LA PRINCESSE DE SAGAN
Deux femracs se partagent aujourd'hui la royauté mondaine, toutes deux souveraines en cet étroit mais tout-puissant empire qui s'appelle le faubourg Saint-Germain: l'une, — dont j'ai parlé, — un asti-e en plein apogée, l'autro, un astre qui est à son zénith... Mais dans quelle merveilleuse apothéose, dans quelle pompe empourprée, jetaiil aux nues de son couchant un océan d'éclat !
On a déjà lu entre ces lignes le nom étincelant de la duchesse de Bisaccia et celui de la princesse de Sagan .
Ainsi que celui du roi Louis XIV, il semble que le règne de la princesse de Sagan ne pourra finir. Il dure depuis vingt ans sans qu'nn seul
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jour la couronne ait tremblé sur son front vainqueur. Elle ne fut jamais ce qui s'appelle < jolie », mais elle fut et elle est restée pire. Son port hautain est celui d'une princesse de race; ses façons, sa démarche, sa manière de vivre et sa manière de faire ont une grâce spéciale, et elle est l'élégance faite femme. Peu importent les règles de la statuaire à sa taille souple, élancée, svelte, serpentine, harmonieuse en ses lignes onduleuses, faite pour porter les riches brocarts, pour se draper de soies molles et froisser les dentelles. Si la régularité fait défaut au dessin du profil, si le nez busqué ou l'arc recourbé des lèvres manquent de correction, si les épaules, taillées dans la pâte de Sèvres plutôt que dans le marbre, n'ont pas l'ampleur de la statuaire et s'il est vrai que les bras ne sauraient remplacer peut-être ceux qu'a perdus la plus admirable des Vénus, qu'importe, puisque la tète fine semble modelée pour supporter un diadème, puisque la tombée des épaules apparaît radieuse sous la pluie des diamants qui l'enveloppent d'un réseau de feu ! En ce siècle où, dans notre société dégénérée, il n'est plus guère que des cocodettes et des gommeuses parmi celles qui ont prétention d'élégance, la princesse de Sagan est l'une des seules femmes qui aient su rester grandes dames. Le chic, entre ses mains, gardera sa haute allure, et je réponds
bien que le Psehutt ne souillera jamais ses lèvres de son sifflement malsoniiant.
Bourgeoise d'origine, cette femme étonnante était prédestinée par la nature à la couronne princiêreque l'un de nos meilleurs gentilshommes a mise dans sa corbeille de noces. Et placée tout d'un coup à la tète de rarislocratie élégante, jetée on plein faubourg Saint-Germain en même temps qu'au milieu de la cour impériale, c'est-à-dire dans la situation la plus difficile qui fût, sa main fine et nerveuse a immédiatement saisi le sceptre de cette aristocratie qu'elle incline au gré de son caprice, à laquelle elle dicte ses lois, et qui accepte toutes ses fantaisies parce qu'elle a su les lui imposer.
Aussitôt mariée, la nouvelle princesse devint en effets) bien princesse qu'elle semblait l'avoir toujours été. Les façons do son mari, si essentiellement grand seigtseur, eurent vite développé ses instincts, et c'est à son école qu'elle s'est formée. Avec les mêmes vues et les mômes qualités, la même ampleui- de nature, tous deux avaient les mêmes défauts — ces défauts gracieux que le xviii' siècle parfumait de son exquise galanterie.
Lequel do ces époux si parfaitement assortis répondit au baron Seillère , qui reprochait au prince ses prodigalités : - Quand on achète une couronne, on la paye t "
Ce dut être la princesse, à laquelle l'or de la
caisse paternelle semblait absolument destiné à être jeté par toutes les fenêtres de l'hôtel seigneurial dont elle était souveraine. Aussi prodigue que son mari, et aussi généreuse, elle luttait avec lui de faste et de magnificence ; ses toilettes étaient au diapason des équipages de Sagan, — à l'éblouissante livrée de pourpre galonnée d'or, — qui menèrent si grand tapage aux Longchamps impériaux. Sa table fut ordonnée au niveau de l'hôtel somptueux. Elle eut la plus belle argenterie de Paris — plus de douze cents assiettes et couverts complets ! — Si bien que cent vingt personnes purent dîner chez elle dans de la vaisselle plate, comme aux cours les plus vantées. Ses écuries furent dignes des écuries impériales, et son esprit en fit une charmeuse en môme temps que sa désinvolture une triomphatrice.
Enfant gâtée toute sa vie, il n'est pas étonnant qu'elle soit devenue la femme un peu capricieuse, et très impérieuse, devant laquelle tous doivent plier. Son père l'adorait et ne savait rien lui refuser. C'est ainsi qu'un jour, étant à Londres, la fantaisie lui prenant de mettre tous ses diamants, dont elle n'avait emporté qu'une faible part, le baron Seillère, sur un simple télégramme, dut expédier immédiatement le plus sûr de ses secrétaires pour les lui transmettre sans retard.
Comment le prince de Sagan échappa-t-il à cette