mais I qui n'étaient pas les siens. On en parla en tout I propos et à tout propos. On en parle depuis vingt I ans, et nul n'en a parlé en toute vérité parce que [ tous ceux qui en ont parle l'ignoraient, ne la con- I naissant que d'après des racontars bètes, inven- [ Uons de journalistes en détresse de copie, ou de

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Venue en France en plein Empire, — alors que la mode en démence tentait mille fantaisies diverses, les volants à fracas et les incommensurables crinolines, pour les substituer aux modes plus ridicules encore de 1830 et de la Restauration, — la jeune annbassadrice autrichienne, radieuse en ses vingt ans, le nre aux lèvres et de l'éclat plein ses beaux yeux, suprêmement élégante en sa démarcbe incomparable, se demanda sans doute comme il se faisait qu'en ce beau pays de France, renommé en l'univers pour ses instincts délicats et son exquis sentiment de l'art, il ne se trouvât pas une femme pour cliasser ces grotesques ajustements, leur suppléant quelque chose qui fût à la fois coquet et harmonieux.

Ce que d'autres n'avaient su faire, la princesse le fit. Elle lança Worth et inventa Vtrot, et ce fut une renaissance véritable dans l'élégance européenne. La femme eut son cadre adorable dans les jolis costumes inspirés de ses devancières; et, comme son cadre ne doit pas s'arrêter au dernier volant de sa jupe, l'heureuse révolution pénétra jusque dans l'appartement. On eut des tapissiers qui devinrent des artistes, comme le couturier, et jamais équipages ne furent plus correctement superbes que ceux qui défilèrent alors aux Champs-Elysées.

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princesse de Metlernich, avec sa casaque de drap noir galonné d'argent, étinceiait dans ce tourbillon de lumière, rivalisant avec celles de la princesse de Sagan, à la casaque écarlate, et colle de la marquise de Gailiffet, couleur d'or.

La princesse de Metlernich devint rapidement la femme â ia mode; et cette Viennoise plus vraiment Française que les Françaises, spirituelle comme un démon et bonne comme un ange, fut assurément l'astre le plus radieux, do cette constellation de jolies femmes qui se leva au firmament des Tuileries, durant les dernières années de l'empire.

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Absolument différente de toutes les peintures qu'on en a faites, cette princesse tant contée est donc absolument inconime en dehors de son cercle

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Ce que d'autres n'avaient su faire, la princesse le fit. Elle lança Worth et inventa Virot, et ce fut une renaissance véritable dans l'élégance européenne. La femme eut son cadre adorable dans les jolis costumes inspirés de ses devancières; et, comme son cadre ne doit pas s'arrêter au dernier volant de sa jupe, l'heureuse révolution pénétra jusque dans l'appartement. On eut des tapissiers qui devinrent des artistes, comme le couturier, et jamais équipages ne furent plus correctement superbes que ceux qui défilèrent alors aux Champs-Elysées.

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princesse de Mctlernich, avec sa casaque de drap noir galonné d'argent, étincelait dans ce tourbillon de lumière, rivalisant avec celles de la princesse de Sagan, à la casaque écarlale, et celle de la marquise de Galliffet, couleur d'or.

La princesse de Metternich devint rapidement la femme à la mode; et cette Viennoise plus vraiment Fraui^'aise que les Françaises, spirituelle comme un démon et bonne comme un ange, fut assurément l'astre le plus radieux de cette constellation de jolies feramos qui se leva au firmament des Tuileries, durant les dernières aimées de l'empire.

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Absolument différente de toutes les peintures qu'on en a faites, cette princesse tant contée est donc absolument inconnue en dehors de son cercle

Venue en France en plein Empire, — alors que la mode en démence tentait mille fantaisies diverses, les volants à fracas et les incommensurables crinolines, pour les substituer aux modes plus ridicules encore de 1830 et de la Restauration, — la jeune ambassadrice autrichienne, radieuse en ses vingt ans, le rire aux lèvres et de Téclat plein ses beaux yeux, suprêmement élégante en sa démarche incomparable, se demanda sans doute comme il se faisait qu'en ce beau pays de France, renommé en l'univers pour ses instincts délicats et son exquis sentiment de Tart, il ne se trouvât pas une femme pour chasser ces grotesques ajustements, leur suppléant quelque chose qui fût à la fois coquet et harmonieux.

Ce que d'autres n'avaient su faire, la princesse le fit. Elle lança Worth et inventa Virot, et ce fut une renaissance véritable dans l'élégance européenne. La femme eut son cadre adorable dans les jolis costumes inspirés de ses devancières; et, comme son cadre ne doit pas s'arrêter au dernier volant de sa jupe, l'heureuse révolution pénétra jusque dans l'appartement. On eut des tapissiers qui devinrent des artistes, comme le couturier, et jamais équipages ne furent plus correctement superbes que ceux qui défilèrent alors aux Champs-Elysées.

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Absolument différente de toutes les peintures qu'on en a faites, cette princesse tant contée est donc absolument inconnue en dehors de son cercle

GRANDES DAMES d'AUJOURD*HUI

intime. Chercher à y pénétrer est une rare audace, surtout en Autriche, où les princesses, gardées comme la fleur des Hespérides, ont conservé quelque chose de leur prestige de déesses. N'importe ! Le puissant intérêt et la sympathie profonde ^qu*inspirera cette femme charmante en son naturel exquis seront mon excuse auprès d'elle, si je soulève un peu trop le voile jeté sur son existence si simple en son aristocratisme élégant.

La princesse de Metternich, née Pauline-Clémentine-Marie de Safldor, est la fille du comte Maurice de SaîTidor Slawnicza et de la princesse Léontine de Metternich, fille du chancelier de Metternich — le grand Metternich, comme dira l'histoire — non sa nièce, ainsi que l'affirmait naguère un chroniqueur mal informé — et de sa première femme, la princesse Éléonore de Kaunitz, petite-fille du célèbre ministre de la grande Marie-Thérèse.

Le comte de Safldor est demeuré célèbre par son allure altière et sa bravoure qui était de la témérité. Ses exploits sont connus de toute l'Europe, et il fut le premier cavalier de la chrétienté. C'était de son temps Thomme qui montait le mieux à cheval et qui conduisait le plus superbement; c'est lui qui, un jour, gravit à cheval les escaliers de son palais et les redescendit sans désarçonner.

Il possédait un courage surhumain, et Ton peut dire de lui, comme de Bayard, qu'il ne connut jamais la peur.

Un jour dans un cercle d'amis, il dit : t Je puis donner ma parole d'honneur que de ma vie je ne me rappelle avoir eu peur. »

— Mais cependant, quand vous étiez enfant, — dit l'un d'eux, — vous avez dû, ne fût-ce que sous l'impression d'une douleur ou d'une faiblesse, avoir éprouvé quelquefois une épouvante irraisonnée et pourtant réelle ?

— Jamais ! repartit le comte. Une fois, à trois ans, un chien que je caressais me mordit. Je n'hésitai pas un instant : je le mordis à l'oreille, que j'emportai à moitié d'un coup de dents, et je dis au chien : « Si tu me mords, je te mords ! »

Un artiste, ami du comte, s'amusa à fixer sur son album les principales prouesses de ce téméraire, dont la crânerie prodigieuse rappelait les Contes de la Table Ronde et du roman fabuleux des Paladins.

Cet album, que possède la princesse de Metternich, avait été prêté par elle à l'impératrice Eugénie, et c'est dans son petit salon, à Compiègne, que quelques intimes ont pu le feuilleter.

Une verve étonnante dépeignait les plus incroyables choses. Un feuillet, entre autres, montrait le comte de Saftdor rééditant le haut fait de

6 GRAlfDBS DAMES D AUJOURD HUI

Guillaume Tell, et tirant sur une pomme qu'il avait placée sur la tête d'un ami de bonne volonté.

Seulement, au lieu d'un arc, c'est une carabine que le comte tient en sa main. Au lieu de frapper la pomme avec une flèche, c'est d'une balle qu'il l'atteint.

Quant à la princesse Léontine, c'était une sainte : ce mot dit toutes ses vertus.

Aussi la princesse de Metternich, qui a conservé un culte pour ses parents, et qui s'oublie volontiers devant leur souvenir, se plaît-elle à répéter lorsqu'on lui parle d'elle-même : « Ce qu'il y a de plus intéressant en moi, c'est mon pore ; ce qu'il y a do meilleur, c'est ma mère. »

La princesse est toute dans ces mots. La vérité est qu'elle les résume tous les deux : de son père elle tient son goût pour le non banal, l'imprévu et l'extraordinaire; de sa mère toutes les qualités qui font la grande dame et la femme.

Toute jeune encore, la comtesse Pauline de Safldor épousa le frère de sa mère, le prince Richard- Clément-Joseph-Lothaire de Metternich-Wissembourg, duc de Portella, comte de Kœnigswarth, grand d'Espagne de première classe, chambellan et conseiller intime de l'empereur, chevalier de la Toison -d'Or, et plus tard ambassadeur en France.

Le prince Richard est issu d'un second mariage

du chancelier avec la baronne Marie-Antoinette de Leykam, comtesse de B^ilstein.

La comtesse Pauline de Saftdor, en épousant son oncle , était donc à tous égards l'égale de son mari : le môme sang coulait dans les veines des jeunes époux, également noble, également illustre. En se mariant, la jeune femme devenait ainsi — et ceci n'est point indifférent — Dame du Palais par droit de naissance, non de conquête.

Ici une courte digression me paraît indispensable ; car en France, où il n'y a plus de cour, on ignore toutes les prérogatives, surtout celles de l'aristocratie.

La prérogative des dames du palais, purement honorifique, est de faire, à tour de rôle, c'est-à-dire lorsqu'elles y sont conviées par la grande maîtresse de Sa Majesté, le service d'église. Ce service comporte les offices de gala de la semaine sainte, durant lesquels les dames désignées, vêtues de leurs robes à longues traînes, suivent leur souveraine ; de même aux processions de la Fête-Dieu, qui — comme chez nous encore, en quelques villes méridionales — ont lieu à travers les rues de Vienne, parées de fleurs et garnies de reposoirs : en un mot, à toutes les solennités, telles que baptêmes, mariages, etc., etc.

Quant à cette différence établie entre ces mots :

8 ORÂRDES DÀ1IB8 d'aU^OURd'HUI

c droit de naissance >, c droit de conquête, > la voici : pour qu'une femme ait rang à la cour, quel que soit d'ailleurs celui de son mari, et fût-il cent fois prince, il faut qu'elle-même soit t de condition f , c'est-à-dire que ses père et mère aient eu qualité auprès de leurs souverains. Sans cela, elle ne serait jamais < reçue », à moins toutefois qu'un décret impérial ne lui décerne la faveur et l'honneur de r< entrée » au palais. Mais, même en ce cas d'exception, Tégalité ne saurait être établie entre les femmes ainsi acceptées et celles qui ont leur entrée par droit de naissance.

Peu de temps après son mariage, le prince de Metternich fut désigné à l'ambassade de France. J'ai dit de quelle façon la jeune ambassadrice séduisit tous ceux qui l'approchèrent. Sa personnalité absolument rare remplit la vie des salons durant les dix dernières années de l'Empire. Les comédies, les proverbes, les tableaux vivants furent pour elle l'occasion de faire éclater sa verve et sa grâce. Elle fut reine en cette cour où son charme l'élevait au-dessus des plus belles.

Ici je place un souvenir.

Un jour un vieil ami à moi se rencontra à la campagne avec la princesse de Metternich. Elle venait pour quelques heures seulement. C'était un an ou deux après son arrivée à Paris, c'est-à-dire à ce moment où la société française, qui fut long-

Lfc PKTTtctsfiE m HErmnncH

temps à la comprendre, taxait la princesse d'excentricité... voire de mauvaise édut^ationl

A son ordinaire, elle fut ce soir-là étourdissante d'entrain et d'esprit. Elle chanta des chansons françaises et des lieds allemands , elle joua du piano, elle dansa, mais surtout elle causa.

Lorsque l'heure venue, chacun regagnant sa chambrCj mon ami se retrouva avec le maître de la maison, il lui dit ; « Mafs cette femme-là, c'est la sagesse avec le masque de la folie ! i

Mon ami est un homme de goût. Son appréciation est la vraie : la princesse est là tout entière.

Mais, comme chaque médaille a fatalement son revers, l'admiration même qu'elle inspira, son rang si élevé, sa personnalité si personnelle, son allure si franchement altiére, sa très réelle indépendance, lui créèrent des envieux et des ennemis.

On inventa alors une princesse de Metternich absolument fantaisiste. Comme elle avait de l'esprit, les femmes la déclarèrent laide. Laideî Est-il possible d'être laide sous le rayonnement d'une chevelure blonde aux reflets chauds, dont les lourds anneaux glissent sur des épaules ravissantes, avec de beaux grands yeux clairs et expressifs, avec des lèvres sur lesquelles voltigent l'esprit et la gaieté, avec une physionomie délicieuse, l'élé-

10 GRANDES DAMES d'AUJOURD'hUI

gance innée et la grâce incomparable d'une taille unique en son onduleuse flexibilité?

Certes, elle n'était pas belle suivant les règles et suivant le convenu. Elle Tétait à sa façon, originalement; de cette irrégularité et de cet inattendu dont l'impression est si puissante. C'est pour elle que Ton inventa le mot : « Elle n'est pas jolie, elle est pire. »

D'ailleurs , que lui importait tout cela? Jamais femme ne se soucia moins de son visage. Par exemple, jamais elle ne se vanta, comme on l'a dit , d'être laide ; elle eût craint , en disant cela, de soulever des protestations qu'elle eût prises pour des compliments. Et elle hait tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à la banalité d'une louange.

On lui fit un piédestal de frivolités, sans démêler à travers le goût qui la guidait, derrière les fusées étincelantes qui étaient l'expression de la jeunesse sur ses lèvres de vingt ans, l'étonnante supériorité, l'esprit droit, sûr, élevé, qui se voilait sous le rire.

Certes ce fut là une grande erreur; et c'est se tromper étrangement de croire que la futilité , l'élégance mondaine, la vanité des toilettes et des équipages, fussent pour elle une préoccupation exclusive. Ce ne fut pas même une occupation. La princesse de Metternich a d'ailleurs une vita-

lité telle, une telle diversité d'aptitudes, que ce qui remplirait la vie de plusieurs femmes suffit à peine à la sienne.

Donc à côté de la grande dame qui chante des chansonnettes parce que cela la divertit, il y a la femme sérieuse qui lit et s'occupe. Artiste, instruite, judicieuse, et s'adaptant toute chose avec une incroyable facilité, le littérateur, le peintre , le musicien, l'homme politique, le philosophe, — le couturier même! — ne sortirent jamais de chez elle sans être persuadés qu'elle faisait de leur spécialité son unique occupation. De là ce charme incomparable qui l'a fait apprécier de tous ceux qui l'ont approchée.

Mais je reviendrai plus tard sur les qualités diverses et très sérieuses qui caractérisent la nature d'élite de la princesse. Je continuerai auparavant le chapitre des imputations saugrenues propagées par ses jaloux.

On l'accusa d'excentricité et d'extravagance. Excentrique, oui: par haine du banal. Extravagante, jamais : par horreur du vulgaire et du malséant.

On lui imagina une légende, et on lui prêta, faute de vraies, mille historiettes plus fantaisistes les unes que les autres. Je cite en première ligne celle de l'éventail cassé en l'honneur de Wagner, parce qu'elle fut rappelée naguère ; quoique la prin-

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cesse soit excellente musicienne et très apte, par son goût sûr et son instinct délicat, à apprécier les beautés du Lohengririy jamais il ne lui vint à l'idée aucune manifestation de ce genre , protestation qui lui eût semblé incompatible avec sa dignité. La princesse de Metternîch est une très grande dame : elle ne l'oublie jamais, même quand sa nature vive et primesautière éclate en quelque saillie gaie , bonne enfant, mais toujours d*un goût indiscutable.

Autre légende, l'histoire des leçons de chant prises avec Thérésa, la chanteuse qui révolutionna l'Alcazar d'alors — anecdote qui mena à cette époque tant de bruit dans le noble Landerneau des gens vertueux.

Comme ce qui précède, ceci est absolument faux. Jamais la princesse de Mettemich ne prit la moindre leçon avec Thérésa. Jamais Thérésa ne franchit le seuil de sa porto.

Durant tout son séjour à Paris , la princesse — qui eût rougi d'aller au café-concert, comme le font volontiers nos mondaines d'aujourd'hui — n'entendit que deux fois l'artiste qu'on lui donnait presque comme familière; et ce fut au faubourg Saint-Germain, chez la duchesse de Galliera, dont certes l'hôtel fut toujours un cénacle indiscuté.

Quel mauvais plaisant inventa ce racontar? Quel-

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qu'un sans doute qui, dans l'intimité des Tuileries ou de Compiégne, avait entendu la jeune ambassadrice jouer la comédie et enlever, avec le brio qui lui est particulier, les couplets drôles écrits pour elle par le marquis de Massa.

La comédie! nous y voilà! Les charades, les tableaux vivants, l'abomination de la désolation! Les douairières jetèrent des cris de paon, et tout ce qu'il y avait de gens vertueux parmi les omxh sants du Faubourg s'indigna. La princesseyexcellait, son esprit y trouvait beau jeu et sa gaieté s'y exhalait en toute liberté. Habituée aux cours d'Allemagne, la jeune ambassadrice trouvait cela tout naturel, ne pouvant s'imaginer qu'il y eût seulement matière à critique, lorsqu'on s'en tirait avec avantage. Là-bas, en effet, même à la cour de Saxe, qui passe pour la plus collet monté de tout l'empire, les princesses du sang figurent en ces sortes de divertissements. Et en Autriche, savoir bien jouer la comédie est considéré comme un très grand avantage. Les œuvres de charité sont bien souvent le prétexte de représentations magnifiques, et, au lieu de convier les artistes à venir jouer chez elles, les femmes du plus grand monde se font un honneur véritable de jouer ellesmêmes et de recevoir les applaudissements du public. Les salles même de spectacle ne les effrayent pas, obtenant la plupart du temps la

préférence, parce qu'elles sont plus vastes et plus commodes. Toute la cour assiste à ces représentations et les patronne, et il ne se trouve parmi cette aristocratie altière, rigide entre toutes, aucun esprit grincheux pour jeter Tanathèmo à de jeunes femmes coupables seulement d'être plus intelligentes ou plus artistes que les autres.

Mais en France ceci n'est pas dans le courant des usages, et malheur à qui sort chez nous du convenu! Certes, avec nos prétentions démocratiques, nous sommes le peuple le plus bégueule de la terre ! Et tandis que nos bourgeoises se voilent la face au récit d'une princesse jouant la comédie, làbas les grandes dames font fête aux artistes et se font un honneur de recevoir ces auteurs que l'on tient en France pour gens de fort mauvaise compagnie, ouvrant toutes grandes leurs portes au talent véritable, et le dédommageant de nos dédains.

Donc, la princesse de Metternich jouait à ravir la comédie, improvisait délicieusement les charades et posait à merveille dans les tableaux vivants. C'étaient là ses crimes. Elle en commettait d'ailleurs bien d'autres encore, la pauvre princesse 1 Élevée dans ce milieu de Vienne où l'aristocratie, tout en étant la plus exclusive qui soit, forme encore une grande famille où tout le monde est intimement uni, — j'allais dire tout le monde se tutoie, — où chaque personne « de rang » est

connue, même des passants de la rue, la jeune ambassadrice se figurait que la bonne compagnie française était faite à l'image de celle de Vienne. Elle ne songea donc pas à modifier sa manière d'être et crut pouvoir continuer à Paris cette vie indépendante qu'elle avait toujours menée, qu'elle avait vu mener à toutes les femmes de son entourage. Elle fut chez nous ce qu'elle avait été là- ' bas : exubérante de vie, de gaieté, d'originalité et d'esprit.

Ce fut son tort.

Les flatteurs, naturellement, ne lui manquèrent pas pour la pousser dans cette voie regrettable. Jeune femme, son inexpérience se laissa prendre à des conseils d'une sincérité douteuse, qui concordaient trop avec son goût naturel. En sorte qu'il lui arriva plus d'une fois, ses qualités aussi bien que ses défauts donnant ainsi prise à la calomnie, de fournir elle-même aux jaloux des armes qu'ils n'avaient garde de négliger.

Il est indiscutable que cette liberté d'allure, cette insouciance du ^ qu'en dira-t-on », parce qu'on est au-dessus du « qu'en dira-t-on », dut étonner dans notre pays, où, par suite des bouleversements révolutionnaires, les gens de l'aristocratie ont perdu cette situation exceptionnelle qu'ils ont gardée en Autriche, en Angleterre, en Russie, partout où le passé a conservé son prestige, par-

16 MAllMt DAMES D AUJOURD'HUI

tout OÙ il y a une cour, des souverains, le respect des choses, des gens et des traditions.

Dans ces pays-là, comme dans le nôtre, le mal est le mal, et il est conspué. Mais nul ne songe à blâmer une jeune femme qui, assez riche pour se le permettre, s'habille avec élégance, invente des modes nouvelles, porte ses bijoux attachés de telle ou telle façon, se montre avec son mari dans les théâtres de genre, etc., etc.

Chez nous, il n'en est point ainsi. La princesse rignorait et se trompa.

Voilà, en un court résumé, toutes les calomnies réfutées, toutes les erreurs dissipées. La vérité plaira-t-elle autant que la fiction? Peu importe. Il faut dire la vérité pour elle-même,* sans s'inquiéter de l'accueil qui lui est fait. Donc, maintenant que j'ai anéanti la légende, que j'ai effacé au livre de l'histoire cette fiction de princesse imaginée par les chroniqueurs et seule connue du grand public ; à présent que j'ai dit aux conteurs d'anecdotes que leur bonne foi a été surprise, et que t leur » princesse de Metternich n'a jamais existé, un mot de la vraie, de celle qui, pétrie de chair et de sang, demeurera un souvenir de nos contemporains ainsi que l'une des plus gracieuses figures de l'époque, passera à nos petits-enfants comme la personnification charmante de la tin de ce siècle en sa plus délicieuse incarnation.

LA rRINCIBSE DE HETTUMCH il

Aujourd'hui la princesse, dans tout l'éclat de la Jaeconde jeunesse, est à l'apogée de son charme.

Ses quahtés se sont mûries et développées, sa l'taille et son visage ont gagné à un léger embon- Ipoint; moralement et physiquement, elle est plus

séduisante même qu'aux jours de son printemps.

Mais c'est là chose qui importe bien peu à. cette

femme sérieuse et bonne, intelligente et géné-

■ reuse, occupée de tout, sauf d'elle-même. Détachée Ide tout le bruit qui leurra ses premières années, foriginale encore, mais plus jamais excentrique, Ison unique préoccupation, désormais, c'est son f foyer. « Pot-au-feu! * Eh, mon Dieu! la prin- ' cesse en a le goût comme une -simple bourgeoise : i ce n'est pas sa faute si le pot-au-feu. chez elle,

■ est assaisonné d'esprit, d'élégance ei d'unedistinciion suprême? D'allure franche et sincère avant

rtout, elle a conservé ta gaieté d'un enfant, cette [Vivacité d'impression, cette fraîcheur de pensées [qui est le charme de la jeunesse, tandis que son lesprit mûri s'est fait supérieur en toutes choses. lîrféprisant le préjugé, sans pose et sans morgue, f H n'est pas de femme plus souverainement gra- L cieuse avec tous, plus obligeante, plus [larfaite- [ ment polie que cette grande dame et que cette rprincesse. Causeuse unique, elle a une façon de [ dire qui n'appartient qu'à elle, très saisissante, ; photographiant les idées et colorant les mots, une

18 GRANDES DAUES d'AI-JOI-Rd'hUI

originalité qui empoigne et une grâce qui séduit ; et son regard droit, pénétrant en sa douceur qui voit toujours juste et dit toujours ce qu'il veut, est, comme sa parole, le reflet de sa pensée. Elle écrit de même^ à la façon de M'"*' de Sévigné, avec une simplicité qui est l'art suprême. Par exemple, possédant à merveille la langue française, la princesse, qui est exempte de toute prétention, en a cependant une: celle de n'avoir jamais pu apprendre les participes. Ceux qui ont parcouru sa correspondance ne s'en sont jamais aperçu.

Naturellement M"' de Metternicli possède plusieurs langues, les parlant et les écrivant avec une égale facilité. Sa haute intelligence se prête à tout ce qui lui plaît, et ce qui kfi i)]ait, c'est tout ce qui est beau et ce qui est élevé. L*art naturellement tient la première place en son esprit supérieur, et tous les arts lui sont familiers.

La littérature, qu'elle possède à fond, lui plaît à condition qu'elle soit saine. Quant aux immondices du naturalisme, ils lui rêi)ugnent absolument, et elle ne lit jamais cette sorte de romans,

Ellle admire la peinture et la sculi»ture, comme toute belle chose, et elle ne serait pas renfiint de son siècle si elle n'adorait les vieilleries, h» bibelot, — ■ à condition qu'il ne soit pas camelote, — les meubles anciens, et tout ce qui fait Tinstallation

somptueusement coquette de la femme moderne- Elle apprécie plus que tout autre Tart dramatique, rit à la comédie, en véritable « gobeuse «, et pleure aux bons vieux drames avec la sincérité d'un enfant.

Mais sa passion, c'est la musique, qu'elle préfère à tous les arts, qu'elle place au-dessus de tout en ce monde. — « Je voudrais^ disait-elle un jour, éternellement me baigner dans ses flots, m'en désaltérer et m'en rassasier, et je ne m'en lasserais jamais. »

La princesse de Metternich adore la campagne où elle a ses serres, son potager : ses parterres de roses surtout, qu'elle soigne avec l'expérience d'un vieux jardinier de Bourg-la-Reine ou de Fontenayaux-Roses, bêchant elle-même par-ci par-là un coin qui lui semble négligé, arrosant ce qui lui paraît en souffran<:e, ou émondant un plant trop touffu.

La chasse est l'un de ses plaisirs favoris. Elle y accompagne son mari, tirant « pas mal du tout », de l'avis des meilleurs disciples de saint Hubert et de son propre aveu. Et c'est là une de ses « coupables excentricités ! >

Ses belles résidences de Johannisberg aux bords du Rhin, de Kœnigswart, prés Marienbad, de Plass en Bohême et Bajna en Hongrie , entre lesquelles elle distribue Tété et l'automne, offrent un

20 GRANDES DAMES D'AUJOURD'hUI

vaste champ à ses exploits cynégétiques. La princesse, qui est un « vrai chasseur *, dépouille alors tout souvenir de raffinement ou de civilisation. Loin dendosser le joli costume de chasseresse d'opéra-comique, tel que le dépeignent volontiers des chroniqueuses fantaisistes, elle s'habille d'une vieille jupe grise, d*une veste large et commode, glissant ses petits pieds dans de grosses bottines qui lui font, comme elle le dit plaisamment, « les pieds d'un jeune éléphant • .

Ah! elle ne vise ni au chic, ni au pschutt, ni au wlan, — comme on dit dans ce beau monde qui ferait mieux de châtier ses expressions que de se scandaliser à propos de choses très innocentes, — notre princesse deMetternichen ces expéditions qu'elle préfère aux bals les plus étincelants, aux fêtes et aux réunions les plus somptueuses !

Ce détail intime n'implique en aucune faoon que la princesse de Metternich ait cessé d'être élégante : cela est dans son instinct et dans son tempérament. Mais elle fait en toute occasion la part des circonstances et aussi celle des milieux.

C'est ainsi que, toujours brillante et mise comme personne, elle implique à son ajustement une simplicité d'autant plus grande que depuis une douzaine d'années elle vit dans ses châteaux la plus grande part de Tannée.

Jeune encore, elle sait avoir son âge, ce qui est

une qualité rare. Même ses amis lui reprochent de se vieillir un peu dans le choix de ses parures. Ceci est un effet de sa modestie, et c'est^ à son insu peut-être, une coquetterie. Devançant les années afin de ne pas risquer d'en être devancée, redoutant d'une façon exagérée le ridicule des femmes qui se cramponnent à la jeunesse et s'attifent de parures extravagantes comme pour mieux souligner les ravages du temps, elle demeure malgré tout la plus charmante et la plus enchanteresse, prouvant ainsi qu'elle n'a besoin de nul éclat superficiel pour être souveraine dans tout cercle où elle apparaît.

Mais je reviens à l'existence actuelle de la princesse de Metternich. A la campagne, comme elle ne peut toujours chasser, ni cultiver ses roses, ni distribuer ses aumônes, elle donne une part de son temps à son piano et à son chant; elle lit, et le soir elle joue au whist, dont elle raffole. « Ah ! c'est bien un plaisir de mon âge ! » dit-elle plaisamment à ceux qui lui reprochent ce passetemps un peu grave, mal adapté à sa nature vive et ardente.

Quelquefois, se souvenant de ses anciens succès, elle consent à « remonter sur les planches », et elle y retrouve les mêmes triomphes, les mêmes applaudissements : à Vienne, c'est au nom des pauvres, avec des artistes de profession et sur de

22 ORÀXDES DÀUES d\\UJ0UR1j*KUI

vrais théâtres; à la campagne, c'est avec ses filles pour les amuser et charmer ses hôtes. Partout, sa supériorité éclate, et partout les bravos qui Taccueilleiit lui sont le garant de Tenthousiasme qu'elle sait inspirer.

J'entendais dire ici à un concert de charité, à propos d'une artiste mondaine :

— Elle joue comme une duchesse!

De la princesse de Mettcrnicli, on dit :

— Elle joue comme une artiste !

Ainsi, Texistence de la princesse s'écoule paisible et sereine, au milieu des études et des divertissements, entre son mari et ses enfants, qu'elle adore et qui le lui rendent bien, et ses nombreux amis, — toujours les mômes, — ceux de la première heure, qu'elle a su conserver et s'attacher de plus en plus.

Tous, en effet, depuis son entrée dans le monde, lui sont restés fidèles. Les rangs se sont quelquefois augmentés; il n'y a pas eu de défection parmi eux, et c'est sa gloire. La sincérité de la princesse, ce culte de l'amitié qu'elle professe et dont elle est fière, obligent ceux qui l'entourent. C'est elle qui l'affirme: elle ne se vante que d'une chose ici-bns, c'est d'être l'amie la plus sûre et la plus fidèle. — Ajoutons la plus dévouée, la plus ingénieuse qui soit. — « De sa vit% dit-elle, elle n'a lâché personne^ » ix moins que cette personne n'ait

commis une mauvaise action. Et, en revanche, combien en a-t-elle aidés de son crédit, soutenus de sa générosité, comblés de sa bonté?

La sincérité est le trait distinctif de cette physionomie charmante. En toute chose, il faut qu'elle dise ce qu'elle sent et ce qu'elle pense. Et, oubliant l'axiome oriental : " Le silence est d'or, » quelquefois, en son culte du vrai, a-t-elle dit trop hautement ce qu'elle pensait, et c'est ce qui, en notre siècle, parait vraiment une excentricité, la seule que Ton puisse inscrire à son actif. Une lâcheté, cela lui semble incompréhensible; une calomnie la révolte, une action mauvaise lui arrache un cri d'indignation. Tant pis i)0ur qui se froisse ou qui l'entend !

Généreuse îi l'excès, il n'est pas d'infortune qui ne l'apitoie, pas de belle œuvre qui n'obtienne son concours. La charité est dans son cœur. Le bienfait est dans sa main droite, et sa main gaucho l'ignore. Pieuse sans aflfectation et sans bigoterie, elle a toujours suivi sa religion, la faisant respecter de ceux qui l'entourent : cela sans embarras, pratiquant surtout le plus doux précepte du christianisme, qui est la miséricorde. Même aux plus beaux jours de sajeunesse, dans l'étourdissement des fêtes et le fracas des cours, elle ne Ta jamais oubliée! Et j'en atteste le souvenir vénéré d'un saint, — Monseigneur Gaston de Ségur, — nulle ne fut plus parfaite en le sachant moins.

Le naturel, le vrai, voilà ce qui la séduit. Elle hait toute flatterie comme toute prétention. Elle déteste tout étalage. Toute publicité lui est odieuse, et je crains bien, en la racontant ainsi, de froisser étrangement les susceptibilités de sa modestie. Peut-être cependant elle me pardonnera en faveur de ma sincérité. Car me gardant de tout entraînement, de la sympathie qu'elle m'inspire et de sa séduction même, j'essaye de demeurer vraie tout en admirant, de tracer sa silhouette gracieuse en en reproduisant les ombres aussi bien que les clartés.

La princesse de Metternich a trois filles. L'aînée, la princesse Sophie -Marie- Antoinette -Mélanie- Léontine-Julie, mariée au prince héréditaire d'Œttingen-Spielberg, est née en Autriche ; les autres, la princesse Antoinette-Pascaline, mariée au prince de Walleinstein, et la princesse Clémentine-Marie-Mélanie-Sophie-Léontine — née à Bougival aux premiers jours de la guerre de 1870 — sont Françaises.

Outre les quatre châteaux princiers dont j'ai parlé, la princesse de Metternich a encore deux résidences : Vienne et Paris.

Élevée à Vienne, qui est le paradis des jeunes filles, venue comme jeune femme à Paris, qui est le paradis des jeunes femmes, elle a laissé dans l'un comme dans l'autre la trace lumineuse

de son souvenir. Elle y est aimée et elle y est admirée. Car elle a eu l'esprit d'en savonrer toutes les jouissances sans vouloir toucher jamais au fruit défendu!

Mais parlons de Vienne d'abord, auquel elle réserve ses hivers, où elle retrouve chaque année ta douce intimité des premières amitiés en môme temps que les devoirs officiels ; où , ayant épousé un prince médiatisé , — c'est-à-dire un prince qui, avant le Congrès de Vienne, était prince régnant, — elle tient l'un des premiers rangs, ayant le pas immédiatement après les archiduchesses : privilège qui appartient aux maisons de Metternich, d'Arenberg, de Lobdowitz, de Schwartzenberg, d'Esterazy, etc., etc.

Mais la cour et ses honneurs n'absorbent pas tout entière notre princesse. Là comme ailleurs les amis ont leur part. Son salon est recherché entre tous. On y cause comme on y causait à Paris. Chacun, bien accueilli, s'y trouve à son aise. Même, pour en chasser toute gène et toute contrainte, la maîtresse de maison autorise quelquefois la cigarette : séduction toute-puissante auprès des hommes, qui désertent les clubs pour ce salon ami, oii l'esprit ètincelant de la princesse, ' joint à la grâce et au sans façon de l'accueil, leur ait oublier la dame de pique et ses attraits.

Jouissances du cœur, jouissances d'amour-

propre, la princesse deMetternich trouverait donc à Vienne — en sa patrie — tout ce qui peut faire la joie ou la gloire d'une femme.

Mais à côté de cette patrie réelle est la patrie d'élection, la patrie de sa jeunesse et de son cœur : ce Paris où elle récolta tant de triomphes^ tant de sincères amitiés et d'ardentes admirations,

— où, lorsqu'elle le quitta. Ton jMîut dire que, à l'instar de Marie d'Ecosse et de toutes les belles qui en furent les adorées, elle dut laisser la moitié d'elle-même.

Paris, — l'art, l'esprit, le plaisir étincelant, la belle gaieté franche et sincère, brave et bon, plein de noblesses innées et de spontanéités dévouées,

— ce Paris qui rit et qui pleure, qui encense et qui condamne, ce Paris des chimères et de la fantaisie, où plane la poésie, où règne l'élégance, où gouverne la charité, — était bien le pays de cette princesse, faite de charme et de bonté, à l'allure vive cl au cœur d'or. Paris la revendique. Mais € une part lui reste, elle est sienne ». Elle la doit à son amitié. Nul ne saurait la lui ravir.

Aussi la princesse lui réserve le printemps, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus radieux dans le cycle du temps, de plus jeune, de plus frais, de plus riant ; un printemps rju'ellc porte en elle et qu'elle semble lui apporter dans sa main blanche chaque fois qu'elle y daigne paraître.

Ses séjours, hélas, y sont trop rares et trop courts, ses retours trop prompts! Car chaque fois sa présence y est une fête, et il semble qu'en cette société française, — dont, fugitive, elle est encore un peu Tâme, — cette seule ligne insérée dans les échos du High-Life : « On annonce l'arrivée de la princesse de Metternich » mette un épanouissement et une liesse. On la choie- on l'adore, on se la dispute : on voudrait multiplier les heures pour la garder plus longtemps, et le vieil hôtel Stourdza, où elle a conservé un simple « pied-à-terre », est vite envahi par les visiteurs. Les allées et venues ne chôment point, et la rue de Varennes est encombrée chaque soir comme pour une réception par la file des voitures.

Ah ! que la princesse le sache bien, malgré les grincheux, malgré les jaloux et malgré les excommunicateurs, elle n'a laissé ici que des amis, que des regrets ! Il n'est pas de légendes inventées qui aient effleuré le bord de sa robe! Son nom est au cœur de tout ce qui est élevé, d<; tout ce qui est pur, de tous ceux qu'elle a secourus et de tous ceux qui l'ont approchée. Chez nou.> elle est la grâce, elle est la bonté et elh; est ];i séduction. Les uns l'adorent, les autres la véuêrent. Tous quels qu'ils soir^nt lui rendent r^rt hommage que — en ce pays scejUique où iiulh* réputation n'est à l'abri — la sieune, égale à (M'IIc

38 GRANDES DAMES d'AUJOCRD'hUI

c de la femme de César •, ne fut jamais soupçonnée I

Enfin comprise, ici on la chérit et on l'admire. La princesse y est devenue et y restera populaire. Et l'enthousiasme qui l'y accueille lui est un gage que si elle aime un peu son Paris elle y est beaucoup aimée, que si elle le regrette un peu elle y est beaucoup regrettée.

Duchesse de Bisaccia

M"" de La Rochefoucauld, duchesse de Bisaccia, est l'une de nos dernières grandes dames : elle l'est de race et elle l'est de fait, et c'est elle qui tient aujourd'hui la tête de la société française.

Née Marie de Ligne, elle est la fille du prince Eugène de Ligne, d'Amblise et d'Épinoy, grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison-d'Or, ot de la princesse Hedwige Lubomirska, troisième femme du prince, qui avait épousé eu premiéi-es noces la fille du marquis de Conflans, et, eu secondes, M"" de Trazégnies.

Comme celle des La Rochefout:auld, la noblesse

des Ligne n'est point à établir. Tandis que la première jette ses racines au plus profond du sol français, le vieil arbre de la seconde étend ses rameaux géants aux confins du Saint-Empire. Dépossédés de leur territoire par les années de la République, les Ligne reçurent en échange diverses propriétés, qu'augmentèrent leurs nombreuses alliances avec l'aristocratie européenne. Ils possèdent ainsi des terres en Galicie, en Auti'iche, en Belgique et en France. Mais leur résidence habituelle est le château de Belœil, près de Mons, dont la magnificence est digne de la fortune colossale de cette maison princière.

La maison de Ligne remonte aux temps les plus reculés. La terre de Ligne, en Hainaut, successivement baronnio et comté, fut érigée en principauté en 1601. C'est de cette maison que sont sortis les princes et les ducs de Brabançon, d'Arenberg, d'Avarschot, de Crov et de Chimav.

L'un des plus glorieux en cette lignée superbe fut le prince Charles-Joseph de Ligne, célèbre par son esprit, les grâces de sa personne et ses grandes qualités militaires. Très en faveur auprès de Marie-Thérèse et de Joseph II , ambassadeur auprès de Catherine II, sur laquelle il possédait une très grande influence, il contribua, avec Potemkin, à chasser les Turcs et à prendre Belgrade.

LA DUCHESSE DE BISACCIA dl

Nommé feld-maréchal par l'empereur François II, il fut aussi un lettré distingué. Ses principales œuvres sont : la Vie du prince Eugène et un Essai sur les JardinSy en vers. M""* de Staël a publié un volume de Lettres et Pensées du prince de Ligne, et Malte-Brun ses Œuvres choisies.

Le prince de Ligne, père de la duchesse de Bisaccia, après la Révolution de 1830, fut mis sur les rangs pour le trône de Belgique ; mais, dédaignant toute grandeur , il repoussa cette couronne à laquelle le conviaient tous les suffrages. Les seules fonctions et dignités que son dévouement patriotique l'aient forcé d'accepter, et qu'il remplit avec le plus grand honneur, furent celles d'ambassadeur à Londres, en 1838, au moment du couronnement de la reine Victoria et du prince Albert; d'ambassadeur à Paris, de 1842 à 1848 ; à Saint- Pétersbourg, au commencement du règne de l'empereur Alexandre II ; en Italie , jusqu'en 1849 ; de président du Sénat belge, de 1852 à 1861 ; de chevalier de la Toison-d'Or, de grand-croix de Léopold et de la Légion d'honneur.

La princesse Marie de Ligne n'a point dérogé en épousant le comte Sosthène de La Rochefoucauld, duc de Bisaccia. A la grandeur des ancêtres, à la fortune considérable qui met un socle d'or à cette grandeur, le duc de Bisaccia joint la valeur personnelle, conservant non seulement à sa femme sa

situation de grando dame, mais lui donnant aussi la prépondérance en ce faubourg Saint-Germain qui est comme le cœur de la France.

Le duc de Bisaccia, aimable, accueillant, fin et spirituel, a conquis en effet une très grande popularité. Sa situation politique vaut sa situation mondaine, et, sous uni3 monarchie, les premières charges lui seraient ;i coup sûr dévolues.

Quant à rillustration de sa maison, l'historique de la familliî de La Hochefoucauld n'est plus â faire. Chacun sait que c'est l'une des plus anciennes comme des plus fameuses de notre ai^ morial.

Son ancêtre Foucauld, cadet des sii-es de Lusi- ■ gnan, fut ajjanagé, aux limites de nos souvenirs héraldiques, de la terre de La Ruche, en Angouraois. Cet apanage fut transformé en baronnie en 13â5. Le chef de la maison de La Kocliefoucauld fut créé duc et pair en 102:2. Il rei;ut en 17^-^ le duché d'Anville, celui d'Eslissac eu 1737. L»' branche du duc de Bisaccia reçut celui de Doudcauville on 1780, en même temps que lagrandesse d'Espagne. En 1814, la paiiie fut de nouveau jointe à tous ces titres, auxquels il faut ajouter ceux de ducs de Liancourt, princes de Marsillac, et le duché de Bisaccia.

Les armes des La Rochefoucauld sont celles deft Lusignan : burelé d'azur et d'argent, avec brîsitre

l BUCHB88B Dï BJSACCrA

de trois chevrons de gueule, lo premier écimé, brochant sur le tout.

Leur devise — une devise Hère, presque aussi orgueilleuse que celle des Rohau ; — C'est mon plaisir. Et le plaisir dô ces gentilshommes fut toujours de servir leur patrie, ne lui ménageant ni leur sang ni leur fortune.

Les croisades, les guerres du moyen âge et

toutes les guerres qui suivirent fournirent ample

champ à leur vaillance comme à leur dévouement.

• Toujours en tête, ils donnèrent des princes à

l'Église aussi bien que des guei'riers à l'État,

Plusieurs parmi eux furent investis de grandes charges à la cour, et François do La Rochefoucauld, prince de Marsillac, fut, en li9i, le parrain de François 1".

C'est en mémoire de cet insigne honneur que tous les La Roclicfoucauid portent, joint à leurs antres noms, celui de François.

François VI de La Rochefoucauld fut l'auteur de Mémoires intéressants et des belles Maximes qui ont été lues de tous les lettrés et de tous les délicats.

Les alliances de cette maison sont dignes d'elle : citons seulement les Bourbon, Bauffremont, Borghèse, Clermont-Tonnerre, Castelbajac, Polignac, Villeneuve, Louvois, Montmorency, Mortemart, Mérode, etc., etc.

84 GRANDES DAMES d' AUJOURD'HUI

La famille de La Rochefoucauld a conservé en ses veines fécondes la sève puissante des jours d'antan : cet arbre robuste pousse encore d'innombrables rameaux, et Ton ne compte pas moins de quarante-huit La Rochefoucauld vivants, dont les principaux sont :

Le duc de La Rochefoucauld et de Liancourt, prince de Marsillac, chef de la maison ;

Le duc d'Estissac ;

Le duc de Doudeauville, dont le frère cadet est le duc de Bisaccia.

Le duc de Bisaccia avait épousé en premières noces la princesse Yolande de Polignac, dont il eut une seule Hlle, devenue la duchesse de Luynes, mariée au héros de Patay. De son second mariage avec la princesse Marie de Lij^ne, le duc a cinq enfants.

S'il y avait une cour, M'"* de Bisaccia serait l'une des premières Dames, connue son mari Tun des plus liers soutiens du trône. En République, c'est autour de tous deux que Ton se groupe, et leur salon, habilement dirigé par la duchesse, est devenu un centre mondain comme un centre politique.

Avec un tact infini la charmante femme seconde les vues de son mari ; plus encore par instinct que par calcul, elle est accueillante et gracieuse pour tous, répudiant tout exclusivisme outré comme

toute morgue malséante ; et, sachant bien qu'en fait d'élection mondaine, tout comme au scrutin politique, Vox populi est souvent Vox Deij elle laisse ses portes ouvertes toutes grandes à tous les « bien pensants » de bonne volonté.

Sa fête de charité, l'autre saison, fut un coup de maître : c'était ouvrir Thôtel de La Rochefoucauld- Bisaccia à toutes les sympathies. Que de gens qui, sans cela, n'y eussent jamais pénétré, conquis d'un seul coup par ces jolis laissez-passer couleur d'ivoire, sur lesquels de mignonnes filles de Yeddo souriaient un irrésistible appel ! Une grâce empruntée à la maîtresse de maison, ce sourire qui est le charme de son visage aux lignes héraldiques.

La bonté est d'ailleurs le signe distinctif de son caractère. Avec des manières exquises, une haute éducation toute parfumée de cette senteur aristocratique que gardent les vieilles cours d'Europe, la duchesse de Bisaccia accueille avec une pareille bienveillance toutes les femmes qui s'empressent dans son salon. Qu'il s'agisse d'une Altesse de passage, d'une duchesse de France, ou de la simple M"" Michon, tout enivrée de l'honneur qu'elle reçoit, c'est la même bienvenue, la même petite main tendue, la même grâce dans l'inclination de tête, qui n'est ni hautaine ni banale. Admise dans son salon, la moindre bourgeoise semble devenir

36 ORAKDES DAMES D ÀUJOURD HL'I

pour elle une égale, et elle se refuse à toute différence apparente.

La duchesse de Bisaccia est née en 1844. Sa beauté est donc en son éclat complet. De beaux cheveux bruns encadrent son visage plein de noblesse, aux traits hardiment dessinés, et la douceur do son regard, répondant à celle du sourire, prête un très grand charme à sa physionomie gracieuse. La franchise de son caractère, sa gaieté naturelle et la façon dont elle sait s'amuser de toute chose, sans arrière-pensée, s'en allant toujours au bon côté de chacune, lui ont conservé une extrême jeunesse de caractère. Son rire sonne d'or au milieu du rire de ses enfants, dont l'aîné, tout récemment marié à M"* de la TrémoUle, est l'émule du jeune duc de Morny, en tête des élégants clubmen, avant de prendre comme son père celle de ses coreligionnaires politiques.

Outre le futur duc. M*"* de Bisaccia a encore quatre enfants: M"* Elisabeth do La Rochefoucauld, mariée à son cousin le prince de Ligne; le petit comte Armand, qui monte aux Poteaux le plus mignon poney des trois Royaumes; la petite Marie; et le dernier-né, Edouard de La Rochefoucauld.

Toute cette gentille famille forme autour de la duchesse, qui a le bon goût d'être mère autant que femme, un adorable cadre. Elle chérit ses

enfants et affecte volontiers cette tendresse dont elle se pare comme de la chose la plus charmante du monde. Rien do coquet comme les gentils écrins de perles fines, dont chacun renferme le portrait de Tun de ses enfants, qui s'étalent sur la petite table de peluche à côté du fauteuil de la duchesse. Ou bien encore, les jolies aquarelles qui se déroulent sur chaque feuillet du paravent, dans le petit salon, et dont chacune est Timage de Tun de ces êtres aimés : têtes blondes ou brunes dont rimage sourit, enserrant la mère du cercle le plus gracieux qui puisse former la cour d'une jolie femme.

Après avoir rapidement esquissé le profil charmant de la duchesse de Bisaccia, un mot du cadre superbe qu'elle s'est donné, de cet hôtel qui est comme une sorte de paradis terrestre dont chacun voudrait franchir la porte, ainsi qu'une consécration de toute prétention élégante.

Décrire cette installation splendide, où le style pompeux du grand siècle apparaît comme un souvenir do ces duchesses majestueuses qui apprenaient la vie sur les tabourets de Versailles, n'est pas une tâche facile. Je veux néanmoins tenter d'en tracer les traits principaux.

Depuis la mort de la duchesse douairière de Doudeau ville, on pénètre chez la duchesse de Bisaccia par la galerie du rez-de-chaussée qui sert

S8 GRAIIDBS DAMES D*AUJOURD*HtI

d*antichambre à rescalier d'honneur. Au premier dtage, qui est celui des appartements intimes, autour de la serre merveilleuse qui est l'œuvre de la duchesse, Ton trouve quatre salons appropriés aux réceptions habituelles.

Pour les grandes fêtes que la duchesse donne chaque année, les grands salons du rez-dechaussée leur sont adjoints.

Mais prenons par ordre.

La grande cour, avec son aspect magistral^ est la préface splendidc de cet hôtel princier. Un vaste perron la domine, donnant accès au grand escalier, tandis que sur le côté et faisant face aux écuries, qui à elles seules seraient un monde, une entrée toute mystérieuse appelle d'abord l'attention, ayant tout Tattrait de Tétrange et tout le piquant de Tinconnu. C'est une longue allée souterraine, une sorte de catacombe crevant la terre, dont les méandres s'en vont par des voûtes successives jusqu'au jardin immense qui s'étend de l'autre côté de l'hôtel.

Un vrai coin do printemps, ce jardin jeté en plein cœur de Paris, au milieu des vieux hôtels séculaires qui l'enferment de toutes parts, — avec sa grande pelouse à l'anglaise, que sertissent des cordons de fleurs et que tachent par places inégales les corbeilles bigarrées, aux verdures savamment dégradées, ou bien toutes pleines de

fleurs dont le coloris habilement nuancé forme la plus délicieuse des mosaïques. Au fond, de grands arbres s'élevant à toute hauteur ; sur le côté, des massifs que percent les allées sinueuses, pleines d'ombres et de repos, où le bruit lointain de Paris qui s'agite s'éteint sous le chant des oiseaux jaseurs qui célèbrent le printemps.

Par-ci par-là, une statue, rigide et blanche, éclate en tache claire dans la verdure : — quelque belle déesse méditative, quelque nymphe effarée en sa grâce mystérieuse, telle qu'on les aimait au grand siècle !

Une large terrasse double les salons le long de la façade, les reliant au jardin qu'elle surplombe. On y accède par des degrés qui grimpent aux angles, de chaque côté. A droite, une serre plus petite sert de préface à l'immense serre d'en haut, à laquelle la joint un escalier rustique.

Les grands salons forment, derrière la terrasse, une double et magistrale entîladc. Une vaste galerie s'oppose à la salle à manger, qui est celle d'un palais.

C'est dans Tun de ces salons que l'on admire les merveilleuses tapisseries qui ont appartenu à la reine Marie Leczinska, et qui sont devenues la propriété des La Rochefoucauld. Dans tous, des sièges Louis XIV, larges et somptueux, s'étalent entre les consoles dorées, et les objets d'art seuls

t wàMuattaamsi

trouvent [ilaee sur les vastes crèdences que déparerait IViitassementdu bibelot moderne.

Mais revenons à la grande cour, pour repartir à nouveau. Le grand escalier, merveilleux avec ses oi-s et ses marbres, encadrant d'anciennes tapisseries de toute beauté, ramène au premier étage.

Là une succession de salons précède les appai^ tements particuliers de la duchesse, laissant à gauche une autre série d'appartements que l'on ouvre les jours de très grande fête.

lei tout est véou. Les maîtres du logis se retrouvent en chaque bibelot familier, en chaque détail qui est un coin de leur existence. L'ameublement se fait moins solennel pour être plus coquet. On habite ces salons- là constamment. C'est l'intime foyer : le reste n'est que l'apparat.

La grande serre forme l'angle du pi-emier étage. Cette serre est unique par ses dimensions comme par son élégance. C'est un immense bouquet fleuri qu'éventent les larges feuilles des palmiers gigantesques, avec de jolis meubles rustiques et confortables qui appellent au repos. C'est là que la duchesse se tient de préférence et qu'elle reçoit ses belles amies lorsque vient le printemps, pendant que les jeunes filles et les petits prennent dans le jardin ample provision d'ébatset de gaieté sous les yeux de leui-s mères.

k nrCHESBE PE BISACCIA

Les appartements particuliers se trouvL'iit tout Bau fond, opposés à la serre. Un salon sépare ceux ^du duc de ceux de la duchesse.

Un luxe adorable marque ceux-ci de son cachet

I enchanteur. La femme s'y décèle dans toute sa

grâce attirante: la chambre, tendue de brocart

aux tons habilement mélangés, est bondée d'ob-

, jets précieux, parée de toutes les coquetteries du

Ixvui" siéclB. Un très beau lit ancien tient le mi-

rUeu, tout habillé do lampas incarnat rebrodé d'or,

Let lui donne le caractère un peu solennel qui con-

I vient à ta chambre d'une vraie grande dame ; tan-

fcdis qu'un gi-and christ qui rayonne au fond de

f l'alcôve met sa noie pieuse et sévère à ce joli

lanctuairc, qui est à la fois la chambre d'une

(olie femme et d'une chrétienne.

Un boudoir Louis XVI, tout tendu de damas

Erouge, et le cabinet de toilette, très joliment drapé

Ide satin bleu et argent, font suite à la chambre ;

mfii l'on se croirait à Versailles, dans les petits

ppartements do la dauphine Marie-Antoinette.

Meubles exquis, toilettes orfévrèes, bibelots

«harmants, portraits de famille et souvenirs de

liloutes sortes, forment dans ces appartements

fiîntimes une collection ravissante. Parmi toutes

Lces choses belles ou coquettes, je citerai seulement

3 délicieux tableautin du xviii' siècle qui repré-

l sente le petit duc Mathieu de Montmorency,

42 GRANDES DAMES D*AUJOURD'hUX

alors âgé de sept ou huit ans, prenant le café en compagnie de ses deux grand'méres. Dans un coin, la chienne de la duchesse, une belle King- Charles noir et feu qui s'appelle Flora, a son nid soyeux, et il semble que cette bête aimée aoit ici le dernier mot, le point sur Ti de cet appartement qui a gardé le cachet pur et gracieux du joli siècle dont il est la vivante mémoire et la fidèle interprétation.

Les appartements du duc sont plus sévères : une antichambre, puis le cabinet de travail, tapissé de superbes Beauvais anciens, avec des rayons bas, pleins de livres, servant de consoles à une masse de bibelots, de statuettes, de tableaux, de bronzes et d'albums ; au milieu, une grande table encombrée de papiers.

La chambre à coucher Louis XVI, en damas vert, est un musée intime : tous les portraits des siens entourent le duc. Parmi les images aimées, (juclques-unes, hélas, se sont envolées, ombres chères qui mêlent les tendresses du souvenir aux bonheurs du présent!

Au fond, le cabinet de toilette, tout tendu d'étoffes orientales. Dans l'alcôve, un merveilleux Fragonard jette sa note harmonieuse au-dessus d'un lit de repos au pied duquel des tablettes surchargées de livres permettent de passer du loisir à l'étude. Des antichambres ouvrent de chaque

côté sur les pièces réservées aux secrétaires. Lo téléphone est à portée de la main. Je ne jurerais pas qu'un petit coin ne recèle un bureau de télégraphe ! Puis, ce sont des armes, des trophées, des gravures, des livres, que sais-je? tout l'attirail qui convient à un homme à la fois élégant et studieux.

Les équipages de la duchesse de Bisaccia sont à la hauteur de son installation. De même ses dîners somptueux, servis dans de la vaisselle plate, par des maîtres d'hôtel qui portent les jolis jabots de dentelle tuyautée, la coquetterie du dernier siècle.

La duchesse de Bisaccia passe à Paris une bonne partie de Tannée. Attirée dès janvier par les devoirs que lui impose sa situation prépondérante, la duchesse conserve pour sa « rentrée » la vieille tradition qui voulait que Ton abandonnât le château sitôt après « les fêtes », non à la fin des chasses, selon le nouvel usage, d'importation britannique. Et comme elle ne quitte guère son bel hôtel avant le 1" juillet, elle consacre ainsi six grands mois à ses amis parisiens. Le reste du temps se distribue entre ses diverses propriétés : la Vallée -aux- Loups, Bonnétable et Esclimont.

La Vallée-aux-Loups, tout près de Sceaux, est presque Paris : Paris avec tous les attraits d'un

cottage suisse, noyé dans les verdures d'un grand parc : c'est la transition.

- Bâtie par Chateaubriand, qui y vécut ses meilleures heures, cette jolie maisonnette a été embellie et restaurée par le duc de Bisaccia : un grand restaurateur devant le seigneur, qui, après avoir relevé la magnificence de sa maison et de ses châteaux, restaurera quelque jour sans doute ce trône de France auquel il a consacré toutes ses forces et tout son dévouement.

On ouvre la chasse dans les beaux bois de Bonnétable, le vieux fief gothique dont les tourelles ont conservé Taltière et guerrière splendeur des siècles de fer. Là on mène la vie châtelaine dans toute son étendue et dans toute sa largeur somptueuse. Les chasses, les dîners, les réceptions se succèdent^ les hôtes parisiens se mêlent à la noblesse angevine et mancelle pour former à la duchesse de Bisaccia une cour digne d'une princesse.

Ici, non seulement M. de La Rochefoucauld est le grand seigneur qu'il est partout, mais, député, conseiller général et maire de son pays, il est son représentant et son incarnation. Bonnétable est donc secrètement sa résidence préférée, son foyer le plus cher, la vraie demeure patrimoniale. Il y inet tous ses soins, l'agrandit chaque jour et lui rend tout le faste du passé.

Quant à Esclimont, la dernièro étape de la saison, c'est Tœuvre merveilleuse de œ François de La Rochefoucauld qui fut parrain de François P'. Sa statue, dans la cour d'honneur, immortalise son souvenir, et il semble que dans les salles splendides règne encore son faste quasi royal. Là la Renaissance triomphe dans son « éblouissance » magique. C'est bien un palais princier orné de toutes les splendeurs grandioses, et le luxe confortable de l'intérieur n'est que l'harmonie voulue, le corollaire exigé par le style magistral de cette demeure superbe.

Dire que, dans toutes ses résidences, la duchesse est adorée, que, bonne et accueillante à tous, les habitants la chérissent, les pauvres la vénèrent, est ici presque superflu. Tous ceux qui ont approché cette femme charmante connaissent sa bonne grâce, son inépuisable charité, le bien qu'elle fait autour d'elle sans avoir seulement l'air de s'en apercevoir, sa bienfaisance, qui n'a d'égale que sa modestie.

Les fêtes qui répandent chaque printemps l'allégresse dans les beaux salons de la rue de Varennes sont trop connues pour que j'en rappelle ici les magnificences. Elles sont redites chaque saison, et les hôtes nombreux qui ont eu l'honneur de fréquenter ces beaux salons en gardent le souvenir inoubliable.

OItANDES DAMgS D'AUJOURD'^HUI

M"' de Bisaccia possède, bien entendu, logo héréditaire à l'Opéra. Lorsqu'elle y apparaît dans le cadre resplendissant de ses bijoux vraiment royaux, « la duchesse Marie » — comme l'appellent volontiers toutes celles qui se targuent de son intimité — est vraiment la première grande dame de France,

Princesse de Sagan

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